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Full text of "Ménologe de la compagnie de Jésus : assistance de France : comprenant les missions de l'Archipel, de l'Arménie, de la Syrie, de l'Egypte, du Canada, de la Louisiane, des Antilles, de la Guyane, des Indes orientales et de la Chine"

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COLL. CHRI8TI REGIS S.J. 

BIB. MAIOR 

TORONTO 



Digitized by the Internet Archive 

in 2012 with funding from 

York University - University of Toronto Libraries 



http://archive.org/details/mnologedelacompa01guil 



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MÉNOLOGE 



DE LA 



COMPAGNIE DE JÉSUS. 



ASSISTANCE DE FRANCE. 



L'éditeur de cet ouvrage déclare se soumettre d'esprit et de cœur à 
toutes les ordonnances de la sainte Eglise Romaine, soit sur les titres de 
Saint et de Bienheureux, soit sur le récit des vertus et des œuvres mi- 
raculeuses (jui n'ont pas été sanctionnées par l'autorité souveraine du Vi- 
caire de Jésus-Christ. 



MENOLOGE 



DE LA 



COMPAGNIE DE JÉSUS 

PAR LE P. ÉLESBAN DE GUILHERMY 

DE LA MÊME COMPAGNIE 



ASSISTANCE DE FRANGE 

COMPRENANT LES MISSIONS DE L'ARCHIPEL, DE L'ARMÉNIE, 

DE LA SYRIE , DE L'EGYPTE , DU CANADA , DE LA LOUISIANE , DES ANTILLES . DE LA GUYANE , 

DES INDES ORIENTALES ET DE LA CHINE. 

PREMIÈRE PARTIE 




COLt; CHRISTI REGIS a ! 

BIB. MAJUfi 

TORONTO 

PARIS 
TYPOGRAPHIE M. SCHNEIDER 
185, RUE DE VANVES. 
1892 






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Le P. Elesbaii de Guilhermy ira pas eu le temps de 
publier lui-même la série complète de ses Ménologes. Dieu 
l'a rappelé à lui au moment où il se préparait à mettre 
la main au travail commencé près de vingt ans aupara- 
vant par la publication du Ménologe de l'Assistance de 
Portugal. Heureusement sa rédaction manuscrite était pres- 
que entièrement terminée ; la presse lithographique en avait 
multiplié les exemplaires, et l'on pouvait en jouir dans plu- 
sieurs maisons de la Compagnie. Le mérite de l'ouvrage fai- 
sait vivement désirer qu'il fût livré à l'impression. 

Mais un travail préparatoire était nécessaire. x\vec une ex- 
actitude scrupuleuse, le P. de (niilhermy, dans son Ménologe 
de Portugal, avait fait suivre chaque notice de l'indication 
des sources auxquelles il avait puisé, donnant ainsi à ses ré- 
cits et à ses appréciations sur les hommes et sur les choses, 
une garantie historique, et s'abritant sous l'autorité d'écrivains 
dignes de foi, souvent de témoins oculaires et de contempo- 
rains. Dans le Ménologe resté manuscrit ou lithographie, ces 

A. F. T. I. V 



VI 

sources n'avaient pas été indiquées ; il fallait donc les retrou- 
ver ; c'était la première chose à faire. 

11 fallait ensuite revoir le texte, et en s'inspirant de ce que 
l'auteur aurait l'ail lui-même s'il en avait eu le temps, corri- 
ger les fautes <|ui avaient pu se glisseï' dans une première 
rédaction, modifier tantôt une expression et tantôt une phra- 
se, cfuchpiefois ajouter un trait, plus souvent abréger ou éla- 
guer des détails moins saillants. Nous avons rempli ce rôle 
avec une respectueuse réserve ; nous avons mieux aimé rester 
en deçà et laisser peut-être quelques incorrections, que d'aller 
trop loin et d'enlever au style du P. de Guilhermy son ca- 
ractère original. 

Le travail que nous venons d'indiquer, avait été commen- 
cé avant nous par le P. Jean Noury ; ses occupations ne 
lui ont pas permis de l'achever ; nous l'avons repris après 
lui, et nous avons été heureux de mettre à profit ses pré- 
cieuses indications. Qu'il nous soit permis de remercier aussi 
le P. Archiviste de la Province de Paris, le P. Alexandre 
Vivier, qui, pendant l'impression de ces pages, n'a cessé de 
nous prêter un fraternel concours. 

Dillerentes notices étaient restées à l'état de simple ébau- 
che dans les cartons du P. de Guilhermy ; il se proposait 
sans doute de les revoir et de les conq^léter plus tard ; nous 
en avons publié plusieurs; nous en avons ajouté d'autres, dont 
les éléments nous ont été fournis par les notes de l'auteur, ou 
que nous avons puisées à d'autres sources. Elles sont mar- 
quées d'un astérisque. 

(.lette publication s'ouvre par le Ménologe de l'Assistance 



vu 

de France. S'il plaît à Dieu, les autres Assistances viendront 
en leur temps. Le P. de Guilhermy regrettait quelquefois 
que nos Provinces françaises fussent moins riches en monu- 
ments imprimés que celles de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Es- 
pagne, du Portugal et même de l'Angleterre, dont les histoi- 
res couvrent les rayons de nos bibliothèques. Pour combler 
cette lacune, dont souffrait son amour fdial, il se mit à re- 
chercher de toutes parts les pièces qui lui faisaient défaut ; 
il parcourut et dépouilla la plume à la main les divers do- 
cuments : Lettres annuelles, Histoires des maisons et collèges, 
Nécrologes, Correspondance avec les Pères Généraux, conser- 
vés encore dans nos Archives de Rome ; il mit à contribu- 
tion les vastes trésors amassés par le P. Prat, et que cet 
infatigable travailleur, enlevé récemment à ses livres à l'âge 
de plus de quatre-vingts ans, avait extraits de nos bibliothè- 
ques domestiques de France, d'Espagne et d'Italie, et des bi- 
bliothèques publiques. Grâce à ce patient labeur, il recueillit 
des matériaux considérables, lesquels, joints à ceux que l'im- 
pression avait déjà répandus dans le public, formèrent une 
mine très abondante dont la richesse l'étonna plus d'une fois 
et le paya largement de ses fatigues. Ce sont ces documents, 
inédits ou imprimés, que nous indiquons à la suite des no- 
tices. 

Dans son préambule au Ménologe de l'Assistance de Por- 
tugal, le P. de Guilhermy faisait valoir les titres de cette As- 
sistance à la gratitude et à l'admiration de la Compagnie. 
Ne pouvons-nous pas aussi rappeler ceux de nos Provinces 
françaises ? C'est en France que saint Ignace a réuni ses 



VIII 

premiers compagnons ; cî'est en France, sin- les hauteurs de 
Montmartre, (pi'il a établi les fondements de la Compagnie. 
Et si nous jetons un coup do'il sur nos annales, f(uelles lé- 
gions de grands liommes se sont signalés dans toutes les 
carrières ouvertes par notre Bienheureux Père au zèle et à 
l'activité de ses enfants : missionnaires qui ont an-osé de 
leurs sueurs ou baigné de leur sang les terres les plus loin- 
taines et les plus barbares, la Guyane, la Chine et le Canada; 
apôtres qui ont évangélisé nos villes et nos campagnes.- à 
la suite de saint François-liégis ; controversistes <|ni. [)ai' la 
parole et par la plume, ont porté les coups les plus lei-ri- 
bles aux hérésies de Jansénius et de Calvin ; éducateurs qui 
ont vu la plus grande partie de la jeunesse française se pres- 
ser à leurs leçons ; orateurs saci'és dont la parole a fait re- 
tentir les chaires h^s plus illustres; théologiens, ])hilosophes, 
exégètes, Ijistoriens, littérateurs, ascètes, (|U(^ l.i postérité, 
d'accord avec leurs contemporains, a placés au premiei' rang; 
religieux en lin qui, par la tidélité à tous leurs devoirs et sou- 
vent par riiéroïsme de leurs vertus, se sont élevés à la plus 
haute sainteté. Les pages qui suivent montreront (pie ces 
éloges n'ont rien d'exagéré, et que la Compagnie, en France 
comme en Portugal, sest montrée digne (relle-niéme et de 
son divin Chef, et a porté ses fruits propres pour le bien 
des âmes, la tléfense de la sainte Fglise e( ICxtension du 
règne de Jésus-Christ. 

Les notices contenues dans ce INIénologe apparliennenl ex- 
clusivemenl aux trois |)i-emiers siècles de la Comjiagnie, et 
vont de lannée 1540 à Tannée 1840. Certes, beaucoup de re- 



ï% 

ligieux morts après cette dernière date, ne seraient pas indi- 
gnes d'avoir une place à côté de leurs devanciers : les Ravi- 
gnan, les Guidée, les Loriquet, les Renault, les Gautrelet, les 
Olivaint et tant d'autres dont nous avons entendu raconter ou 
vu de nos yeux les admirables vertus ; mais il nous a sem- 
blé préférable de ne pas toucher à cette période de notre 
histoire, encore trop voisine de nous. 

Les notices sont placées au jour même de la mort de 
ceux dont elles résument la vie. Cette date est quelquefois 
douteuse ; d'autres fois, elle varie selon les auteurs ; nous 
avons choisi, avec le P. de Guilhermy, celle qui nous a paru 
se rapprocher davantage de la véritable ; à l'aide de ses no- 
tes, nous avons pu la fixer assez souvent d'une manière cer- 
taine. Quand les documents nous ont fait défaut, nous avons 
distribué les notices dans le courant du Ménolose, sans autre 
ordre que celui de notre convenance, par exemple, pour en 
relever d'autres moins riches, ou pour remplir des places 
vides. 

On trouve aussi des variantes dans rorthographe des noms 
propres ; on sait qu'autrefois cette orthographe n'était pas 
constante. De plus, nombre de ces noms ont été latini- 
sés par les contemporains dans nos Histoires générales, dans 
les Lettres annuelles et même dans les Catalogues, et les 
historiens postérieurs ne les ont pas toujours traduits de la 
même manière. Nous avons adopté l'orthographe que nous 
avons jugée plus commune ou mieux établie. 

Vaut-il la peine de faire remarquer que, pour l'exécution 
matérielle, les caractères, le format, le papier, le Ménologe 



X 

(le l'Assistance de France est la continuation exacte de celui 
de l'Assistance de Portugal ? Cependant au point de vue bi- 
bliographique, ces détails ne sont pas sans importance. 

11 nous reste à tracer une courte notice de l'auteur. Nous 
en demanderons les éléments aux notes intimes du P. de 
Guilhermy, au témoignage de ceux qui l'ont comiu, à nos 
souvenirs personnels, et enlin à l'intéressante biographie pu- 
bliée au lendemain de sa mort par le rédacteur des Lettres 
annuelles de la Province de France, le P. Armand Jean. 



Le P. François- Elesban de Guilhermy naquit à Paris le 16 fé- 
vrier 1818, d'une noble famille, originaire du midi de la France. 
Dès ses premières années, sous l'influence d'une éducation profon- 
dément chrétienne, la grâce parut s'être emparée de son cœur. \ 
Page de trois ou quatre ans, il disait à sa mère : « (Connue mon 
patron saint Elesban, je veux être un apôtre et un saint ». Il aimait 
et pratiquait déjà le sacrifice. Dès lors aussi, on voyait briller en 
lui une solidité de jugement étonnante et une facilité extraordi- 
naire à retenir tout ce qu'on lui enseignait. 

En 182G, il fut confie'; aux Pères de la Compagnie de Jésus qui 
dirigeaient le collège de Saint-Acheul, alors dans l'éclat de sa pros- 
périté. Deux ans après, admis malgré sa grande jeunesse, à faire 
sa première? communion, il s'approcha de la Table sainte avec la 
ferveur et la pureté d'un ange. Le divin Maître, qui avait des des- 
seins particuliers sur son àme, se découvrit à lui avet' ses ama- 
l)ilit(''s infinies, et de sa douce et puissante voix l'invita à le suivre 
dans la (-onqiagnie. Ce fut le premier germe de sa vocation. 

Cependant les Ordonnances de Charles X, en fermant Saint-.Acheul 
et les autres collèges de la Conq^agnie en France, obligèrent M. et 



jyjme jjg Guilhermy à chercher ailleurs une maison d'éducation où 
leur fds pût continuer ses études. Après une année de séjour, par- 
tie à Paris et partie à Boulogne, Elesban fut envoyé au collège 
du Passage, que les Jésuites français venaient d'ouvrir sur le terri- 
toire espagnol, à quelques pas de la frontière. 

Là, il eut le bonheur d'avoir pour professeur un saint religieux, 
homme de foi, rempli de l'esprit surnaturel, le P. Marcel Bouix, 
de douce et vénérée mémoire, qui a survécu de plusieurs années 
à son disciple, et s'est endormi dans le Seigneur à Paris le same- 
di 28 décembre 1889. Dès les premiers jours, l'enfant s'était ou- 
vert à lui de ses vœux secrets de suivre de plus près Notre-Sei- 
gneur dans la Compagnie. « A partir de cette confidence, écrit le 
P. Bouix, je sentis un immense désir de seconder les desseins de 
Dieu sur cette ame privilégiée. Préparer un fils de cette valeur à 
saint Ignace, me parut un bonheur insigne ; cette pensée ne me 
quitta plus ». 

Après des études signalées par des succès extraordinaires, d'abord 
au Passage et puis à Mélan, Elesban de Guilhermy, soutenu et en- 
couragé par sa pieuse mère, heureuse de sacrifier à Dieu toutes 
les espérances qu'elle avait fait reposer sur lui, sollicita son en- 
trée dans la Compagnie, et à l'âge de dix-huit ans, le 30 août 1836, 
il franchit plein de joie le seuil du noviciat de Saint-Acheul. Il eut 
pour Maître des novices le P. Ambroise Rubillon, plus tard Pro- 
vincial, puis Assistant de France pendant le long généralat du P. 
Beckx. « Que je m'estime heureux, écrivait-il l'année suivante à sa 
mère, de ne pas m'être donné au monde ! qu'y serais-je devenu » ? . . 
Et obéissant au mouvement de sa reconnaissance filiale : « Jamais 
je ne pourrai vous remercier assez, ajoutait-il, de la promptitude 
de votre sacrifice ». 

Le noviciat terminé, le F. de Guilhermy reprit au juvénat les étu- 
des littéraires qu'il avait déjà si brillamment faites au collège, 



XII 

puis il o.ulnx dans cette longue et laborieuse carrière où l 'enfant 
(le saint Ignace achève de se former et de se préparer aux minis- 
tères de sa vocation : la régence, l'étude de la théologie dogmati- 
<fne et morale, la troisième année de probation ; il reçut la prêtrise 
au mois de septembre 1848, et le 2 février 18o2, il fit la profes- 
sion solennelle des quatre vœux. 

La liberté d'enseignement, depuis longtemps réclamée par les ca- 
Iholicpies, venait enfin d'être accordée dans une certaine mesure. 
La (]on)])agnic de Jésus s'empressa d'en profiter, et fonda plusieurs 
collèges pour remplacer ceux ([ue les Ordonnances de 1828 l'avaient 
obligée d'établir à l'étranger. Le P. de (iuilhermy, qui avait été 
nommé professeur de théologie à l'âge de trente-deux ans, immédia- 
tement après sa troisième probation, fut retiré de sa chaire, et appli- 
<|ué à l'éducation de la jeunesse, d'abord en qualité de Préfet des 
études au collège de Vaugirard, et deux ans après comme Recteur 
à celui d(; Poitiers. Il donna partout une vigoureuse inqjulsion aux 
études, mit en honneur les prescriptions du Ratio Stitdiorum, pu- 
blia lui-même ou fit publier quelques-unes des éditions classiques 
de nos anciens Pères les plus estimées, et vit ses efforts couron- 
nés de brillants succès. 

Il venait de jeter les fondements du collège actuel de Poitiers, 
(»t déjà l'édifice avançait rapidement, quand l'obéissance l'appela à 
Saint-Acheul [)oar lui confier la formation littéraire des jeunes re- 
ligieux qui s'y trouvaient réunis des deux Provinces de Paris et 
de Toulouse. H était admirablement préparé à cette délicate et im- 
portant*^ fonction, par sa connaissance des langues de l'antiquité 
cl de notre code d'enseignement, par une prédilection marquée pour 
les méthodes de la Compagnie, et surtout par une très haute idée 
de la perfection à laquelle doit aspirer le compagnon de Jésus. En 
toutes choses, il poussait au meilleur et au plus excellent ; il ne 
souffrait pas (|ue, par insouciance ou paresse, on s'arrêtât à la mé- 



XI H 

tliocrité, en littérature pas plus qu'en philosophie, en théologie ou 
en spiritualité. Il était bien de l'école de celui cjui ne propose pas 
moins à ses enfants que la plus grande g-loire do Dieu. 

11 n'occupa que deux ans la chaire de rhétorique. Au mois de 
septembre 1861, il fut déchargé de l'enseig-nemcnt, pour se con- 
sacrer uniquement à un grand travail auquel il n'avait pu donner 
jusque - là que des loisirs arrachés à ses occupations de recteur, 
de professeur ou de préfet, et dont le complet achèvement était 
vivement désiré par toutes nos Provinces de France. Nous voulons 
parler du Ménologe. 

Un attrait spécial l'avait toujours incliné vers l'histoire de la Com- 
pagnie ; c'était l'histoire de sa famille ; il voulait connaître nos gloi- 
l'es et nos triomphes, comme nos malheurs et nos revers. Peut-être 
n'avait-il eu en vue d'abord que de contenter sa piété liliale; mais 
ensuite, cédant soit à ses propres inspirations, soit aux conseils 
de ceux (pii pouvaient lui parler au nom de Dieu, il conçut le des- 
sein de faire partager à ses frères les trésors qu'il avait amassés. 

Le Ménologe fut, on peut le dire, le travail de toute sa vie re- 
ligieuse ; et aux yeux de la Compagnie, il denleure son titre prin- 
cipal à notre reconnaissance. Plusieurs avant lui avaient abordé le 
même sujet ; les ouvrages des Pères Nieremberg, /Vndrade et Cassa- 
ni en Espagne, du P. Franco en Portugal, des Pères Nadasi et 
Drews en Allemagne, du P. Patrignani en Italie, sont connus et 
justement appréciés ; peu de monuments sont plus glorieux à la 
Compagnie et ont contribué davantage à stimuler le zèle pour tou- 
tes les œuvres de notre vocation, le P. de Guilhermy crut néan- 
moins qu'il restait encore quelque chose à faire. Ecrivant de lon- 
gues années après ceux que nous venons de nommer, il pouvait 
compléter leur travail, combler, à l'aide de nouveaux documents, 
les lacunes qu'ils avaient laissées, continuer jusqu'aux temps mo- 
dernes la galerie de nos grands hommes, et montrer que le troisiè- 



XIV 

rnc; sièclo de la Compagnie n'est pas indigne; do ceux qui l'ont pré- 
cède. 

De plus, son dessein était un peu différent du leur. Les notices 
<lu P. Nicremberg et des autres, sans cesser d'être de simples bio- 
giapliies, sont souvent trop longues pour être lues d'une seule ha- 
leine pendant la durée d'un repas ; elles paraissent faites surtout 
pour être parcourues à loisir dans le silence de la cellule. Le P. 
de (iuilhermy eut principalement en vue la lecture du réfectoire. 
De là nécessité d'être plus concis, de condenser en un petit nom- 
bre de traits toute la vie de .ses héros, même la plus chargée d'é- 
vénements. 

Il se distingue encore d'une autre manière de ses devanciers. 
Les Pères espagnols, dans leur belle édition des Varones ilustres du 
premier et du second siècles de la Compagnie, ne semblent point 
avoir adopté d'ordre bien marqué ; leurs notices se succèdent com- 
me au hasard, à mesure qu'elles sortent de leurs plumes. Les Pè- 
res Nadasi et Patrignani, et après eux le P. Guidée dans son Mé- 
nologe français, ont suivi l'ordre des mois et des jours, mais ils 
n'ont pas considéré si ceux dont ils rappellent la mémoire sont 
espagnols, portugais, allemands, français, italiens ou îinglais ; ils 
les ont inscrits à leur date, sans distinction d Assistances ou de na- 
tionalités. Le P. de Guilhermy garde aussi l'ordre des jours ; mais 
il sépare les .\ssistances, et fait pour chacune d'elles un méno- 
loge spécial. Grâce à cette méthode, chacune des familles parti- 
culières (|ui composent la grande famille de saint Ignace, a son 
histoire intime, où se déroulent, à mesure (pi ils sont évoqués par 
un nom plus mar(|uant, les événements heureux ou malheureux (|ui 
en ont signalé le cours. Les exemples d'hommes qui ont vécu sur 
le même sol, ont lutté contre les mêmes ennemis, soutenu les mê- 
mes travaux, se sont sanctifiés dans la même cité, quehjuefois sous 
h; même toil, ont j(! ne sais ({uoi (h; plus puissant et de plus per- 



XV 

suasif pour animer leurs successeurs à la pratique des mômes 
vertus. 

Son but ainsi déterminé, le P. de Guilhermy avait devant lui une 
immense carrière ; car il ne s'agissait pas moins que de composer 
cinq ménologes complets. Pour mener à bien cette grande entrepri- 
se, deux choses étaient nécessaires : rassembler les matériaux de 
son travail, et ensuite les mettre en œuvre. Nous avons déjà dit 
à quelles investigations il dut se livrer pour écrire le ménologe de 
France ; les autres ne demandaient guère moins de recherches. Il 
parcourut nos histoires communes ou particulières, nos lettres an- 
nuelles, les relations des missions, les biographies spéciales ; dé- 
pouilla une multitude d'ouvrages appartenant h l'histoire ecclésias- 
tique, profane et littéraire, et ne se donna point de repos qu'il 
n'eût trouvé et annoté sur chacun des membres de la Compagnie 
dont le souvenir lui paraissait digne d'être conservé, tout ce qui 
pouvait servir à sa gloire et à notre profit. 

Si vaste qu'il soit, si ingrat qu'il paraisse, ce travail ne lui 
déplaisait point ; c'était une joie pour lui d'orner de tant de faits 
son incomparable mémoire ; et pour son cœur, si aimant de la 
Compagnie, c'était une fête de vivre au milieu de tant de héros 
et de s'édifier au spectacle de leurs vertus. 

Les matériaux réunis, il fallait les utiliser, et s'occuper de la 
rédaction : tache sans comparaison plus difficile et plus pénible 
que la première. Malgré ses rares qualités d'esprit, le P. de Guil- 
hermy en fit cruellement l'expérience. Telle était sa répugnance 
pour ce travail, qu'elle lui apparaissait à certains moments, dit- 
il, comme « physiquement invincible ». Mais la grâce triomphe de 
tous les obstacles : ce que le religieux n'aurait point fait par 
goût naturel, il l'accomplit par obéissance. Que de combats il eut 
à livrer ! 

« Jésus, s'écrie-t-il, par les mérites, les travaux, les souffran- 



XVI 

ces (le NOS scivilours donl je dois retrîicer le (U'Noiicnifnl à votre 
divine gloire, changez-moi, je vous en supplie, en un iiutro 
homme ». A cliaciino de ses retraites annuelles, et souvent dans 
le courant de l'année, il ranime ses résolutions ; il se fixe des 
heures chaque jour, principalement celles du matin, (pii seront 
invariablement consacrées au Ménologe ; avec la permission des 
supérieurs, il s'enferme même dans sa cellule pour écarter plus 
siiiement toutes les distractions. Malgré tout, il manrpie parfois à 
ses engagements ; alors la discipline, la chaîne de fer autour des 
reins, le cilice le punissent de sa paresse. II ap[)elle le v(eu à son 
aide, il se crucifie à sa plume : « Heureux, dit-il aux pieds de No- 
tre-Seigneur en croix, heureux (pii peut si facilement chaque jour 
être crucifié quelc[ucs heures po\ir vous et près de vous. Je l'ai 
refusé, je m'y rattacherai par vœu, aidez-moi, clouez-moi ». Ht 
une autie fois : « Me crucifier à mon travail sans plus avoir un 
moment lil)r(>, voilà ce que Jésus veut do moi. N'oici ma main. Sei- 
gneur ; qu'elle ne cherche pas à se détacher ». En dépit des re- 
tours de la nature, il ne perd pas courage ; il hitle toujours con- 
tre ce qu'il a[)polle son « ('trangc torpeur ». « .\vec votre grâce, 6 
Jésus, dit-il, le vœu et la verge en viendront à bout ». 

Et en eifct il en vint à bout : il conduisit jusqu'à son terme le 
grand monument que sa piété filiale s'était proposé d'élever à la 
gloire de la ('ompagnie ; et s'il n'y mit pas la dernière perfection, 
il le laissa néanmoins achevé dans ses grandes lignes, et nous n'a- 
vons plus à y faire aujourdhui (pi'un léger travail de retouche. 

Il n'est pas besoin de rappeler avec quelle faveur l'ouvrage du 
P. de Cîuilherniy fut reçu parmi nous. Ce ({u'on y admire, ce n'est 
pas seulement la science de rauleni". pour ([ui riiisloirc de la 
(lonq^agnie semble u'avoii- aucun secret; c'est surtout son talent à 
saisir et à dessiner la physionomie caractéristicpic de chacun de 
ses héros, à groupel" dans un tabUau forcément restreint les trîiits 



XVIÏ 

principaux de leur vie sans rien omettre d'essentiel, à en dégager 
une instruction pratique. 

Au Ménologe, qui formait son occupation principale, le P. de 
Guilhermy ne laissait pas de joindre aussi dans une certaine me- 
sure les travaux d'un ouvrier de la Compagnie. Sa direction ferme 
et éclairée attirait autour de son confessionnal un grand nombre 
d'Ames, el il étail obligé de réduire les heures qu'il leur consa- 
crait ; il excellait à donner les Exercices spirituels, soit aux Nôtres 
soit aux étrangers, et il avait une remarquable intelligence du li- 
vre de notre Bienheureux Père. Quand il fut question de commencer 
les premières démarches pour l'introduction de la cause de Béatifi- 
cation des Pères Olivaint, Ducoudray, Clerc, de Bengy et Caubert, , 
frappés en haine de la religion aux journées sanglantes qui ter- 
minèrent la Commune de Paris en 1874, il fut chargé, en qualité 
de Pro-Postulateur, de recueillir les faits miraculeux qu'on attri- 
buait à leur intercession, d'entendre les témoins et de les produire 
devtmt le tribunal institué par l'Ordinaire ; il eut la consolation 
de Aoii- le procès archiépiscopal heureusement terminé, et la cause 
de ceux dont il avait failli partager le martyre, portée à Rome, 
pour y attendre le jugement définitif et solennel du Vicaire de 
Jésus-Christ. 

Le P. de Guilhermy était avant tout un excellent religieux. Ceux 
qui l'ont connu n'ont qu'à faire appel à leurs souvenirs. Quelle af- 
fabilité, quelle bienveillance, quel empressement à mettre au ser- 
vice, même des plus jeunes, les trésors de sa sagesse et de son 
expérience ; quelle délicatesse de charité, quelle attention à ne 
rien dire qui parût un blâme des supérieurs, quel amour de la 
Compagnie, quel intérêt à toutes ses œuvres ! Nous avons ses no- 
tes intimes ; nous pouvons le suivre année par année, et souvent 
môme jour par jour, appliqué à l'œuvre de sa sanctification. De- 
puis 1837, date de sa première retraite, jusqu'au temps où ses 



XVIII 

mains paralysées ne furent pins capables de tenir une plume, il 
ne cessa «l'écrire le journal de ses retraites. Son élection, renou- 
velée à la fin des exercices, montre avec quel /èlc il j)oursuivait 
son but et faisait la guerre h ses défauts et à ses imperfections. 
Dans les dernières années de sa vie, comme pour combattre plus 
énerpi-iquemenl cette lenteur au travail et cet engourdissement qui 
lui causèrent tant de pénibles luttes, il s'imposa la tache de faire 
tous les jours par écrit la revue de sa méditation. Rien n'est 
plus pieux et plus touchant que les effusions de cetl<; belle âme 
qui s'épanche dans le secret, tour à tour s'accuse de ses fai- 
blesses et s'en humilie, ou se répand en actions de grâces et en 
chants d'amour. 

Dieu le préparait ainsi aux épreuves qui devaient assombrir et 
sancti(ie)" ses derniers jours. Chassé violemment avec tous ses frè- 
res de la maison du Jésus, en vertu d'iniques décrets portés con- 
tre les Ordres religieux et plus particulièrement contre la ('oni- 
pagnie de Jésus, il trouva sous un toit ami une généreuse hos- 
pitalité. Mais déjà sa santé commençait à s'ébranler ; bientôt il 
ressentit les premières atteintes d'une paralysie (|ui saggrava rapi- 
dement et fut rebelle à tous les efforts de l'art et de la plus at- 
tentive charité. Après la privation de la sainte messe, qu'il était 
hors d'état de célébrer, le plus douloureux sacrifice du P. «le 
(îuilhermy fut sans contredit celui de ne pouvoir plus travailler 
par lui-même à son Ménologe. Il ne laissa pas de s'en occuper 
avec le secours d'un secrétaire cl d'en préparer la future publi- 
cation. 

Cependant il avait pu rentrer dans sa cellule du Jésus. C'est là 
que, toujours égal à lui-même, souriant e1 gracieux, mais la lan- 
gue et les mains enchaînées, il acheva de se purifier et d'embellir 
sa couronne par une plus parfaite imitation des vertus de Jésus- 
Christ. 



XIX 

Enfin l'appel de Dieu se fît entendre, le P. de Guilhenny y ré- 
pondit avec joie ; ce fut le 6 août 1884, fête de la Transfiguration 
de Notre-Seigneur, et dans l'octave de la fête de saint Ignace, 
qu'il avait tant aimé et si magnifiquement glorifié dans son œuvre 
et dans ses fils. Il était dans la soixante-septième année de son 
âge, et il achevait la quarante-huitième de sa vie religieuse. 

Jacques Terrien, s. j. 
Fête de saint Ignace^ 31 juillet 1892. 



am 9 9m 



MÉNOLOGE 



DE 



LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 



ASSISTANCE DE FRANGE. 



I«r JANVIER 



Le premier jour de janvier, moitrut à Toulouse, en 1564, le P. Jean 
Pelletier, premier Recteur du Collège Romain, et d'une si rare per- 
fection dans le gouvernement de ses inférieurs, qu'il mérita d'être sur- 
nommé, par saint Ignace lui-même, le Saint Recteur ; puis fondateur 
du collège de Ferrare, dont il fit comme un boulevard inexpugnable 
contre les assauts du Calvinisme dans la Haute Italie ; confesseur 
du duc de Ferrare Hercule H, ce grand bienfaiteur de nos premiers 
Pères, avant même la confirmation de la Compagnie ; enfin premier 
supérieur et premier apôtre de la Compagnie dans le Languedoc, 
où il fut salué des titres les plus glorieux , tels que restaurateur du 
culte de la sainte Eucharistie, colonne de la foi, fléau des hérétiques, 
docteur de Notre-Dame, et réformateur du sacerdoce. 

Quand le P. Pelletier parut à la cour de Ferrare, où il passa près 
A. F. — T. I. 1 



2 MIÏNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

de huit ans, la duchesse Renée de France y avait fait pénétrer à sa suite 
les phis astucieux ministres de Genève, et semait elle-même l'hérésie 
parmi ses dames d'honneur et ses courtisans. Mais la science , le zèle 
et la charité du P. Pelletier réduisirent bientôt cette princesse à 
rcdevenij", ou à paraître, au moins tant qu'il demeura auprès d'elle, 
lidèle à la foi des rois ses ancêtres. En même temps, grâce à ses 
leçons , le duc de Ferrare et ses enfants devenaient de parfaits 
modèles de princes chrétiens, non contents que Dieu régnât dans leurs 
cœurs, s'il ne régnait aussi dans le cœur des peuples soumis à leurs 
lois . « Et plût à Dieu Notre Seigneur, disait bien souvent à ses amis 
« le duc de Ferrare , d'accorder à chacun de ceux qui gouvernent 
« le monde, un Jean Pelletier, qui leur fît connaître et leur persuadât 
« l'art de conformer leur gouvernement à sa très sage et très sainte 
« volonté »! 

Cependant la France, désolée par les prédicants et les bandes armées 
du Calvinisme, réclamait non moins instamment des apôtres prêts à 
donner leur sang et leur vie pour la foi romaine, qui n'y avait jamais 
couru de plus grands dangers. En 1559, un saint évêque, Robert de 
Pellevé, offrait au premier successeur d'Ignace, Jacques Laynez, sa ville 
de Pamiers, dont la moitié déjà était calviniste, pour y fonder un col- 
lège de la Compagnie, premier centre d'apostolat dans le Languedoc. 
Laynez accepta cette offre avec joie , et désigna Jean Pelletier pour chef 
de cette nouvelle colonie d'apôtres. Les obstacles étaient immenses. 
Les insultes, les cris de mort, les plus cruelles tentatives accueillirent 
Pelletier et ses compagnons. A l'ouverture des classes, beaucoup 
des premiers écoliers, qu'attiraient par bonheur le désir d'apprendre 
cl \o, renom de science des j^rofesseurs, venaient au collège en chan- 
lanl les |)saumes de Marot ; et il ne fallut rien moins (\uc le dévoue- 



l*"" JANVIER. P. JEAN PELLETIER. S 

ment et la patience héroïque des nouveaux maîtres, pour rendre fécond 
un sol si ingrat. Mais en quelques mois, ces enfants devenaient à 
leur tour les plus ardents catéchistes de leurs familles et les plus 
utiles auxiliaires de Jean Pelletier et d'Emond Auger, et faisaient 
retentir la ville et les environs du chant des cantiques romains et de la 
doctrine chrétienne. En même temps, et par une inspiration surnatu- 
relle, semblable à celle du glorieux patriarche saint Dominique au 
temps des Albigeois, Jean Pelletier conçut une ferme espérance que 
le plus sûr moyen de vaincre l'hérésie serait de remettre en honneur 
le culte à peu près disparu de la très sainte Mère de Dieu, et de 
relever partout ses autels détruits, ses statues renversées, ses con- 
fréries, ses fêtes, ses pèlerinages ; et il en vint à bout, avec tant de 
fruit et d'éclat, que bientôt tout le Languedoc, au témoignage des 
historiens de la Compagnie, ne le désigna plus que sous le beau nom 
de docteur et d'apôtre de Notre-Dame. 

Cependant la guerre civile se répandait partout semant les ruines ; l'un 
de ses nouveaux exploits dans le diocèse de Pamiers, fut la destruction 
du collège. Réduit en captivité, menacé de mort. Pelletier n'échappa 
au glaive et au poison que par une sorte de miracle. Mais un retour 
offensif des catholiques, dont il avait ranimé le courage, le rendit 
bientôt à la liberté ; il en profita pour aller défendre la foi dans les 
diocèses de Toulouse, de Rodez et de Gahors, dont les habitants et le 
clergé , qui venaient de perdre leur évêque , mirent tout en œuvre 
pour obtenir que l'homme de Dieu le remplaçât. Telle était la puis- 
sance de sa parole, tout embrasée du feu de l'Esprit-Saint, qu'en une 
seule mission de quarante jours, il ramena au bercail de l'Eglise plus 
de mille calvinistes . Enfin l'un des fruits les plus précieux et les plus 
durables de son zèle et de ses travaux fut , avec l'instruction de la 



4 MKNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

jeunesse , la réforme et rinstruction des prêtres, qui avaient compté 
dans leurs rangs bien des apostats , trop oublieux de la science et de 
la sainteté sacerdotales. 

Quatre années d'un pareil labeur avaient suffi j)Our épuiser les 
forces de ce vaillant fils d'Ignace . Il ne lui manquait que le martyre, 
et nous avons lieu d'espérer qu'il en a porté au ciel l'auréole. L'opi- 
nion générale du peuple et du clergé fut en effet qu'il mourut empoi- 
sonné par les hérétiques, dont la main lui avait déjà, durant sa 
captivité, versé le poison. Mais cette fois du moins son œuvre semblait 
consommée, la cause de Dieu était assurée du triomphe. Emond 
Auger, son disciple et son compagnon, à Rome, à Pamiers, à Toulouse, 
allait recueillir son héritage et en faire part à la France entière, du- 
rant plus de vingt ans et sur des théâtres plus vastes encore et 
plus éclatants , mais non toutefois avec plus de zèle et d'esprit de 
Dieu. Car, selon l'expression du P. Sacchini , les catholiques de 
Toulouse, en rendant les derniers devoirs à ce généreux confesseur de 
la foi , avec une pompe et des signes de douleur inaccoutumés, deman- 
daient si la Compagnie de Jésus , déjà en si haute estime dans le 
monde entier, possédait cependant un autre homme de Dieu de pareille 
trempe et qui pût remplacer dignement le P. Pelletier. 



0HLA.ND1NUS et Sacchinus, Histov. Socief. Jcsu, part. 1*, lib. XI. , nn. 4, 29 ; 
A XIV, n. ^^;part. 2^ lib. 111, n. 71; lib. IV, nn. 75, 79, 81; /. V, //. 187; 
/. VI, n. 49; /. VI II, n. 7G . — Juvencius, Epitom. histov. Societ. Jesu , 
t. \, p. :î8; t. 2, />. 59, G9. — Cartas de S. Ignacio, /. 3 , /; . 248. — Bar- 
TOLi, Italia, e'dit . rom . 1662, /. 3, r. \Y et i'2 . p . 307 et siiiv. — Nadasi, 
Annus dier . mcmorab . Soc. Jesu, i" Januar. , p. l. — Duews. Fasti Societ. 
Jesu, \'^ Ja/it/ar . , p . 2. — Patiuoam, Mcnologio délia Compagnia di Gesit, 



I"" JANVIER. — P. FRANÇOIS LE GRAND, 5 

1" Genn., />. 6 . — Nie. Bailly, s. j. , Vita R. P . Em. Augerii, p. 17. — Do- 
RiGNY , Vie du P . Ém . Auger , p . T] , ^1 , bl . — Tu . Raynaud , opp . t. 17 , 
p. 398. — Salvan , Histoire générale de l'Eglise de Toulouse, t. 4, p. 92, 
94, 126. 



Le même jour , au collège de Quimper , mourut en odeur de 
sainteté , l'an 1663 , Le P . François Le Grand, dont le nom mérite 
de figurer dans les annales de la Bretagne, à côté des glorieux noms 
du Vénérable P . Maunoir , de M . Le Nobletz , et des Pères Bernard, 
Huby et Rigoleuc. François Le Grand par sa naissance appartenait à 
la Champagne, mais associé dès l'âge de vingt-deux ans aux premiers 
ouvriers de la Compagnie choisis pour renouveler la face de la Bre- 
tagne, il y consacra plus de trente années à l'apostolat de la jeu- 
nesse ou à la sanctification des Ames consacrées à Dieu , et surtout 
à la formation du clergé breton. Tout ce que venait de faire pour 
l'Italie le célèbre P . Pavonô , l'apôtre du clergé de Naples , Fî^ançois 
Le Grand , dit un de ses historiens , le réalisa non moins admira- 
blement pour la Bretagne . Il eut la joie en mourant de laisser tous 
les diocèses voisins , comme le diocèse même de Quimper , peuplés 
d'une multitude d'excellents prêtres dont la foi déjoua toutes les 
trames de l'hérésie, et dont la vertu rappelait les plus beaux siècles 
de l'Eglise . Beaucoup même d'entre eux moururent comme lui en 
vraie réputation de sainteté. 

A une œuvre pareille , toutes les résistances de l'enfer ne pou- 
vaient manquer . Le serviteur de Dieu en triompha par une patience 
invincible, par un amour de la croix et de la prière qui ne faisaient 



6 MÉNOLOGI-: S. J. — ASSISTANCE UK FRANCI-. 

r[ircn(lainmer ses désirs de travailler et souiîrir pour Jésus-Christ, et 
par deux des œuvres les plus puissantes que Dieu ait données à la 
Compagnie, les Exercices de saint Ignace et les congrégations de la 
Reine du ciel . L'un des premiers il mit entre les mains de ses re- 
traitants la traduction du texte des Exercices ; et sa belle congré- 
g-ation, sous le titre « du Saint-Esprit et de son Epouse sacrée la 
très sainte Vierge », fut un vrai cénacle où tous les aspirants au sa- 
cerdoce et un grand nombre de vétérans du sanctuaire venaient 
encore, longtemps après sa sainte mort, puiser à longs traits ou renou- 
veler la grâce de leur ordination. Du reste tout en lui respirait cette 
grAce , et dans un degré incomparable . Quand le corps de Notre- 
Seigneur était sous ses yeux et dans ses mains , il ne pouvait, 
comme saint Ignace, en dépit des efforts de son humilité, contenir ses 
larmes et les élans d'un amour extatique ; et il ne revenait de l'autel 
que tout épuisé. Enfin pour obtenir de mieux représenter tout 
à la fois Jésus prêtre et victime, avant de renouveler chaque matin 
le sacrifice de la croix, il se purifiait par la confession avec une 
extrême douleur de ses moindres fautes, et renouvelait sur lui-même 
le mystère sanglant de la flagellation. 



Lettre du R. P. Pjerue Bobynet, Recteur du collège de Quimper, sur la vie 
et la mort du P. François Le Grand, Quimper, Janvier IGG3 ( Collect. Rybey- 
uÈTE, Archii'. dom.). — Elogia defunvt. Prov. Franciœ (Arc/u'v. Rom.) — 
Vehjls , Vie de M. Le Nobletz, p. 273. — Champion, Vie du P. Rigoleur, 
p. 12'2. — Aiu.n\Li,, Elogium R. P. Francisai Magni. — L'institution de la 
GoNGRÉG.vTiON DES ECCLÉSIASTIQUES, Quimpcr, IG80. 



N. B. L'Elogium R. P. Francisci Magni, publié par Henri Abgrall, prêtre 



1"' JANVIER. P. FRANÇOIS LE GRAND. 7 

breton, recteur de la paroisse de Penhars, est un abrégé en vers latins de la vie 
du P. Le Grand, dans le genre des vies de Saints versifiées, si communes au 
Moyen-Age. Sa rareté, plus que son élégance, nous engage à la reproduire en 
note. Elle n'est du reste que la traduction presque littérale des autres docu- 
ments que nous avons eus sous les yeux. 



Magna cano, Magni referens prœconia Sancti ; 

Tu mihi, Sanctorum Sancte, faveto, precor. 
Troja dédit mundo Franciscum nomine Magnum, 

Gratia Majorera, nomine reque, polo. 
Hune solo natura vocat cognomine Magnum, 

Gratia, quidquid inest, grande sonare facit. 
Sic licet hic fuerit majorum sanguine Magnus, 

Majorum merito maximus ipse fuit. 
Ingenio magnus, virtutum dotibus ingens, 

Franciscus solo corpore parvus erat. 
Magnus quippe fuit mâgnarum pondère rerum 

Quas scripto docuit consuluitque scholis ; 
Quasque dédit prœlo, quas passim dixit et egit ; 

Quas sequa, in fragili corpore, mente tulit ; 
Quasve palam faciens faciendas esse suasit, 

Vel solo studuit teste patrare Deo : 
Quas mihi, si centum linguœ sint oraque centum, 

Versibus haud possem dinumerare meis. 
Corde humilis mitisque fuit : lugebat amare 

Non sua, sed populi crimina, flendo luens. 
Justitiœ studiosus erat, memor esse statutum 

Cœlitus ut justus justificetur adhuc. 
Factus inops voto, sibi pauper, dives in omnes. 

Assidue miseris suppeditabat opes. 
Corde fuit mundo, quinimo corpore mundus, 

Sic voluit duplici jure videre Deum, 
Ast inimicorum satagens componere lites, 

Pacificus meruit filius esse Dei ; 



8 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRAXCE. 

Qui boue promeritus, spreto gfiudebat honore 

Proptor juslitiani se maledicta pati. 
Sic Evangolii pcifeclio scripta vidotur, 

Dum legitur Magni vila beata Palris. 
Sœpe videbalur lacrymarum fonte ligari, 

Quas fcrvens oculis eliciebat araor, 
Prœcipue celebrando Sacrum, tune semper abunde. 

Corde reluctanti, flore necesse fuit. 
Ac velut extaticus, nimio liquefactus amore, 

Viribus exhaustis, vix peragebat opus. 
Nec mirum si tanta fuit vis ejus amoris : 

Di\'ino semper Pneumate plenus erat ; 
Unde redundabant donaria cœtera mentis, 

Virtutisque, quibus prseditus ipse fuit. 
Hinc precibus sine fine diu noctuque profusis, 

Prœsentem studuit semper habere Deum. 
Hinc in corde latens, vix ullis sensibus usus. 

Omnibus omnimodc mortificatus erat. 
Hinc vigiles noctes, jcjunia nescia vini, 

Verberibusque caro quolibet icta die. 
Hinc labor, ut quatuor vix tantum fingere possent, 

Qui tamen in nihilo prœcipitatus erat ; 
Sed sibi mente magis prœsens quam corpore semper, 

Pluribus intentus, singula rite gerit. 
Helligione pins, quidquid sibi régula sanxit, 

Aut jussit praBsul, suscipiebat ovans. 
Imo consiliis ac legibus omnibus addens, 

Semper plura luit quam sibi jussa forent. 
Angélus in templo parebat, apostolus extra, 

Privfectusquc domi spiritualis erat. 
Nullius irrisor, cunctis servirc paratus, 

Cuilibet auxilium consiliumve dabat. 
Ac, ut Paulus ait, simul omnibus omnia factus. 

Omnibus in Christo debitor ipse fuit. 
Quin sua mulliprui cum fa^iorc débita solvit. 



!*'■ JANVIKR. F. FRANÇOIS LE GRAND. 9 

Omnibus omniniotlaiu gratificatus opeiu. 
Qui licet ex aninio bona cnnctis omuia vellet, 

Cuuctoruniquo salus ipsius esset opus , 
Presbytcris potiora (ledit documenta salutis, 

Quorum prœcipue oonsiliator erat ; 
Cuique, ut decretis canouum sacer ordo sube.sset, 

Vitaque conformis, maxima cura fuit. 
Utque magis veilent praescriptis legibus uti, 

Dulciter illectos utilitale movet, 
Gollectisque simul quos novit amare salutem, 

Fraterno statuit jure sodalitiuin, 
In quo perpetuis sanctarum sacra juventus 

Virtutum studiis erudienda foret. 
Quippe sacerdotum pietas, ut sœpe docebat, 

Régula Ghrislicolis inspicienda patel. 
Unde reformatum mirata Britannia clerum, 

Ipsa reformandis moribus incubuit. 
Cumque ex productis noscatur fructibus arbor, 

Quse fuerit pietas Patris, adumbrat opus; 
Quantaque Franciscum repleret gratia, virtus 

Sanctificans alios, quœ fluit inde, docet. 
Qui cum sanctorum fuerit vexilla secutus, 

Gur non cum Sanctis glorilicandus erit ? 
Quod si facta probant hominem miracula sanctum. 

Multi nmlta ferunt bac operata manu. 
Atque fide dignis moribundos testibus a^gros 

lllius meritis convaluisse liquet ; 
Et sic in numéro sanctorum jure locandus 

Inter Franciscos nomine sextus erit. 
Sic semper laudandus erit, (juia semper ab ortu 

Hic Magnus sanctus nomine reque fuit. 



A. F. — T. 1. ^ 



10 MI•:^OI.O(;^: s. j. — assistance de irance. 

1^0 même jour encore de l'an iOUl , mourut à Quimper, où il travail- 
lait <lej)uis trente ans au salut des Ames, le P. Robert Jacquesson, labo- 
rieux et fervent ouvrier, honoré par le peuple et par le clergé des noms 
«le saint et d'homme à miracles. A l'âge de plus de quarante ans, il 
avait appris la langue bretonne pour s'associer à l'apostolat du I*. Mau- 
noir, bien que dans des limites plus restreintes, c'est-à-dire dans la 
ville même de Quimper et dans les campagnes les plus voisines. Toutes 
les misères du corps et de l'âme étaient l'objet de sa charité. Il men- 
diait de porte en })orto pour les pauvres, les malades, les prisonniers, 
il s'enfermait dans les cachots des condamnés à mort, les consolait et 
les assistait jour et nuit, avec la tendresse d'une mère , jusqu'à ce qu'il 
les eût vus rendre saintement leur âme à Dieu . 

On croit que Notre-Seigneur lui avait révélé l'heure de sa mort . 
Qiiaïul on exposa son corps à la vénération publique, le concours du 
peuple invo(piant son intercession et proclamant les guérisons extra- 
ordinaires obtenues au contact de ses reliques, sembla quelque temps 
devoir opposer un obstacle invincible à la célébration de ses funérail- 
les . Tout le clergé de la ville y accourut . L'évêque demanda et obtint 
|)our son séminaire le cœur de cet homme de Dieu ; puis, entouré de 
son chapitre , il voulut piésider en personne à la cérémonie . En sa 
))résence , on prononça l'oraison funèbre ou plutôt le glorieux pané- 
gyrique du P. .lacquesson, dont le corps fui déposé dans l'église S. 
Nicolas . 



Kl(><:;i(i (h'fiinct. J^roi'/z/r. /'nirtr. lArc/i. liom.). 



Il JANVIKll 



Le second jour de janvier, l'an 1629, mourut à Garpentrasen grande 
réputation de zèle et de sainteté le P. Jean Bérardier; et l'année suivante, 
expira vers le même jour à Montélimart le P. Ignace Martignac ; ils 
étaient l'un et l'autre de cette glorieuse troupe des ({uatre-vingts mar- 
tyrs de la charité que donna au ciel, en trois ans, la seule Province de 
Ljon. Le collège de Garpentras compta pour sa part sept victimes. Dès la 
première annonce du fléau, sachant que partout la famine marchait à 
la suite de la peste, le Recteur du collège, François Maillard, avait 
employé toutes ses ressources à faire venir du blé des provinces 
voisines; et se chargeant lui-même du soin de le distribuer, il 
sauva la vie à plus de huit cents pauvres . Jean Bérardier , connu 
par son intrépidité de cœur et sa charité, avait obtenu pour sa part, 
à force d'instances, le poste le plus périlleux, an foyer même du fléau, 
où l'on apportait sans relâche de nouveaux mourants. Le jour où il 
s'enferma dans ce lazaret , montrant du doigt une })lace voisine où 
l'on déposa plus tard son saint corps : « Voilà, dit-il, le lieu de mon 
prochain repos ». Il se livra, en efl'et, avec tant d'ardeur à cet apos- 
tolat, qu'au bout de huit jours il rendit à Dieu sa sainte âme, dans 
des transports de joie et d'amour. 

Le P. Ignace Martignac, envoyé au secours des pestiférés de 

11 



12 MKNOLOGE S. J. — ASSISTANCK DK FRANCK. 

Montéliiiiînl, a\itil eu en |)aila<i^(» toute une misérable population , 
campée lior's «le la ville , vers les rives du Jahron ou du Rouhiou. 
(]e qu'il y soudVil «luraul eiu(| mois est pres(|ue inconcevable. Ceux 
(|ui auraient «lu Taidei- s'étaient enfuis ; aux périls de la coutag-ion, 
dont il Huit j)ai' «levenir victinu; , vinrent se joindre de telles intem- 
péries, que, sur|)ris une fois, au milieu des ténèbres, j)ar une ef- 
frovable iiu>ndatiou (jui emporta dans le Rhône (juatre-vingts de ces 
i)udheui(Mi\ avec leuis pauvres cases , l'homme de Dieu n'échappa 
lui-même à la mort (ju'cu demeuraul , la nuit entière , au sommet 
d'un ai'bre secoué duiant de longues heures par la fureur des 
Ilots. 



(!o«D.vn\. Hist. Sor.,/)ort. ()., /. 2. /). 21 I. :}0S. — Ai.k(.vmhk. Hcioch ac vic- 
linue c/uiril.. p. '111, 28)5. 



\.v même joui', à Orléans, Tau Ui'Jo, le Fi'ère sacristain Jfax 
l'iiiKDOi mouiul de la mort des pré(lestiu('s ; trois ans après, le P. 
Xa<lasi citait son nom avec honneur dans le beau livi-e «les plus 
|)i«''cicuscs morts «le la (louq)agnie . Les «leux oran<ls connnande- 
mcnts «le l'amour «le Dieu et <\\\ prochain , avec un souverain oubli 
de lui-uu)me , formaient coninie le trait «listinctif de sa j)erfection . 
(Iharg-é du soin «I«> la uiais«)n «le Dieu, il i-cinjjlissait son ofïice avec 
le zèle cl la piété d'un auge, et se i<''j«)uissail «rapproehei' si sou- 
vcul «lu saiul label iia«'l«', où «'laicul s«)u ««eur «'l sou trt'sor. Il trou- 
vait aussi dans le s«)iu «l«'s pauvres un aliuicnl à sa charité et à son 
/.«■•l«'. Nul (rentre «MIN, «lisail-ou , n'avait jamais <''t('' rebutt' par lui. 
Il (Il aiiiciiail un i^iaïul nombre à mi plu^ I rtMiiiciit usage «les sacre- 



11 JANVIER. P. ANTOINK VIVIEN. 13 

menls cl les préparait souvent lui-même à la confession, avec toute 
la ferveur et l'humilité de son degré. Enfin l'auteur de son éloge as- 
sure que le bon Frère Miiedot, loin de se dérober à aucune corvée, 
semblait toujours prêt à sacrifier son propre repos pour aider ses 
frères. Vingt ans d'une pareille vie lui méritèrent les joies d'une sainte 
mort. Il s'y disposait du reste de longue main. (Craignant que la ma- 
ladie ne lui laissât plus assez de vigueur et de liberté d'esprit ou de 
cœur, pour ne rien perdre alors de son union avec Dieu, il avait mis 
d'avance par écrit les actes de toutes les vertus que peut pratiquei- un 
mourant, et il pria instamment le Frère infirmier de les lui relire h 
haute voix, pour peu qu'il le vît défaillir. 



Elog. defumt. ProK\ Franc. (Arc/iir. lîoni.). — Nadasi, Pretioste occupât, 
morienf. in Soc. Jcsu, p. 319. — Lût. ann. soc. Jesu, A. 1G53, p. J6'i. 



Le même jour encore mourut à Toulouse en 16:23 le P. AivroiNii: 
Vivien, humble et fervent religieux qui depuis vingt ans travaillait 
sans éclat, mais avec les fruits les plus précieux, au salut el à la sanc- 
tification de cette grande ville. k\\ chevet desinalades et au tiibunal 
de la pénitence, où se consuma toute sa vie, il s'était acquis la 
réputation d'un directeur d'une incomparable habileté à guérir les 
âmes et à les conduire dans les voies de la perfection. (!le ministère lui 
laissait-il ([uelques moments libres , loin de jamais songer à son 
repos , il les ])artageait entre la prière et la com|)Osition ou la tra- 
duction de quelques ouvrages de piété , tels que ses opuscules sur 
l'Ange Gardien, sur l'Oraison des Qiiai'ante Heures, le bonheur d(î 



Kl Ml'ilVOI.OCi; s. .1. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

l'état de viiginit»'' , la dévotion envers la trèn sainte Vierge, les 
Lettres des i*ères généraux de la (lonipagnie ... « La mort de ce 
saint homme , écrivait-on à Rome , fut véritablement un deuil public ». 
Dans un grand nondne de familles , ni prières , ni vœux , ni pèle- 
rinages, ni ()énitences ne furent épargnés poui- prolongei' une vie si 
utile. Mais Noire-Seigneur parut n'accueillir tant de supplications qtie 
pour combler l'Ame de son serviteur des grâces les plus signalées; 
et le I*. Antoine Vivien expira plein de joie, dans les plus doux 
entretiens avec son Sauveur. 



Elo^'ia (lefuuct. Pvov'inc. Tolos. (ArcJiiv. Itonij. — Soti:i:li,us, liihUoth. 
Scriptor. Socicf. /c.v. ,/;. 88. 



Le même jour enfin rappelle la mémoire des Pères Gaspak W'h.lix 
et PiiiiuŒ-JosEPH DuNon, morts le |)renuei' à Rouen l'an IGOI, le secoiul 
à Besancon en 17i2o . 

Le P. WiLi.iN avait rempli pendant quarante ans l'ofiice de Procureur 
et de confesseur au collège de Rouen. C'était surtout vin homme de 
prière, intimement pénétré du bonheur (pie 1 on goûte à se donner 
à Dieu sans réserve, et il inspirait ce sentiment avec tant de force et 
<r<)ncti()u, cpu' les Ordres iciigieux, particulièrement les Bénédictins, 
les (Chartreux et les Supérieurs de la (Compagnie lui lénu^ignèrenl hau- 
tement leur reconiuussance, pour le grand nombre tic saints novices 
qui! leur avait formés de ses nuiins. 

Le i*. Pii;r.iu:-J()si;i'ii Dixon était un ilignc ("uiule du I*. Honoré 
(Ihaiiraud, poui' ses (euvres de zèle et de charitc'. A lui seul il avait 



II JANVIER. P. PIERRE DIJNOD . 15 

fondé jusqu'à cinquante hôpitaux pour les pauvres et les malades. 
Ses instructions, toujours également claires, solides et entraînantes, 
attiraient en foule le peuple le plus ignorant et les hommes les plu s 
instruits. Les premiers personnages du Parlement de J3ourgogne 
n'osaient pour ainsi dire prendre aucune décision importante sans 
l'avoir auparavant consulté. La sainte habitude que le P. Dunod avait 
prise dès sa jeunesse de s'entretenir continuellement avec Dieu par 
la prière, lui rendit douces la solitude et les infirmités de la vieil- 
lesse. Après soixante-un ans de vie religieuse, il s'endormit tranquil- 
lement dans la paix du Seigneur, à l'Age de près de quatre-vingts ans. 



Elogia de furie t. provinc. Franc, et Lugdun. (Arc/i. Rom.). 



JANVIKh. 



Le Iroisième jour (io Janvier do l'an l()7''i, mourut très saintement 
lo l\ Ci.Ai DK MAr/iHiiT, Recteur <lu noviciat de Toulouse, bien connu du 
monde savant pour la part qu'il prit avec le P. Labbe à la publi- 
cation des historiens grecs de la Byzantine ; mais plus digne encore 
de mémoiie |)ai' sa vie exemplaire et les services qu'il rendit à la 
Compagnie. H «'lait de la race de ces grands hommes, en (|ui l'on 
ne savait qu'admirer le plus de la vie intérieure ou de la science; 
par uiu! grâce bien rare, il semblait posséder au même degré le 
don de communiquer l'une et l'autre aux jeunes religieux de sa Pro- 
vince. Seul, il semblait ignorer absolument son propre mérite: plu- 
sieurs témoins très dignes de loi déclarèrent, après sa mort, n'avoir 
jamais pu surprendre en lui un mot ou un signe de vaine gloire, au 
milieu de tous les hommages qu'on lui rendait; sa joie n'était même 
jamais plus vive (pie lorsque l'on paraissait ne point le connaître cl 
le mépriser; à ses yeux, c'était la part qui lui <''tail due. Jusqu'aux 
derniers jours Ac. sa vie, il tint pour une grâce si précieuse d'être 
averti de ses |)lus h'geis délauts, cpiil avait inq)os(' à plusitnirs jeunes 
religieux l'obUgalion <le lui rendre habiluellement ce l)f)n onice. Il |)ar- 
tageail aussi avec ses novices les plus huiui)lt's pialicpies de iciion- 
eemenl et de charité, juscpi'ii lavei-, à son tour, les pieds de ses 



III JANVIER. — P. PIERRE LE CAMUS. 17 

hôtes, selon la coutume de nos premiers temps. Enfin, bien que 
d'une santé très délicate, il consacrait à la prière une partie notable 
de ses nuits, et ne passait pas un seul jour sans s'armer d'un rude 
cilice et se flageller rig-oureusement. 



Elogia def'utict. Prov. Tolos. (Archiv. Rom. ) — Sotuellus. — Bihlioth. 
Script. Societ., p. 154. — F xBmcn Bidlîoth. Grœca, t. l,p. 558. 



Le même jour moururent en odeur de bénédiction, après une vie 
consumée dans les plus humbles ministères, les Pères Pierre le 
Camus à Verdun en 1634, Noël Hochet au collège d'Arras en 1671, 
et Jérôme Michel en 1667 au noviciat de Paris. 

Pierre le Camus était déjà prêtre quand il entra dans la Compagnie. 
Il aimait d'un amour passionné les douleurs et les ignominies de Jésus 
en croix. Pour mieux inspirer aux âmes fidèles ce même amour, il 
entreprit la traduction en français de V Ecole de patience du P. Drexe- 
lius ; or il se sentit un jour vivement pressé de demander à Notre- 
Seigneur encore plus de douleurs qu'il ne parvenait à s'en infliger. Il 
fut exaucé à l'instant même ; et durant vingt-sept mois, ses jours et ses 
nuits ne furent plus qu'un long martyre, sans que jamais il fît 
entendre une plainte. Bien plus, jugeant que la souffrance était trop 
peu de chose sans l'humiliation, il supplia son supérieur à plusieurs 
reprises, avant de recevoir les derniers sacrements, de lui laisser lire, 
en présence de tous ses frères, ou de faire lire en son nom au réfec- 
toire, une confession générale de toute sa vie. 

Le P. Noël Hochet passa plus de trente années à enseigner le caté- 
chisme aux enfants, aux pauvres et aux ignorants de la ville d'Arras 
et des campagnes environnantes. Il était en si grande vénération, que 

A. F. — T. i 



18 MKNOLOCiK S. .). — ASSISTANCE DK FRANCE. 

\o j)('ii|)l(' ne l'appelait (jue la saint Père. Deux des plus précieux 
fruits (l(î sou huniblo apostolat daus le nord de la Irance, furent la 
dévotion à la Saint<' Famille, protectrice et modèle de toute famille 
vraiment chrétienne, cl la communion de chaque mois poui le sou- 
lagement des Ames du purgatoire. L'ardent désir que le P. Hochet 
avait de voir Dieu face à face, lui avait fait demander la grâce de 
soulfrir dès cette vie toutes les douleurs de son propre purgatoire; 
et la patience invincible qu'il fit éclater jusqu'au dernier moment 
de sou agonie, donna tout lieu de croire à ceux qui reçurent son 
dernier soupir, qu'il avait été admis à l'instant même au séjour des 
bienheureux. 

Enfin le dernier et le plus Agé de ces fidèles serviteurs de Dieu 
était le W .Iéromiî Michel. Les plus beaux traits de la vie des 
saints n'inspiraient pas aux jeunes religieux du Noviciat de Paris 
plus d'admiration et de ferveur que la vue de ce vieillard toujours 
infatigable dans son double office de catéchiste et de Procureur, à 
l'âge de |)lus de quatre-vingts ans. C'était le fruit d'une abnégation 
toujours croissante durant soixante années de vie religieuse, et 
d'une tendre piété, qui plus de cent fois par jour, dit son bio- 
graj)he, et dans les accidents les plus imprévus, lui faisait répéter 
avec amour : « Que Dieu soit béni » ! 



P. i.K (Iamvs. — ci". Nadasi. Annus (lier, nicmorab. Soc. Jes.. p. 8. — 
Dhkws, Jùisti Soviet. Jes., p. 4. 

P. NoEi. Hochet. — cf. Elo^. dcfunct. Prov. Franc. (Arch. Hom.). 

P. .lÉn, Michel. — ci'. Eloi^. dcfunct. Pro\>. Franc. (Arch. Rom. et Collect. 
IUbeymètk, ti" .'{2. }. 



IV JANVIER. 



Le quatrième jour de janvier, mourut dans la Maison Professe de 
Paris, en 1692, le P. Jean Grasset, l'émule et l'héritier des deux 
grands serviteurs de Dieu Jean Suffren et Julien Hayneufve, dont la 
direction et les écrits, sous le règne et même à la cour de Louis XIII 
et de Louis XI V, eurent une influence si salutaire pour la sanctifi- 
cation d'une multitude d'âmes. Il naquit à Dieppe, en 1618. Dès 
l'âge de douze ans, il montra, près du lit de mort de son père, à 
quel degré son cœur était déjà sensible et docile aux inspirations 
de l'Esprit Saint. Car loin de s'abandonner à sa douleur, ne son- 
geant qu'aux biens de l'éternité, il présenta d'une main ferme aux 
derniers regards du moribond l'image de Jésus en croix, et l'ex- 
horta d'une voix angélique, et avec une ardeur si extraordinaire, 
à offrir sans réserve au Sauveur le sacrifice de sa vie et de sa 
famille, que soudain le malade ravi de joie s'écria dans un saint 
transport: « mon cher fils, que tu seras un grand et fidèle ser- 
viteur de Dieu »! 

Cependant parvenu au terme de ses études, Jean Grasset ne soiq)- 

çonnait pas encore à quel genre de vie Dieu le destinait. Mais comme 

il parcourait un jour le livre des états et emplies du monde, frappé 

comme d'un trait de feu, qui lui représenta en un moment ce nombre 

19 



20 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCK DK FRANCK. 

infini (le |)('uj)l(',s vivant et mourant sans connaîtro Dieu, il entendit 
au uMMUc instant ces mots prononcés d'une voix distincte et venant 
<ln ciel : « Entre dans la Compagnie de Jésus. C'est là que je veux 
désormais que lu travailles à me gagner des âmes jusqu'à ta mort ». 
Jamais pareille pensée ni pareil désir ne s'étaient encore présentés 
à lui. Kl lelle était l'humble défiance, ou plutôt le mépris qu'il avait 
dès lors pour lui-même, qu'à peine osa-t-il en faire part à un bon 
Frère coadjuteur, dont il vénérait la sainteté. Sur ces entrefaites, la 
peste éclata dans Paris ; et dès les premiers jours le jeune écolier 
se sentit frappé. Mais loin de céder à la terreur el de recourir en 
toute hâte aux remèdes humains, il commença par se rendre à Notre- 
Dame et là prosterné devant l'autel de la Reine du ciel, il lui de- 
nuinda de ne mourir qu'après avoir obéi à l'appel de Dieu. Le len- 
demain, à son réveil, toute trace du mal avait disparu. Sans plus de 
délai, Jean alla frapper, le jour même, à la porte du Noviciat de 
la Compagnie. 

(«rande fut sa joie d'être reçu parmi les enfants de saint Ignace. 
Mais au bout de quelques semaines, il était assailli de ces redou- 
tables tempêtes de l'ame, dont la vie des grands serviteurs de Dieu 
et des plus grands maîtres de la vie intérieure en particulier, offre 
des exemples si étranges. Ainsi vécut-il onze années entières « comme 
un pauvre misérable , écrit-il lui-même, en proie à des peines d'esprit 
et à des infirmités de corps inexplicables. Je me trouvais (juelquefois si 
désolé, que la nature se sentait comme dans une agonie mortelle ». Et 
néanmoins jamais, en ce douloureux état, sous aucun prétexte, comme il 
dut l'avouera l'honneur de Dieu, jamais il n'eut à se reprocher, durant 
ces onze ans, ni une omission, ni une heure de reiàclu' el d'abat- 
l«'ni('nt volontaire clans ses exeieiees spirituels. Bien plus, en rendant 



IV JANVIER. P. JEAN GRASSET. 21 

compte de sa conscience, peu avant sa mort, il ne se rappelait pas 
avoir laissé perdre alors par sa faute, une seule occasion de se mor- 
tifier. Enfin, et en un seul jour, écrit-il encore, « Dieu essuya toutes 
mes larmes et me délivra du rude esclavage oi^i je gémissais. 
Qu'il en soit éternellement béni » ! Un saint religieux, très éclairé 
en toutes les voies intérieures, le P. Simon de Lessau, étant venu le 
visiter, lorsqu'il était retenu par la maladie, au collège d'Amiens, 
tut pour lui l'ange du Seigneur; grâce aux paroles de lumière de 
cet admirable serviteur de Dieu, véritable organe de l'Esprit Saint, 
l'humble et patient malade eut la joie de se voii' élevé, en peu de 
temps, au plus sublime degré de l'oraison et de l'union divine, 
qu'il devait à son tour faire connaître et goûter à tant d'autres 
âmes. 

Il est à regretter que les faveurs surnaturelles dont fut comblé, à 
partir de ce bienheureux changement, le P. Oasset, ne nous aient 
pas été conservées en détail par son biographe, le P. Louis .lobert, 
confident de ses plus intimes secrets. A peine le P. Jobert en ofîre-t-il 
un ou deux exemples, et il se contente d'ajouter ces mots expressifs: 
«Elles font bien connaître que Jésus et sa sainte Mère ont encore au- 
jourd'hui, pour leurs favoris, les mêmes tendresses qu'ils ont eues 
pour ceux des siècles passés ». A cette partie de la vie intérieure 
du P. Grasset, il faudrait joindre les œuvres non moins merveil- 
leuses qu'il accomplit et qu'il inspira pour le salut et la sanctification 
des âmes; ses combats contre les ennemis de la sainte Eglise, et en 
particulier pour l'honneur de la très-sainte Vierge, Mère de Dieu ; 
les outrages qui en furent la récompense, et dont il remerciait chaque 
jour le Sauveur au saint sacrifice, en le priant pour le salut de 
tous ceux qui le maudissaient ; ses nombreux ouvrages ascétiques. 



22 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

véritable Lii'sor «U; perfection ehréti<'niie cX religioiine; hou apostolat 
dans la chaire, les liô[)ilaux, et durant sin^t ans, dans la grande 
(Congrégation de la Maison Professe de Paris; puis, vers la (in de »a 
carrière , dans la (longrégation plus humble, mais non moins bénie, 
des gens de livrée, (|ui l'ut sa dernière création et qu'il présidait chaque 
semaine ; enlin les fruits prodigieux de sa direction au saint tribu- 
nal de la pénitence, où il était appelé le Maître et le Père des 
saints. 

l'Cl pourtant ce laborieux ouvrier n'avait pas été délivré de ses 
douleurs de corps presque incessantes; mais .son amour des Ames 
et de la croix les lui rendait si douces, (|u'il s'était contenté de de- 
maruler à Notre-Seigneur la grâce dv pouvoir souffrir sans jamais 
cesser de travailler, (;t à ses Supérieurs celle de n'apporter d'autre re- 
nu'de it ses maux (pie la patience, et d'y ajouter même encore, suivant 
(pie lattrail divin l'v porterait, de nouvelles et plus rudes austérités. 
Son uni(pie sollicitude était de se tenir perpétuellement sous la 
divim; iniluencc du Sauveur, agissant, parlant, priant et souffrant pour 
lui; surtout depuis la grâce singulière d'une parole que lui fivait 
adressée Notre-Seigneur, pendant les exercices de son troisième an : 
« (Test par moi, pour moi et en moi, que tu vis et que tu subsistes ». Cet 
admirable serviteur Ae Dieu touchait au terme de sa soixante-seizième 
année, et debout à Pautel, il venait d'offrir trois fois le saint sa- 
crifice, à l'heure oii la Heine du ciel avait la première adoré son 
Fils dans la crèche, lorsqu'il ressentit subitement les premières appro- 
ches de sa moit prochaine ; et néannu)ius, comme le glorieux apôtre 
saint François Régis, il ne so crut point assez abattu, pour ne pas 
consacrer encore deux jours entiers à entendre les confessions. Mais le 
jour des Saints Innocents, il dut convenir (pie l'heure de sa dernière 



IV JANVIER. P. JEAN GRASSET. 23 

défaillance était arrivé ; ol il alla se reineltrc de lui-même à la dispo- 
sition du Frère infirmier, avec la docilité d'un enl'anf, pour mourir en 
vrai fils de saint Ignace. 

Comme parmi ceux qui le visitèrent les jours suivants, quelcpies-uns 
lui faisaient valoir l'excellence et lui citaient les plus surprenants effets 
de tel ou tel remède, nul ne parvint jamais à surprendre en lui un mot 
ni un signe de désir ou de répugnance. Perdre ou prolonger sa vie lui 
importait peu, pourvu qu'il obtînt de Dieu le bonheur de vivre ou de 
mourir enfant d'obéissance ! Enfin comme un de ses plus chers amis 
lui témoignait à ses derniers moments une vive douleur do le voir tant 
souffrir: « Ne faut-il pas, repiit le saint agonisant, mourii' sur la croix 
de Jésus, afin de mourir comme .lésus » ? VA le seul adoucissement qu'il 
crut devoir humblement demandei- au Sauveur et qu'il obtint en eflet 
pour son ag-onie, fut que du moins l'excès de la douleur le laissât jus- 
qu'au bout maître de ses pensées et des mouvements de son cœur, 
afin que son dernier soupir fût encore un acte d'amour de Dieu. 



Elogia defunctor. Provinc. Franc. (Arcà. Rom.). — Jobert, Notice sur la vie 
et les vertus du P. Jean Grasset (^Cette notice se trouve en léte du dernier ou- 
vrage du P. Grasset : La foi victorieuse de l in p délité... Paris, 1693j. — Lettre 
circulaire du P. de Grieu pour annoncer la mort du P. Crasset. — Patrignani, 
Menolog., 24 Genn., p. 236. — Sotuellus, Bibl. Script. Soc, p. 43'!. — de 
Backer, Bibl. des écriv. de la Compagnie, t. 1, au mot Crasset. 



V JANVIER 



Dans les premiers jours du uiois de janvier, l'an 1704, mourut 
saintement à lîelfort, dans l'hospice de Sainte-Barbe, le P. Krançois 
Joseph Sermonet, de la Province de Ciiampagne, vénérable vieil- 
lard Agé <ie soixante-seize ans, confesseur ou plutôt martyr de la 
foi, dans les prisons de la Terreur. Né dans la petite ville d'Ober- 
nai, où jamais famille hérétique, depuis le temps de Lui lier et de 
Calvin, n'(''lait parvenue à s'établir , et dont les murs portaient 
encore de vieilles images de Notre-Dame opposées aux boulets des 
Rustauds et des Suédois, Joseph Sermonet eut le bonheur de res- 
pirer, dès son enfance, ce vieil esprit de foi et de piété qu'il devait 
communiquer plus tard à tant d'Ames ; à l'Age de dix-sept ans, 
quarante ans avant le bref de ('lément XIV, il entrait au Noviciat 
de Nancy. 

Apj)li<|ué, quehpu^ temps après ses études, aux travaux des mis- 
sions fondées à Strasbourg par Louis XIV, puis à «pielques autres 
œuvres de /èle non moins importantes, telles que les Congrégations 
des Bourgeois, établies à Strasbourg et à Ensisheim, ce fervent re- 
ligieux devait se dévouer à <les travaux plus utiles encore pour la 
sainte Kglise, en formant toute une génération de jeunes prêtres et 
de jeunes lidigieux de la Compagnie à la science el à toutes les 



24 



V JANVIEK. — P. JOSEPH FRANÇOIS SERMONET. âS 

vertus sacerdotales, durant onze années, dans le double emploi de 
Père Spirituel et de Professeur de dogme à Pont-à-Mousson : der- 
nier héritier de ces g-rands docteurs qui depuis deux cents ans» 
selon la belle parole de Clément XIll, fermaient la Lorraine à toute 
hérésie. Lorsque après la mort du roi Stanislas, l'Liniversité de Pont- 
à-Mousson tomba sous les coups de ses ennemis, le P. Sermonet 
revint en Alsace, et par une exception à peu près unifjue, et 
sans aucun compromis de conscience, il n'en poursuivit pas moins 
son enseignement à Golmar, sous la protection du vaillanl évèque 
de Baie, dont l'autorité s'étendait alors sur cette ville ; et jusqu'aux 
Jours les plus mauvais de la Révolution française, il y demeura 
constamment, véritable athlète de la foi, assidu au saint tribunal de la 
pénitence, partageant avec ses pauvres élèves et de pauvres prêtres 
le traitement attaché à sa chaire, pour demeurer pauvre lui-même, 
donnant la plus grande partie de ses moments libres, et surtout le 
temps de ses vacances, aux communautés religieuses, dépourvues 
alors de tout secours. Un pareil fils de saint Ignace ne pouvait hésiter 
quand on réclama de lui le serment à la constitution civile du clergé ; 
et après un refus qui le dépouillait de toute ressource, comme on le 
pressait de quitter la France: « Mon âge, reprit-il avec fermeté ( il avait 
alors soixante-treize ans ), m'autorise, d'après la loi, à demeurer ici, 
et j'y demeure pour assister ceux qui resteront fidèles à la sainte 
Eglise. 

Mais tlans les derniers jours de quatre-vingt-treize, la vieillesse des 
prêtres fidèles n'eut plus de privilège ; et Jean Sermonet dut faire 
partie d'un convoi de vieux prêtres, destinés à la citadelle de Besançon. 
Arrivé à Belfort par un temps affreux et consumé d'une fièvre ardente, 
enfermé dans l'église paroissiale convertie en prison, il y fut trouvé 

A. F. T. I. 



26 MKNOl.OGE S. .1. — ASSISTANCi: J)E FRANCE. 

prosfjuo iiioiiraiil , ("IcihIu à Icnc mii' un peu de |)aillo à «loini-pourrie, 
la Irlc appuyée sur le iiiarcliopied (l'un confessionnal, par une pieuse 
cl vaillante f'einnic (pii avail ohtcnu (!<• j)énétrer tians ce lieu d'infec- 
lion el (l'y visiter ces pauvres captifs. Ku la voyant appiocher, 
l'homme de Dieu ne lui demanda d'autre aliment <(ue le saint viatique 
el d'autre l'emède (pu' la sainte onction des agonisants ; cl elle eut le 
honl)(Mir de les lui procurer, lorsque les geôliers du moribond, con- 
vaincus <pi il ne pouvait franchir les portes de la ville sans expirer 
bientôt entre leurs mains, eurent enlin permis de le poiler à Ihospice 
de Sainte-Barbe, (le fut là cpiil rendit à Dieu sa sainte tune, laissant, 
dit la eourle notice C|u'on lui consacra après sa mort, l'exemple d'une 
résignation sans nuage, el nrn' mémoire en bénédiction. 



Notice niss. sur le 1\ François Joseph Sermonet {Arc/i. tlom). — Cab\llero, 
Jiihiiot/i. Scriptor. Soc. Jesu, sitpplem. M""', /y;. *K{, S)^. 



\ (Ms le commencement du mois de janviei' île lan IGÎKi, mouiut 
dans le loyaume de Bengale, le P. (Ilaldl; de Bèze, après vingt années 
seulement de vie religieuse, (''))uisé pai" des courses vrainuMit gigan- 
lesfpies, enl)'e|)rises pour l'aire pénétrer la foi jusipraux e\h(''mil<''s de 
l'Orient. Va\ HiSC) il s'c'-lail cnd)ar(pH' poui' le rovaumc de Siam, cl dans 
l'espace de (piel<|ucs mois, il s\''lail \u tour à tour admis dans linti- 
niil('' du roi, (pii l'avait choisi pour son lui'dccin ; puis. [\ la mort de ce 
piiucc, jch' dans les l'ers, cl bienlôl api'ès exile'. .Mais ces épreuves 
n'a\aiciil point aballu sou courage; nous le relrouNons ipudques 
années après, ehcrclianl à sOuviir |)ar' Icirc le chemin i\c la ('hinc. à 



V JANVIER. P. CLAUDl' DE BÙZI-. 27 

travers la Perse, la grande Tartarie, à travers les déserts et les peuples 
féroces du centre de l'Asie, et travaillant à fonder des chrétientés et 
des centres de missions nouvelles à Samarkand et à Bocara. Arrêté 
par des obstacles infranchissables et contraint à redescendre vers le 
royaume des Indes, il y trouva enfin pa)- une sainte mort le terme et 
la récompense d'un si laborieux et si glorieux apostolat. 



Elogia defïinctor. provinc. Franc. (Arc/i. Honi}. — ■ Villotte, Voyages d'un 
missionnaire de la Compagnie de Jésus en Turquie, en Perse, . . . 17^0, 
p. 210. — Lettres êdif. 1"" édit.., t. \..préf., note. 



VI JANVIKH 



Le sixième jour de janvier de l'an 1701), mourul dans les prisons de 
(Îlermont-Ferrand le W Pierrk Fkdox, eonfessenr de la foi, eondamné à 
la déportation [)ar les tribunaux du Directoire. C'était un de ces 
glorieux survivants de nos anciennes Provinces du midi, qui (idèles 
jusqu'à la mort à l'esprit de leur vocation, mireut si souvent, pendant 
la Te) leur, leur vie et leur liberté en péril, poui' conserver à Jésus- 
Christ et à son Église des populations ravagées par le schisme consti- 
tutionnel et l'impiété. Né dans l'ancien diocèse de Die, Pierre Fédon 
n'était pas encore prêtre, lorsque éclata en France l'orage (pii dispersa 
les membres de la Compagnie. Mais loin de s'ell'raycr à l'aspect de la 
croix, il écrivit sur le champ à ses supérieurs, sollicitant avec une 
nouvelle ardeur la grâce immédiate du sacerdoce, bien décidé, ajoutait- 
il, à soufl'rii- de bon cœur, poui' demeurer (ils de saint Ignace, la mendi- 
cilc' la plus extrènu'. « Ne me |)laignez |)as, disait-il à sa mèi'c ; mais 
plutôt lélicitez-vous d'avoii' un (ils en bulle à la rage ties ennemis de 
Dieu et de son Eglise. Ketlites souvent au Seigueui" : « Mon Dieu, je 
vous l'ai doiiiu', il <'st à vous, faites <le lui tout ce (pu* vous voudrez, 
ne r<''|)argney. pas <> ! .Aussi peul-on dire de Pierre Fc'don (pi à chaque 
noMNclIe ciise qui \iiil lassaillir, Di<'ii le trouva digne de lui. 

Fn I7!H). il (ioiiii:) liaiilciiiciil l\'\(>iiiple de i»'j«'lcr tout serment et 

:>8 



VI JANVIER. P. PIERRE KÉDON. 29 

toute faiblesse iiuligne d'un ministre de Jésus-Christ. Va\ 1702, son 
nom figurait parmi les proscrits, sur la liste des réfractaires , et il dut 
alors quelque temps s'exiler en Suisse. Mais dès 179'^, il était de 
nouveau signalé à la Convention, comme un des plus fanatiques 
parmi ceux qui prétendaient relever les autels dans la Drôme, l'Ar- 
dèche, l'Isère et les Hautes-Alpes. Pierre Fédon avait en efïet reçu dé 
Rome par l'entremise du saint archevêque de Vienne, monseigneur 
d'Aviau, les plus amples pouvoirs et en particulier tous les anciens 
droits des évêques de Die. Or en peu de mois. Dieu lui fit la griîce de 
compter au nombre de ses conquêtes beaucoup de malheureux prêtres 
constitutionnels que ramenaient au bercail de l'Église son zèle, sa larc 
patience et sa charité. « Je ne me suis |)résenté, écrivait-il, faisant une 
allusion discrète au zèle trop dur de quelques bons prêtres, je ne me 
suis présenté ici, qu'avec les vei'ges de la douceur, qui m'ont servi au- 
delà de mes espérances. Aussi je suis toujours le bien vu, le bien 
venu, le plus obligeamment toléré, malgré les orages ». Au bout de 
six mois d'installation, dans l'hôpital de Die, sous le déguisement d'of- 
ficier de santé, il avait eu la joie de voir à peu près tous les enfants et 
plus du tiers de la population s'approcher de la table sainte. De zélées 
et vaillantes coopératrices le secondaient en portant ses messages, en 
distribuant ses instructions. Plusieurs parvinrent même à obtenir de 
quelques officiers municipaux, la promesse d'être prévenues <\c toute 
recherche, de tout péril qui menacerait l'homme de Dieu. 

Mais enfin au bout de quatre ans, à l'époque oi^i les haines révolu- 
tionnaires tentèrent un nouvel effort poui' ai'racher jusqu'aux dernières 
racines de la foi, portant bientôt la main jusque sui' le vicaire de Jésus- 
Clirist, Pierre I edon, alors épuisé de forces, fut arrêté dans l'hôpital de 
Die, par les émissaires du Directoire, et traint' à Valence, dont le lii- 



■iO MÉNOLOGK S. ,f. — ASSISTA.XCH \)\'. KRA.N'CF]. 

buiial le (îondanma à la dépoilation. Komis sans délai aux mains des 
gendarmes, (|iii dinaiciil le eonduire sui- une eharrette à travers la 
Kranee durant la j)liis rude saison de l'aniKie, jusqu'à l'un «les ports de 
l'ooéan, l*ierre l'^édon ne put aeliever ce douloureux voyage. En arri- 
vant à Clermonl, ses gardiens durent cônvenii «|u'il «Hait hors d'état 
d'aller [)lus loin, v[ dans la crainte de le voii' e.\[)ir( r au milieu de la 
grande route, il le laissèrent en prison, consumé par Nîs accès d'une 
fièvre putride, olVrir à Notre-Seigneur la consommation de son sacrilice. 
Oi" Dieu (pii voulait glorifier, même aux yeux «les hommes, l'héroïfpie 
sainteté de son serviteur, renouvela aux yeux dos habitants de cette ville, 
où il ('tait iiu^onnii jus(pi'alors, un des prodiges «pic nous iulmirons 
«lans les actes «les saints martyrs. Durant trois jours et trois nuits, 
riiumble réduit où Pierie Fédon avait ren<lu le dernier soupir, ap- 
paru I sous les y(;ux et «le l'aveu même «le trois guichetiers, tout 
éclatant «l'une' lumière «lont ils cherchèrent vainement à se rendre 
compte ; et U; «oips vénérable du saint prisonnier, à demi consumé 
«h'jà par le mal au<pu'l il était en proie, demeura souple et redevint 
comme incorruptible, jusqu'au moment où on le déposa dans le 
tombeau. 



Documents recueillis par AI. l'abbe' Hozet dans les Arch. de la Drame. — 
Extrait des manuscrits de M. Robin, ancien cure de Dieu-le-Fit, lieu de nais- 
sance du P. Kkoon. 



\.v inènu^ jour monrui à Marseille en i72î), le P. Jean Li:vkkt, célèba; 
par s(!s travaux aposlolitpu^s «lans les missions de Syrie, «l'Arménie, de 



VI JANVIER. ■ — P. IFAiN LKVHRT. 31 

Perse, des Indes, des côtes de la Mei- Houg-e, par ses tentatives pour 
pénétrer dans le JMogol et poni" leporter la foi catholique eu l'](hioj)ie, 
enfin par son dévouement héroïque durant la grande peste de Mar- 
seille en 1720, à l'âge de soixante-quatorze ans. Dans cette vie errante 
et laborieuse parmi tant de peuples, de mœurs et de langues si di- 
verses, il pouvait se rendre le témoignage de n'avoir jauniis l'ait un pas 
qui ne fût réglé par l'obéissance, et d'avoir essuyé pou)- Jésus-Christ 
tous les périls qu'énumèrc le grand apôtre, de la faim et de la soif, de 
la maladie et des naufrages, des ennemis de Dieii et des faux frères, 
des emprisonnements, des coups, des dépouillements et «les menaces 
mêmes du dernier supplice. Mais Dieu lui avait fait la gj-ace, ajoutait- 
il, de ne pouvoir plus être affligée de rien sui" la terre que du souvenir 
de ses péchés ; et il accueillait toutes les croix comme des faveurs sin- 
gulières. L'humilité de ce saint homme, écrit un de ses biographes, 
nous a dérobé la plus grande partie des détails de ce merveilleux 
apostolat, où le plus souvent il n'avait que Dieu poui" témoin. L'histo- 
rien des missions d'Arménie en a seul conservé quelques scènes tou- 
chantes, telles que ses trois mois de maître d'école et de catéchiste 
parmi les petits enfants d'Erzeroum. Tout en leur apprenant à lire et à 
écrire les langues de la Turquie et de l'Arménie, il s'a])pliquait à leur 
faire connaître et aimei- la foi et les vertus du gran<l apôtre «h^ leurs 
ancêtres, saint (Irégoire rilluminateui . Or l)ientôt à huir tour <levenus 
les apôtres de leurs familles, ces enfants montièi'cut tant de zèle et 
tant de ferveur, f|uelques-uns même tant «l'héroïsme j)armi les tiaite- 
ments les plus indignes, cpie l'homme d<> Dieu se plaignait d'être 
réduit à une confusion extrême en face d'un j)ai('ii spectacle. Plusieurs 
d'entre eux, ajoutait-il, à la veille des principales fêtes et des diman- 
ches, passaient la nuit entière <lans leurs petits oiatoiies dom(^sli(pies 



^2 MKNOLOGE S. r. — ASSISTAXCK l)K FRANCE. 

(Icivaiil Uîs iiiiag(;s dos saints, à prier, à (;liar»ter des psaumes et des 
canli(jues ; et ils se préparaient à la coiniriuitioii ave(-* une contrition si 
sincîèrc de leurs nioiiidies fautes et un si ardent amour pour Notre- 
Seign(Hii\ «|u'ils avouaient parfois naïvement ressentir ensuite pendant 
huit jours Jésus présent et vivant dans leur cœur. 

Kappelé en l'rance par ses supérieurs après avoir vainement tenté 
de franchir les barrières de l'Kthiopie, du côté de Massouah, le P. 
Levert consacra surtout les dernières années de sa sainte vie au salut 
des Orientaux de loulc langue <(uo le commerce amenait à Mar.seille. 
Puis (piand éclata la peste qui autour de lui et parmi ses frères immola 
tani de nobles et saintes victimes de la charité, rintré|>ide vieillard, 
s'exposanl aux mêmes périls, jusqu'à se coucher à terre sur les ca- 
davres pour entendre et consoler les agonisants, demeura presque 
seul dehoul, comme par miracle; et ce ne fut qu'après les derniers 
ravages du Iléau, cpTil sentit peu-à-peu ses forces défaillir, quand nul 
malade n'eut plus besoin de son assistance pour mourir en |)ai\. 



Htogin ilcfniuf. ProK'inv. LugtL (Arc/t. ftomj. — Fr.Kuiuvr, Ktat présent de 
r Arménie, p. \^^. !•>•, 248, 254. — Vu.lottk, Voi/ages (fan missionnaire, 
p |(;i). — Pat«i(;n\m, Menolog.. 6 Genn. , p. f>9. — Mémoire <lu P. I,evert au 
II. I\ Thi/rsc Conzalez (Arrhiw Prov. Lngr/j. 



VII JANVIER. 



Le septième jour de janvier de l'an 1595, mourut à Paris, en place 
de Grève, étranglé et brûlé par la main du bourreau, le P. Jean Gui- 
GNARD, pauvre et sainte victime des haines hérétiques et parlemen- 
taires du seizième siècle contre Rome et la Compagnie de Jésus. Le 
crime exécrable de Ghâtel fut, on le sait, le prétexte de cette mort ; 
mais tout historien qui fait profession de quelque respect pour la 
vérité, n'hésite plus de nos jours à répéter le mot du calviniste Sis- 
mondi, que la mort de Guignard « fut, de la part du Parlement, une 
scandaleuse iniquité et un grand acte de lâcheté » . Religieux de haute 
vertu, professeur distingué dont la réputation avait attiré toute une 
jeunesse d'élite à l'université de Pont-à-Mousson, le P. Jean Guignard 
demandait chaque jour à Dieu, depuis son entrée au noviciat, la grâce 
de beaucoup souffrir pour son amour. La sincérité de sa demande lui 
mérita d'être exaucé. 

Condamné à la mort infâme de la potence et du bûcher, sans avoir 
été entendu, sans l'ombre d'aucune forme de justice, comme les en- 
nemis de la Compagnie durent plus tard en convenir ; ne comptant pas 
même parmi ses juges, grâce à une odieuse préméditation d'Achille de 
Harlay, plusieurs magistrats de cœur et de conscience, qui eussent 
élevé la voix en sa faveur , Jean Guignard fut tiré des cachots de la 
A. F. — T. I. — 5. 33 



34 MÉNOLOGF, S. J. — ASSISTANCK Di: FRANCE. 

Conciergerie, où il languissait (lo[)uis dix jours, remis aux mains du 
bourreau dans la soirée du 7 janvier, heure désignée pour son sup- 
plice; conduit d'abord au parvis Notre-Dame, pour y l'aire amende ho- 
norable, nu-pieds, nu-tete, en chemise, la corde au cou et la torche 
au poing, comme il était ])orté en son arrêt de mort, et demander 
pardon à Dieu, au roi et à la justice. Or « là étant », dit le récit de 
nos vieillies annales, « il demanda |)ai'doM à Dieu », mais protesta 
« haut et clair » devant le peuple, « n'avoir point ofVensé le roi ni la 
justice. I3ien leur pardonna-t-il sa mort pour l'amour de Dieu ; et il ne 
fut jamais possible, cpielques menaces qu'on lui lit, de tirer de lui 
autre parole ». Alors un des iurieux (jui l'environnaient, l'ayant frappé 
rudement d'un coup de bâton à la tête, comme pour compléter sa res- 
semblance avec son divin Maître : « Pourquoi me frappez-vous »? se 
contenta de répondre l'humble religieux. 

Mais, par une merveille bien surprenante, à ces mots prononcés 
d'un air et d'un ton si calme et si doux, un jeune écolier qui se trou- 
vait là, saisi d'un mouvement de l'esprit de Dieu, forma sur-le-cliainp 
la résolution qu'il exécuta peu de jours après, d'aller au plus tôt 
chercher dans l'exil une vocation qui donnait à Jésus crucifié de 
pareils disciples, et lui vaudrait peut-être un jour une mort sem- 
blable. Cependant on luttait vainement depuis près d'une heure pour 
arracher au pauvre |)aliont, à force d'outrages cl de violences, une 
plus complète amende honorable, (piand un envovc' (rAchilK» de 
Ilarlay vint apj)orter l'ordre de passer outre, et le funèbre cortège se 
mit en route. L'homme de Dieu priait toujours en silence. Mais dès 
qu'il aperçut la (îrève et le gibet, empruntant soudain les belles 
paroles de saint Aiulré: « bonne croix, s'écria-t-il, O hotia rrii.v, (Un 
desiderata, sollicite (iDiata et eupicnti aniino prwparatd >' ! Puis gravis- 



VII JANVIER^ — P. EUSTORGE SOULIER. 35 

sant d'un pas ferme la fatale échelle d'où il allait être précipité, son- 
geant bien moins à lui qu'à l'honneur de Dieu et de ses frères, il fit en 
quelques mots rapides une apologie si ferme et si touchante de la 
Compagnie, qu'une grande partie de son immense auditoire fondait 
en larmes ; et quand la flamme eut achevé de consumer son corps, 
beaucoup s'empressèrent de recueillir avec vénération quelques frag- 
ments de ses os calcinés, comme les reliques d'un saint. 



JuvENCius, Histor. Soviet. Jesii, part. 5, t. 2, p. 48, 52. — Id., Epitom. 
histor. Societ. Jesu, t. 3, /;. 193. — Abram, L'Unwersité de Pont-à-Mousson ; 
cf. Docum. du P. Carayon, Dociim. xxii, p. 306. — Récit des choses arrivées 
en France à la Compagnie de Jésus pendant le règne du roi Henrij le Grand ; 
cf. Carayon, Docum. inédits., t. 1, p. 72, 76. — Vie du P. Emond Auger, 
appendice. Avignon, 1828. — • Prat, Recherches historiques et critiques sur la 
Compagnie de Jésus en France., t. l,yy. 185. — Crktineai -Joly, Histoire de 

la Compagnie de Jésus, t. '2, p. 372. — Documents historiques concernant 

la Compagnie de Jésus. Les Jésuites Ligueurs, t. i. — Feller, Dictionnaire 
historique, au mot Guignard. — Digot, Hist. de Lorraine, t. 4, p. 214. 



* Le septième jour de janvier de l'an 1712 mourut au collège de 
Cahors le P. Eusïorge Soulier, après quarante années environ consu- 
mées dans le laborieux apostolat des missions. C'était un homme 
d'une simplicité antique, d'une grande innocence de vie, et d'un mer- 
veilleux esprit de silence et de recueillement. Comme il n'apportait au 
tribunal de la pénitence aucun aveu qui fût matière à l'absolution, 
son confesseur lui dit un jour de s'accuser au moins des mensonges 
qu'il avait faits avant d'entrer dans la Compagnie. Le P. Soulier obéit 



36 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE. DE FRANCE. 

avec simplicité. Mais peu après, il revint tout anxieux s'accuser d'a- 
voir menti en confession : « Car, dit-il, j'ai eu beau in'examiner, je 
ne me souviens [)as d'avoir jamais manque à la vérité, ni avant mon 
entrée dans la Gompag-nie, ni depuis ». 

Le bien opéré dans les âmes par cet homme de Dieu est incroyable, 
disent ses contemporains. Les occupations les plus absorlxintes ne 
lui faisaient rien perdre de son amour de la retraite et de sa con- 
tinuelle union de cœur avec Dieu. Dès qu'il rentrait au collège après 
ses courses apostoliques, on le voyait avec admiration s'enfermer dans 
sa cellule et y demeurer des semaines entières sans autre distraction 
que celle des exercices communs, uniquement occupé de promouvoir 
par la prière et l'étude les intérêts des Ames et de la gloire de Dieu. 
La mort la plus consolante couronna « une vie qui avait été, disent 
nos annales, le miroir de toutes les vertus ». 



Elogia defunct. Prov. Tolos. {Archiv. Rom.). 



Le même jour encore, en 4743, mourut au collège Louis-Ie-Grand, 
à Paris, le P. CîriLi,AUME IIyaciistiie Bougeant, Agé de cinquante- 
trois ans, dont il avait passé trente-sept dans la Compagnie, l'un 
des humanistes et des historiens les plus remarquables du temps 
do Louis XV, le Iléaii des sectaires du diacre PAris, dont les outra- 
ges furent un de ses plus l)eaux litres de gloire; l'auteur d'un ca- 
téciusme qui est justenienl considéré comme un chef-d'œuvre ; re- 
ligieux aussi liuiuhlc i\\\v savant, se soumetlant avec docilité, parmi 



VII JANVIER. — P. JACQUES CROISET. 37 

des applaudissements presque universels, aux avis ou à la censure 
des Supérieurs ; et à l'approche d'une mort prématurée, qui le frap- 
pait dans toute la vig-ueur de l'àg-e, répétant avec la plus filiale 
confiance en Dieu, « que son cœur était prêt et qu'il faisait volon- 
tiers le sacrifice de sa vie » . 



Lettre du P. de FoNTENELLE/;oMr annoncer la mort du P. Bougeant, « au 
collège de Paris, ce 1 janvier 1743 ». — Zaccaria, Bibl. ritual.^ t. 2, />. 145, 
146. — Journal de Trévoux, juin ilk^^ p. 968-979. — Litt. ann. prov. Franc. , 
1743. — DE Backeh, Bibliothèque des e'criv. de la Compagn. de Jésus, t. 1, 
col. 802-807. — MicHAUD, Biographie universelle, articl. Bougeant. — Journal 
de Trévoux, juin 1744, ^j. 968 et suiv. — Dom Guéranger, Institut, liturg.., t. 2, 
p. 545. — Nouvelles ecclésiast. , Ann. 1731, p. 66, 128; A. 1735, p. 142; 
A. 1739, p. 71 ; A. 1741, p. 4, 12; A. 1759, p. 16. 



Le même jour, près de Paris, mourut dans l'exercice du saint 
ministère en 1695, dans la quarante-neuvième année de son âge et la 
trente-et-unième de son entrée dans la Compagnie, le P. .Jacques 
Groiset, très saint religieux, l'un des meilleurs observateurs, disent 
nos Annales, de la onzième et de la douzième règles du Sommaire, ne 
cherchant, à la lettre, qu'à se renoncer en toutes choses et ne vivant 
que pour Dieu seul, dont il ne perdait jamais la sainte présence. 
Nul n'était d'ailleurs plus adroit à dissimuler aux yeux de ses frères 
ce qu'il pouvait souffrir des créatures, et tout ce qu'il s'infligeait 
à lui-même de douleurs volontaires. Mais ses moindres paroles et 
mille rencontres soudaines trahissaient trop visiblement son amour 
sans bornes pour Jésus en croix. Le peu de lignes consacrées à son 
éloge ne nous en a conservé par malheur aucun détail précis. Mais 



38 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

bien dos années après sa mort, le P. Judde, parlant aux novices de 
la dévotion du P. (^roiset pour la divine Eucharistie, ne rappelait pas 
sans une profonde émotion avec quel respect l'admirable religieux 
avait un jour consommé les saintes espèces involontairement rejetées 
par les lèvres d'un mourant. 



Elog. dcfunct. Prov. Franc. (Archiv. Rom.}. 



VIII JANVIER. 



Le huitième jour de janvier de l'an 4657, mourut au collège de 
Quimper , à l'âge de soixante-seize ans, le P. Guillaume Thomas, 
humble et infatigable chasseur d'âmes, d'une simplicité digne des an- 
ciens âges, partageant sa vie entre la prière et le laborieux apostolat 
des enfants -et des ignorants. Lorsque Notre-Seigneur eut inspiré au 
Vénérable P. Julien Maunoir l'œuvre incomparable des missions bre- 
tonnes, Guillaume Thomas touchait à la vieillesse et n'avait plus la 
vigueur de corps nécessaire pour d'aussi rudes ex[)éditions. Il apprit 
néanmoins la langue bretonne, de manière à pouvoir du moins faire 
le catéchisme et entendre les confessions. Il publia même en bas- 
breton un abrégé de la doctrine chrétienne, qui fut d'un puissant 
secours aux missionnaires, dans toute l'étendue de la Gornouaille. 
Les pauvres, les prisonniers, les suppliciés étaient aussi l'objet des 
prédilections du saint homme ; et il leur parlait avec une foi et un 
amour auxquels nul d'entre eux ne résistait. Un des plus doux délas- 
sements de ses travaux était parfois de sortir dans la campagne et 
d'apprendre aux petits bergers qui gardaient les troupeaux, à prier 
Dieu. 

Un jour que plusieurs d'entre eux l'entouraient et l'écoutaient avi- 
dement, il en aperçut un qui s'appelait Pierre, et était aveugle de 

39 



''lO MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

naissance. Vivement ému de son malheur et plein de la plus filiale con- 
fiance en Dieu: « Pierre, lui dit-il avec tendresse, regarde-nous donc» ! 
Et à l'instant, aux cris de joie et d'admiration de la petite troupe, 
dit l'historien du P. Maunoir, Pierre ouvrit les yeux à la lumière. 
Dans les derniers jours de sa vie, ce saint vieillard, épuisé de forces, 
olTrait le touchant spectacle d'un prédestiné, à moitié déjà dans le 
ciel, conversant nuit et jour avec les bienheureux, et en union de 
cœur avec eux, chantant doucement sur son lit de mort des hymnes, 
des psaumes et des cantiques. C'était la naïve joie d'un enfant qui 
va voir ses frères et son père ; au moment où il rendait le der- 
nier soupir, un de ses plus chers et plus saints amis le vit de loin, 
tout rayonnant d'un vêtement de gloire, monter vers le trône de 
Dieu. 



Elogia dcfunctor . Prov. Franc. (Arch. Rom.). — Nad.vsi, Ann. dicr. me- 
ntor., 8^ fan., p. 10. — BoscHET, Vie du R. P. Julien Maunoir, p. 33, 158. 



Le même jour d(i l'an 1769 mourut en Chine, parmi les chrétiens 
du Ilou-Kouang le P. Nicolas Roy, presque encore à la (leur de l'âge, 
mais épuisé avant \c temps par douze années du plus laborieux apos- 
tolat. Son ancien Supérieur, le P. Louis du Cad, homme d'une vertu et 
d'une prudence consommées, après avoir vu i\o très près les saints 
martyrs <1(î la cruaulc' de Poinbal, dont il ])artag(M les souffrances, 
déclarait néanmoins que jamais il navail connu ilViuu' plus ooui- 
plètement à Dieu ([ue celle de ce jeune missionnaire ; et l'on peut dire, 



VIII JANVIER. P. NICOLAS ROY. 41 

ajoutait-il, qu'absolument mort à lui-même, à ses sens et à toutes les 
choses créées, il ne vivait plus que pour Dieu, de Dieu et en Dieu. 
Parmi les g-races dont il remerciait plus affectueusement Notre-Sei- 
gneur, le P. Roy sig-nale en particulier dans ses lettres, celle d'avoir 
connu dès sa première enfance religieuse quelques admirables ser- 
viteurs de Dieu qui l'avaient animé bien moins par leurs paroles 
que par leurs exemples à ne jamais dire « c'est assez », quand il 
s'agissait de se vaincre et d'obéir aux inspirations de l'Esprit-Saint. 
Aussi ses années d'études et d'enseignement, où il n'avait en effet 
cherché que Dieu, lui laissèrent-elles jusqu'à la mort le plus doux 
souvenir ; et longtemps après, au milieu même de ses travaux apos- 
toliques : « Oh ! la belle vie, écrivait-il, que la vie de collège, pour 
se préparer à l'œuvre de Dieu » ! 

Parti pour la Chine sans avoir dit un dernier adieu à sa mère, qui 
sur son conseil accepta héroïquement ce sacrifice, Nicolas Roy dut 
attendre près de deux ans au collège de Macao, la permission de 
pénétrer dans le Hou-Kouang, tant la persécution sévissait avec fureur 
dans toutes les provinces du Céleste Empire. Il put dire, dès son ar- 
rivée : « J'apprends à mourir à toute heure, je n'ai pas été trompé en 
venant ici ». Puis traçant le tableau de son apostolat de nuit et de son 
emprisonnement de jour pour subvenir aux besoins de son troupeau 
sans le compromettre, il témoignait sa joie de ne jamais savoir ce que 
Dieu lui préparait pour l'heure suivante, d'avoir trouvé la croix qu'il 
appelait « le don des dons » , d'avoir à tout moment l'occasion d'offrir 
à Notre-Seigneur l'immolation de sa volonté propre, « martyre qui l'ho- 
nore infiniment » ; également calme de cœur au pied de l'autel et dans 
les asiles les plus assurés, quand il lui fallait passer au milieu même 
des satellites qui le cherchaient, ou bien encore quand après avoir 
A. F. — T. 1. — 6. 



42 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

découvert le lieu de son refuge, une troupe armée d'idolâtres en 
ébranlait les portes avec fureur et menaçait de tout mettre à feu et 
à sang-, s'il ne leur était livré sur-le-champ par ses néophytes pour 
être écorché vif. Aussi écrivait-il peu avant sa mort : « Pour obtenir 
l'empire de l'univers, je ne voudrais pas mener un an la vie que je 
mène depuis dix ans » . Mais pour le bon plaisir de Dieu, il se 
sentait toujours prêt à répéter avec le glorieux apôtre des Indes : 
« Encore plus. Seigneur, encore plus » ! 



Lettre du V. Roy, Li/on 1831. — -Lettres édifiantes, édit. 1780-8*2,/. 23, 
p. 408, 425, 571, Gi5; /. 24,/?. 150. 



IX JANVIER 



Le neuvième jour de janvier mourut à Paris, en 1820, prosterné au 
pied du saint tabernacle, selon la demande qu'il adressait depuis 
longtemps à Notre-Seigneur, le P. Pierre Joseph de Glorivière, suscité 
de Dieu pour un des apostolats les plus cachés et les plus féconds 
de l'ancienne Compagnie et de la nouvelle. Rarement les desseins 
de la sagesse divine se jouèrent mieux des obstacles et firent mieux 
triompher la vertu dans l'infirmité. Appelé h l'âge de vingt-et-un ans 
dans la Compagnie par la très sainte Mère de Dieu, avec cette pro- 
messe presque au dessus de toute croyance, que Notre-Seigneur 
le destinait à être un Ignace et un Xavier, Pierre de Clorivière 
sembla, durant presque tout le cours de sa longue vie, dénué à 
peu près de tout ce qu'exigeait ce double héritage. Dès ses débuts, 
il apportait l'infirmité d'une langue bégayante, qui lui interdisait 
en apparence les fonctions du saint ministère et lui valut bien des 
humiliations. De plus, pendant ses dix-huit années de vie religieuse 
avant la destruction de la Compagnie, en butte aux tentations les 
plus affligeantes pour une Ame angélique et sous une perpétuelle 
impression de pusillanimité et de défiance, il n'avançait de vertu 
en vertu qu'au prix de luttes et de victoires dont il ne soupçon- 
nait pas l'héroïsme. Tout en le comblant parfois de grâces insi- 

43 



f\\ MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

gnes, le Sauveur et sa sainte Mère ne le délivraient pas du senti- 
ment profond de sa faiblesse. Mais il devait reconnaître plus tard 
combien cette conduite de Dieu lui avait été salutaire ; et conso- 
lanl d'autres Ames fidèles, affligées de la même ci'oix : « Les fa- 
veurs, leur écrivait-il, n(; sont pas écrites au livre de vie, mais 
bien les privations, les tentations, les combats, les peines » ! 

Une seconde période de dix-sept années allait le prépjirer à la cré- 
ation de ses plus belles œuvres, eu lui faisant coniuiître et en ame- 
nant peu à peu sous sa direction bien des âmes d^Mito. Mais presque 
accablé sous le poids d'uiu? nouvelle et plus douloureuse épreuve, la 
destruction même de la Compagnie, privé de tous les secours qui 
faisaient sa force, voyant approcher l'heure où l'impiété triomphante 
lui iul(M'dirail juscpTau ])lus modeste ministèio, il se disposait à partir 
pour le Nouveau Monde, dans l'espoii' du moins de venir en aide à 
l'un de ses anciens frères, Jean Garroll, le saint et illustre fondateur 
de l'Kglisc des Etats-Unis, lorsque à la veille même de son départ, 
Notre-Seigneur lui adressa cette parole: « Ce que tu vas chercher 
au delà des mers, pourquoi ne le ferais-tu pas ici » ? Et peu de jours 
après, une illumination soudaine lui révéla, sans qu'il y eut jamais 
pensé jusqu'alors, l'œuvre nouvelle qui allait être confiée à sa fai- 
blesse, pour la plus grande gloire de Dieu. Depuis cinq mois, une 
loi sacrilège avait frappé à mort toute vie religieuse eu Erance. Avec 
la conslitulion civile du clergé, tout prêtre fidèle à son sacerdoce, 
toute âme consacrée à la ptMTcdion, n'aurait bientôt j)lus en per- 
speclive (\\w la (h'porlaliou ou l'écliafaud. Or, un rayon d(^ lumière di- 
vine dont fut illumiui' en un nu)nuMil Pierre* de Clorivièi'e, lui remit 
soudain dcvaul les ncux couiuumiI, aux [)i'(MnicM's sièeK^s du Chris- 
tianisnu", parmi les plus sanglanlc^s persécutions, ties milliers de 



IX JANVIER. P. PIERRE DE CLORIVIÈRE. 45 

fidèles s'étaient voués, au milieu du monde et à son insu, à toute 
la sainteté des conseils évangéliques. Dès cette heure, le grand a- 
postolat du serviteur de Dieu pour le salut de l'Eglise de France 
commençait ; et les deux ferventes Sociétés de^s Prêtres du Sacré-Cœur 
de Jésus et des Filles du Cœur Immaculé de Marie étaient fondées. 

L'histoire de leur formation et de leurs travaux, de leurs épreuves 
et même de leur martyre pendant toute la période révolutionnaire, 
devint à partir de ce jour l'histoire même de leur saint fondateur. 
Mais par une étrang-e permission de Dieu et pour que l'intervention 
divine y fût plus visible, celui qui était l'ame de ces deux familles 
religieuses, qui les faisait vivre et agir par toute la France, passait 
lui-même dix années comme enseveli dans un cachot. Captif volontaire 
à Paris pendant la Terreur, dans l'étroit intervalle de deux murailles, 
il y demeurait les jours entiers priant ou écrivant, près d'un petit 
autel où il offrait chaque matin et conservait perpétuellement la sainte 
Victime; puis à la faveur des ténèbres, comme aux anciens jours 
des catacombes, il allait consoler, instruire, absoudre et nourrir 
du pain des forts les âmes qui attendaient le secours de Dieu. Moins 
libre encore sous le despotisme de l'empire, qui le découvrit et l'en- 
ferma dans la prison du Temple, et gardé avec un soin si jaloux, que 
les instances de Pie VII lui-même, à l'époque du couronnement de 
Napoléon, ne purent obtenir sa délivrance, il n'en disait pas moins 
avec le grand Apôtre : « La parole de Dieu n'est point captive » ; et il 
la faisait encore parvenir à la double famille que Dieu lui avait 
donnée. 

Enfin Pierre de Clorivière venait d'accomplir sa soixante-dix-neu- 
vième année ; croyant n'avoir plus désormais qu'à mourir, il sentit 
au fond de son cœur un désir ardent d'aller se jeter entre les bras 



''lO MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

de ses frères de Russie, quand tout à coup vers le mois de juil- 
let 181^1, il apprit par une lettre du Père Général, que la Compa- 
gnie de Jésus était au moment de ressusciter dans le monde entier, 
à la voix du vicaire de^ Jésus-Christ. En même temps, il recevait 
l'ordre de consacrer ce qui lui restait de vie et de forces à cette 
résurrection de la Compagnie en France. Le saint vieillard se mit 
alors, avec un grand courage et une confiance héroïque en Dieu, 
à cette dernière entreprise, plus laborieuse encore que toutes les 
autres. Il ne s'agissait de rien moins que de relever à lui seul ce 
grand édifice tond)é sous les efforts du dix-huitième siècle. .\ son 
Age, il lui fallait instruire, former suivant l'esprit et les règles de 
saint Ignace, plus de soixante candidats accourus vers lui dès les 
premiers jours, hommes pour la plupart de très haute vertu et 
résolus à tous les sacrifices, mais d'Age mûr et dont le carac- 
tère déjà entièrement formé, risquait de ne plus avoir assez de 
souplesse pour se plier à cette vie nouvelle. Enfin comme au temps 
d'Ignace, toute ressource manquait à la première heure, tout, 
sauf un asile prêté par la charité dos filles de saint François de 
Sales, un revenu qui pouvait nourrir au plus cinq personnes, et 
un vieillard n'ayant pour l'aider que des novices. L'histoire détail- 
lée de la Compagnie renaissante en France, pourra seule donner 
une juste idée de ce (pi'elle doit de reconnaissance à son vénéra- 
ble fondateur, et de l'admirable tempéranuMit d'activité, de dévoue- 
ment, de prudence, de douceur et de fermeté, f[u'il (h'ploya dans 
une œuvre si diilicile. Un homme éminent, (pii n avait connu que 
la Compagnie de Russie et rêvait pour cha([ue Piovince une or- 
ganisation subite et couqilèle, (pie Notre BienheuiiMix Père Ignace 
n'avait pu réaliser lui-même qu'en plusieurs années , se vit néan- 



IX JANVIER. P. PIERRE DE CLORIVIÈRE. 47 

moins contraint d'avouer que les résultats obtenus par l'homme 
de Dieu étaient merveilleux. Et quand Pierre de Clorivière, au 
bout de trois ans, transmit son héritage aux vaillantes mains du 
P. Simpson, la Compagnie Q^tait redevenue en France l'espoir de 
l'Eglise. 

Alors seulement cet ouvrier fidèle eut la permission de ne plus 
s'occuper désormais que de Dieu. Durant les deux dernières années 
de sa sainte vie, privé de la vue, ne pouvant plus offrir le divin 
sacrifice, mais persévérant dans la prière, il attendit paisiblement 
l'heure de sa délivrance. Depuis les premiers périls de la Terreur, 
il avait constamment demandé à Notre-Seigneur, ou de verser son 
sang sur un échafaud, ou d'expirer au pied du saint tabernacle. 
S'il n'avait point goûté les joies du martyre, la seconde de ces 
deux grâces ne devait pas du moins lui être refusée . Chaque 
matin, lorsque ses frères venaient à leur réveil adorer le Sauveur 
et lui offrir les prémices de leur journée, Pierre de Clorivière s'y 
trouvait déjà prosterné en adoration, depuis une heure entière. Ce 
fut là, au pied de l'autel, dans cette attitude de foi et d'amour, que 
le Sauveur daigna l'appeler à lui et que sa sainte âme, sans effort 
et sans agonie, se détachant des liens de son corps, passa, nous 
avons tout lieu de le croire, de cette vie mortelle à la bienheureuse 
éternité. 



Litteras encyclicse de morte R. P. Petri-Josephi de Clorivière [Archiv. 
dom.). — La vie du R. P. Pierre-Joseph Picot de Clorivière, Mantes. — 
Guidée, Notices historiq. sur quelques membres de la Société du Sacré-Cœur, 
t. i) p. 291. — Annales mss. de S. Acheul, p. 127. — Différents documents 
mss. (Arch. dom.). 



^iS MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCF: DE FRANCE. 

« 

Le nicino jour encoro rappelle la précieuse iiiorl du W Olillaume 
SakraziiX, (le la Province de Toulouse, et celle du V. Edmond de Jo- 
YjîUSE, de la Provinc(> de Chanipag-ne, arriv('es, la jjicniièrc; à Auch 
en 1599, et la seconde à Metz en 1077. 

* Le P. Guillaume Sarrazin avait reçu de la vénération puhli(|ue le 
glori(nix surnom de Sainte et il s'était rendu dig-ne de ce titre par les 
guérisons merveilleuses qu'il ne cessait d'opérer au moyen de l'eau 
bénite et surtout par son admirable humilité et par sa charité à toute 
épreuve. Un acte de miséricorde envers les pauvres de l'hôpital d'Auch 
lui coûta la vie: pendant (|u'il les visitait et les consolait, il fut 
frappé d'un mal soudain, et trois jours après il remit pieusement son 
îlme entre les mains de Dieu. 

Le P. Ldmond de Joyeuse, d'une des plus illustres familles de France, 
avait vainement sollicité la grâce d'être admis dans la Compagnie en 
fpmlité de Frère coadjuteur. Pour se consoler de ce refus, il obtint du 
moins celle de consacrer la plus grande partie de ses cinquante-etr 
une années de vie religieuse au salut et à la sanctification des pau- 
vres, des enfants et des ignorants. 



P. Edmond dk Joyeuse. — Elogia defunctov. Proi'. Campan. {Arc/t. liom.). 
P. Giiii.L. Sahuxzin. — Litter. (inii. Soc Jis., a/in. l.")'.)9. /;. 234. 



Le même jour encore de l'an 1057, mourut saintement à Bor^ 
deaux \r V. Pierre Moury, du diocèse de Limoges, le plus illustre 



IX JANVIER. P. PIERRE MOURY, 49 

des héros de la charité dont la Province d'Aquitaine nous ait con- 
servé le souvenir. A neuf reprises différentes, il s'était dévoué au 
service des pestiférés, bravant toutes les horreurs de la mort, et 
de quelle mort ! Atteint par le lléau, mais ne pouvant se résoudre 
à poser les armes, il avait obtenu, à force de prières, de se traîner 
encore en cet état à travers les quartiers les plus infectés, ne dût- 
il consoler et sauver qu'une âme de plus avant de succomber lui- 
même. Depuis bien des années les pauvres l'aimaient et le véné- 
raient comme leur père et leur apôtre. Beaucoup d'entre eux lui 
avaient déjà dû la vie en temps de famine ; ils l'avaient vu durant 
les plus grands hivers, venir parfois en pleine nuit, les recueil- 
lir mourants de froid et de faim, au milieu des rues et sur la 
neige. Et cependant cet homme de Dieu avait à peine un souffle, et 
ne semblait pouvoir espérer d'autre couronne que celle de la pa- 
tience. Les douleurs de la lièvre le réduisaient souvent à l'agonie ; 
il s'était soumis plusieurs fois, avec un courage de martyr, à l'o- 
pération si cruelle et si dangereuse alors de la taille. Mais par une 
faveur toute miraculeuse, et qui montrait combien la charité de ce 
saint homme était agréable à Notre-Seigneur, à chaque retour de 
la peste, non seulement le P. Mouiy obtenait aussitôt assez de 
forces pour reprendre un travail vraiment surhumain ; mais la 
bonté divine charmait et suspendait toutes ses douleurs, jusqu'à ce 
qu'il eût ouvert le ciel aux dernières victimes du fléau. 



Éloge du P. Pierre Moury approuvé par le P. Thyrse Gonzalez pour le 
Me'nologe de la Compagnie. 



F. — T. I. 



X JANVIER. 



Le dixième joui' de janvier mourut dans l'île de Nègrepont, l'an 
4G()1, le P. Charles Boilesve, vénéré comme un saint dans les mis- 
sions de Constantinoplc, de Smyrne et de l'Archipel, ([u'il évangéli- 
sail depuis dix-luiil ans. Toute sa spiritualité, disait-il, tout ce cpi'il 
méditait et enseignait aux Ames les plus élevées comme aux plus 
simples, se résumait en ces seuls mots de l'Oraison dominicale : « Que 
votre volonté soit faite » ! Et l'on ne pouvait assez admirer en toute 
rencontre sa vigueur et son égalité d'âme, pour tout entreprendre et 
tout supporter. S'agissait-il de son intérêt propre, jamais il ne fai- 
sait entendre une })lainle ou n'opposait la moiiulrc^ résistance. .Mais 
s'il s'agissait de Dieu ou d'une ame, jamais ni outrages ni menaces 
de prison, do coups, d'exil ou de mort ne l'arrêtaient. « Ne croyez- 
vous donc pas, répondait-il souvent aux âmes timides (|ui lui 
faisaient i)arl de ([uelque péril, ne croyez-vous donc pas à cette 
parole de .lésus-Christ : « Pas un seul clu^veu ne londjcra de votre 
tète sans la voloiih' de Nolre Père qui est au ciel » ! Rien d'ailleurs 
ne laisail mieux siirahonder son c(eur d'iuu' joie divine, (\uc d'être 
alois Irailc coinnie les plus chers amis de Dieu. Mais ci' ([ue Ion 
iulinlrail peul-êlre plus cncoi'c", c'c'lail de reutendre répéter, même 
(Miand ses cuncmis a\aienl |)reMdu cl (pie les Truits de ses tra- 

50 



X JANVIER. — P. CHARLES BOILESVE. M 

vaux semblaient au moment d'être anéantis : « Mon Dieu, que votre 
volonté soit faite » ! 

Deux des plus belles œuvres que ce vaillant zélateur d'âmes avait 
établies à Smyrne, d'après les récits de ses compagnons, et qui por- 
tèrent d'admirables. fruits de salut, furent une simple école de petits 
enfants et la Congrégation de Notre-Dame parmi les marchands fran- 
çais de r Asie-Mineure. Sous prétexte d'œuvres plus relevées et plus 
importantes en apparence, plusieurs de ses amis ayant d'abord voulu 
lui représenter qu'une petite école était chose trop basse, rebutante 
et infructueuse : « Sachez, leur répondit-il avec fermeté, que rien ne 
doit être trop bas à ceux qui prétendent suivre Jésus-Christ, et nul 
n'y peut prétendre s'il n'aime de cœur l'humilité. Que si, dans ces 
humbles fonctions, on trouve la croix et les rebuts, l'onction de la 
croix y surabonde ». La ville entière de Sm3Tne s'étonna bientôt de 
voir à quel degré la parole et l'exemple des petits écoliers de Charles 
Boilesve faisaient refleurir la foi et toutes les vertus chrétiennes dans 
leurs familles. Sa congrégation de Notre-Dame eut une influence non 
moins décisive sur les Français qui prenaient part alors au commerce 
de tous les ports du Levant. Pas un de ceux qui s'y consacraient à la 
très sainte Mère de Dieu, dit le P. Fleuriau, ne le cédait au plus 
fervent congréganiste de France. L'un d'eux tombait-il publiquement 
dans une faute même légère : « Eh quoi ! lui disait-on, vous êtes de 
la congrégation de Notre-Dame, et vous faites cela » ? Dans une occa- 
sion très périlleuse: « Sachez, répondait hautement un congréganiste 
de Charles Boilesve, que j'aimerais mieux avoir trente coups de poi- 
gnard au cœur qu'un seul péché mortel en l'àme ». Un autre ayant ap- 
pris qu'un tableau impur allait être exposé à Smyrne, l'acheta sur-le- 
champ ; et bien qu'un hérétique vînt en toute hâte lui en oflrir une 



^)2 MKNOLOGE S. .1. ASSISTANCE DE FRANCE. 

soninu; ('iiH| lois plus forte: « Mon Prre, dit-il à son saint directeur 
en le lui a])|)orlanl j)()ur le l)tril('r, mon Prie, l'aites-en un sacrifice 
à la Mrrc de toute pureté » ! I^our la délivrance? des captifs, sur- 
tout de ceux el de celles doiil la xciiu cl la loi (''laient le j)lus en 
péril, leur bourse lui élail loujours ouverte,; et plutôt que de 
se soustraire à une pareille œuvre de miséricorde : « J'aimerais 
mieux, déclarait l'un d'cnhu? eux, avoir perdu six mille écus ». 

Mais loin de retir(n' jamais ])Our lui-iuènu; (|uel({ue fruit de la charité 
de ses disciples, cet admirable apôtre ne connaissait pas de plus 
douce joie, écrit un de ses Supérieurs, que de manquer des choses 
les plus nécessaires. Depuis bien des années, il u a\ail pas même 
de lit, el il jjreuail son i(>pos à lei're ou sui" une planche; il rendit son 
Ame à Dieu dans le dénuement le plus absolu, heureux de resseni- 
blei", dans sa mort comme dans sa vie, au Sauveur, qui n'eut pas 
où repose?' sa tèle el mourut (h'-pouilh* de tout sur la croix. 



. Elogia (Icfiinctor. Prov. Franc. {Arch. Rom.). — Lettre du P. Fhançois 
Gl'illy au P. François Martin, Supérieur des missions de la Grèce. Xègre- 
pont, ^ mai KWil (Coll. Hybeyrète.J. — Flei lu.vv, Etat des missions de Grèce...: 
Lettre du P. Ciiviujcs Boilesve au P. Nicolas de «S'e Genevièce sur la Con- 
grégation de Smijrne, 24 acril IG.")? {cf. Cahayon, Docum. ined. , Relations 
inédites des missio/is delà C. deJ. à Co/istanfi/iople. Docu/n. h. p. 2i;{-22G). 



Le même jour, mourut (Ml IGTiO, à Pout-à-Moussou, après soixanle-six 
ann(''es de vi(^ r(>li<^ieuse, le saint Prère ('oadjuteur IvriEN.Ni: Hi:i.vArx, 
« !-(>st(> V('u('Tabli>, dit le P. Abiani, de cette vieille oV-néralion de 



X JANVIER. F. ETIENNE BELVAUX. 33 

Frères, formée à l'école des premiers disciples de saint Ignace », 
et dont toute la vie n'était que travail, prière, obéissance et oubli 
d'eux-mêmes. Il avait passé la plus grande part de sa longue vie ii Font- 
à-Mousson ou à Verdun, dans l'office de jardinier, travaillant sous les 
yeux et pour l'unique amour de Notre-Seigneur, qui l'avait élevé à 
un éminent degré d'oraison. Aussi commençait-il toutes ses journées 
en se levant un peu après minuit et passait le reste de la nuit à 
genoux devant le saint tabernacle, ou assis sur un humble escabeau 
quand ses forces vinrent à défaillir, jusqu'après la messe de commu- 
nauté. Cette sainte pratique lui était si chère que, peu de mois avant 
sa mort, lorsqu'il fut tombé en enfance, il fallait invoquer le nom de 
la sainte obéissance pour l'empêcher à pareille heure de se lever ; 
niais à ce nom il se soumettait comme un enfant. On sait le trouble 
qu'excita durant quelque temps, dans plusieurs Provinces de h\ (Com- 
pagnie, l'ordre de raccourcir les soutanes des Frères coadjuteurs, 
afin de les distinguer des Pères. Oubliant leurs premiers désirs 
d'une vie humble pour l'amour de Jésus-Christ, plusieurs, non con- 
tents de murmurer, sacrifièrent alors l'honneur et le bonheur de 
la vie religieuse. Mais le F. Belvaux, entendant exhaler de sembla- 
bles plaintes: « Ah ! dit-il, si mon Supérieur le désire, qu'on coupe 
ma soutane jusqu'à la ceinture, pourvu qu'on m'accorde la grâce 
de vivre et de mourir dans ma vocation » ! 

Un dernier trait fera juger à quel degré le saint vieillard possé- 
dait l'esprit d'obéissance et de charité. Devenu à peu près entière-- 
ment sourd, et âgé de plus de quatre-vingts ans, il se rendait encore, 
après chaque repas, à la récréation commune, sans demander jamais 
d'en être dispensé. Or comme on lui en témoignait quelque éton- 
nement: « C'est une de nos règles, répondit-il^ et si je n'ai plus le 



'ô'^l MHNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

bonheur trcntondre nos frères, leur vue seule me cause une vive 
joie ». 



LitL An/i. Soc. Jcsu, A. 1G50. — Ann\M, /list. de l'université de Pont-à- 
Mousson. (cf. P. Garayon, Documents inédits., Doc. XXII, p. .')39-r)4lj. 



XI JANVIER. 



Le onzième jour de janvier mourut à Paris, en 1816, l'angélique 
Frère Scolastique Jean-François Renard, le Stanislas de la Compagnie 
renaissante en France, qui ne le posséda que treize mois. Dieu lui 
avait donné pour mère une des plus saintes femmes de ce siècle, 
Jeanne-Claude Jacoulet, dont les leçons et les exemples lui apprirent 
de bonne heure à ne rien aimer des choses de la terre et à ne vivre 
que pour le ciel. Elle-même, après quelques années de viduité, se 
dévouant sans réserve au salut des pauvres, devint la fondatrice de la 
Sainte-Famille de Besançon. François Renard fut digne d'une telle 
mère ; dès sa plus tendre enfance, l'Esprit- Saint sembla l'avoir prévenu 
de g-râces bien au-dessus de son âg-e. Il avait à peu près quatre ans, 
lorsque fixant un jour les 3^eux sur un crucifix, il pria une pieuse 
fille qui veillait sur lui, de lui en expliquer tous les mystères. Or en 
le vo^^ant écouter dans un profond recueillement le récit de tout ce 
que Jésus a souffert pour nous: « Voudriez-vous, lui demanda-t-elle, 
être crucifié aussi pour Jésus » ? — « Oui » , répondit-il avec un visage 
angélique. — « Eh ! bien, étendez vos pieds et vos mains pour être 
cloués contre la muraille » ! Et à l'instant même, François se plaçant 
dans la position de Jésus en croix, présenta ses pieds et ses mains, 
d'un air si pénétré, que sa pieuse gardienne fondit en larmes. A 

35 



56 MÉNOLOOE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

])arlir de ce joni-, la viio (riiii crucifix sciiil^la clianncr toutes ses tlou- 
Icuis, l)i('u <|ii'il fiit souvent consumé d'une lièvre ardente, et (ju'à la 
suite d'une chute des mains de sa nourrice dans un l^rasier, un de 
ses yeux lïil constanlment en proie à des douleurs très vives. Peu 
aj)rès, à l'âge de six ans, un ancien jésuite, le P. BacofTe, visitant 
le |)(ïlil François gravement malade, le déclara dig-ne de recevoir 
sans délai le corps de Notre-Seig-neur ; et dès ([ue l'enfant l'eut re- 
çu avec la ferveur d'un ange, il se trouva subitement guéri. 

.'\ peine eut-il appris à lire, que les vies de Notre-Seigneur et 
des Saints firent ses délices, et rien ne lui scmbhiit plus naturel 
que d'imiter ce qu'ils avaient fait à son Age. Ainsi malgré les in- 
dustries de son humilité pour dérober ses saintes pratiques aux 
regards des hommes, il fut surpris, vers l'âge de onze à douze 
ans, imitant saint Louis de (Jonzague dans toutes les rigueurs de 
sa pénitence. Mais par nue conduite admirable de la Providence, 
toutes les vies des saints de la Compagnie exerçaient en particu- 
liei" sur son cœur un attrait si vif, que longtemps avant la résur- 
rection des fds de saint Ignace en France, il se regardait comme 
l'un d'entre eux, et sur les seuls récits de leurs exemples, prati- 
quait déjà leurs vœux et leurs règles. Parlant de son obéissance, 
le P. Loriquet va jusqu'à dire, dans un(^ notice inédite sur Fran- 
çois Renai'd, (pie non seulement ce jeune écoli(M' n'eut jamais à 
se reprocher une désobéissance vraiment vcdonlaire, mais que ni 
sa mère ni ses nmîtres ne se rap})elaient avoir dû l'avertir deux 
fois d'un même défaut; et selon la déposition non moins expres- 
sive d'un de ses conqiagnons, mort lui-même en odeur de sainte- 
té : « Plutôt que de uuuKpuM- à l'obéissance, François se serait fait 
victime, comme Jésus, et jusqu'à mourir sur la croix » . C'était 



X[ JANVIER. F. JEAN-FRANÇOIS RENARD. S7 

bien là du reste ce qu'il avait promis à Notre-Seig-neur: « Dussè-je 
être mis en pièces, je veux être un saint » ! A sept ans, il avait 
écrit à sa mère : « Faisons à Dieu, ma chère mère, avec une ég-ale 
générosité tous les sacrifices qu'il nous demande ». ()e langage si 
simple et si au-dessus de la nature, était le fond même de son Ame. 
Il l'exprimait encore une dernière fois, presque à la veille de sa 
mort, en quelques lignes si touchantes, que le vénéré Père Joseph 
Varin, son supérieur, y ajoutait ces mots de sa propre main: « Le croi- 
riez-vous, j'ai été sur le [)oint de brûler cette lettre, par l'effroi que 
m'a causé la sublimité des sentiments qu'elle exprime ». Enfin, loisque 
François Renard eut rendu le dernier soupir, pas un des saints re- 
ligieux qui vivaient avec lui, ne crut qu'il pût avoii' besoin de leurs 
suffrages auprès de Dieu; et l'un d'eux écrivait encore: « J'éprouve 
une consolation singulière, en considérant ce cher enfant comme les 
prémices que la (iOmpagnie de Jésus sur hi terre offre à la (Compa- 
gnie de Jésus dans le ciel ». 



P. Varin, Jean François Renard, novice de la Comp. de Je's., décédé le 
11 jam. 1816 (Notic. mss. Archiv. domest.). — Vie de Madame Jacoidel, 
chap. 2, p. 28-73. 



Le même jour de Tau 1741, mourut au collège Louis-le-()rand, où 
depuis plus de trente-deux ans il professait la rhétorique, le l*. (Charles 
PoRÉE, justement célèbre par l'éclat de son enseignemonl iiltéraije, 
mais non moins vénéré de ses contenij)orains pour son admirable 
sainteté. Admis à l'âge de dix-sept ans parmi les novices, il prii 
a. V. — T. i. — 8. 



58 MKNOJ.OGK S. J. — ASSISTANCn DK FRANCK. 

dès lors à lâche de s(> sigiialeiv, suivant la recommandation do saint 
Ignacx', eu tout co (|uc Notre-Seigneur voudrait dr> lui, et au poste 
où le placerait l'obéissance: bien persuadé (pi'il n'est dans la vie re- 
lig-ieuse aucun travail si liumbh» ou si absorbant (jui ne puisse et ne 
«loive être digue de Dieu, l/esprit apostolique de sa vocation l'avait 
engag('^ de bonne heure à s'oflrii- |)()ur les missions sauvages. Mais 
il lui l'ut répondu qu'une classe serait sa mission; il |)rit à la let- 
tre» cette décision, ne cherchant plus une autre voie pour suivre le 
Sauveur jusqu'à la plus haute perfection. « Aussi , ajoute l'auteur 
d'un de ses éloges, qu'eût-il fait après tout chez les nations in- 
lidèhis de plus sérieux! Les martyrs ont-ils plus de j)atience et de 
courage, et \es missionnaires plus de zèle ? « Parmi les applau- 
dissements mêmes du monde, nul ne se l'appelait avoir pu sur- 
pi'endre, selon l'e.\|)i'ession d'un autre témoin de sa sainte vie, 
« aucun de ces retours de vanité et (l'amour-piopie si ordinaires 
aux beaux esprits » ; tandis qu'il ressentait la plus vive joie de voir 
louer ses frères, d'entendre même leur attribuer ses propres ouvrages, 
(pi'il ne signait pas de son nom. Il était pauvre jusqu'au j)lus en- 
tier (h'nucMuenl ; d'une rigueur pour lui-mèni(> (pii égalait celle des 
pénitents les plus austères; d'une conscience angélique dont la dé- 
licatesse ne pouvîiit souffrir la [)lus légère inq^erfection, et ne le lais- 
sait monlei- à raulel ([u'après s'tMre purilit' de |)lus en plus chaque 
matin an sain! tribunal de la |)énitence; il ne se icposait du plus 
accablant tiavail cpie par la prière, et portail tour à tour à ce dou- 
ble exercice une lerveur prescpu' iiie<)uq)arabl(\ 

Charles l*or(''e, depuis un tiers de siècle, j)assail pour un profes- 
seur ac<'onq)li, un religieux parlait et raj)(')tr(> de la jeunessi'; les 
elè\'es lorrues par lui à l'amour <h's ItMtres et de la scrtu, a\auMit 



XI JANVIER. P. CHARLES PORKE. 59 

porté son nom clans toute la France; la plupart lui faisaient le plus 
g-rand honneur; un historien du siècle de Louis XV assure eu avoir 
compté jusqu'à dix-neuf que l'Académie française accueillit au nom- 
bre de ses membres; pour lui, [)eu sensible à la gloire humaine, 
il n'aspirait qu'à être l'homme du bon plaisir de Dieu en toute chose. 
Quand il sentit s'approcher, presque à l'improviste, l'heure d'aller 
rendre compte de toutes ses œuvres, son cœui' se trouva prêt; il 
n'aperçut rien à changer de ses dispositions de chaque jour. H u'a- 
vait travaillé que pour le service de son Maître, il attendit sa ve- 
nue avec joie. Une heure à [)eine avant d'expirer, il demanda comme 
consolation suprême et obtint d'être porté au pied d'un autel voisin, 
d'y assister une fois encore an sacrifice du calvaire, et de lemet- 
tre ensuite au Sauveur son Ame très pure, laissant à tous ceux 
qui l'environnaient le ferme espoir qu'il adorait désormais face 
à face celui qu'il venait d'adorer avec tant de foi et d'amour, ca- 
ché sous le voile de la sainte hostie. 



Elogia def'uncl. Prov. Franc. [Archiv. Rom). — Bougeant, Lettre à Mgr 
L'évèque de Marseille sur la mort du R. P. Porée. — Eloge du P. Charles 
Pore'e de la Compagnie de Je'sus {Journal de Trévoux, A. 1741, p. 54()- 
560) — Cl.vld. Giuffet, opp. Car. Porée, Prsef. — Dessillons, Epicedium 
in obilum Caroli Porei. — Boebo, MenoL, 11 Genn., p. 212. — de B.vcker, 

Bibliothèque des écrivains — Alleaume, Notice biographique et littéraire 

sur les deux Porée (Cf. Cahavon, Bibliographie /ùstoriq. de la Comp. de 
Jés. , /;. ;J26. n. 2389/ 



Xil JANVIER 



Dans l'octave do l'Epiphanie, de l'an JO^ffi, monrnl à Lorette le 
P. Dknis riUii.LiER, vaillant confesseur de la foi romaine sous le bà- 
lon des jajiisssaires et dans les cachots de Constantinople. Il avait 
succédé au P. François de Canillac dans le gouvernement des pre- 
mières missions fondées en Turquie j^ar Henri IV ; et les humbles 
débuts de son apostolat, presque uniquement renferm('> dans les 
murs d'une petite école grecque, faisaient néanmoins concevoir les 
plus belles espérances poui' la régénération de l'Orient. Parmi les 
(juelques élèves qu'attirait l'attrait de la science au pied de la chai- 
re où il expliquait l'Or^anon d'Aristote, plusieurs jeunes clercs ne 
lardèrent j)as à concevoir une si haute estime pour les vertus aussi 
bien que pour la doctrine de leur maître, (jue peu à peu ils en 
vinrent à l'interroger sur la foi romaine. La vénération (|ue témoi- 
gnait le P. (uiillier (mi toute rencontre pour les anciens Pères et doc- 
teurs de rOrieut, leur ra\issait surfout \v canir. lu seul exemple 
fera juger des fruits de ses travaux. Le jeune moine (lyrille Bérée, 
passant de sou ('cole au siège archiépiscopal de Tliessalonique, por- 
ta l)ieul<M de rudes (M)U|)s au schisme grec ; et peu d'années après, 
appcic'- ;ui (roue patiiarcid, il s'enq)i"essa dès sou retoui' à (iOnstan- 
linopie, de rt'chuuei' la pi('s(MU'(^ (>t le coiu-ours du P. ('■uilliei'. Mais 
l'tO 



Xn JANVIER. — P. DENIS GUII.LIER. 6i 

l'homme de Dieu était déjà en exil. Par une mystérieuse conduite 
de la Providence, son glorieux et fidèle disciple, après un court pon- 
tificat, placé dans l'alternative du derniei* supplice ou de l'anathè- 
me de la foi romaine, se livra aux bourreaux avec tant d'héroïsme, 
qu'au témoignage «l'Allatius il tut question à Rome de le placer sur 
les autels. 

Quant au P. Denis (juillier, comme la plupart de ses compagnons 
et de ses successeurs durant près d'un siècle, il avait eu à plusieurs 
reprises l'insigne honneur d'être mis à la chaîne et « batonné à la 
turquesque », selon l'expression de nos vieux annalistes. Or c'é- 
tait bien là le salaire qu'il était venu chercher en Orient. Nous pos- 
sédons encore la relation des dernières souffrances que lui infligè- 
rent les sectateurs de Mahomet, avant de le bannir sous peine de 
mort, avec ses deux compagnons, le P. Jean Régnier et le F. C. 
Amable Fressange, dignes de la même récompense. Ils furent traî- 
nés au fond d'une sorte d'égoût attenant à une mosquée et d'une 
infection intolérable: « On nous enchaîna tous trois par le cou, comme 
de pauvres bêtes, écrit à l'un de ses supérieurs le P. .lean Régnier, 
avec des colliers de fer reliés ensemble par une grosse chaîne rivée 
au mur. La nuit, pour reposer, il ne se peut dire combien elle 
nous incommodait; et notre principal exercice le long du jour, après 
nos prières et offices, était de nous exhorter les uns les autres à 
souffrir en fidèles disciples de Jésus-Christ » . Mais bientôt s'ou- 
bliant eux-mêmes, pour travailler encore au salut des âmes autant 
(ju'un pareil état pouvait le permettre : « Nous nous avisâmes, ajoute 
le saint captif, d'entreprendre une traduction en grec vulgaire de 
l'Imitation de Jc'sus-dhrist». Au bout de cette doulouieuse captivité 
de cinquante jours, à la veille même de celui où ils devaient êlre dé- 



62 MKNOLOGK S. J. — ASSISTANCK DK FRANCE. 

portés dans une des îles de T Arclîipol, ayant mis la d(M'ni(>r(î main 
à ce fin il IxMii de Icnrs souIVrances, ils (»ureiit la consolation d(^ I(î 
faire paivcnii" ji Tnii Av Icuis (•oin|)ag'nons demcMiiM! libre, le I*. 
Isaae d Aultry. 

IjC lendemain recommençait ponr en\ un noiiNcau martyre diin 
mois, doni le premier n'avait (Hé ((ue l'ombre. Jetés dans une bar- 
(|ue, à la merci de soldats musulmans, (jui leur lappelaient les dix 
léo|)ards du o-loiiiMix «'-veque cl nuirtyr d Antic^che, saini l^njice, ex- 
posés nuil et jour à lontes les injures de l'air, de la |)lnie, des tem- 
pêtes, sans couverlni'c, pins (pi'à demi-nus, car leurs pi-emicrs gar- 
diens les avaieni (b'pouilic's à peu près de (oui, ils se virent traités 
<Micore <lnranl ces Irenle jours, comme des criminels condamnés à 
nu)nrir de faim et de froid; et leur nni(pu' adoucissenuMil, à cer- 
taines luMires plus alfreuses, avait (''l<'', ajoute le uu-'uu* anleui', «le 
s'animci' entre eux j)ai' le souNCuir des (puiraute mait\rs dArnu'- 
ine snr leur la<' <>-lac<''. 



('()Hi»\H\. Hislor. Soci'et. Jesu, part. \\, lih. .">. //. 2157. /;. 'il! cl scqq. — 
Jiccit (le l'einpiisoiincnicnf cl de la dcportcdion des PP. (iuHlier, lîégnier 
et du h\ Fressnri'^c (Arr/i. Horn. Mi.ssio (\)nstantin(>p.}. — All.vtils, de 
Eccl. (nient, et occid. peipetua consensionc, p. 1077. • 



Le nn'me joui de lan l"-)."), inouiul à l*aiis, en grande r('|)uta- 
lion de sci(MU-e et de pi(''t<''. le IV .Iac.qiiis Lo.NdiKV.M., l'éminent iiis- 
loiieii de lllglise de f'rauce et le d(''fcnseui' i ni i(''pi<le des droits 
dn Sainl-Sièo-e conlre le .lans(''nisme cl les Parlement. .W' dans le 
Sanlerre, |)rès <le IN'ionne, et brillant «'lève «le la Compagnie au 



XII JANVIER. — P. JACQUES LONGUEVAL. 63 

collège d'Amiens, il avait parcouru avec honneur le cercle entier 
des études sacrées et profanes et tous les degrés de l'enseigne- 
ment, mais en vrai fils de saint Ignace, qui se souciait peu de sa 
propre gloire et, dans ses travaux littéraires, ne recherchait que la 
gloire de Dieu. Il en donna une preuve éclatante, lorsque au j^éril 
même de sa liberté, il publia, sans pouvoir toutefois y mettre son 
nom, une des plus belles défenses de l'autorité doctrinale du Saint- 
Siège, son Traité du schisme, aussitôt proscrit et condamné au feu 
par le Parlement, comme autrefois ceux de Suarez et de Bellarmin. 
A la suite de cette intrépide profession de foi, Jacques Longueval dut 
se condamner à un exil volontaire pendant près de huit ans ; il en 
profita pour préparer, dans le même esprit, l'histoire de l'Eglise 
Gallicane jusqu'au pontificat d'Innocent II. Des juges éminents ont 
cru pouvoir mettre ce travail au rang des plus belles œuvres de 
notre histoire; et elle lui valut à plusieurs leprises la haute bien- 
veillance des assemblées du clergé de France, ainsi (pie les injures 
de tous les partisans du schisme et de l'hérésie. Ce grand et savant 
religieux était en même temps un modèle de piété, un homme de 
prière, renommé en particulier pour sa tendre dévotion envers la 
très sainte Mère du Sauveur. Mais l'une des vertus que l'on admi- 
rait le plus en lui, était sa rare modestie à recevoir un conseil ou 
une critique, et à soumettre ses ouvrages à la censure de ses su- 
périeurs et de ses amis. 



Elogia defunri. Prov. Franc. (Arc/iiv. liom.). — Fontknw, IHsL de V Eglise 
Gallicane, t. [en tète du vol.). — di: Backeh, Biblioth. des r'crivains de 
la Com/). {'1" èdit.), t. 2, col. 700. — Journal des savants, A. I7.'M, 



fi-'l MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

p. 131. 201, i2fi7, :i30; A. \1X\, />. (iOI. G'^.') ; A. l?:}."). p. :>:J0, m\ ; /l. 
ly'il. p. I.Vi. — iXouvellcs ccclcsiosiif/ucs, A. 17)iO, />». '233. 



N. fi. IjC Traifr du sc/tismc du P. Longueval, los tlu-scs publiées à Pari.*» 
par lo P. (lorel el dénoncées avec l'iircur par les jansénistes, la défense de S. 
Grégoire VMI ol, d'Honorius par les Pères Hené llonguanl cl (lliarles Merlin, 
et quelques autres ouvrages du même genre , mériloul d'occupei- une place 
d'honneur dans l'histoire des doctrines de la Conq)agni<'. Au milieu de diffi- 
cultés presque inextrical)les, en face d'un pouvoir judiciaire qui étouiïail par 
la violence toute voix s'élevanl eu laveur des dioits et de la constitution di- 
vine de ri']glise, il fallait autant de sciem;e (jue de courage [)0ur e.vposer 
alors avec une pareille siq^ériorité la plus pure doctrine catholique dans le 
langage le plus ferme el le plus capable de rattacher étroitement la France 
au N'icaire de .lésus-dhrist . Les chapitres du P. Longueval sur le.s traditions 
doctrinales du clergé français et les libertés gallicanes, ébraident le gallica- 
nisme théologi(iue et parlementaire juscpien ses fondements: il y établit hau- 
tement (|ue /('S auteurs r/iii ont traite' des libertés de l'Eglise gallicane, ont 
avancé des maximes tendantes au schisme; et que l' Infaillibilité du Pape 
ou sa supériorité sur le Concile n'est contraire à aucune de ces libertés; 
il y met en lumière le peu (l'autorité de ceux qu'on regarde comme leurs 
défenseurs les plus renommés . Et lappelant cette belle parole du cardinal 
de Lorraine au concile de Trente, « cpien peu de mois trois mille religieux 
avaient souffeiM, en France le martyre. |dutôt que de renoncer à l'obéissance 
dm' au Souverain Pontife », il ajoute, sans crainte d'être démenti :« on trou- 
verait encore aujourd luii les mêmes dispositi(»ns dans la plupart des religieux 
fiançais ». 



Le Mirme jour ciKorc dv l'an l<S2!>, nioiiiiil le W TiMOTHii: (luAi;- 
(iioN, trois mois apirs a\()ir l'oiub'' la maison de \als, dont il fut 
le premier sii|)(''ii('ii r. Il clail entre au mon iciat de Pai'is à I âge de 



XII JANVIER. — P. TIMOTHÉE CHAUCHON. éS 

vingt- cinq ans, presque au lendemain de son élévation au sacer- 
doce. Parmi tant d'excellents religieux que la Providence, dans ces 
premiers temps , daigna donner à la Compagnie renaissante en 
France, bien peu paraissent avoir laissé le souvenir d'une plus 
haute et plus héroïque vertu. On dirait, à lire les témoignages qui 
lui furent rendus après sa mort, que rien ne se fût alors opposé h. 
une enquête solennelle pour lui obtenir quelque jour l'honneur 
d'être inscrit par l'Eglise sur la liste des Bienheureux. 

Ce fut en montant à l'autel pour y consacrer la première fois le 
corps et le sang de Jésus- Christ, que Timothée Chauchon comprit 
quel degré de sainteté Dieu attendait de lui, et se décida sans re- 
tour à ne reculer devant aucun sacrifice pour devenir un saint. Il 
avait à vaincre une nature ardente et difficile. L'indépendance é- 
tait un des traits distinctifs de son caractère. Apre et impatient 
dès son enfance, d'un souverain mépris pour tout vice bas et dé- 
gradant, d'une foi énergique mais peu affectueuse, encore impé- 
tueux et dissipé, même au grand séminaire, il semblait promettre 
à l'Eglise un prêtre véritablement chaste et fidèle, mais trop dénué 
de ce qui fait un homme de Dieu. En redescendant de l'autel, il pa- 
rut avoir un cœur nouveau. Bientôt il ambitionna l'honneur de por- 
ter le joug de la perfection religieuse ; et il l'embrassa d'un si grand 
amour, que les témoins de sa seconde vie ne purent soupçonner 
qu'il eût jamais aspiré à en porter un autre, tant il leur sembla 
constamment épris de la sainte joie d'obéir, de s'abaisser au-des- 
sous de tous ses frères, de se dépenser en leur faveur, et de se 
crucifier sans autres limites que celles où il pourrait craindre d'of- 
fenser Dieu. 

« De tous les hommes avec qui j'ai vécu dans quelque sorte d'in- 

A. F. — T. I. 9. 



(')() MÉNOLOGK S. .1. — ASSISTANCE DE FRANCK. 

limité, «lil mi de ((hix dont on a recueilli le témoignage, le P. 
(lliaucl)on est bien certainement celui qui m'a paiii le; |)lus entiè- 
l'cmonl morl au monde et à lui-même. J'ai \)\i le suivre dans tous 
les (h'tails de sa vie privée; je déclare devant Dieu que je n'ai 
jamais pu découvrir en lui ni retour d'amour-propre, ni lecher- 
clu; secrète, ni allaclie à ses propres commodités, ni aucune de 
ces faiblesses poui' ainsi dire; inhérentes à notre nature, et dont 
les Ames les plus saintes ont laiil de peine à se défendre ». En 
particulier, son amour [)()ur la mortification était si grand, que 
non conleni de l'usage de tous les instruments ordinaires de péni- 
tence, il alla, dil-on, par un de ces excès de ferveui (|ue nous 
trouvons dans la vie de (jueUjues saints pénitents, comme [c \ éné- 
rable P. Mancinelli, juscju'à vouloir ("prouver les tourments du feu. 
Le modèle au(piel il s'alîligeail uni(puMnenl de ressembler si peu, 
était le SauNcur dans sa |)assion (>t sur la eioix. Son dénuement fut 
si extrême, cpiaud il fonda la maison d(î Vais, (ju'il vécut, dans les 
premieis tenq)s, connue un véritable nuMidiant, contraint de cher- 
clier, à titi'e d'aumônes, av(îc sa subsistance de cluujue joui', (piel- 
«pu'S planches et (|uel([ues clous, pour faire des tables et des lits 
à ses l'rères et à lui; l'ccueillant bien des rebuts de la part des 
l'iches, tandis (pie les pauvres du village lui a|)|)()rtaient trois ou 
(piatre sous. 

l'inti'e pliisi(Mirs (^\(Mnj)les du /('le et de riial)ilet('' de ce saint Ix^m- 
me à former les ;uues h^s plus grossières à une liaulc perfection, 
ou (lie un pauvre d()m(>sti(pie du collège de liilloni. en proie à 
tic cnudles douleurs de goutte, et au(pu'l il a\ail appris à méditer 
les uiN'^l(M'es du saint lîosaii'e. SouncuI le-- soulVianees aiiaciiaient 
à ce iiiallieuicux des cris aigus. Or, un jour (pie le I*. Cliauchon 



XII JANVIER. — P. TIMOTHÉE CHAUCHON. 67 

lui demandait de ses nouvelles : « Ah, mon Père, répondit-il, depuis 
que vous m'avez appris à penser aux souffrances de Notre-Seigneur 
crucifié, je ne ressens plus les miennes ». 



Litterse ann. Soc. Jesu in Gallia, 1814 - 1835, p. 34, 36. — Déposition 
mss. de vingt-huit témoins sur les vertus du P. Timotliée Chauclion 
(Arch. dont.). 



XIII JANVIER. 



Le Ireiziènio jour <lo janviei" de l'an 1599, moiirul saintement à 
Ponl-à-Mousson le P. Bernard Roillet, l'un de ces intrépides mis- 
sionnaires dont les travaux i^c semblent plus aujourd'hui connus 
cpu' de Dieu, mais (pii, duranl les quarante dernières années du 
seizième siècle, soutinreiil on lélablirenl la loi catholique dans une 
grande j)arlic de la l'rance, au péril incessant de leur liberté et 
de leur vie. Les contemporains de Bernard, en sauvant son nom de 
l'oubli, se borneni presque à lui l'cndre ce témoignage si expres- 
sif dans sa brièveté, que pour combattre l'hérésie, jamais il n'avait 
reculé devant le martyre. Or il en avait eu bien souvent toutes les 
}iorr(nns devant les yeux, et la palme pour ainsi dire» entre les mains. 
Il s\'>tail vu lour à Jour haine au gibet, la corde au cou, le corps 
meurtri, mais allaul à la mort conune à un triomplu»: puis soudain dé- 
liNr<'' par l'interNiMiliou visible de l)i(ni, ou par des populations ca- 
lli()li(pies prt'A'euues au dernier uu)uu'nl ei accouraul eu aiMues. Le 
eeuli'c, Tesl el le nor<l de la l'rauee sc>ud)leul avoir ét('' le princi- 
pal llieiilre de son /èle. 

('.on Ire le mélange (rastnce el de \ iolence du calvinisme, l'inlrt'- 
|)idile eouiuiuuiealixc de lîeruard lioillel ne lui |)as nu)ius heui'cuse 
à ranimer le eourag»' des lidèles (pi à déjouer les rust>s (>t à con- 
()8 



Xlll JANVIER. — P. BERNARD ROILLET. 69 

fondre l'aiulaoc tîe ses adversaires. Pour rétablir l'honneur du cul- 
te divin, des pèlerinages, ou des iunérailles catholiques, après avoir 
convoqué les fidèles, il marchait lui-même à leur tcte, portant la 
croix haute, ce que depuis longtemps nul n'avait osé faire, heu- 
reux s'il recevait de quelque main hérétique les premiers coups. 
Le P. François de la Vie nous a conservé le souvenir d'un des 
plus précieux monuments du zèle de Bernard Roillet, lorsqu'il évan- 
gélisait le Berry. On sait de quel éclat brillait alors l'enseignement 
du droit, dans l'université de Bourges. Les doctes leçons de Cujas 
et de ses collègues y attiraient autour de leurs chaires une nom- 
breuse et ardente jeunesse. Mais la foi de Cujas ne répondait 
pas à sa science, et de nos jours encore les calvinistes le reven- 
diquent pour un des leurs. Or le serviteur de Dieu entieprit de 
conjurer un si grand péril, qui menaçait, avec les écoles de Bourges, 
toute la France catholique, par les jurisconsultes qui allaient sortir 
de leur sein. Il organisa donc « une espèce de confrérie des éco- 
liers ès-lois » , chose qui lui réussit, au grand bien et profit spiri- 
tuel de ces jeunes gens et de la sainte Église, à laquelle ils for- 
mèrent comme un boulevard inexpugnable, et par leur doctrine et 
pai' la vigueur de leur foi. 

A défaut du glaive et de l'échafaud, le martyre de la patience de- 
vait couronner cette belle vie du P. Koillel : « ses vertus, ajoute 
le même auteur, brillèrent encore plus en sa nudadie (ju'en sa san- 
té ; car l'excès de ses grands Iravaux lui ayant l'efroidi les nerfs, 
ainsi que nous le lisons du glorieux pape saint (irégoire, il fut ])lu- 
sieurs années c'lou('' à un lit ou à uue chaise, et il y souliul d'étran- 
ges convulsions, avec une patieiu'c digue de sou courage, i\uo rien 
ici-bas ne; |)ouvai[ abattre, étant insensible dc^puis longlemps à loul 



70 MF.Nor.oor; s. j. — assistance j)f. france. 

mal (jiii no l)les.sait pas l'Iionnoni- do Dion ». 



Litter. a un. Soviet. Jean, ann. 1599, /», 210. — Elo^. defunnt. Prov. Campan. 
(Arc/i. Rom.}. — Abrvm, L'université de Ponl-à-Mousson ; cf. C.vr.vyon, p. 
285. — Extraits des mémoires histor. et npologe't. pour la Compagnie de 
Jésus en France, par le P. Fr.vn(,:ois uk i.\ Vik, ann. l.")99. 



Dans la nuit du douzième au treizième jour de janvier, mourut à 
Forcalquier, en 1828, le I*. Sébastien Chanon, épuisé par l'excès de 
ses travaux pour le salut des âmes, à l'Age de (juarante-et-un ans. 
Né d'une humble famille, à quelques lieues de La Louvesc, dans un 
pays où la mémoire de saint François Régis est encore aujourd'hui 
toute vivante, Sébastien Chanon ne tut initié aux premières leçons 
de foi et de vie chrétienne, qu'au plus fort de la tourmente révolu- 
tionnaire ; dès lors néanmoins il n'aspira qu'à suivre Jésus-Christ, 
comme les saints apôtres dont il entendait raconter la vie. Mais à 
l'Age de dix-huit ans, il n'avait pu faire aucune autre étude, lors- 
qu'il connut vers 1805, les Pères de la Foi. Jugeant alors que Noire- 
Seigneur lui interdisait tout espoir de monter jusqu'au sacerdoce et 
le voulait dans une vie non moins laborieuse mais plus obscure, il 
s'oiïrit de bon cœur au P. Xaiin, on qualit('î de Frère coadjuteur, et 
fut accepté. Cet abandon parfait à la Providence divine lui mérita 
promptement des grâces insignes pour sa sanctification personnelle, 
et \\v le prépara (|ue plus sûrement, bien (|u'à son insu, à devenir 
un instrument i\i^ choix onli'o les mains ilo Dieu. 

Quatre ans plus taid, le gouvernement impérial dispersait la pcti- 



. XIII JANVIER. — P. SÉBASTIEN CHANON. 71 

te Société (le« Pères de la Foi; et le F. (Ihaiion, contraint de rentrer 
dans sa famille, perdait presque tout espoir de vie religieuse; mais 
soudain se réveillèrent ses anciens désirs de gagner des âmes h 
Dieu. Son frère aîné, le P. Etienne Fdianon, lui enseigna les élé- 
ments de la langue latine, et le mit en état de se préparer aux or- 
dres sacrés. Dès qu'il les eut reçus en 1846, il vint solliciter du P. 
de Glorivière la grâce d'être réuni à ses anciens Pères et Frères, 
devenus dès lors presque tous novices de la Compagnie de Jésus. 
(Cependant cette fois encore, Dieu parut d'abord vouloir comprimer 
cette flamme de zèle apostolique dont son serviteur était consumé. 
Durant à peu près dix années, l'enseignement et la surveillance 
des petits enfants, ou les assujettissantes fonctions de sous-ministre, 
de ministre et de procureur, fournirent au P. Sébastien Chanon l'oc- 
casion de s'exercer aux plus solides vertus; on voyait briller en lui 
une inaltérable soumission à toutes les dispositions de ses supé- 
rieurs, une humble et douce joie que rien n'altérait, quel que pût 
être à son égard le bon plaisir de Dieu ; si quelquefois l'obéis- 
sance lui confiait soit un catéchisme de petits enfants, soit une 
instruction familière dans quelque pauvre église de campagne, il 
laissait éclater une sainte allégresse. Il se préparait, dans ses mo- 
ments libres, à ces modestes ministères avec un soin et un respect 
dignes de sa foi. (le désij- de se consumer au salut des âmes était 
même en lui si ardent, que bien souvent la nuit, durant son som- 
meil, se croyant en pleine mission, il adressait d'ardentes exhorta- 
lions à son auditoire, ou (Mitoniiail les cantiques les ])lus poj)u]ai- 
res. Très dui- en inèmc temps à son projjj'e corps, le fidèle disciple 
de .j('sus-(!hrist s'animait encore aux exercices de la ])(Mntence et de 
la prière dans le niéine espiit ap()sl()li(pie; bien persuadé (|u'un 



72 MÉNOLOGIÎ S. J. — ASSISTANCR DR FRANCE. 

vrai missionnaire doit otrc toujours prrl à tout souffrir ot à man- 
quer (le tout. On ne pouvait lui faire accepter un soulagement; 
même infirme, il se flagellait longuement avec une rigueur extrê- 
me; sa patience parmi les contradictions était invincible; souffrir 
les mépris lui semblait facile, tant il se méprisait sincèreiiuiit 
lui-même. 

Ces héroïques vertus du serviteur de Dieu étaient surtout le fruit 
de son union de cœur avec Jésus-Christ, renouvelée chaque jour 
à l'autel ; et l'on assure qu'un véritable reflet de joie surhumaine 
brillait dans ses yeux et sur son visage tandis tpi'il tenait dans 
ses mains le corps du Sauveur. Finfin, la belle carrière des mi.s- 
sions fut ouverte à peu près sans réserve au P. Sébastien, mais 
après plus de sept ans d'attente et deux années seulement avant 
sa mort. Les exercices du jubilé sur tous les points du diocèse de 
Digne, eurent par malheur bientôt épuisé les forces de c^t autre 
Régis , qui regardait comme une lâcheté de songer à son corps 
tant qu'un pécheur avait besoin de lui. Ln des témoins de ses 
derniers travaux, qui renq:)lissait les fonctions de Père spirituel au 
collège de Forcalquier, le P. Desbouillons, n'hésite pas à l'appe- 
ler un vrai martyr du zèle apostolique; et quand il eut rendu à 
Dieu sa sainte Ame, il reç^-ut, ajoute le P. Delvaux, tous les témoi- 
gnages de vénération qu'on donne aux saints. Il fallut même, le 
jour de ses funérailles, pour répondre aux vœux du clergé et du 
peuple de Forcalquier ainsi cpie des canq)agnes environnantes, que 
le corps «lu saint Père, revêtu des habits sacerdotaux et le visage 
découvert, ne fut porté au cimetière (pra|)rès avoir parcouru comme 
en triomphe toutes les princi|)ales rues <le la ville; et plusieurs mois 
après on trouvait encore priant sur sa tond)e, poui- obtenir de Dieu 



XIII JANVIER. — P. SÉBASTIEN CHANON. 73 

quelques grâces insignes, parfois jusqu'au milieu même de la nuit, 
beaucoup de ceux qu'il avait déliATés de l'esclavage du démon, ou 
dirigés dans les voies de Dieu. 



Notes et Notice sur le P. Sébastien Chanoii (Coll. Loriquet, Arch. dom.}. 



A. 1'. — T. f. — 10. 



XIV JANVIER. 



Le quatorzième jour de janvier de l'an 1743, mourut à S'-Nicolas- 
du-Port en Lorraine, le P. Jacques Villotte, célèbre par ses tra- 
vaux apostoliques au milieu des Arméniens de l'empire turc et de 
la Perse, et par ses héroïques tentatives pour porter l'Evangile dans 
les plus impénétrables contrées de l'Asie. Travailler pour Dieu ou 
mourir était sa devise. La flamme qui le consunuiit pour gagner 
des âmes et la rare intrépidité de son cœur l'avaient fait choisir 
pour frayer par terre de nouvelles routes aux missionnaires desti- 
nés à la Chine, et nous avons encore le double itinéraire qu'il se 
traça, durant son séjour à Ispahan, pour atteindre aux confins du Cé- 
leste Empire. Il espérait y recueillir une riche moisson d'àmes pour 
le ciel et de souffrances pour lui-même, avec la perspective du mar- 
tyre, double et puissant attrait, lisons-nous dans sa relation, pour 
le cœur d'un vrai missionnaire de la Compagnie, puisque son uni- 
(|ue désir doit être, ajoutait-il, ou de s'épuiser pour Dieu ou de 
mourir. 

Mais à des courses aussi gigantesques faites à travers d'immenses 
états, des montagnes inaccessibles, des hordes qui ne vivaient ([ue de 
brigandages, et tant de royaumes inconnus, nulle force d'ànu* ne suf- 
fisait el nv suffirait peut-être encore, même de nos jours. Il lui fal- 
74 



XIV JANVIER. — P. JACQUES VILLOTTE. 75 

lut donc, sur l'ordre de ses supérieurs, restreindre l'ardeur de son 
zèle dans les limites de la Perse et de l'Arménie ; et il y consuma 
près de vingt années de sa vie, en véritable enfant d'obéissance, 
« bien résolu, écrivait-il, en quelque endroit qu'elle me mette, d'y 
bien garder mon poste, et persuadé qu'il n'y a pour moi d'autre 
vertu que de sacrifier tout pour l'amour de Jésus-Christ à sa très 
sainte volonté ». 

Les débuts de l'apostolat du P. Villotte, dans la mission d'Erze- 
roum, furent des plus humbles et des plus pénibles. En face de 
plusieurs milliers de schismatiques et sous le gouvernement om- 
brageux des Turcs, il en était réduit à parcourir la ville du matin 
au soir, entrant dans chaque maison où l'on consentait à le rece- 
voir et à l'écouter. Peu à peu gagnés par sa charité et sa pa- 
tience, les pères, les mères, les enfants et les domestiques se réu- 
nissaient autour de lui pour l'entendre expliquer un point de la 
vraie foi ou de la loi divine, laissant souvent voir sur leur visage 
leur faim de la parole de Dieu. Puis il allait recommencer ailleurs 
et jusqu'à la nuit, sans se lasser jamais ni se dégoûter. Pour mieux 
s'emparer des esprits et y imprimer ses leçons plus profondément, 
son ingénieuse charité inventa un jeu composé d'emblèmes et de 
figures, qui exprimaient les dogmes et les pratiques de piété de la 
vraie religion. Or, non seulement les enfants y prirent goût, dit le 
P. Fleuriau dans son tableau de l'Eglise d'Erzeroum, mais les gran- 
des personnes et jusqu'aux principaux de la nation voulurent avoir 
de ces jeux, que le Procureur des missions du Levant fit graver 
en France; et ils s'instruisaient peu à peu, en se divertissant, de ce 
qu'ils n'auraient pu savoir ou retenir qu'au prix de beaucoup de 
temps et de peine. Ainsi l'œuvre de Dieu se consolidait, et l'heure 



70 MÉNOI.OGK S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

(lu retour de la nation Arménienne à la foi <lo Rome semblait pro- 
che, quand l'astuce et les violences du troj) fameux patriarche Avédike 
déchaînèrent une persécution formidable ({ui arracha le serviteur de 
Dieu à son troupeau. Ainsi l'anéantissement de ses espérances, les 
calomnies et les outrages d'une populace ameutée, la prison, les fers, 
plusieurs tentatives d'empoisonnement ou d'assassinat, enfin !a sen- 
tence formelle du gouverneur turc et la déportation du vaillant et 
saint missionnaire semblaient être ici-bas son dernier salaire. Mais 
Dieu lui donnait la consolation de laisser dans le feu de la per- 
sécution bien des ilmes fidèles et inébranlables, (pii en attendant 
l'arrivée de ses successeurs, surent garder leur foi au j)rix de leur 
fortune, de leur liberté et de leur vie. 



ViLLOTTE, Voyages d'un missionnaire en Ta /y/ aie, en Perse, en Ar/nenie, 
etc. — Fleuriau, État présent de l'Arménie', p. I.)7. 187. 190, 200. — 
D. Calmet, Biblioth. de Lorraine, />. 1018. 



Le même jour mourut à Paris, l'an 1744, à l'âge de soixante-treize 
ans, le P. Etienne Souciet, l'aîné de cinq frères qui avaient suivi 
sou exemple, en se consacrant à Dieu dans la Compagnie de Jésus ; 
« un de ces hommes, dit le P. de Fontenelle en annonçant sa mort, 
('gaiement savants (>t vertueux, dig*ne des tem])s de la première fer- 
veur et des plus beaux jours de la CiOmpagnie ». Sa frêle santé ne 
lui ])ermit pas de j)are()urir en entier, après son noviciat, le cercle 
ordinaire de l'enseignement; mais son courage le soutint au milieu 
(le toutes les études {|ui pouvaient servir à la gloire de Dieu. « Il 



XIV JANVIER. F. ANTOINE GUILLET. 77 

est peu de savants, dit l'auteur de son éloge dans le journal de 
Trévoux, qui aient porté plus loin le travail et la science ». Ses dis- 
sertations sur l'Ecriture sainte, sa parfaite connaissance des langues 
anciennes et de celles de l'Orient, sa vaste érudition qui s'étendait 
à toutes les branches des sciences humaines, lui avaient fait de nom- 
breux amis dans tous les royaumes de l'Europe, jusqu'en Dane- 
marck et en Suède, parmi les savants hérétiques, aussi bien que 
parmi les défenseurs de l'Eglise, et particulièrement parmi les con- 
tinuateurs des « Actes des Saints ». Cette influence extraordinaire 
ne lui était précieuse que par l'apostolat qu'elle lui permettait 
d'exercer, et l'on a dit avec justice de ce grand et saint religieux, 
qu'il rappelait fidèlement ces premiers enfants de saint Ignace, en 
qui les infidèles eux-mêmes ne savaient qu'admirer le plus de la 
science ou de la vertu. 



Lettre circulaire du P. de Fontenelle, « à Paris, ce 14 j'arw. 1744 ». — 
Journal de Trévoux, avril 1744, p. 746-756. — de Backer, Biblioth. des 
e'criv. de la Comp.^ 2^* e'dit.^ t. 3, col. 871. — Biogr. univ., tom. 43, p. 171. 
— Feller, Dictionnaire histor., au mot Souciet. 



Le même jour, mourut à Orléans, l'an 1688, à l'âge de quatre- 
vingt-cinq ans, le F. Antoine Guillet, Coadjuteur temporel, l'hum- 
ble et dévoué serviteur de tous, pendant les cinquante-cinq ans qu'il 
vécut dans la Compagnie. Les offices pénibles, et même plusieurs 
à la fois, les longues courses qu'il faisait en jeûnant au pain et à 
l'eau, et souvent chargé de lourds fardeaux, les veilles prolongées 



78 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCi: DK FRANCE. 

durant les nuits entières, tous les services de la plus prévoyante 
charité, (|ui ne trouvait rien de trop bas fjuand il s'agissait de sou- 
lager ses frères, avaient fait du F. Guillet un de ces parfaits reli- 
gieux également chers à Dieu et aux hommes, et dont la mémoire 
est à jamais en odeur de bénédiction. 



Elog. defunct. Prov. Franc. {Arcliiv. Rom.}. 



XV JANVIER. 



Le quinzième jour de janvier de l'année 1696, mourut au collège 
de Hesdin, le P. Jean Joseph Séguin, de la Province de Paris. A 
peine Agé de trente-cinq ans, il était déjà parvenu, dit sa notice, 
à une haute perfection ou plutôt à une sainteté consommée. Ceux 
qui ne comprenaient pas à quel point le bon plaisir de Dieu était 
le seul mobile de toute sa vie, osèrent quelquefois accuser sa ré- 
gularité de scrupule ; mais elle était, en réalité, le modèle et l'ad- 
miration même des plus parfaits ; sa seule vue portait dans les Ti- 
mes un profond sentiment de la présence et de l'amour de Dieu. 
Les souffrances du corps et les épreuves intérieures de l'âme le re- 
tinrent longtemps comme sur la croix, et l'aidèrent à purifier par- 
faitement son cœur de toute affection aux choses créées. 

Après avoir enseigné les belles-lettres, la rhétorique et la philo- 
sophie, le P. Séguin, se sentant défaillir rapidement, demanda, pour 
ne pas être tout à fait inutile, une classe de petits enfants, et il 
s'attacha à faire pénétrer dans l'âme de ses élèves, avec les pre- 
miers éléments de la grammaire, un tendre amour pour la sainte 
Vierge et son divin Fils. Pendant les trois derniers mois de sa vie, 
au milieu d'extrêmes douleurs, toutes ses paroles et ses moindres 
gestes ne respirèrent que la reconnaissance envers Dieu et envers 

79 



MO MÉNOLOGK S. J. ASSISTANCI- DK FHANCIi:. 

SOS IVèrcs, avec un iiion'aljle sentiment tic calme, de douceur et de 
saint(î joie. Tant ([u'il put se traîner à l'église, pour assister du 
moins au saint sacrifice et se nourrir du corps adorable du Sau- 
veur, il n'y manqua jamais, (juoi qu'il pût lui en conter, et il pas- 
sait la journée entière à s'entretenir avec Dieu, ou à parler de 
Dieu à ceux (jui venaient le visiter. La paix inaltérable dont le P. 
Séguin jouit dans ses dernières douleurs, fut tellement au-dessus 
de tout sentiment humain, qu'on la regarda justement comme les 
prémices de la félicité et de la gloire que Dieu reservait dans 
le ciel à son fidèle serviteur. 



Lettre circulaire sur la mort du P. Jean Joseph Seguin {Arc/iiv. Rom.). 



L(! même jour, mourut à Lyon, l'an 1839, le P. Pierre Roger, 
(|ue Dieu appela à lui pendant qu'il faisait une dernière fois les 
l*]xercices de saint Ignace pour se préparer à la mort. « C'était un 
homme d'une foi antique, disent nos annales, ot dont les œu\Tes 
nuTÎtenl d'être racontées pour la consolation de plusieurs et l'ex- 
em|)l<; de tous ». Il était déjà prêtre, dans le diocèse de Goutan- 
ces, sa patrie, lorsqu'éclata la Révolution. Il dut se réfugier en 
Allemagne ; mais dès 1795, il se joignit aux Pères Tournely et \ a- 
rin, (pii avaient fondé la Société du Sacré-Cœur. Rentré en France 
avec ses compagnons, en 1800, il se lit remarquer par son zèle et 
son habileté à fonder les œuvres les plus variées et les plus uti- 
les, au.xquelles il inq)rimait le caractère particulier de foi vive et 



XV JANVIER. P. PIERRE ROGER. 81 

d'énergie qui le distinguait lui-même. Aucun genre de travail ne 
lui était étranger. A Paris, à Lyon, à Goutances, à Marseille, il 
prodigua ses soins aux laïques, aux prêtres, aux religieux, aux 
soldats, aux malades dans les hôpitaux, aux prisonniers, aux con- 
damnés à mort. 

Le P. Roger était l'homme des œuvres. Il croyait avec raison 
que le bien n'a chance de durée que par l'association. 11 excellait 
à donner à ces sociétés des règlements pleins de sagesse et d'es- 
prit pratique. A Lyon, il fonda une congrégation de pieuses Da- 
mes, divisée en plusieurs sections qui, sous sa direction, se par- 
tagèrent toutes les bonnes œuvres de la ville; une autre congréga- 
tion d'hommes et de jeunes gens, qui devinrent les modèles et les 
apôtres de la cité ; enfin une congrégation pour les artisans. Et 
telle fut l'inlluence de ces associations diverses, qu'on a pu dire 
que « le P. Roger a été entre les mains de Dieu le principal in- 
strument de la régénération religieuse dans la classe noble et dans 
la bourgeoisie de la ville de Lyon » ; et que « si la foi, la cha- 
rité, l'énergie pour le bien, distinguent encore une partie des ca- 
tholiques lyonnais, ils en sont particulièrement redevables à cette 
forte impulsion qu'il avait si efficacement contribué à leur impri- 
mer ». Aucun besoin, aucune misère n'échappait à son zèle. Bien 
peu d'hommes apostoliques ont su communiquer un pareil degré 
de force et de durée aux œuvres qu'ils ont entreprises pour le 
service de la sainte Eglise et pour l'honneur de Dieu. Il les pré- 
parait lentement, n'y employait que des éléments choisis et en pe- 
tit nombre, mais à toute épreuve, demeurant lui-même dans l'om- 
bre et travaillant à créer autour de lui comme autant de centres 
d'action et de vie. 

A. F. — T. (. — H. 



<S2 MKNOLOGR S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

I*arnii ces œuvres, la congrégation de Nazareth occupe une pla- 
ce (le choix. Le P. Roger avait remarqué que les jeunes filles des 
classes élevées et celles du peuple trouvaient des secours abon- 
<lants pour leur éducation dans le dévouement de plusieurs con- 
grégations religieuses, mais que les fortunes médiocres n'étaient 
pas également secourues. Il résolut de combler cette lacune, et 
sous les auspices et avec le concours de la duchesse de Doudeau- 
villc, il traça, en faveur des enfants des classes moyennes, le plan 
d'une congrégation nouvelle, nommée Congrégation de Nazareth. 
Aujourd'hui le corps du serviteur de Dieu repose à Oullins, dans 
la chapelle de ces religieuses, qui le vénèrent comme leur père et 
leur véritable fondateur. 



Guidée, Notices histor. sur quelques Pères du Sacre'-Cœur, t. \, p. 49. — 
BoERO, Menolog,^ 15 Genn.^p. 289. — Litt. ann. Prov. Lugd. ann. 1838-39, 
p. k. — Notice sur la Congrégation de Nazareth. 



XVI JANVIER. 



Le seizième jour de janvier, mourut dans la Nouvelle-France, en 
1664, parmi les tribus sauvages de l'Acadie, le P. Martin de Lyonne. 
Il s'était consacré depuis dix-huit ans h. la rude mission du Canada ; 
mais la délicatesse de sa santé fit juger d'abord qu'il n'en pour- 
rait soutenir la rigueur. Toutefois, écrivait le P. Vimont son supé- 
rieur, comme il ne cherchait que Dieu et la croix, sans aucun souci 
de lui-même, on consentit à lui laisser faire l'essai de ses forces; 
et peu s'en fallut qu'il ne succombât presque à ses débuts. Son 
retour en France fut donc décidé. La Vénérable Marie de l'Incarna- 
tion, annonçant à son fils, la visite du P. Martin de Lyonne et d'un 
de ses compagnons d'apostolat: « Recevez, lui écrivait-elle, ces saints 
personnages comme autant de martyrs vivants, qui ont entrepris 
des travaux et souffert des croix incroyables ». 

Cependant cette fois encore, à force d'instances, le fidèle disciple 
de Jésus-Christ obtint un sursis; et contre tout espoir, Notre-Seigneur, 
pour prix de son courage, lui rendit tout à coup une santé par- 
faite. Il poursuivit donc sa vie crucifiée, durant dix-sept ans, et la 
couronna par une mort digne de son grand cœur et de son amour 
pour les âmes. En 1660, une maladie pestilentielle éclata parmi les 
sauvages de l'Acadie. Martin de Lyonne se trouvait alors seul au 

83 



84 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

milieu d'eux; durant plusieurs mois, il se <lc'j)cnsa sans réserve au 
salut des pauvres agonisants, ne demandant à Dieu de leur survi- 
vre que pour leur ouvrir à tous les portes du ciel. Sa prière fut 
exaucée; selon l'admirable récit du P. Paul Le .Jeune, « frappe- du 
mal, mais le dernier de tous, par providence », il [)ut rendre à tout 
son troupeau les devoirs suprêmes, avant que de remettre lui- 
même sa sainte âme à Dieu, par une vraie mort d'apôtre et de mar- 
tyr. Car déjà malade, mais prévenu qu'un dernier moribond, dont 
la case était assez éloignée, réclamait encore son ministère, soutenu 
par sa foi et par la force de sa charité, il partit sur-le-champ à 
travers les neiges; et comme il franchissait un torrent glacé, dont 
la surface n'était pas assez résistante, elle s'entr'ouvrit sous ses pas. 
Or, loin de suspendre sa course et de retourner en arrière, l'homme 
de Dieu, les vêtements humides et la mort dans les veines, n'en 
poursuivit pas moins son œuvre de salut ; et deux jours après, il 
remettait à .lésus crucifié son âme héroïque, avec la joie d'avoir 
sauvé une Ame de plus. 



Relations des Jésuites contenant ce qui s'est passe' dans les missions... 
de la Nouvelle-France, ann. 1643, /). 36; 1646, p. 86-88; 1647,/;. 76; 1648, 
p. 40; 1651, p. 29; 1659, p. 7; 1661, p. 30. — Vén. Mmue de l'Incvh.w- 
TioN, Lettres, p. 448. 



Le iiuMue jour de l'an 1659, mourut saintement à Naxie, victime de 
la barbarie des Turcs, le P. Isaac d'Aultry, né eu Lorraine, l'un 
des ouvrieis les plus intrépides et des organisateurs les plus habi- 



XVI JANVIER. — P. ISAAC d'aULTRY. 85 

les des missions françaises du Levant. Pour étendre la vigne de 
Jésus-Christ, il avait parcouru avec d'incroyables fatigues et dans un 
dénuement souvent absolu, la Grèce, l'Anatolie, la Syrie, les îles de 
l'Archipel ; et pour donner à son âme de nouvelles forces durant 
ses longs et fréquents voyages, il les faisait à pied, chargé de son 
pauvre bagage, revêtu d'un rude cilice, et s'entretenant presque jour 
et nuit avec Notre-Seigneur, qu'il aspirait à suivre jusque sur la 
croix. Gonstantinople, Thessalonique, les Laures du Mont-Athos et 
l'île de Naxie, furent tour à tour les principaux théâtres de son 
zèle. Il ne méditait rien moins que de ramener à la foi romaine les 
vingt-deux monastères grecs du Mont Saint (Mont-Athos)^ contenant 
six mille caloyers, et donnant des évêques à toutes les églises de 
l'empire turc. Dans une de ses lettres qui nous a été conservée, il 
raconte au P. François Annat les espérances que lui offraient les 
religieux de la sainte Laure. Il avait tellement gagné leurs cœurs par 
ses bons offices, qu'ils en vinrent, dit-il, jusqu'à lui offrir, dans l'in- 
térieur même de leurs murs d'enceinte, « une petite église et des 
champs et vignes pour entretenir de pain et de vin trois des Nôtres». 
Grâce à ses instances, le Grand-Maître de Malte venait de donner 
une patente en faveur du Saint Mont, où il ordonnait hautement à 
tous les brigantins de l'Ordre, de respecter les moines et leurs vas- 
saux , pour prix de leur bienveillance envers les religieux de la 
Compagnie. Ainsi par sa prudence et par sa charité, le P. d'Aultry 
préparait activement le retour de l'Orient à la foi romaine. Et une 
relation inédite des missions de Grèce, raconte que dix moines «bons 
et orthodoxes » s'étaient spontanément obligés par vœu de répan- 
dre autour d'eux, autant qu'ils le pourraient, les dogmes de la pri- 
mauté du Saint-Siège et de la procession du Saint Esprit. 



80 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE I)F I ftANCE. 

I^a héncdictioii promise aux apôtres, celle des épreuves et dos 
soull'rances, ne pouvait manquer à un pareil homme. Les outrages, 
l(îs calomnies, les emprisonnements, les bastonnades, de la |)arl des 
Juii's, des Grecs et des Turcs, furent en diverses rencontres le juste 
salaire de ses travaux et de ses succès. La dernière année de sa 
vie, il était revenu depuis peu de jours d'Athènes à Naxie, lors- 
(ju'iine troupe d'infidèles le fit prisonnier, le jeta enchaîné dans un 
cachot où il languit vingt-({uatre jours, puis le mil au nombre des 
galériens, dont il partagea le traitement durant six mois entiers. 
Kn digne lils de saint Ignace, le P. d'Aullry trouva dans ces ri- 
gueurs matière à un nouveau et fécond apostolat: il consolait, in- 
truisait et réconciliait avec Dieu ses nombreux compagnons de cap- 
tivité; mais ce fut au prix d'un tel épuisement, que peu après sa 
délivrance, due à la charité de quelques marchands catholiques, il 
rendit, plein de joie, son tlme à Notre-Seigneur, également pleuré 
des Latins et des Grecs, qui prolongèrent la solennité de ses funé- 
railles durant huit jours entiers. 



l'Jlog. Defunct. Assist. Gall. (Arc/tiv. Rom.). — Lcltrc du P. Iswc d'Aultry 
nu P. François Annat, Assistant de France^ Paris, i2 j'anv. 1651. — Pela f ion 
de ce qui s'est passé de plus remarquable dans les missions des Pères de la 
Compagnie de Jésus, qui sont dans le Levant. Santorin, p. 7. 33. — Flklruu, 
/'J/af des missions de Grèce ; Paris, IG95, p. 242. 



Le même jour encore, l'an 1710, mourut à La Flèche le P. Jean 
DE FoNTANEY, premier supérieur de la mission française que Louis 
XIV envoya en Ghino, « dans le triple but, d'aider au progrès des 



XVI JANVIER. — P. JEAN DE FONTANEY. 87 

sciences, de porter aux extrémités du monde l'honneur et l'influen- 
ce de sa couronne, mais surtout d'étendre et d'établir parmi les in- 
fidèles le royaume de Jésus-Christ. Depuis plus de vingt ans, Jean 
de Fontaney sollicitait la grâce des missions ; mais bien persuadé 
que le plus sûr moyen de s'en rendre digne, était une fidélité con- 
stante et absolue aux ordres de Dieu, il s'appliquait à chacun de ses 
emplois, comme si jamais il n'eût dû en attendre d'autres, et de ma- 
nière à s'y rendre parfait. 11 venait de passer huit ans dans la pre- 
mière chaire de mathématiques au collège Louis-le-Grand, et « tous 
les savants mathématiciens de l'Académie royale des sciences, lisons- 
nous dans une lettre du P . de la Chaise , le regardaient comme 
un homme extraordinaire, de ceux qui faisaient le plus d'honneur 
à la nation ». Choisi à ce titre pour porter en Chine la foi et la 
science, le P. de Fontaney ne parvint au terme de ses désirs qu'au 
bout de trois ans, parmi des épreuves de tout genre. « Vous devez 
vous attendre à souffrir beaucoup, lui avait écrit le P. Général, et 
à souffrir indifféremment de tous ». Cette parole s'accomplit à la 
lettre. 

Les douleurs du corps vinrent les premières. Mais elles n'avaient 
rien de redoutable pour un homme attiré vers l'apostolat par le 
charme et les espérances du martyre. Et ce ne fut pas de loin, mais 
au plus fort des dangers et des souffrances, qu'il promit à Dieu de 
ne rien faire par crainte dans aucun danger oli pourrait le mettre 
l'accomplissement des devoirs de sa vocation. « Dieu m'instruisit in- 
térieurement », ajoute-t-il dans une de ses lettres; et à l'exemple de 
Xavier, il s'animait à rendre plus que jamais au Sauveur mille ac- 
tions de grâces. Peu s'en fallut qu'il ne succombât durant une dou- 
loureuse course de près d'un mois à travers le Cambodge: tantôt le 



(S8 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

long (les grèves, « où nous apprîmes, dit-il encore, que ce n'est pas 
chose bien dilTicile d'aller pieds-nus parmi les cailloux, (piand on 
se propose la gloire de Dieu » ; tantôt à travers une boue épaisse, où 
l'on enfonçait jusqu'au-dessus des genoux: ou bien encore sur quel- 
ques cours d'eau assez profonds, mais si étroits, que des deux ri- 
ves les tigres de la foret pouvaient d'un seul bond tomber subi- 
tement au milieu de la barque; « mais on ne vient pas aux Indes, 
poursuit ce fervent apôtre, pour chercher ses aises; et je prie Dieu, 
qui nous a conservé parmi ce peu de peines, de nous en faire souf- 
frir davantage pour son amour ». La Chine devait apporter des épreu- 
ves d'un autre genre au P. de Fontaney. La recommandation qu'il 
avait reçue de se résoudre d'avance à souffrir de tous, ne sembla 
pas moins prophétique. Lui-même et ses compagnons, dans plusieurs 
lettres livrées au public, racontent comment sous des apparences 
plus brillantes, la vie du missionnaire dans la capitale du (iéleste 
Empire, était une bien autre et perpétuelle mort à toutes les incli- 
nations de la nature; et si la charité leur avait permis d'en sou- 
lever complètement le voile pour d'autres que pour leurs premiers 
supérieurs, on aurait peine à croire le martyre intérieur que Jean 
de Fontaney, pendant les douze années de son séjour en Chine, eut 
à endurer. 



Elogia defunctor. Provinc. Franc. {Arch. Rom.). — Lettres édifiantes, l*" 
édit., t. 3, Pré/acc, p. m. — -2'"'' rdù., I7H1, /. 17. /;. 7. :\9, 08, 156, 
•207, 270, ;i07, 332, A08. — du IIalde, Description de la Chine, t. 3. p. 
2.-); /. V /;. L'')7-160. 



XVn JANVIER. 



Le dix-septième jour de janvier de l'an 1687, le P. Emmanuel 
Berthold, de la Province de Lyon, mourut parmi les néophytes 
de Sainte-Marie du Paraguay, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, 
dont il avait passé soixante-seize dans la Compagnie et près de 
soixante dans les missions. Pendant ses premières études, tout son 
bonheur était de consacrer ses moments libres à visiter plusieurs 
fois chaque jour le très saint Sacrement, ou à s'entretenir avec des 
religieux de différents ordres, qui ne pouvaient assez admirer le 
travail intérieur du Saint-Esprit dans un cœur si bien préparé. 
Par un exemple peut-être unique, il n'avait pas encore douze ans 
lorsqu'il obtint la grâce d'être reçu au noviciat. C'était un délicieux 
spectacle pour les plus anciens religieux, de voir cet enfant, com- 
me un autre Stanislas, devancer de bien loin tous ses frères dans 
la perfection de l'obéissance, de l'humilité et du détachement. Saint 
François de Sales, qui le vit peu d'années après professeur d'une 
classe de grammaire, ne se lassait pas de louer et de bénir Dieu 
de lui avoir montré, dans un religieux si jeune, tant de ferveur, 
de zèle et de maturité. 

Les forêts et les déserts du Nouveau-Monde nous ont dérobé 
presque tous les détails du long et laborieux apostolat du P. Ber- 
A. F. — T. I. — 12. 89 



90 MÉNOi.Of.i: s. j. — AssisiANCi: i)i: iua.nck. 

Ihold. Seulonieiit \c caraclèrc des peuples sauvages qu'il évangéli- 
sa ; les rudes contrées (|ui iuioul le théiUre de ses travaux et où 
Il ne trouvait souvent à manger que des racines; les sanglantes 
macérations qu'il ajoutait encore à la fréquente privation de nour- 
rituic, de toit et d(! lit; car, d'après un historien espagnol, il sem- 
blait avoir fait un pacte avec son corps, comme saint Pierre d'Alcan- 
tara, pour ne lui accorder aucune jouissance sur la terre ; le cou- 
rage surhumain avec lequel il se l'aisaif porter près des mourants, 
quand ses infirmités ou la vieillesse ne lui permettaient pas de se 
traîner jusqu'à eux; la multitude d'enfants dont il peupla le ciel, 
et d'infidèles qu'il eut la consolation de baptiser ; l'empressement 
avec lequel on le vil toui- à toui', durant des années entières, rem- 
plir auprès de ses néophytes les fonctions de manœuvre, de labou- 
reur, de cuisinier; puis, au moindre signe de l'obéissance , passer 
plus d'une fois des travaux de l'apostolat à l'enseignement de la 
grammaire; à l'Age de soixante-dix ans, faire la classe aux juvé- 
nistes de Gordoue du Tucuman ; le soin jaloux de ne laisser perdre au- 
cune parcelle de son temps, et dans la plus extrême vieillesse, prê- 
cher encore chaque semaine, visiter, confesser les malades, traduire 
dn français en espagnol des opuscules de piété; enfin la réputa- 
tion de saint qu'il avait non seulement parmi les sauvages et les 
Espagnols, mais encore parmi tant de vénérables missionnaires du 
Paraguay, qui ne l'appelaient pas d'un autre nom : tout cela peut 
suflire à donner une haute idée de cette longue et belle vie, et à 
ranger le P. Berthold parmi les plus grands apôtres et les plus ad- 
mirables serviteurs de Dieu. 



XVII JANVIER. P. ARNAUD DE S^^ MARIE. 91 

BoERO, MenoL, 17 genn., p. 318 {Ex Elog. Viror. illustr. Proviiic. Pa- 
raquariœ). — Chahlevoix, Hist. du Paraguay, cdit. il^l, t. 2, Iw. vu, 
p. 228. 

N. B. Une lettre du P. Bertliold nous apprend que ce fut un Frère Goad- 
juteur, français de nation, mais dont le nom nous est inconnu, qui enseigna 
le premier la musique aux sauvages du Paraguay, et « on disait que ce bon 
Frère avec son violon avait rendu à cette Eglise autant de services que bien 
des missionnaires; que ces nouveaux Chrétiens couraient après lui comme 
après leur Orphée, et que ce fut ce qui acheva de déterminer les fondateurs 
de la République chrétienne des Guaranis à leur faire apprendre la musique et 
à jouer de toutes sortes d'instruments. » — cf. Charlevoix, 1. c. 



Le même jour, l'an 1654, mourut au collège de Verdun, le P. Ar- 
naud DE 8*6 Marie, l'un des supérieurs les plus justement vénérés 
de la Province de Champagne, où il laissa la réputation d'un saint. 
Compagnon de deux Provinciaux, Recteur des collèges d'Auxerre, 
de Dijon, de Verdun, de Reims, il avait les yeux constamment fixés 
sur celui qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir; et 
véritablement humble de cœur, il s'estima heureux d'obtenir du Père 
Général, quand il remit le gouvernement du collège de Reims à 
son successeur, d'être envoyé -à celui d'Auxerre, où il avait rempli 
la même charge, pour y professer la quatrième. Le P. Arnaud de 
Ste Marie était pour la seconde fois Recteur de Verdun, quand 
Dieu couronna sa sainte vie par une maladie des plus douloureuses. 
Ses chairs, attaquées par la corruption, tombaient peu à peu en lam- 
beaux; et il ne reposait plus que sur ses plaies, comme un véri- 
table crucifié. Mais toujours calme et souriant, il s'affermissait dans 
la patience, par le souvenir des martyrs. Tous les jours il voulait 



0*2 MKNOLOfif: s. J. — ASSISTANCE DK l-RANCF. 

qu'on lui lût \o martyrologe, associant de bon cœur ses tortures à 
celles des saints, et espérant avoir bientôt part à leur récompense. 
Aussi quand il vit approcher l'heure désirée de rendre son âme à 
Dieu, il l'accueillit, on présence de tous ses frères, par un cantique 
(lo joie et d'actions de grâces: « Je vais donc enfin, leur répétait-il, 
chanter éternellement les miséricordes du Seigneur » ! et au mo- 
ment de recevoir le saint viatique: « mes chers frères, ajouta-t- 
il, qu'il fait bon mourir dans la Compagnie de Jésus » ! 



Elogia (Icfunctor. Piovinc. Campan. iArchiv. Rom.}. — Nauasi, Pretiossp 
oecup. morieul. in Soc. Jesu., png. 178. 



Le même jour encore mourut à Pont-à-Mousson, l'an iG70, le P. 
Jkan LEUREcnoN, savant distingué, connu par ses curieuses Récréa- 
tions mathématiques, également versé dans la plupart des connais- 
sances sacrées et profanes, et appelé h la cour de Lorraine par le duc 
Charles III, qui le nomma aumônier militaire, le choisit pour son 
confesseur, et lui confia l'instruction et l'éducation de son fils. La 
fermeté héroïque du jeune Leurechon, i\ l'âge de dix-sept ans, pour 
lépondre à la grâce de sa vocation, avait fait dès lors concevoir de 
hii les ])his brillantes espérances; et ses soixante années de vie 
religieuse répondirent à un pareil début. Voyant que ni larmes ni 
prières \\v jjouvaicut fléchir la tendresse de ses parents, il s'était 
enfui, sans leur permission, au noviciat de Nancy. 

A celle nouvelle, sa mère, folle de douleur, accourut, armée d'un 
j)oignai(l, |)i'('l(Mi(laiil vciigcf la perle (riin tel (ils sui" \c religieux 



XVII JANVIER. — P. JEAN LEURECHON. 93 

qu'elle soupçonnait de lui avoir conseillé de quitter le monde; tan- 
dis que son père, non moins irrité, mais plus maître de lui-même, en 
appelait au Parlement de Paris et à la justice du duc de Lorraine. Ce- 
pendant le respect des lois de l'Eglise ne permit pas que ce nouvel 
enfant de saint Ignace fût abandonné sans défense à l'irritation de 
sa famille. Le duc de Lorraine le fit transférer dans le couvent des 
Minimes de Nancy, oii durant tout un mois, Jean eut à subir de 
deux jours en deux jours, et les rigoureux interrogatoires d'une 
commission judiciaire, et tout ce que l'amour et la douleur d'un 
père et d'une mère purent lui livrer de plus redoutables assauts. 
Mais soutenu par la grâce divine, il fit valoir avec tant de résolu- 
tion son droit et sa volonté inébranlable de suivre Jésus-Christ jus- 
qu'à la mort, qu'un arrêt formel de ses juges lui en assura enfin 
la liberté. Toutefois pendant de longues années, le cœur ulcéré de 
son père refusa de lui pardonner et de le bénir; jusqu'au temps où 
l'obéissance envoya l'humble et fervent religieux gouverner le col- 
lège de Bar-le-Duc, sa ville natale. Car alors le vieillard, ne pouvant 
résister à tout ce qu'on lui rapportait chaque jour du zèle, des ta- 
lents, des éminentes vertus du fils qui ne l'avait quitté que pour 
Dieu, lui rendit soudain toute sa tendresse, et désigna pour sa seule 
héritière la Compagnie, qu'il maudissait depuis si longtemps. 



Patrignani, Menolog., 17 genn., p. 162. — Alegambe, Biblioth. Script. Soc. 
Jes., p. 468.— Abram, Histoire de l'université de Pont-à-Mousson, Documents 
du P. Carayon, l. vi, p. 420, 447. — D. Galmet, Biblioth. de Lorraine, p. 
585. — Chevrier, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres de 
Lorraine, t. 1, p. 171. 



XVIII JANVIER 



IjP (lix-liuiticmc jour de janvier de l'an IC38, mourut au fond des 
déserts du Paraguay le P. Nicolas IIénart, Agé seulement de trente- 
cinq ans, dont il venait de consacrer près de huit à l'apostolat. Né 
à Toul d'une famille riche et honorée, il avait brillé dans les cours 
do France et de Lorraine, en qualité de page, durant une partie 
de sa jeunesse, et il y avait conservé intacte la fleur de son innocence, 
dont il confiait chaque joui' la garde à la très pure Mère de Dieu. 
Il prit aussi cette divine Vierge pour patronne dans l'importante 
affaire de sa vocation, et fut si pleinement et si constamment fi- 
dèle à la grâce, que lorsque, après son élévation au sacerdoce, il 
obtint du Père Général Mutius Vitelleschi la belle mission du Para- 
guay, « ce ne fut pas sans l'expression d'un très vif regret, dit 
Gharlevoix, que la France le vit partir, tant, elle avait droit de fon- 
der sur lui ses plus légitimes espérances » ! 

Associé dès lors aux plus glorieux apôtres du Nouveau-Monde, 
Nicolas Hénart fit ses premières armes sous le saint et illustre P. 
Antoine de Monloya, dont il reçut bientôt ce magnifique éloge, que 
« ses débuts égalaient la gloire des v('térans ». Les anthi'opophages 
de Tayaoba lurcMil désign(''s pour ses pieuiiers cat<'eluinu'nes, cl lui 
lirent goùtci" les |)renuères joies de travailler et «le souilVir i)our 

y'. 



XVIII JANVIER, — P. NICOLAS HÉNART. 9S 

sauver des âmes rachetées au prix du sang de Jésus-Christ. Puis 
appelé de là, par ses supérieurs, à la création et à la défense des 
importantes réductions de la Guayra, il y soutint durant quelques 
années les assauts réunis soit des maladies contagieuses qui dé- 
cimaient sans cesse ses néophytes, soit des redoutables aventuriers 
si connus sous le nom de Mamelucos, pour qui les tribus baptisées 
et fixées au sol n'étaient qu'une proie facile à surprendre et à traî- 
ner en esclavage. Pour obtenir alors la délivrance de ses nouveaux 
enfants, il n'était point de fatigues, d'outrages et de coups aux- 
quels ne s'exposât volont-ers cet héroïque apôtre; et quand on recon- 
nut que le seul moyen de soustraire à une destruction totale les 
victimes désolées de la Guayra, était de les transporter tout entiè- 
res jusqu'au dessous des cataractes du Parana, le succès de cette 
douloureuse mais inévitable translation, fut encore en grande par- 
tie l'œuvre du P. Hénart, 

Les belles réductions des Itatines, transplantées par ses soins et 
fixées à l'abri de nouveaux orages dans des positions inaccessi- 
bles, devait être le couronnement de ses travaux. Ce dur apostolat, 
joint aux privations de la vie sauvage, et plus encore à tout ce que 
lui inspirait de rigueur pour son corps l'amour de Jésus crucifié, 
acheva d'épuiser ses forces. En six ans, de son propre aveu, il n'a- 
vait pas mangé un morceau de pain : des herbes sauvages et des 
racines lui avaient suffi; et lorsqu'il était déjà presque à l'agonie, 
ce que purent lui trouver de plus délicat ces pauvres barbares, dit 
l'historien du Paraguay, fut un tronçon de vipère grillée. Parfois 
si la charité de ses hôtes, ou quelque rencontre extraordinaire, 
lui offrait des mets moins désagréables, son plus grand plaisir 
était de les distribuer aussitôt à ses compagnons; ou s'il n'avait 



96 MKNOr.OGR s. J. — ASSISTANCr: DE IRA>fCi:. 

point alors de compagnon, il les abandonnait d(; bon cœur aux 
oiseaux du ciel, ne croyant pouvoir en faire un meilleur usage que 
d'en ortVii' à Dieu le sacrifice. Sous ce climat brCdant, il avait re- 
noncé h l'usage du linge, qu'il remplaçait par un rude cilicc, et il 
ne prenait un peu de repos que tout habillé, sur la terre nue, ou 
sur quelque branche d'arbre, après s'être flagellé chaque jour trèn 
cruellement. Mais sur ses traits rayonnait une joie si douce, un 
air de bonté si surnaturelle, que les barbares ne pouvaient s'em- 
pêcher de dire à sa seule vue, qu'il avait vraiment Jésus en son 
cœur. 

Quand il' avait près de lui quelqu'un de ses Frères, il se confessait 
chaque jour, pour porter à l'autel une àme plus pure. Mais était-il 
privé de ce bonheur durant de longs mois, il s'en consolait par 
la pensée que Dieu le voulait alors seul et sans autre soutien que 
lui, comme son cher et glorieux modèle saint François-Xavier. Or 
ce fut précisément ainsi qu'il mourut, sans aucun secours en ap- 
parence, ni pour l'àme ni pour le corps ; les relations du Para- 
guay ajoutent que nul des apôtres de ces contrées ne fît une mort 
plus semblable à la mort de Xavier, ni plus admirable. « Ce jour sera 
mon dernier», avait-il dit dès le matin à ses néophytes. Puis après 
les avoir encore une fois exhortés à demeurer fidèles jusqu'à la mort 
h la sainte foi de l'Évangile, sans autre agonie qu'une défaillance 
toujours croissante, ne pouvant plus se soulever de terre, mais les 
yeux au ciel, serrant sur son cœur l'image de Jésus on croix, il 
demeura ainsi dans une silencieuse prière jusqu'au soir, où il remit 
sans effort sa sainte âme à Dieu. 



XVIII JANVIER. — P. CHARLES DE SAINT-BONNET. 97 

Ch\rlevoix, Hist. du Paraguay, Liv. vii-ix, p. 228, 320, 372. — Litle- 
rse ann. Prov. Paraguar. S. J. missss a P. Jacobo de Beroa, p. 93-100, 



Le même jour moururent les Pères Charles de Saint-Bonnet et 
Jacques Laurent, tous deux de la Province de Lyon, le premier à Nî- 
mes en 1675, le second à Dole en 1738. Depuis plus de trente ans, le 
P. de Saint-Bonnet était le plus ferme soutien des catholiques de 
Nîmes, et avait fait éprouver de nombreuses défaites aux partisans de 
Calvin dans cette ville, le plus redoutable asile qu'ils possédassent 
alors dans le Midi. Mais loin de s'effrayer des dangers et des mau- 
vais traitements auxquels il était exposé de la part des hérétiques, il 
était si dur pour lui-même et s'exposait avec si peu de ménagemenl 
à toutes les intempéries des saisons, à toutes les rigueurs de la faim, 
qu'à peine aurait-il pu craindre quelque chose de plus de la pari 
des ennemis de la foi. 

On disait du P. Jacques Laurent qu'il consacrail le jour au salut 
du prochain, et la nuit presque tout entière à Dieu, au pied des 
autels. Il traitait son corps avec une rigueur implacable, le consi- 
dérant comme un esclave qui, au lieu de repos et de nourriture, n'au- 
rait mérité que des coups. Quand les infirmités de la vieillesse ne 
lui permirent plus d'aller à la chasse des Ames, sa vie se passait 
auprès du saint tabernacle, dans la conversation avec Notre-Sei- 
gneur ; c'est là qu'il trouvait le plus doux repos de son corps et de 
son âme et le soulagement à tous ses maux. Il mourut à l'âge de 
soixante-dix-neuf ans. 



Elogia defunct. Prov. Lugduii. (Arch. Rom.}. 
a. F. — t. i. — 13. 



XIX JANVIER 



liC (lix-neuvièmc jour dv janvier de; l'an llJ91 , moiirul à Corne en 
Lombardie, lo P. Kmond Auger, du diocèse de Trojes, salué par 
les catholiques français du XVI*^ siècle des noms d'a])otre, de saint, 
de sauveur de la foi, de père des âmes et de la pairie, de fléau el 
de marteau des hérétiques, de Paul, de Chrysostôme de la Fran- 
ce, el d'autres semblables titres de gloire, cpii ne furent peut-être 
jamais, dans leui' ensemble, donnés avec plus de justice et de vérité. 
Saint Ignace s'était plu à le former de ses mains et à son image, 
(Ml lui répétant sans cesse, conime à Xavier, que le secret de la sain- 
teté était de se vaincre, et il bénissait Dieu de lui avoir donné un tel lils. 
Aussi, au P. Gonsalvès son ministre, qui se plaignait parfois du ca- 
ractère impétueux d'Auger: « Ayez patience, répondait-il, en un mois, 
cet enfant a plus avancé dans la vraie vertu, que n'ont fait, depuis 
une année, tel et tel jeune religieux dont vous admirez la perfection «. 

Le P. Olivier Manare, si l'enoinnu- j)ar sa prudence, et si juste 
aj)j)réciateur des hommes el des choses, témoin dc>s premiers tra- 
vaux du P. Auger, disait de lui dans une de ses lettres : « Les plus 
" lioMorables el grands jx'rsonnages assurent (|ue depuis (pialre 
«< ('cnts ans c'esl-à-diic de|)uis saint luMiiard', il ne s'est pas ren- 
n conli'('' nn liomnu" (|ui ail ac(|uis lanl de i(''pulali(^n ; cl il n'est 
98 



XIX JANVIER. P. ÉMOND AUGER, 99 

« pas à croire comme l'odeur de ce très bon Père s'épand par toute 
<( la France ». Les hérétiques mêmes lui rendaient un semblable hom- 
mage. Dès 1562, le serviteur de Dieu, prêchant à Valence, était 
tombé aux mains du baron des Adrets, qui le condamna à la po- 
tence. Or du haut de l'échelle et la corde au cou, Aug-er exhorta 
son auditoire à demeurer ferme dans la fol, et parla du bonheui- 
de donner sa vie pour Jésus-Christ avec une éloquence si péné- 
trante, qu'on vit fondre en larmes à sa voix jusqu'aux ministres dr 
l'erreur; et l'un d'eux, au nom de tous les autres, courut supplier dos 
Adrets de remettre au moins l'exécution à un autre jour, l'assurant 
que s'il parvenait à gagner un tel homme au parti de Calvin , 
ce serait le plus glorieux triomphe remporté jusqu'alors sur l'Eglise 
romaine. 

Délivré par les catholiques peu de jours après et trompé dans ses 
espérances du martyre, Emond Auger n'en fut que plus fidèle à 
la recommandation de saint Ignace, de ne jamais reculer devant un 
travail ou une souffrance pour l'honneur de la foi et la cause de 
Dieu. Tour à tour la plupart des provinces de France , le Languedoc, 
l'Auvergne, le Lyonnais, la Bourgogne, la Franche-Comté, la Lor- 
raine, la Guyenne, le Limousin, sentirent les effets de son zèle, et 
purent attester que toutes les œuvres de dévouement, tous les gen- 
res d'apostolat lui étaient familiers: l'apostolat des savants et des 
ignorants, des magistrats et du clergé, des princes et des hommes 
de guerre; l'apostolat des catholiques, auxquels il avait le don d'in- 
spirer son amour filial de la sainte Eglise et l'ardeur de toutes les 
saintes pratiques de piété, de pénitence et de charité; l'apostolat des 
hérétiques les plus influents par leur savoir, leurs richesses, leurs 
dignités, et dont plus de quarante mille lui durent de rentrer au 



100 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCK. 

hcrcnil de saint Pierre; l'apostolat des prisonniers, des malades, 
des mourants, surtout durant les horreurs de la peste qui frappa 
dans Lyon juscju'à soixante mille victimes et dont les survivants son- 
g-èrent à lui élever une statue; l'apostolat des champs de bataille, 
à Jarnac et à Monconlour, et au siège de la Hochelle, où il lut le 
premier de nos aumôniers militaires; l'apostolat de la plume, par son 
(îatéchisme, ses lettres, ses controverses, son pédagogue d'armos, 
sa (léfens(î ties sacrements ; l'apostolat des collèges qui lui durent 
leur l'ondation à Lyon, à Toulouse, à Bordeaux, à Dole, à Dijon; 
l'apostolat des confréries ([ui se formèrent à sa voix, surtout dans 
les principales villes du midi de la France; et enfin l'apostolat (ju il lui 
fallut lemplir jusque dans la chaire du Louvre et à la cour, d'où il sortit 
victoiieux de tous les enchantements du monde et des offres les 
plus brillantes de Henri 111, qui tenta vainement à plusieurs reprises 
de lui ïulri) accepter l'honneur d'une mitre et la pourpre des prin- 
ces de la cour romaine. 

dombh' de tant de gloire devant les hommes, Auger avait aussi 
mérité devant Dieu de passer par l'épreuve comme l'or par la four- 
naise. In bref du Souverain Pontife Sixto-Quint autorisait le l'oi à 
le gardei' près de lui exempt de toute autie juridiction, tant (|u il 
l'aurait poui' agrchible. Mais, instruit que le P. Claude Aquaviva ne 
le voyait pas sans peine si près du lione, au milieu de I agita- 
tion (les guerres civiles, le P. I^noiul obtint de lleiiii III, api'ès 
une auiu'c d'instantes prières, de quitter Paris et la France, en 
l;JS(S, |)()iir' aller se remettr(! entre les mains de son 8u|)érieur. Tou- 
tefois il ne |)ul airiscr juscpi à Ixonu', et m la elianle ui la pru- 
dence (I .V(|ua\i\a ne paix inreiil à lui <'|)argnei' des amertumes dont 
\\ épuisa le calice piscpi à la lie. 



XIX JANVIER. — P. ÉMOND AUGER. 101 

Cependant aux dernières heures de cette belle vie, Dieu consola 
son serviteur, et rendit plusieurs âmes d'une rare vertu, specta- 
trices de son glorieux triomphe. Voici une partie de la déposition 
que l'une d'entre elles lit entre les mains de son confesseur, et qui 
après l'examen le plus sérieux, a été jugée digne de figurer dans 
l'Histoire de la Compagnie: «Transportée en esprit, dit-elle, dans 
« la chambre du saint mourant, je l'entendis d'abord qui s'entrete- 
«( nait à haute voix des plus divins mystères de l'autre vie; et peu 
M après, vers la seconde heure de nuit, je vis s'approcher de son 
« lit trois anges qui portaient divers ornements d'une merveilleuse 
« beauté, et semblaient s'apprêter à l'en revêtir. Bientôt une splen- 
« dide et nombreuse troupe de bienheureux pénétra dans l'humble 
« cellule, qu'elle remplit de son éclat, et y demeura dans le plus 
i< bel ordre, jusque vers Ui septième heure de nuit, où elle com- 
« mença à s'ébranler. Je la vis alors montant vers le ciel par une 
« voie large et lumineuse; et saisie de stupeur, je demandai à l'un 
« de ceux qui étaient près de moi, ce que signifiait ce spectacle. 
" Vous allez le voir, me répondit-il. Et au même instant Auger se 
« leva, marchant à leur suite, avec une majesté surhumaine, revêtu 
« d'un double vêtement, l'un plus brillant que la neige, symbole de 
« sa pureté angélique, l'autre transparent et où les couleurs les 
« plus brillantes, emblèmes de son amour de Dieu et des âmes, se 
« fondaient dans une inelfable variété. Je vis alors, en tête du cor- 
« tège, de charmantes troupes de petits enfants, cjui chantaient en 
« chœur, avec une harmonie toute divine, un cantique en l'honneur 
« du serviteur de Dieu ; et plus loin dans le bienheureux séjour 
'< des saints, le trône qui lui était réservé, près duquel l'attendait 
" toute la légion des Pères et des Frères de la Compagnie de 



10^ MHNOI.OGK S. J. ASSISTANCE DK KRANCl!:. 

« Jésus, admis avaiil lui à la possessiou do la «^'•loire et de la héa- 
« titudo céleste ». Oi', aulaul <jue les témoins de la sainte vie (\u 
Père Aug-er purent en former quelque conjecture, ces chœurs an^é- 
liques de petits enfants se composaient de ceux (ju'il avait, en si 
grand nombre, rendus j)articipants du bonheur des anges, en leur 
conférant jui péril <le sa vie le saint baj)tème, pendant la terrible 
peste de Lyon. La pieuse malade, que Dieu avait daigné consoler 
par la vue de tant de merveilles, craignant d'être victime de quel- 
(jue illusion, voulut à plusieurs reprises réciter le verset de la 
sainte Église: « Seigneur donnez à votre serviteui" le repos éter- 
« nel » ; nu^is elh^ attesta n'avoir jamais pu ic-pétei* nudgré ses ef- 
forts (|ue ces mots: «Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit»! 



Histor. Soc. Je.s., l*art. i., p. 38."); — Pari, m, lil). \, p. 8, etc..; — 
Part. IV, fiù. vu, />. 222; — Par/, v, tom. prior, p. 30, 132, 29G, etc., et 
tom. poster., lib. xxiv, /;. 769-774. — Nicolas Bailly, Vita /?. P. E. Auger. 
— DoRiGNY, vie (lu P. E. Auger. — Patrignani, Menolog., 19 genn., p. \11 . — 
Dhews, Fasti Societ. Jes., p. 26. — Nadasi, Annus (lier. memoraùiL, p. 35. — 
Alegambe, liibliol/i. Scriptor. Societ. Jes., p. 182. — Feller, Biographie uni- 
vers., p. 292. 



1/aii 1();il, dans !(> courant du mois de janvier, on ne sait au juste 
quel joui", mourut très saintement, à- Naxie, le P. François Albert, 
martyr dp la charité en temj)s de peste, après treize années d'apo- 
stolat dans l'Asie Mineure et la Grèce. Sa mort et ses funérailles fu- 
rent un vrai triomplu» pour la sainte Fglise Romaine. Le P. Albert 
s'était exposé déjà à toutes les horreurs du uuMue (léau avec la plus 
rare intrépidité, pour le salut des habitants de Smyrne. Or appr(^- 



XIX JANVIER. P. FRANÇOIS ALBERT. 103 

liant à Naxie qu'une femme grecque allait expirer, sans que le prê- 
tre de son village osât lui porter les sacrements, il y courut en 
toute hâte à la grande joie des catholiques, ouvrit le ciel à la pau- 
vre mourante, revint d'auprès d'elle la mort dans les veines, et ren- 
dit peu de jours après sa sainte âme à Notre-Seigneur. Mais les 
témoins de ses derniers moments, dans le récit qu'ils en envoyèrent 
à Rome, attestèrent que durant plus d'une heure entière, aux yeux 
de tous les habitants, un reflet de gloire divine avait environné 
l'homme de Dieu et illuminé son humble cellule. Loin d'inspirer l'hor- 
reur ou la crainte, ses restes sacrés, pendant toute la cérémonie des 
obsèques, exhalèrent un véritable parfum d'immortalité. 



Litter. atin. Societ. Jesu , nnn. 1651,/». 121. — J3rews, Fasti Soc. Jesii, 
p. 38. — Nadasj, Ann. dier. memorab.., p. 21. 



►©«^ 



XX JANVIER. 



Dans un oiivrag-e dont le but est de n'offrir (jue des modèles de 
vie et de perfection religieuse, nous devions évidemment n'admettre 
aucun nom qui pût être à nos yeux un sujet de tristesse bien 
plus que d'honneur pour la Compagnie. Peut-être cependant nous 
excusera-t-on, dans un intérêt historique, de dire ici quelques mots 
du P. François de la Chaise, mort le 20 janvier 1709 dans la mai- 
son professe de Paris, après avoir rempli durant trente-quatre ans 
la charge de confesseur du roi. Sans prétendre nier ni bir'n moins 
encore excuser le manque de caractère, qui fut, croyons-nous, son 
principal tort, quand il eût fallu savoir s'exposer à tout souffrir 
pour les imprescriptibles droits du Siège Apostolique et l'intégrité 
du corps do la Compagnie : qu'on nous permette néanmoins de citer 
d'abord le témoignage du comte Joseph de Maistre, assez peu favo- 
rable aux tristes doctrines du Gallicanisme et bon juge en fait d'hon- 
neur et de fermeté : « Le P. de la Chaise, écrivait l'illustre homme d'é- 
lat, ne fut pas certainement un des caractères les moins remarquables 
de l'époque fameuse où il vécut. Chargé de la tâche la plus difli- 
cile, il pouvait être considéré comme un homme constamment en étal 
d'accusation et privé, par le devoir le plus sacré, du pouvoir de se dé- 
fendre. Il n'a pu prendre aucune mesure envers la postérité ; mais pré- 
10^1 



XX JANVIER. l'. FRANÇOIS T>V L\ CFLAISE. 105 

cisément par cette raison, c'est à elle de lui rendre justice. C'est 
dans les Mémoires de Saint-Simon qu'il faut apprendre à connaître 
cet homme véritablement sage. Le portrait n'est pas suspect, puis- 
qu'il est dessiné par un ennemi mortel des Jésuites. On verra le P. 
de la Chaise à la cour sans être de la cour , étranger à toutes les 
intrigues, ami de tout le monde, mais surtout des malheureux, et 
n'employant jamais l'ascendant de son ministère sacré que pour a- 
mortir les élans d'une volonté terrible. Vous êtes trop bon, P. de 
la Chaise, lui disait quelquefois Louis XIV. — Non, Sire, répondait 
l'homme apostolique , c'est vous qui êtes trop dur ». 

A ces graves paroles du grand écrivain catholique, nous croyons 
pouvoir ajouter ce que le P. Laurent Ricci, dans des circonstances 
non moins critiques, disait du P. Etienne de la Croix, Provincial de 
France: « C'était un religieux véritablement exemplaire, et très ca- 
pable selon nous de remplir à souhait une charge si importante, 
mais à une époque moins troublée ». Cette appréciation nous sem- 
ble convenir parfaitement au P. de la Chaise. Voici en effet, quel- 
ques détails sur la vie et sur les vertus de ce Père, empruntés aux 
archives de la Compagnie. 

Entré à Page de seize ans dans la Province de L3'on, François 
de la Chaise y parcourut le cercle des études les plus variées et y 
remplit successivement les charges de Recteur du petit et du grand 
collège de Lyon, et celle de Provincial. Il occupait cette dernière 
charge, lorsque Louis XIV lui confia la direction de sa conscience : 
« On lui rend cette justice à la cour, dit la lettre nécrologique an- 
nonçant sa mort, qu'il faisait à tout le monde tout le bien qu'il 
pouvait, dans les bornes de son devoir. Son zèle pour la religion 
était également vif et sage. On sait les grandes obligations que lui 

A. F. — T. I. 1^1. 



loi) MKNOLOGF S. J. — ASSISTANCK DL! FRANCE. 

ont les missions étrangères, et celles du royaume, où l'on compta jus- 
<|u'à six cents Jésuites consacrés à la conversion des Protestants. H 
avait une tendresse extrême pour la Compagnie, et la maison profes- 
se «le Paris lui dut sa conservation, dans un temps où elle était me- 
nacée d'une ruine prochaine, si le roi ne l'eût .secourue. Les autres 
Ordi'cs religieu.x avaient en lui un père, et il ne leur a jamais re- 
fusé ses bons offices dans toutes les occasions où il a pu les servir. 
Kniïu nous admirions en lui un si grand amour pour la vie commune, 
(pu- même à la suite du roi, dans ses voyages à la cour et à l'armée, 
non seulement il ne manquait à aucun exercice de règle, mais en- 
core il s'attachait à les faire avec son compagnon aux mêmes heures 
(pic dans les maisons de la Compagnie. 

« A l'Age de quatre-vingt-cinq ans, malgré la fatigue des audiences 
aux([uelles l'obligeait sa charge, il ne consentit jamais à rien accepter 
d'extraordinaire, ni même à prolonger un peu son repos. 11 eut tou- 
jours un graïul respect et une grande déférence pour ses supé- 
rieurs, cl ne se mêla jamais de juger leur administration. Cette 
régularité qu'il apj)oi'tait en toutes choses, lui venait d'un grand 
fond de dévotion et de celte tranquillité d'àme que rien ne lui fai- 
sait perdre. Sa piété éclata surtout dans ses derniers jours. 11 re- 
(•ul le sainl viatique avec une humilité qui édifia tout le monde. Il 
nous parjj» d'une manière si touchante, qu'il nous tira les larmes 
des veux. Il eut sa présence d'esprit jusqu'au dernier soupir; il 
répondit à loules les prières do la recommandation de Tàme, et 
expira dans les sentiments de la j)lus vive confiance. En apprenant 
l;i nouvelle de sa nioil, Louis XJN ne put retenir ses larmes, et il 
dit anx Pères (|ni lui apprenaient cette nouvelle, ([u'il avait toujours 
regar'd('' le P. de la Cliaisc coniinc nn saint ». 



XX JANVIER. P. FRANÇOIS DK l,A CHAISF. 107 

Elogia defunct. Prov. Lugdun. et Franc. (Archw. Jiom.j. — Lettre du P. 
Daniel /)o«/' annoncer la mort du P. de la Chaise (Arch. c^om.^.— -de Maistke, 
Lettres et Opuscules, t. 2, p. 449. — Feller, Dictionn. historique, ou mot i>i: 
LA Chaise. — Biographie Universelle. 



*^^Q* 



XXI JANVIER 



Le vingt-et-unième jour do janvier de l'an 1720, lo P. Ji:an-Ba- 
PTiSTK IIervieu mourut à Nantes, directeur de la maison de retraite 
des hommes, laissant une haute réputation de mérite et de vertu. 
Son a|)[)Iicalion à l'étude, aussi longtemps que l'obéissance l'y re- 
tint, montra combien il était pénétré de ces paroles d'une de 
ses règ-les, (ju'il ne [>ouvait rien faire de plus agréable à Dieu; et 
ses progrès extraordinaires semblaient promettre à la Province de 
Paris un de ses écrivains les plus distingués. Mais il obtint comme 
une grâce insigne, de consacrer ses talents aux humbles et j)énibles 
missions des campagnes et aux Exercices spirituels de saint Ignace, 
(pi il donna ius([u'à la mort à la noblesse, au clergé et au peuple 
de la Bretagne. 

Il aimait suiloul, à l'exemple du Sauveur, à former les pauvres 
et les ignorants à aimer et à servir parfaitement Dieu dans la sim- 
plicité de leur <(iHir. Le travail et la prière continuelle de ce saint 
religieux, \c zèle dont il ('lait consunu' et (pii avança de beaucoup 
le terme de sa vie, l'C profond sentiment des vérités éternelles, 
(lu prix (les âmes et du sang de Jésus-Christ, qui lui faisait eher- 
cher sans cesse, en chaire et au confessionnal, dans les communau- 
It's religieus(^s, dans les lu')pilaux ,(lans les prisons, dans les réduits 



XXI lANVIER. »'. CLAUDK FRANÇOIS MÉNESTRIER. 100 

les plus misérables, des cœurs à gagner, faisaient regarder le P. 
Hervieu comme le saint et comme le père de toute la ville de Nan- 
tes. Pour lui, il se considérait comme un serviteur inutile, et met- 
tait toute sa confiance dans les plaies sacrées du Sauveur. Après 
de longues et vives souffrances, qui achevèrent sa ressemblance avec 
Jésus-Christ, il expira doucement à l'âge de cinquante-quatre ans, 
dont il avait passé trente-sept dans la Compagnie. 



Lettre circulaire pour annoncer la mort du P. Jean-Baptiste Hervieu 
{Arc h. dom.}. 



Le vingt-et-unième jour de janvier de l'an 1705, mourut à Paris, 
le P. Claude François Ménestrier, l'un des plus doctes écrivains don I 
la ville de Lyon se soit glorifiée depuis plusieurs siècles. Tel est 
le témoignage que lui rend, en deux mots, l'histoire littéraire de sa 
patrie, résumant ainsi les éloges dont la France et l'Europe entière 
l'honoraient depuis plus de quarante ans. Mais sa prodigieuse éru- 
dition était celle d'un vrai savant de la Compagnie, attentif à ne 
rien perdre de tout ce que lui avait offert l'étude des sciences sa- 
crées et profanes, et toujours prêt néanmoins à les quitter pour les 
plus humbles ministères de sa vocation. Il n'avait pas encore ache- 
vé sa théologie, lorsqu'il reçut l'ordre d'accompagner le P. de Saint- 
Rigaud, député par ses supérieurs pour surveiller et inquiéter le 
synode protestant rassemblé à Die. Il annonça aussitôt que chaque 
jour il défendrait publiquement la thèse orthodoxe, contraire aux 
erreurs que le synode aurait promulguées le jour précédent; et en 



110 MKN0[,0(;K s. J. — ASSISTANCK DF. KRANCF. 

face d'un si redoutable antagoniste, I(;s ministres ne lardèrent pas 
à se séparer. 

La liste de ses curieux ouvrages ou opuscules, au nombre de 
plus de cent-quarante, sudil pour expliquer sa réputation parmi les 
savants et donnerait à croire qu'il consacra sa vie entière à ces tra- 
vaux. Mais après sa régence et son élévation au sacerdoce, il parut 
durant plus de vingt-cinq ans, avec honneur et avec une grande 
bénédiction, dit l'auteur d'un de ses éloges, dans les principales 
chaires de France, et il se livrait encore plus volontiers aux mis- 
sions de campagne et au catéchisme des petits enfants. 

Mais ce qui assure surtout sa grandeur devant Dieu, c'est que 
jusqu'à son dernier jour ses supérieurs purent le signaler comme 
le modèle des plus fervents pour la promptitude et la perfection de 
son obéissance, le renoncement à son bien-être, la pauvreté de sa 
cellule, enfin pour sa tendre dévotion à la Reine du ciel et à Jésus 
dans le sacrement de son amour. Il ne trouvait nulle part mieux 
qu'auprès du saint tabernacle, le délassement de ses plus arides 
travaux. Le P. Ménestrier rendit saintement son Ame à Dieu, à l'Age 
de soixante-quatorze ans. 



P. CoLONiv, Histoire, litte'r. fie Lyon, t. ^1, />. 724-8. — Mémoires de Tre'- 
vaux, avril 1705,/;. 687-706. — Niceron, Me'moires, t. !,/>. 72. — Collombkt, 
« Le P. Ménestrier », dans la Revue du Lyonnais, 1837, vi, p. 327. — Pkr- 
NETTi, les Lyonnais dignes de mémoire, t. 2, /;. 153. — P\ri. Ai.i.it. lîecher- 
r/ies sur la vie et les œuvres du P. Claude-François Me'nestrier. — Moueri, 
Michai;d, Fellkr, etc. 



XXII JANVIER 



Le vingt-deuxième jour de janvier de l'an 1621, le P. Jacques 
CoMMOLET, né au château de Gommolet, en Auvergne, mourut charge 
d'années et de mérites, dans la maison professe de Paris. L'influ- 
ence qu'il avait exercée en faveur de la religion, au milieu même 
des guerres civiles, excita contre lui bien des haines ; les Parle- 
ments n'ont pas eu honte d'inscrire son nom parmi ceux des plus 
fanatiques ligueurs de son temps. Mais Henri IV lui témoigna son 
estime et son affection, en le chargeant de travailler à la conver- 
sion de la duchesse de Bar sa sœur; et le pape Clément VIII, en 
recommandant au roi le rappel de la Compagnie en France, fai- 
sait surtout valoir, au témoignage du cardinal d'Ossat, les services 
qu'avait rendus à ce prince le P. Commolet. Pendant qu'il ensei- 
gnait la philosophie, le P. Gommolet eut la gloire de compter par- 
mi ses disciples le saint et illustre cardinal de la Rochefoucaud. 
Il passait, avec le P. Emond Auger, pour le premier prédicateur de 
son temps ; mais il s'estimait plus heureux d'aller faire le catéchis- 
me aux ignorants et aux pauvres, que de parler aux grands de la 
terre ; ou lorsqu'il lui fallait paraître à la cour, il y prêchait la 
pénitence comme un autre Jean-Baptiste. C'est ainsi, dit le P. \- 
bram, que, appelé sept années de suite à la cour de Lorraine, tou- 

111 



I r:2 MKNOl.OC;!-: s. J. — ASSISTANCK DF FRANCK. 

jouis au milieu de la inr'inc afiluence et toujours redemandé, il ne 
prit jamais d'autre sujet (|ue le psaume Miserere niei, Dcus, et rem- 
|)lit son illustre auditoire d'une profonde liorreur du |)éehé. 



AnuAM, l'Université de Pont-à Mousson, cf. Documents publiés par le f*. 
Carnyon, lib. 3,/;. 177. — Littcnv annuœ Prov. Franc., ann. \(yl{. — Les 
Jésuites ligueurs, p. 25 (cf. Collect. S. ViCTon, Documents historiques, criti- 
ques..., concernant la Compagnie de Jésus, t. \, 1827). 



Le même jour de l'an 1C59, mourut au eollège de Pont-à-Mousson 
le l\ N'icoLAS AuBERTiN, l'uu des prédieateurs de la Province de ('ham- 
pagne <jui au XVIP siècle travaillèrent avec le |)lus de succès, dans 
l'est (le la France, à l'extermination de l'hérésie. Catholiques et lu- 
thériens, sur les limites de l'Allemagne et de la Lorraine, étaient 
alors plongés dans une ignorance à peu près égale des choses de 
Dieu. La confirmation et l'extreme-onction étaient inconnues parmi 
les fidèles. L'armoire qui renfermait les vêtements sacerdotaux tenait 
partout lieu de tabernacle. Dans quarante villages que parcourut en 
quelques mois le P. Aubertin, comme compagnon et prédicateur de 
Monseigneur (iOëfîeteau, évêque de Dardanie, durant la visite épi- 
scopale, il ne trouva pas plus de deux prêtres (|ui ne vécussent dans 
le (h'sordre; plusieurs donnaient l'absolution à leurs pénitents sans 
vouloir «Mitendre leur confession. Ce fut là un ('ham|) de l)afaill{\ 
où l'homme de Dieu remporta de glorieuses victoires contre l'enfer. 
Les écoles catholiques, à l'entretien desquelles les magislrafs appli- 
quèrent une |)artie notable des amendes, contribuèrent puissamment 



XXII JANVIER. — P. GUHJ.AUMn: MURET. 113 

à confirmer le bien de ses missions. 

Le P. Abram nous a conservé, dans l'Histoire de l'Université de 
Pont-à-Mousson, quelques détails sur la puissance de cet orateur 
apostolique. Le P. Aubertin prêchait l'Avent dans la petite ville 
de Vic-sur-Seille ; par un seul sermon sur l'intempérance, il inspi- 
ra une telle horreur de ce vice, presque universel alors parmi les 
habitants, que quand il revint au carênle suivant achever le bien 
commencé, pas un seul homme, de l'aveu même des magistrats, n'é- 
tait rentré dans les cabarets. Ses invitations à la charité furent pa- 
reillement si persuasives, qu'après les fêtes de Noël, les religieux 
de saint François vinrent lui témoigner leur reconnaissance de ce 
que, durant ces trente jours, ils avaient, grâce à lui, reçu plus d'au- 
mônes qu'auparavant dans l'espace de trois années. 



Abram, L'Université de Pont-à-Mousson, cf. Documents du P. Car m/on, 
liv. VM, p. 464-469. 



Le même jour encore en 1635, mourut à Dijon, en réputation de 
sainteté, le P. Guillaume Muret, proche parent du célèbre huma- 
niste Antoine Muret, et qui renonça aux plus brillantes espérances des 
dignités ecclésiastiques, pour embrasser l'institut de saint Ignace, alors 
en butte aux plus violentes persécutions. Il était docteur de Sor- 
bonne. Après son entrée dans la Compagnie, il remplit avec hon- 
neur, à deux reprises différentes, l'emploi de chancelier à l'Univer- 
sité de Pont-à-Mousson. Mais malgré sa réputation de science, on 
A. F. — T. I, — 15. 



I Kl MKNOLOGE S. J. ASSISTANCK I)K I RANGE. 

l'avait appliqué d'abord, après les premières épreuves du noviciat, 
à l'enseignement d'une petite classe de grammaire. L'humilité, la 
simplicité, l'esprit intérieur et le zèle dont il donna constamment 
les plus beaux exemples dans ce modeste apostolat, lui assurèrent 
dès lors la réputation, ([ui ne fit que s'accroître jusqu à sa mort, 
d'homme d'une vertu consommée. Cependant, à cette nouvelle, la 
Sorbonnc porta ses plaintfes au l*. Ignace Armand, Provincial de 
Paris, prétendant que les supérieurs de la Compagnie montraient 
peu d'égards et de respect pour un de ses docteurs, en h; rabais- 
sant à un emploi si au dessous de ses mérites. Mais Armand et 
Muret se contentèrent de répondre que la pairie et noblesse de 
France ne se plaignaient point de voir le maréchal duc Ange de 
Joyeuse devenu pauvre mendiant sous l'habit des fils de saint 
François. 

Un nécrologe manuscrit des j)lus saints religieux de la Province 
de Champagne ajoute que, pour le reflet de l'union d'une àme 
avec Dieu, bien peu semblent l'avoir i)Ossédé au même degré que 
le P. Guillaume Muret. Quand la ville do Dijon ont reçu son 
dernier soupir, elle lui rendit pendant trois jours les honneurs 
funèbres et publia hautement ses louanges, en retour des saintes 
leçons de perfection chrétienne (|u'il y donnait, depuis plusieurs 
années, à la giande congrégation de Notre-Dame, composée de la 
Heur des habitants. 



Elogia dcfunctor. Prov. Campan. {Arch. Rom.). — Xhiak^., L'Unii'ersité de 
Pont-à-Mousson, cf. Documents publies par le P. Curutjon. liv. w. p. ^1\. 



XXII JANVIER. P. PAUL-GABRIEL ANTOINE. ill 



l) 



Enfin le même jour l'an 1743, mourut au collège de Pont-à- 
Mousson le P. Paul-Gabriel Antoine, l'un des théologiens les plus 
en renom vers le milieu du dix-huitième siècle. Le Souverain Ponti- 
fe Benoît XIV professait pour lui une haute estime, et ordonna que 
sa Morale devînt le manuel classique de la Propagande. Elle fui 
même traduite en lang-ue arabe et publiée à l'usage des monas- 
tères et des évêques d'Orient. On ne peut en effet refuser aux 
ouvrages du P. Antoine des qualités véritablement éminentes ; et 
tout en désirant le voir incliner vers plus d'indulgence quand il 
s'agit de la stricte rigueur des lois, il faut reconnaître que sa di- 
rection eut pour but de former des âmes plus viriles et plus chré- 
tiennes. C'était la réputation bien méritée dont il jouissait parmi ses 
contemporains. 11 n'aspirait qu'à faire avancer toute âme de bonne 
volonté dans la voie des vertus évangéliques. 11 en donna des preu- 
ves éclatantes dans le gouvernement des principales maisons de sa 
Province, où il fut tour à tour Recteur des collèges de Nancy, 
d'Epinal, de Pont-à-Mousson, Instructeur des Pères du troisième an 
et Préposé de la maison professe. 

Il avait un don particulier pour inspirer l'amour de la perfection 
religieuse, dont on le regardait d'ailleurs comme un parfait modèle. 
L'auteur d'une courte notice sur ses vertus signale en particulier 
sa charité, et une si paternelle sollicitude pour les malades, qu'elle 
semblerait rappeler celle de notre Bienheureux Père saint Ignace. Ceux 
qui le connaissaient plus intimement ne le taxaient guère de ri- 
gueur que pour lui-même, tant il s'adonnait aux saints exercices de 
la pénitence. Enfin nous devons ajouter, à l'honneur du P. Gabriel 
Antoine, qu'il fut en grande partie le promoteur de l'œuvre ad- 



HO MÉNOLOGE S. .1. — ASSISTANCK DK IRANCE. 

mirabl(} du I*. .Ican-Pierrc Gaussade, en publiant « l'Instruction spi- 
rituelle sur les états d'oraison», livre, suivant Bossuet, justement ac- 
cueilli par les cris de fureur du Jansénisme, et qui eut le mérite de 
faire le premier refleurir en France, au dix-huitième siècle, la gran- 
de théologie mystique des Saints. 



Elog. de/'uncl. provinc. Campan. (Arc/i. Ronij. — Theologia moral. P. An- 
toine, 6a edit., Venetiis 1770, p. 4-6. — Feller, Biographie universelle. — 
Journal de Trévoux, 1732, p. 1761 ; — 1743. p. 167; — I7''i9, /;. 359. 



XXIIl JANVIER. 



Le vingt-troisième jour de janvier de l'an 4640, mourut à Paris 
le P. Jacques Salian, le savant auteur des Annales de l'Ancien Tes- 
tament jusqu'à l'Ascension de Notre-Seigneur, ouvrage d'une érudi- 
tion immense, destiné à servir d'introduction aux Annales ecclésias- 
tiques de Baronius, et qui à la vie intérieure du peuple de Dieu 
joint le tableau complet de ses relations avec tous les peuples de 
l'antiquité. Ce vaste travail, entrepris pour la défense et l'honneur 
de l'Eglise, avait rencontré bien des obstacles, et il fallut à son 
auteur autant de force d'âme que de science pour le terminer. De 
justes appréciateurs de l'œuvre du P. Salian disent qu'elle semble 
écrite avec la plume des saints docteurs. Pour la conduire à sa 
perfection, l'auteur eut le courage de la récrire six fois tout en- 
tière de sa propre main, bien qu'elle forme six volumes in-folio. 
Il la poursuivait sans rien négliger des devoirs que lui imposèrent 
longtemps les importantes charges de Professeur, de Préfet et de 
Chancelier à l'Université de Pont-à-Mousson, puis de Recteur du 
collège de Besançon. 

Digne héritier des Salmeron, des Ganisius, des Possevin et do 
tant d'autres glorieux fils de saint Ignace, Jacques Salian était comme 
eux de la race des saints, et portait jusqu'à l'héroïsme toutes les 
117 



H8 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE F)E FRANCE. 

vertus religieuses. Nul n'était j)liis obéissant et ne semblait à un 
plus liant degré s'ignorer lui-même. Loin de s'aflliger des criti- 
ques, môme malveillantes, il les recevait bien plutôt comme des 
marques d'amitié et des corrections salutaires, dont il (levai l j)r()- 
fîter j)Our son propre bien et pour celui de ses auditeurs ou de 
ses lecteurs. A près de quatre-vingts ans, ni les fatigues d'une 
vie aussi laborieuse, ni de cruelles infirmités, ne lui persuadaient 
d'adoucir l'extrême rigueur avec laquelle il maltraitait son corps. 
Ses |)ieux opuscules sur la crainte de Dieu, l'art de plaire à 
Dieu, et l'amour de Dieu, nous ofï'renl l'image fidèle des saintes 
pensées de son ame. Pour donner enfin une juste idée de sa per- 
fection, qu'il nous suffise d'ajouter fjue près de ving^ ans après 
qu'il eut été recevoir sa récompen.se, le P. Philippe Labbe n'hé- 
sitait pas à inscrire le nom de Jacques Salian sur le catalogue 
donné au j)ublic des serviteurs et des servantes de Dieu, qui sem- 
blaienl avoir le plus de droit à être placés un jour sur les au- 
tels, bien que la sainte Eglise ne les eût pas encore canonisés. 



Abr\m. rUnivcrsùc de Ponl-à-Mousson, r/'. Documents du P. Carayon, liv. 
IV, p. 278-282. — SoTrKi,LL.s, Bibl. Scriptor. Soc. Jcs., p. 38G. — Dkkws, 
Fasti Soc. Jes.. 'Xi^ Januar.^ p. 31. 



XXIII JANVIER. P. GUILLAUME AUBERGEON. i 1 9 

Le même jour de l'an 1654, moururent glorieusement pour la 
foi, dans l'île Saint-Vincent, l'une des Antilles, les deux saints mar- 
tyrs Guillaume Aubergeon et François Gueymu, de la Province d'Aqui- 
taine, victimes de la perfidie des Caraïbes, qui les massacrèrent au 
pied de l'autel, à coups de massue. Leur apostolat parmi les sauvages 
datait à peine de quelques mois ; mais ils s'y étaient préparés long- 
temps par les plus humbles exercices du renoncement, de l'obéis- 
sance, du zèle des âmes: le P. Guillaume Aubergeon, à la Rochelle, 
dans une petite classe de grammaire, et le P. François Gueymu, au 
milieu des pauvres hérétiques de la Gascogne, dont il ramena un 
grand nombre à la foi romaine. 

Quand ils eurent tous deux ensemble franchi l'océan sous la con- 
duite d'un autre grand apôtre, le P. Pelleprat, Guillaume Auber- 
geon fut choisi le premier, à sa grande joie, pour aller annoncer 
la bonne nouvelle aux sauvages de Saint-Vincent ; et, selon l'expres- 
sion du P. Pelleprat, Dieu répandit sur les travaux de son servi- 
teur de si abondantes bénédictions, qu'il ne lui fallut rien moins, 
à lui-même, pour y ajouter foi, que d'en être témoin de ses pro- 
pres yeux; et il ajoute : « Cet homme incomparable devait vivre 
des siècles entiers. Les jugements de Dieu sont des abîmes » ! Dans 
cette grande île, peuplée de neuf à dix mille sauvages, ces inlidè- 
les accouraient vers lui de toutes parts. Leurs malades trop épui- 
sés ne pouvant entreprendre un pareil voyage, se faisaient trans- 
porter sur les chemins oi^i il devait passer, ou lui envoyaient par 
mer leurs canots d'écorce, pour qu'il vînt, avant leur dernier sou- 
pir, les mettre dans le chemin du ciel. Dans ses incessantes cour- 
ses apostoliques, se croisait-il avec quelques barbares, ceux-ci, dit 



]2() Ml>NOr/)(i!; s. J. — ASSISTANCK DE FRANCE. 

encore le V. W'Wvpvni, de quelque! autorité qu'ils fussent et (juel- 
que pressante alîaire qui les appelât, s'arrêtaient à sa voix, pour 
l'entendre au moins un moment parler de la vie éternelle, et 
pour [)rier Dieu avec lui de les sauver. « Et il fallait bien, ajou- 
te-t-il, que le Saint-Esprit eût opéré lui-même dans ces Ames, pour 
(|u un ch.'ingement si prodig-ieux eût pu se produire en trois mois. 
Or ce succès, je l'attribuais à la ferveur extraordinaire avec la- 
quelle il suppliait Dieu, plusieurs fois le jour, pour le salut de ces 
pauvres infidèles, ,1e l'ai vu prosterné au pied des autels, les mains 
jointes et élevées, les yeux baignés de larmes, tout embrasé des 
llainmes de la charité, faire instance à Notre-Seigneur ; et je pou- 
vais juger dès lors qu'il offrait à Dieu, avec le précieux sang de son 
Fils Jésus-Christ, le sien propre, qu'il devait répandre quelques mois 
après ». De plus, il passait souvent les jours entiers, et cjuelque- 
fois même deux jours de suite, dans un jeûne absolu, sans prendre 
seulement une goutte d'eau, et afiligeait perpétuellement son corps 
par les plus sanglantes flagellations. 

Une si riche moisson d'Ames était au-dessus des forces d'un seul 
ouvrier; et depuis quelques jours le P. (Iueymu venait d'être envoyé 
pai- ses supérieurs pour aider le P. Aubergeon à la recueillir. Mais 
le démon, jaloux de voir lui échapper ainsi tant de ses esclaves, 
suscita (juelques misérables perdus de vices, et leur suggéra la jxmi- 
sée de donnei* la mort à ceux ipii ne respiraient (|ue pour leur sa- 
hil. Au jour fixé pour cette immolation, jour de lrionq)he pour les 
deux apôtres de Saint-Vincent, une luMire après le lever du soleil, 
les conjurés s'approchant en silence de l'humble case qui servait à 
la fois de demeure et de sanctuaire aux deux martvrs, les v trou- 
vèrent comme ravis en Dieu, (îuillaume Aubergeon à l'autel, debout. 



XXIII JANVIER. P. GUILLAUME AUBERGEON, 121 

achevant le divin sacrifice , François Gueymii prosterné près de lui 
et se préparant à offrir aussi dans quelques moments la sainte Vic- 
time ; et ce fut en cette attitude que, la tête et le corps brisés à 
coups de massue, tous deux ensemble remirent à Dieu leurs âmes 
victorieuses. 



Pelleprat, Relation des missions des PP. S. J. dans les Iles et dans la terre 
ferme de l'Amérique me'ridion., c. 7-8 {cf. P. de Montézon, Mission de Gu- 
yenne et de la Guyane française, p. 61-83J. — Boero, MenoL, 23 genn., 
p. 431. — Na.d\si , Annus dier. memoràb., 2»1a jatiuar., p. 44, 



A. r. — T. i. — 16. 



XXIV JANVIER 



Lo vingl-([uatrièiiie jour de janvier de l'an 1698, mourut au col- 
lège de Dole, après un long et glorieux apostolat, d'abord aux 
portes de Genève, puis jusque dans la ville même de Calvin, le 
P. (îi.AUUi:- Matthieu Dufour , de la Province de Lyon. La petite 
ville d'Orneix, presque à la limite orientale du Jura, servait de- 
puis un demi-siècle de poste avancé à quelques missionnaires de 
la Compagnie, qui de là menaçaient et inquiétaient |)erpétiielle- 
menl la Rome hérétique. Or il y fallait des hommes d'un cœur 
à l'épreuve de tout péril, car plusieurs y trouvèrent la palme des 
martyrs. L'un d'eux, vaguement signalé aux actives recherches 
de tous les limiers de la police calviniste, et dont nous n'avons 
pu découvrir le nom, avait port('' l'héroïsme du zèle des âmes 
juscpi'à emprunter le déguisement (rapj)r(Mili cordonnier, sous \o- 
quel il vécut longtemps dans Genève, pour être à |)()rtt''e de se- 
courir l(>s pauvres catholiques et les lu'rétiques repentants, au 
moins à l'heui-e de la moit. Claude Matthieu Dufour j)artagea pen- 
danl (luatorze ans à Orneix les Itavaux (l(> cette pi'tile tioupe d'é- 
lite; el le premier, il eut la j()ii> de voir enfin ses i-IVorts cou- 
ronnés par les plus éclatants succès. Ses hautes qualités de science 



XXIV JANVIER. P. CLAUDE-MATTHIEU DUFOUR. 423 

théolog-ique, de vertu religieuse, et d'intrépidité à tout affronter 
et à tout souffrir pour Jésus-Christ, lui avaient mérité ce choix. En 
butte à plusieurs tentatives d'assassinat, il n'y avait trouvé qu'un en- 
courag-ement de plus à son zèle. Nul obstacle ne l'arrêtait pour aller 
assister de pauvres malades ; traversant un jour un torrent, il s'était 
vu emporté à plus d'un mille, et quelques charitables paysans ne le 
retirèrent des flots qu'à grand'peine et à demi-mort. 

Ainsi avait-il gagné çà et là autour de Genève, un grand nombre 
d'âmes, lorsque en 1680 il franchit enfin et à découvert ces portes 
si jalousement gardées par l'hérésie. A l'ombre du nom de Louis 
XIV, une humble chapelle, dédiée à saint François de Sales, fut ouverte 
au public, malgré l'indignation des ministres, dans l'hôtel du chargé 
d'affaires de France. Matthieu Dufour et un de ses compagnons y 
commencèrent solennellement le Jubilé, pour tous les catholiques de la 
ville de Genève et des environs ; des troupes nombreuses de fidèles 
s'y rendirent même en procession; et ce que Genève n'avait pas vu 
depuis 150 ans, le corps du Sauveur fut exposé sans crainte et li- 
brement adoré, sur cet autel, relevé par le représentant du roi de 
France. Depuis lors, lisons-nous dans une relation de 1682, pas un 
dimanche, pas un jour de fête ne s'était passé, sans qu'un religieux 
de la Compagnie prêchât librement la foi romaine dans cet asile, que 
l'hérésie furieuse n'osait violer. Une balle qui devait atteindre le 
cœur ou la tête du P. Dufour, et dont la main divine le garantit, 
ne fît même que donner un nouvel élan et un nouvel éclat à son 
triomphe. Car tandis que, pour apaiser Louis XIV, les magistrats 
de Genève se voyaient contraints de condamner eux-mêmes le meur- 
trier au dernier supplice, l'héroïque fils de saint Ignace demandait 
sa grâce avec de si vives instances, que le représentant du roi dé- 



12''» mknolo<;k s. j. — assistanch de francr. 

<:Iaia solo»inellen»(M»l, au nom do son inaîlrc, (|u'il accordait le par. 
don au coupable en considération du serviteur de Dieu. 



Histur. proK\ Lugd., lG.'M)-99 f/l/rA. Hom.). — Mauti.n, Vifdr M. Vuuriit, 
I. I, r/i. G, 7. — Picot, Hist. de Genève, I. '5, r/i. 22. 



IjC niènio jour encore moururent saintement deu.x grands zélateurs 
de la gloire de Dieu, le i*. François Vrevin à la Flèche en IG18, et 
le P. Jean Pommekeuil au collège d'Amiens en 1666. 

Le P. François Vrevin s'éteignit à l'àgc de quarante -huit ans, 
charmé d'avoir épuisé en peu d'années, au service des âmes, \\\\{y 
santé constamment chancelante. L'amour divin le consumait, il no 
semblait respirer ([ue pour embraser tous les cœurs do la môme 
llamme. Le couronnement de sa sainte vie en offrit un touchant et 
dernier exemple que nos annalistes nous ont conservé. Lorsqu'il vit 
autour de son lit de mort, les religieux de la communauté, réunis 
pour Faider dans son dernier passage: « Mes chers frères, leur dit- 
il d'une voix mourante, si vous voulez me donner à cette heure un 
secours bien puissant et une joie bien douce, je vous eu prie, olTrez 
tous avec moi à Noire-Seigneur l'acte d'amour le plus intense (jui 
sera par sa grâce en votre pouvoir » ! Kt ce fut ainsi dans l'exer- 
cice et Fapostolal du divin amour, (piil remit sa bicMiheureuse ilme 
à Dieu. 

\a' p. Jean i^:»MMEREUIE était Recteur du collège d'Amiens. 11 mou- 
rut avec cette douce et profonde joie des hommes qui n'ont vécu 
(pjc pour Notre-Seigneur el (|ui vonl recevoir leur récompense. 
Pour piix (II' la charité (pii lui avait gagné tous les cœurs, et de 



XXIV JANVIER. — P. JACQUES PORTIER. 128 

son amour pour la vie intérieure et pour la prière, Dieu daigna lui 
révéler d'avance le jour où il le rappellerait à lui, et lui donner ainsi 
l'heureuse assurance de son éternelle prédestination. 



P. Vrevin : Litter. atin. Prov. Franc, ann. 1618 fyl/•c/^. Rom.). 
P. PoMMEREuiL : Elog. dcf. Pvov: Franc. {Arch. Rom.). 



Le même jour encore, l'an 4737, mourut à Naxie, après plus de 
quarante-cinq ans d'apostolat au service des missions d'Arménie et 
de Grèce, le P. Jacques Portier, de la Province de Toulouse, le père 
et le maître des petits catéchistes d'Erzéroum, le confesseur de la 
foi dans les prisons et les basses-fosses de Trébizonde, « très capa- 
bles, écrivait-il, de me sanctifier, si j'eusse su profiter d'une occasion 
si précieuse », le guide du clergé et des vierges arméniennes de 
Gonstantinople dans la voie des vertus sacerdotales et de la perfec- 
tion religieuse, le créateur des missions volantes de l'Archipel, juste- 
ment appelé dès ses débuts, par le P. Jacques Villotte, « un vrai suc- 
cesseur de François-Xavier ». Rien ne nous semble pouvoir donner 
une idée plus exacte de son esprit apostolique et des fruits de son 
zèle, que le récit de ses premiers travaux pour la conversion des 
schismatiques d'Erzéroum, dont nous empruntons mot-à-mot quelques 
traits à l'Histoire des missions d'Arménie du P. Fleuriau. 

Nouveau venu et ne sachant encore que fort imparfaitement la 
langue, « le P. Portier crut que, pour se former à la mission et 
acquérir plus de facilité à parler, il devait s'appliquer surtout à 
^éducation de la jeunesse. Il fit de sa chambre une école, et dans 



126 MHNOLOGE S. J. — ASSISTANCE Oi: FRANCE. 

l'espace (1(! deux ou Irois mois, on y compta jusqu'à près de quatre- 
vingls enlanls. 

« C'était une grande consolation (1(î Ncjir avec quelle cxacliludo 
et quelle ferveur ils observaient ce qui l(;nr était prescrit. Leurs 
parents étaient surpris que des enfants, qui au[)aravant faisaient 
tant de bruit et étaient si déréglés dans leurs églises, fussent de- 
venus si sages, si dévots et si composés. Leur étonnemcnt n'était 
pas moindre, qiumd le soir après souper ces enfants assemblaient 
loule la famille, et répétaient l'instruction qu'on leur avait fiiite à 
l'école. Parmi eux, le Père en avait choisi douze qu il avait form«''s 
avec un soin tout particulier pour être comme ses catéchistes. 
11 n'est pas croyable avec quel zèle ces petits apôtres s'acquit- 
taient de leur emploi. Ils s'étaient partagé la ville entre eux; ils se 
répandaient dans les maisons, s'approchaient des enfants de la famille, 
les instruisaient et leur donnaient de petits prix. Des gens âgés se 
faisaient même volontiers leurs disciples. Je ne sais fpra(lmii(M' d;i- 
vantage, ou la docilité de ces bonnes gens, ou le zèle des enfants. 
On a vu de ces catéchistes, qui ont passé la nuit entière à en- 
seigner la doctrine chrétienne devant quatorze ou quinze personnes 
de tout Age, sans (pie ni le catéchiste se lassât de parler, ni les 
auditeurs d'écouter. 

« Quand ce fervent missionnaire eut acquis quelque facilité à parler, 
il piMl la résolution d'aller en divers quartiers de la ville pour y 
insliuire la jeunesse. Ses catéchistes picnaient les devants (>t ra- 
massaient à petit bruit dans une maison tous l(>s enfants, tous les 
[X'iiis esclaves et tous les garçons de boutique qu'ils pouvaient 
rencontrer. La mère d'un de ces catéchistes, bonne eatholi(pie, vou- 
Inl ("prouver son (ils: elle lui représenta cpiil était honteux pour 



XXIV JANVIER. — P. JACQUES PORTIER. 127 

lui d'aller ainsi courir dans les maisons, que cet emploi convenait 
mieux à un serviteur qu'à lui: « Ma mère, lui dit-il, vous devez 
vous estimer heureuse de ce que vous avez un fils qui peut con- 
tribuer en quelque chose à faire connaître Jésus-Christ dans ce 
pays ». Réponse plus digne d'un apôtre que d'un enfant, tant il 
est vrai que l'esprit de Dieu souffle oii il lui plaît. Mais c'était par- 
ticulièrement le dimanche que la consolation du P. Portier était 
grande : « Dès le matin, dit-il lui-même, je me vois environné d'une 
centaine d'enfants, qui me demandent avec empressement le pain de 
la parole de Dieu. Après le catéchisme, je les mène tous à la 
messe deux à deux, et je puis dire qu'ils sont modestes comme des 
anges. A peine est-il midi, qu'il faut recommencer comme le matin, 
et l'on ne saurait sans violence se défendre de leurs douces impor- 
tunités. Je vous avoue pour moi, que quand je me souviens que saint 
François-Xavier se privait de la nourriture et du sommeil pour va- 
quer à l'instruction des enfants, je suis honteux de faire si peu de 
chose. La belle mission, mon Père, que celle qu'on fait aux enfants ! 
Je remercie Dieu de tout mon cœur de l'inclination particulière qu'il 
me donne pour ce saint emploi; quelque part que je sois, j'en fe- 
rai mon capital ». 



ViLLOTTE, Voyages d'un missionnaire, p. 203 et suiv. — Fleuriau, Etat pré- 
sent de l'Arménie, p. 164, 172, 309, 315, 352-64. — Mémoires des mis- 
sions de la Compagnie dans le Levant, t. \, Lettre du P. Tarillon, /?. 9. 



XXV JANVU^R. 



Le vingt-cinquième jour de janvier moururent dans les missions 
de Grèce deux saints missionnaires, dont la mémoire demeura long- 
temi)s en bénédiction parmi les fidèles et les infidèles : le P. Pierre 
Bernard à Andrinople en 1685, et le P. Louis de Boissy en MO^ï h 
Santorin. 

Le P. Pierre Bernard couronna par le martyre de la charité au 
service des pestiférés, dix ans du plus laborieux apostolat. Les es- 
claves des galères turques et des bagnes du Grand Seigneur, étaient 
l'objet do sa prédilection; et comme les durs travaux do ( os mal- 
heureux durant tout le jour, ne leur laissaient pas un moment pour 
s'occuper du salut de leurs Ames, le serviteur de Dieu se faisait 
enfermer le soir avec eux et passait la nuit, soit à fond de cale, soit 
dans d'infectes cavernes, perpétuel foyer de pestilence. Aussi, dans 
los temps do contagion, quand un missionnairo obtenait la favoui" 
insigne de s'y renfermer à poste fixe, la constante prati(jue do ces 
hommes de Dieu était de se préparer à ce martyre par quelques 
jours passés dans les Exercices de saint Ignace. 

Désigné par ses supérieurs pour aller fonder une nouvollo mis- 
sion à Andrinople, Pierre Bernard y fit éclater lo même dévouement; 
(^t bien que le climat lui fût plus contraire que l'almosphèro nième 
128 



XXY JANVIKR. — l'. LOUIS DE BOISSY. 129 

des bagnes, il se garda bien de dire un seul mot qui laissât devi- 
ner ce qu'il y souîTrait. Souffrir et travailler au salut des âmes é- 
tait \ç comble de ses vœux. Rien n'est plus touchant que la dou- 
leur de toute la colonie arménienne d'Andrinople, quand cet héroï- 
que serviteur de Dieu eut succombé aux atteintes de la peste. L'é- 
vêque arménien voulut célébrer les cérémonies de ses funérailles, qui 
se prolongèrent sept heures entières. Puis durant les sept jours sui- 
vants, tout le clergé du même rite revint en procession prier et pleu- 
rer sur sa tombe. Enfin, dans une lettre commune écrite et publiée 
au nom de tous les arméniens d'Andrinople : « Dieu soit béni, disaient 
ces pauvres gens, de ce qu'il a frappé notre tête et de ce qu'i/ 
nous a laissés sans yeux et sans lumière ; nous n'avions qu'un pas- 
teur, et il a plu à Dieu de nous l'enlever..; nous sommes des or- 
phelins abandonnés à la fureur des hérétiques, contre lesquels no- 
tre ange et notre apôtre, le P. Bernard, nous défendait »! ! ! 

Le P. Louis de Boissy, de la Province de Toulouse, appartenait 
à une vraie famille de saints, et en se donnant tout à Dieu, il n'a- 
vait fait que répondre aux leçons et réaliser le désir de sa mère, 
femme d'une si haute vertu, qu'il fallut, à sa mort, placer des gardes 
auprès de son cercueil, pour empêcher la foule de mettre en lam- 
beaux ses vêtements et de se les partager comme les reliques des 
saints. Sa sœur, Françoise de Boissy, première supérieure des Eco- 
les Chrétiennes de Gahors, mérita des honneurs semblables ; et l'on 
peut voir, dans sa vie donnée au public, le vrai et parfait modèle 
des vierges consacrées à l'apostolat de l'enfance. Louis de Boissy 
ne demeura pas au-dessous de pareils exemples. Les schismatiques 
même des îles de l'Archipel avaient une si haute idée de sa sain- 
teté, qu'à la seule nouvelle de sa mort prochaine, ils accoururent 

A. F. — T. 1 . 



n 



430 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCK. 

vers lui de toutes parts, aussi bien que les catholiques, lui ame- 
nant ou lui apportant dans leurs bras jusqu'aux plus petits enfants 
à bénir avant son départ pour le ciel; et lorsqu'il oui rendu le 
dernier soupir, ils vinrent longtemps encore, les uns et les autres, 
prier à son tombeau, que d'éclatantes faveurs miraculeuses ne tar- 
dèrent |)as à rendre glorieux. 



Elogia def'unvt. Provinc. Franc. (Arc/i. Rom.). — Fleuriau, Etat des mis- 
.sioris de Grèce, p. i 02- 107. — Mémoires des Missions du Levant, t. l. p. 
121. — Catiiala, Hist. du Querci/, t. 3, p. 82. — La vie et les lettres spirit. 
de M"" Françoise de Boissy, p. 4, 5. 



* Le même jour, l'an 1()99, lo P. François de Gournay mourut à 
Nancy, après cinquante-sept ans de vie religieuse dans la ('compa- 
gnie. Dès le jour oii il franchit les portes du noviciat, à Fàge de 
vingt-cinq ans, « il parut, disent ses contemporains, s'être revêtu 
de Jésus-Christ ». L'humilité, la pauvreté, la prière, la mortification, 
jointes à un désir ardent de ne mettre d'autre borne à sa perfec- 
tion que la volonté de Dieu, étaient ses vertus de prédilection. Il 
gouverna toui' à tour les collèges de Nancy, de Metz, de ('liarle- 
ville. Mais son attrait le portait de préférence vers les ministères 
les plus humbles auprès des enfants, des pauvres, des malades et 
des moribonds. 11 parcourait les éanq)agnes à pied, à peine soutenu 
[)ar une nourriture grossière qu il se mesurait avec parcimonie, .\ussi 
la vénération populaire s'attachait à ses pas et le saluait du nom 
de Saint. Au milieu de ses frères, nul nétiiit plus exact à garder 
toutes nos observances, même les plus minimes, et l'un deux a pu 



XXV JANVIER. P. FRANÇOIS DE GOURNAY. 131 

(lire, après avoir suivi toutes ses démarches pendant une année en- 
tière, qu'il ne l'avait pas surpris en défaut une seule fois. Ni l'âge 
ni les services rendus ne ralentirent jamais cette fidélité jalouse du 
P. de Gournay, et dans la plus extrême vieillesse il était encore le 
modèle des plus fervents. 



Elog. defunct. Prov. Campait. [Arch. Rom.). 



XXVI JANVIER. 



Le vingt-sixième jour de janvier, l'an i636, mourut en Lorraine, 
dans la petite résidence de Saint-Mihiel, le P. .Ii-an Fourier, formé 
à l'école des premiers Pères de l'Université naissante de Ponl-à- 
Mousson; puis après quekjues années d'études et d'enseignement. 
Recteur des (collèges de Pont-à-Mousson, d'Avignon et de Ghambéry, 
Provincial de Lyon et de Champagne, directeur du Bienheureux 
Pierre Fourier, son neveu, et du saint évêque de Genève, François de 
Sales, qui firent l'un et l'autre sous sa conduite les Fxercices de saint 
Ignace, et « entre ses mains, selon l'expression diin diseiple même 
du Bienheureux, achevèrent tons deux de dcîvenir ce ([ue nous ad- 
nnrons ». Ces seuls titres j)onrraient suffire pour donner déjà une 
hante idée des différents genres de mérite du P. Fourier, surtout 
de son rare talent à diriger les âmes dans les voies de la sainte- 
té. C'est par là surtout {pi'il nous sendjle avoir mérité la recon- 
naissance de hi (Compagnie, mais ce fut au prix d'cUranges (''|)r(ni- 
ves, ([ni mirent en pleine lumière sa propre vertu. 

Ueclenr de l'Universit('' de Pont-à-Mousson vers l'âge de trente-sept 
ans, il regarda comme un de ses premiers devoirs, le soin de faire 
d(>s jennes religieux, conlîés à sa sollicilude, des savants et des saints, 
\:\'2 



XXVI JANVIER. — P. JEAN FOURIER. 166 

tels que les désire saint Ignace. Sa vigilance était extrême à é- 
loig-ner de leurs yeux et de leur cœur tout ce qui aurait pu amoin- 
drir en eux l'estime et l'amour de la perfection. 11 avait un art mer- 
veilleux pour leur inspirer les plus saints désirs; et lorsqu'il ren- 
contrait quelques âmes plus dociles à la grâce et plus généreuses, à 
l'exemple de notre Bienheureux Père Ignace, il se gardait bien de leur 
épargner les occasions de faire des actes héroïques. Ces jeunes 
gens ressentaient pour lui tant d'amour et de confiance, ([u'ils le 
suppliaient à l'envi d'être leur directeur et leur confesseur ordinaire, 
ce qu'il ne pouvait leur refuser. Il méritait bien dès lors en elfet do 
ses pénitents le témoignage si expressif que lui rendit plus tard le 
P. Suffren: « J'ai ouvert mon âme et ma conscience à de grands et 
saints religieux, que j'aime et vénère comme je le dois; mais Jean 
Fourier a été mon vrai Père » ! 

Cependant la manière d'agir du saint Recteur déplut à quelques- 
uns de ceux dont les vues étaient moins surnaturelles, et ils le blâ- 
mèrent vivement, à plusieurs reprises, dans leurs lettres au P. Claude 
Aquaviva. Ne soupçonnant pas qu'on le trompait, ce grand homme 
adressa au P. Fourier quelques réprimandes sévères, sans songer 
toutefois, par une permission de la Providence, à lui demander s'il 
était coupable des fautes dont on l'accusait. En vrai disciple de 
Jésus-Christ, charmé de pouvoir imiter le silence et de participer aux 
abaissements de son divin Maître, le P. Fourier se contentait de sus- 
pendre au pied de son crucifix les humiliantes lettres de son Su- 
périeur, répétant à plusieurs reprises : « Voilà bien le jugement 
dû à mes mérites ! Vere digniim et justuni est, œquuni et salutare » ! 
Dieu, qui exauçait ainsi ses désirs d'être méprisé, permit que 
l'épreuve de son serviteur allât plus loin encore. Ce silence fut pris 



13^1 MKNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

pour l'aveu «l'un coupabK;, hors d'étuL do pouvoir se justifier, et sur 
<U' nouvelles plaintes, Aquaviva lui envoya l'ordre de remettre aus- 
sitôt sa charge de Recteur en d'autres mains, et de quitter même sa 
Province pour aller remplir quelque emploi obscur dans un collège 
de Belgique. De plus, le Supérieur aufjuel il était confié, recevait en 
même temps l'ordre de veiller et faire veiller avec le plus grand 
soin sur ce nouveau-venu et d'observer ses moindres démarches. Mais 
au bout de six mois, rendant compte au 1^. Général de l'étrange com- 
mission qu'il avait reçue: « le plus minutieux examen des actes du 
P. Fourier, écrivait-il, ne m'a fait découvrir en lui (ju'une perfection 
irréprochable et une vraie merveille de sainteté ». 

Cette lettre fut un trait de lumière pour Aquaviva ; et comme la Pro- 
vince de Paris, à laquelle . appartenait l'homme de Dieu, était dis- 
persée à cette époque par l'arrêt d'exil du Parlement, Jean Fourier 
fut prêté à la Province de Lyon, qui parvint à le conserver pendant 
plus de trente ans, et lui confia les charges les plus éminentes. 
Recteur du collège de Ghambéry à l'époque où mourut Glaude Gra- 
nier, évêque de Genève, ce fut lui qui, durant quinze jours entiers, 
prépara saint François de Sales par les Exercices de saint Ignace à 
recevoir l'onction épiscopale; le Saint voulut que Jean Fourier si- 
gnât l'admirable règlement de vie qu'il s'engageait à suivre jusqu'à 
la mort. Ce fut pareillement pour lui obéir que François consentit, 
comme il le raconte, à donner aux Ames chrétiennes son Introduc- 
tion à la vie dévote. Quelques années plus tard, lorsque Jean Fou- 
rier, alors Provincial de Lyon, fut averti <|uo le saint évêque tou- 
chait à sa dernière heure, accourant près de lui pour lui prodiguer 
tous les soins du corps et de l'àme : « Monseigneur, dil-il, me re- 
connaissez-vous» ? — « Ah! répondit François de Sales, si oblitus fuero 



XXVI JANVIER. P. JEAN FOURIER. 135 

tiii, ohlwioîii detur dextera mea » ! tant il lui gardait un afTectucux 
et reconnaissant souvenir. 

Après trente ans d'absence, le P. Fourier fut renvoyé en Lor- 
raine, en qualité de Provincial. Parmi les importantes charges 
qu'il remplissait avec tant d'éclat et de fruit, il avait toujours con- 
servé l'attrait le plus vif pour les plus humbles ministères, pour les 
catéchismes des pauvres et pour les missions de campagne, et il ne 
laissait échapper aucune occasion d'y revenir; il obtint enfin, à sa 
grande joie, de leur consacrer ses derniers jours, après avoir remis, 
à l'âge d'environ soixante-quinze ans, le gouvernement de la Provin- 
ce de Champagne au P. Ignace Armand, son successeur. Il jouissait 
par toute la France d'un si haut renom de sagesse et de sainteté, 
que dans sa retraite de Saint-Mihiel, les Pères de la Province d'A- 
quitaine vinrent, avec l'assentiment du P. Mutius Vitelleschi, le suj)- 
plier de se laisser mettre à leur tête ; et sans l'afîaiblissement de 
sa santé, dont son humilité saisit le prétexte, il n'eût pas évité ce 
nouvel honneur. 



Abram, L'Université de Pont-à-Mousson, cf. Documents du P. Car ai/on, l. 
5,/7. 352-368. — Charles-Aug. de Sales, Histoire de S. François de Sales, t. i, 
/. 5, p. 327-334. — Perennès, Histoire de S. François de Sales, t. 2, l. 1 , p. 
248. — S. François de Sales, Introduction à la Vie dévote, préface. — Chaima, 
Histoire du B. Pierre Fourier.^ t. 1, /. 2, ch. 2, p. 59. 



lo<) MliNOI-OGK S. .1. — ASSISTANCE f)K FFtANCE. 

I.c iiioim^ jour <I(î l'an 167-], mou ni l au collège; de Qucb(;c, à 
l'àgo (le (jualie-ving-ts ans, le P. Jérôme Lallemant, de cette vaillan- 
le t'aniille qui donua, en moins d'un deuii-siècle, trois de ses mem- 
bres, deux apôtres et un des plus illustres martyrs de la Compa- 
<*-nie, à l'iilglise du Canada. Les plus précieux dons de la nature et 
d(; la grâce, l'étendue de ses connaissances, l'éclal do sou cnsei- 
guenuîut, l'art si difficile de gouverner, de créer et d'organiser, 
faisaienl de Jérôme Lallemaul un des hommes les plus marcjuants de 
sa Piovinco; il n'obtint pas sans peine, à l'âge de quarante-trois ans, 
d'aller ensevelir eu (|uel(|ue sorte louLes ces qualités parmi les sau- 
vages. Rap])elé deux fois d'au-delà des mers par les intérêts de sa 
mission, il fut sur le point d'être retenu eu l'ui'ope, mais l)i(ni le 
destinait à être; l'ame cL le soutien des grands intérêts de la foi 
dans la Nouvelle-France. 

(lomme il montait à la mission liuronne, peu de mois après son 
(lébar(piement, il lui fut donné, dès les premiers pas, de reconnaî- 
tre et de goûter à (piel genre de vie il se dévouait. In Algonquin 
prétendit, en le voyant, avoir à se plaindre des Français, lui jeta 
uiH' corde au cou pour l'étrangler, et leva sa hache sur sa Icle. Il 
en lut (piitte cependant, cette fois et bien d'autres, pour quelques 
traitements plus ou moins barbares et outrageants, devant lesquels 
il n'(''tait [)as homme à reculer. Les sept années qu'il consacra aux 
missions huronnes, firent éclater toute la grand(nir de son courage, 
de son amour pour la croix, et, selon la belle expression des té- 
moins de sa sainte vie, d'un cœur chérissant tcMulrement ccmix qui 
l'olVensaient. Les v\i\i[ relations (pi'il a écrites sur les travaux et 
les soulTranccs de ses compagnons, sont malheureusement muettes 



XXVI JANVIER. — P. JÉRÔME I.AIJ.EMANT. 437 

sur sa présence; ou plutôt, dit-il quelque part en les terminant, 
il n'a été durant ces sept années qu'un serviteur inutile, et pour 
ainsi dire, le simple témoin de l'héroïsme d'un Jogues, d'un Brébeuf, 
et de leurs glorieux coopérateurs, auxquels il ne méritail pas 
d'être associé. Mais la Vénérable Marie de l'Incarnation, justement 
surnommée la Thérèse du Canada, et qui nous a laissé de si ma- 
gnifiques éloges de ces grands hommes, écrivait après leur mar- 
tjTe, en parlant du P. Jérôme : « C'est le plus saint homme que 
j'aie connu, depuis que je suis au inonde. Je n'exagère rien ». 

Contraint d'accepter par obéissance le gouvernement général de 
la Mission et de vivre ainsi dans un poste moins exposé à la rag(^ 
des Iroquois, Jérôme Lallemant crut plus que jamais avoir été jugé 
par Notre-Seigneur indigne de la palme des martyrs. Les immen- 
ses services d'une administration de dix-huit ans ne purent l'en 
consoler. Toujours il ne voyait en lui que le serviteur inutile, 
bien qu'on le vénérât comme le père et le vrai sauveur de ce Nou- 
veau-Monde. Quand on cherchait à modérer la rigueur extrême de 
ses pénitences: « Laissez-moi, disait-il, suppléer du moins en quel- 
que manière aux tourments que je n'ai pas eu le bonheur de souf- 
frir pour la foi et le très saint nom de Jésus ». A plus de soixaiite- 
dix-neuf ans, il se Hagellait encore chaque jour ; et lorsqu'il ressen- 
tit les premières atteintes de sa mort prochaine, on le trouva étroi- 
tement ceint d'une chaîne de fer. 

Ce véritable fils de saint Ignace n'avait pas été moins ardent à tra- 
vailler pour la gloire divine et le salut des âmes qu'à boire au ca- 
lice du Sauveur. Dans les derniers mois de sa vie, pour permettre 
aux plus jeunes et aux plus robustes d'entrer dans la vie apostolique, 
il remontait vaillamment à Québec dans une chaire de théologie ; et 
A. F. — T. 'I. — 18. 



i38 MÉNOI.OGE S. J. — ASSISTANCE DK FRANCE. 

([uaïul on s'étonnait qu'il n'accordât pas enfin à son corps épuisé un 
peu (le repos: « Ah ! répondit-il, mes cbers frères, travaillons pour 
Dieu ! travaillons tant qu'il nous restera un souffle ! n'aurons-nous 
pas toute l'éternité pour nous reposer » ? 



Lilterœ mss. \\. P. Clauuu Dablon de morte P. Hier. Lallemant (Archiv. 
domesl.}. — Relations de la Nouvelle-France, ann. 1638, p. 30 ; 1G39, p. 
'i9; Hi^iO, p. 52; 16'i:),/;. 1-52; 1648, p. 1 et suiv; 1649, p. 2 et suiv ; 1650, 
/). 48; 1659, p. 1 et suiv; 1664, p. 1 et suiv. — P\tiugn\m, Menol., 26 
genn., p. 259. — Drews, Fasti Soc. Jesu, 2i^^ jan., p. 35. — Sotlellls, 
Bihliolli. Script. Soc. Jes., p. 3^2. — CiiAnLEVoix, La vie de la Mère Marie 
de l'Incarnation, l. 5, p. 321 et suiv. — La Vén. Marie de l'Incarnation, Let- 
tres, p. 190. — Rybeyrète, Scriptor. Prov. Franc, P. Hieron. Lallemant, 
p. 100. 



Le même jour encore de l'an 1602, mourut en odeur de sainteté, 
à Pont-à-Mousson, le P. Martin Nicodeix, né en Savoie, homme de 
talents très distingués, mais qui s'était ofTert à ses supérieurs [lour 
enseigner humblement, jusqu'aux derniers jours de sa vie, les élé- 
ments <l(^ la grammaire. Il joignait à cet emploi les modestes fonc- 
tions de confesseur des pauvres et des écoliers, de catéchiste des 
campagnes, de Père spirilucl des religieux ; et il s'en acquittait avec 
une si jare perfeclion, cpi'il sciHl)lait, selon l'expression df la Sainte 
Mcrilure, une lampe ardente et brillante, à hupicllc se réchauffaient 
cl s'illuminaient toutes les ànics. Trente-six ans après sa sainte mort, 
on rouN rit son tondican ; et sa mémoire était toujours si vivante, (pic 
la \ill(' (Mitièrc de Pont-à-Mousson accourut pour le vénérer cl rt'cla- 
incr (juchpics parcelles de ses reli(pics. 



XXVI JANVIER. P. NICOLAS NICODEIX. 139 

La charité aussi bien que l'humilité et les saintes conversations 
de ce serviteur de Dieu, le rendaient si aimable, qu'il était recherché 
de tous ; et il se donnait de bon cœur à tous pour les g-agner dou- 
cement à Notre-Seigneur, surtout en les attirant peu à peu à faire les 
Exercices de saint Ignace. Mais dès qu'il n'avait plus à parler de Dieu, 
il rentrait dans un si profond recueillement que, s'examinant un jour 
sur une période de sept années, il avoua ne pas se rappeler qu'il eût 
même une seule fois manqué à la perfection du silence. Les douleurs 
de Jésus-Christ dans sa passion étaient l'objet ordinaire de ses pen- 
sées et de ses affections les plus vives ; pour y avoir quelque part, 
il portait constamment autour de ses reins une chaîne de fer armée 
de pointes, sans que la souffrance altérât en rien sa sérénité. Enfin 
parmi les conseils de perfection que le P. Nicodeix inculquait le 
plus instamment, surtout aux jeunes religieux de la Compagnie, et 
dont toute sa vie était le modèle, figurait en première ligne celui 
qu'il avait appris de saint Ignace, qu'on ne saurait tendre à la sain- 
teté, si dans le travail et l'emploi le plus humble ou le plus vulgaire 
en apparence, on ne cherche à se signaler, sans se permettre ja- 
mais aucune œuvre peu digne des regards de Dieu. 



Elog. defunct. Prov. Camp. (Archiv. Rom.). — kvi^iM.^ L'Université de Potit- 
à-Mousson., l.h, p. 375-377. 



KiO mi:noi.o(;i-: s. .i. — AssisïAJScr-: or kranck. 

Le viiigl-sixièmo jour de janvier (Uî l'iiii 1772, nous rappelle le sou- 
voiiii- (lu W IiIlziîar Fauque, l'un (I(îs j)rincipau.\ loudalcurs des ré- 
duclions sauvag-es de la Guyane, f[u'il cultiva pendant près de quarante 
ans. L'ardeur avec laquelle il allait chercher ces pauvres barbares, 
mil hicntôl ses jours eu danger, sans pouvoir ralentir son zèle. Dieu 
le conserva, pour le salut de près de vingt nations différentes, qui lui 
durent la bonne nouvelle de Jésus-Christ. Tantôt il les poursuivait 
au milieu de plaines immenses dont les lierhes s'élevaient à la hau- 
teur d'un homme à cheval et lui permettaient à peine de voir à quel- 
ques pas devant lui, tantôt il s'enfonçait à leur recherche dans des 
forels impénétrables, dans des marais remplis de serpents; souvent 
il (Hait réduit à passer les nuits sans sommeil, exposé à la morsure 
d'insectes (\v\v \vs indigènes eux-mêmes ne peuvent souffrir, à la 
(lenl (les ligres et aux embûches des Indiens. 

La misère et les habitudes sauvages de ces pauvies tribus élaienl 
(Micoi'c pour lui une souj'ce inépuisable de souffrances et de mérites; 
plus d'une fois il eut à évangéliser des peuplades entièrement cou- 
vertes de lèpr(\ et dont les nations voisines ne pouvaient supporter 
l'horrcni" : " .le sons a\'oue, écrivait-il alors, ([u'on ne jxnil gn('- 
u re lien soir de pins affreux ni de [)lus ch'-goùlant ; mais ce 
«( sont ponrlanl des âmes rachetées par le j)ré(ieu\ sang de Jésus- 
<( ('lirisl (|ni aninienl des corps si hideux, c[ (|ui jiar là nu'riliMil 
« tous nos soins » ! Pour hiom])her de lanl d'obstacles et pour 
éehapj)er à lanl de p(''rils, le P. Fau<pu^ ainiail surlont à s adresser 
aux saints anges ; el il fan! (|u*il en ail re(;n des faviMirs bien nu-r- 
veilleuses, pour n'avoir pas eraini, malgré son luiniililc', d en faire 
l'aNcu, à Loccasion de sa (•a[)li\il('' sni- un \aisseau de corsaires 



XXVI JANVIER. P. Hl.ZKAR lAUQUE. 144 

anglais : « Je dois dire ici, pour autoriser cette dévotion si con- 
« nue et si fort on usage dans l'Eglise, que j'ai reçu en mon 
« particulier et que je reçois chaque jour des bienfaits très si- 
»( gnalés de Dieu, par l'intercession de ces esprits célestes ». 

Une expédition tout apostolique et qui ne fit pas moins d'hon- 
neur au P. Fauque que ses missions, ce fut le double voyage qu'il 
entreprit pour gagner et ramener à Gayenne les nègres Marrons, 
esclaves fugitifs très redoutés de la colonie, et dont les troupes 
royales n'avaient pu venir à bout : « 11 serait impossible, lisons-nous 
« dans une de ses lettres, d'expliquer avec quelles démonstrations 
« de joie l'on me reçut, suivi de tout ce monde, chacun d'eux por- 
« tant sur sa tête et sur son dos son petit bagage. Les rues é- 
'( taient bordées de peuple pour nous voir passer. L'air retentissait 
(' de mille cris d'allégresse et de bénédiction. Je conduisis d'abord 
<< mon petit troupeau à l'église, où je dis la messe on actions de 
" grâces ; puis je les présentai à monsieur le Gouverneur, qui con- 
« iîrma le pardon que je leur avais promis ». Get insigne bienfai- 
teur des Français et des sauvages de la Guyane, ne fut pas néan- 
moins à l'abri des arrêts de proscription qui poursuivaient alors 
la Compagnie jusqu'aux extrémités du monde ; et arraché à sa chère 
misson par l'ordre des Parlements, le P. Fauque vint terminer au- 
près de ses frères d'Avignon, encore réunis à cette époque sous la 
protection des papes, près de soixante années de vie religieuse, 
de travaux, de croix et i\o dc^vouement. 



Lettres édifiantes, t. 7. p. 283 et suiv ; p. 311 et suiv ; p. 337 et suiv ; 
p. 347 et suiv ; p. 367 et suiv; p. 387 et suiv; — t. S, p. 5 et suiv; — t. 28, 
V e'dit., Pré/ace, p. xlvi. 



Kl2 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

* l<]iifin le 26 janvier 1729, mourut au noviciat de Toulouse, le P. Jean 
AsTORG, dans la quatre-vingt-troisième année de son Age et la soi- 
xante-septième depuis son entrée dans la Compagnie. « Son génie 
proj)re à tout, écrit le vénérable P. Cayron dans la lettre circulaire 
où il annonçait sa mort, a paru dans presque toutes les fonctions de 
la (Compagnie, dans les belles-lettres, les hautes sciences, les mathé- 
matiques, les missions, les prédications, la direction des ;nnes, le 
gouvernement de nos maisons ». Un sens exquis, joint à une j)rudcnci' 
surnaturelle, inspirait tout ses actes; « chacun, ajoute le même Père, 
se rendait sans peine à des ordres que la droiture dictait ». 

Recteur du collège de Toulouse, il donna un admirable exemple de 
sa charité et de sa confiance en Dieu. Une sorte de famine avait attiré 
dans la ville une multitude prodigieuse de pauvres gens de la cam- 
pagne. Le Parlement avait fait construire pour eux d'immenses ba- 
ra(juements et les y avait réunis. Mais bientôt le triste cortège de la 
misère les y suivit (;t changea cet asile en foyer d'infection. « Il n'y 
avait, dit le P. Cayron, qu'une ardente charité qui pût en approcher. 
Notre collège, sous un tel Recteur, se distingua » par son dévoue- 
ment et sa libéralité. « C'était un spectacle pour les anges et pour 
les hommes de voir nos Pères aller de grand matin à ces pauvres ma- 
lades, portant eux-mêmes une grande marmite pour leur distribuer 
du bouillon ou de la viande, passer la matinée auprès d'eux, confes- 
sant les uns, aidant les autres à bien mourir, les consolant tous et 
les exhortant à la patience ». Plusieurs payèrent de leur vie leur hé- 
roï(jue charité. Le P. Recteur était l'Ame de tout ; à la première ap- 
parition du fléau, il avait fait une confession générale comme pour 



XXVI JANVIER. P. JEAN ASTORG. 143 

mourir, et il s'était jeté au plus fort du danger. Mais Dieu le réser- 
vait pour d'autres travaux et d'autres épreuves. 

Atteint d'une cécité presque complète et retiré du g-ouvernement, 
il fut chargé pendant plusieurs années de la direction des Pères de 
troisième probation, jusqu'à ce qu'il eût entièrement perdu la vue. 
Alors, continue le P. Cayron, il couronna sa belle vie par des ver- 
tus dignes de servir d'exemple à tous les vieillards. Dégagé du 
souci des affaires, il n'eut plus de pensée que pour les choses de 
Dieu, la prière, les pieuses lectures, la direction spirituelle des Nô- 
tres et de quelques saintes âmes. Un novice venait deux fois par 
jour lui prêter le secours de sa voix et de ses yeux, et le P. Astorg 
parcourut ainsi la plupart des ouvrages de saint Augustin, de saint 
Jean Ghrysostôme, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze 
et de saint Grégoire le Grand. Jamais, même dans un âge où c'est 
assez de souffrir, il ne consentit à demeurer oisif, et selon la . belle 
expression de son biographe, « il n'y eut point chez lui d'inter- 
valle entre les jours pleins et la mort ». Frappé d'une attaque d'a- 
poplexie, il vit approcher sa fin avec une sérénité admirable, et 
après quatre jours seulement de maladie, il s'endormit doucement 
dans le baiser du Seigneur, laissant une mémoire en bénédiction. 



Lettre circulaire du P. Cayron à la mort du P. Jean Astorg, 26 janvier 
17*29 (^d /•<?/< iV. dom. Prov. Tolo.s.). 



XXVll .IANVIRI5 



Vers le vingt-septième jour de janvier, mourut saintement à 
Chang-hai en 1076, le P. Jacques Le Favre, vénéré de ses néophytes, 
disent nos annales des missions de Chine, à l'égal des premiers 

w 

apôtr(^s de la sainte Eglise. Il avait triomphé , à l'àge de dix-sept 
ans, des plus rudes assauts de sa famille, et en particulier de la 
tendresse de sa mère, pour entrer dans la (îompagnie de Jésus ; 
el dès lors aussi, ne respirant ([ue le salut <les Ames, il avail vou- 
lu partir pour rextréme orient. Mais il lui fallut atleiulro humble- 
ment près de vingt-sept années celle dernière grâce. En effet. 
ses rares talents faisaient à hon droit rejioser sur lui les plus chè- 
res espérances, et lorsque sa Province apprit qu'il s'était offert 
pour compagnon au P. Alexandre de Rhodes, qui était nouvelle- 
nuMil arrivé du Tonkiii et (|ui rceiMilait parloul de nouveaux apô- 
tres, elle s'opposa par de très instantes réclamations à sou d(''- 
pail de France. Le P. Goswin Nickel gouvernait alors la Compa- 
gnie: devant cette opposiliou, il ne crut [)as d'abord pouvoir exau- 
cer les désirs du P. L(> l^ivre. Mais (pielques jours plus tard, après en 
avoir de nouveau traité avec Dieu pendant le saint sacrifice, le jour 
(le la P(»ntecôle, il s'('>lait senti, écrivail-il au P. Provincial, changé par 
ri']sprit-Saiu! , <|ui lui avail désigné Jac(]ues Le Favre [)()ur un des 



XXVII JANVIER. P. JACQUES LE FAVRE, 145 

apôtres de l'Orient. « Qu'il aille donc, ajoutait-il, là où Dieu l'appelle 
à le servir » ! 

Ce fut ainsi qu'à l'Age de quarante-quatre ans, ce grand zéla- 
teur des âmes partit pour la Chine, où il n'arriva qu'au bout de 
trois ans, par la voie de Syrie, la vallée de l'Euphrate, le golfe 
Persique et la mer des Indes, au prix de fatigues et de privations 
si douloureuses, que deux de ses compagnons y succombèrent. Peu 
s'en fallut qu'à son entrée dans la province de Nankin, le nouvel 
apôtre ne cueillît la glorieuse palme du mart^^re. Il venait de gagner 
à la foi et de baptiser, pour ses débuts, les sept bateliers qui le con- 
duisaient, lorsque, en descendant le Kiang, à quinze lieues environ 
de Chang-hai, il vit tout à coup fondre sur sa barque, où était arbo- 
rée la croix, soixante-dix pirates idolâtres. « Le gros de leur furie 
tomba sur moi, dit-il, comme sur le plus criminel, par deux coups 
de lance et un de cimeterre sur la tête ; après quoi ils me jetè- 
rent dans la rivière ». Echappé à la mort comme par miracle, le 
P. Le Favre se dépouilla de tout ce qu'il avait apporté d'Europe, dans 
l'espoir de gagner la bienveillance des mandarins : « Le dénuement 
intérieur de toutes choses où Dieu me veut par cet extérieur, est 
un trésor beaucoup plus précieux, ajoutait-il, et je ne doute point 
que, n'ayant plus aucune confiance, pour la conversion des âmes, 
sinon en son assistance, il ne me la donne plus particulière ». 

Ce n'était pas là un vain mot. Bien peu d'hommes apostoliques 
ont gagné au même degré l'estime et l'affection des grands de la 
terre, pour les faire servir à l'honneur de Dieu. Ainsi lorsqu'il 
célébra la dédicace de l'église de Han-tchéou, le vice - roi des 
quatre provinces du midi voulut y prendre part, en considération du 
serviteur de Dieu, avec tous les mandarins de la ville, encore ido- 

A. F. T. I. — 19. 



146 MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCE T)K FRANCK. 

lAtres comme lui, ot selon le récit du I'. Adrien (îreslon, après la 
cérémonie, qui se fit au son des trompettes, prenant hautement 
la parole, il dit des merveilles de la foi, exhorta tous les manda- 
rins, non seulement à la favoriser, mais à l'embrasser, et lit graver 
ensuite un fort bel éloge en l'honneur de l'Kvangile de Jésus-Christ 
et de ses ministres, et en particulier du P. Le Favre, sur une 
grande pierre qu'on tira d'un temple d'idoles, et (|ui fut placée 
sur un piédestal, dans la grande salle du Kom-sou. Plus tard, dans 
une occasion presque semblable, où trois cents lettrés étaient réu- 
nis pour l'entendre, le saint et savant missionnaire en profitait 
poui' leur prouver, par les seuls témoignages des livres classiques 
de leurs philosophes, l'existence et les attributs de Dieu, sans que 
nul d'entre eux tentât seulement de le contredire, et procurait ainsi 
à la foi chrétienne un de ses plus glorieux triomphes. 

Quajid éclata la persécution des quatre régents de lempiro pen- 
<lant la minorité de Kang-Hi, le Vice-Provincial portugais des mis- 
sions de Chine, contraint par la force des circonstances de se reti- 
rer à Macao, remit ses pleins pouvoirs au P. Le Favre, comme à 
celui de tous ses inférieurs dont la prudence était seule capable 
peut-être de pourvoir au salut de toutes les églises de l'empire, en 
si grand danger de naufrage. Mais le P. Jacques Le Favre fut bien- 
tôt lui-même en butte à la tempête. Après avoir, avant de quitter Nan- 
kin, confi<' à la femme même du vice-roi, sa pénitente et fervente 
chrétienne, la protection et la présidence des réunions de femmes chré- 
tiennes, il se reiuil, av(M' la sainte joie des prisonniers de Jésus- 
Christ, en Ire les mains des satellites, (|ui le conduisirent à Pékin. 
Rien m'cmI mieux comble'' ses vœux (junne sentence pareille à celle 
(|ue les mêmes juges porlèrenl contre son illustre compagnon. \c P. 



XXVII JANVIER. P. JACQUES LE FAVHE. 147 

Adam Scliall, le condamnant à être taillé vivant en dix mille pièces. 
Mais il en fut quitte pour un arrêt de déportation à Canton. Là en- 
core, il rendit un inestimable service aux missions de Chine, en pro- 
fitant de l'accord fraternel entre les missionnaires des différents or- 
dres, pour dresser les articles de Canton. Durant le temps de sa cap- 
tivité, il eut la consolation de recevoir les plus touchants détails sur 
la ferveur et la persévérance de ses néophytes. Parfois même, mal- 
gré d'incroyables obstacles, des troupes nombreuses de chrétiens 
vinrent de trois cents lieues lui demander la rémission de leurs pé- 
chés et le pain des anges. 

Quand la fin du gouvernement tyrannique des quatre régents et 
la bienveillance de l'Empereur eurent amené la délivrance des captifs 
de Canton, Jacques Le Favre se hâta de retourner vers ses chères 
églises du Kiang-Nan et les retrouva dignes de lui. Dans la seule 
ville de Chang'-haï, il eut la joie, durant les deux années suivantes, 
de faire entrer au bercail de Jésus-Christ, par le saint baptême, cinq 
mille nouveaux enfants de Dieu. Puis pour dernier triomphe et cou- 
ronnement de cette vie apostolique, il allait, avant sa sainte mort, por- 
ter encore, le premier, l'Évangile aux habitants de l'île de Tsomming, 
fondait au milieu d'eux huit nouvelles églises, et chargé de tant de 
glorieuses dépouilles de l'enfer, revenait aux bords du Wang-Pou ren- 
dre paisiblement à Dieu sa sainte Ame : il était âgé de soixante-cinq 
ans. 



Rybeyrète, Scriptor. Prov. Franc, Jacob. Le Favre, p. 116. — GoBi.\Nr, 
Incrementa Sinicœ ecclesiae, p. n, c. xxxui. — Couplet, Histoire d'une dame 
chrétienne de la Chine, p. 33, 44, 68. — Greslon, Histoire de la Chine, p. 51, 



Kl8 MKNOLOGK S. J. — ASSISTANCK DK FRANCE. 

214, 230, 256, 269, :}02. — Lettre du P. le Fwre sur son arrivée à la Chine, 
8 sept. 1657 (Collect. RYnEvaÈTE, n. i59-160j. — Relation des missions de la 
Compagnie de Jésus dans les Indes Orientales (Paris, 1659J, p. 98, 105, 179, 
195. — Pfisteh, Ancienne mission de Chine, P. Jacques Le havre, n° 93. 



L« même jour de l'an 1750, inourut saintement à Paris, le P. 
Louis Séguin, Agé de soixante-dix ans, dont il avait consacré plus 
de la moitié sans interruption au soin de la classe élémentaire 
du collège Louis-le-Grand. Doué de talents distingués, il venait de 
remplir avec honneur la charge de Préfet des études à Orléans, et 
sollicitait vivement la grâce d'aller se dévouer au salut àc la Chine, 
lorsque l'obéissance lui [)roposa l'apostolat plus humble et non 
moins méritoire des petits enfants. Dieu seul, écrivait après sa 
sainte mort le P. Le Gallic, son supérieur, Dieu seul connaît le ri- 
che trésor que lui ont valu dans le ciel trente-six années d'une 
telle vie, et le degré de gloire auquel est élevé un j)areil apôtre de 
la jeunesse. Heureux de consumer ses forces dans ce dur labeur 
sans se réserver une heure de repos, et à la fatiguer de renseigne- 
ment joignant la surveillance d'une salle commune, il eut été bien 
surpris d'entendre^ dire; qu'il suivait <le si |)rès les traces des plus 
grands serviteurs de Dieu. 

Dans cette mort incessante à lui-même, rpie son union de cœur 
avec .h'sus crucifié lui rendait très douce, Louis Séguin ne Ironvait 
pas encore de (pioi satisfaire son ardeni anionr pour la eroix. Il fai- 
sait de son corps une perpétuelle victime de piMiilenee, l'exposait 
volontiers à toutes les intenq)éries tie» saisons, n(? s'approchait janniis 
du feu, pas [même au pins fort (h^ l'hiver, ne prenait un peu de nour- 



XXVU JANVIER. P. LOUIS SÉGUIN. i49 

riture qu'une fois par jour, et suppléait largement au nnartyre qu'il 
avait désiré chercher au delà des mers. Son unique délassement, avec 
la prière, était de recueillir et de transcrire les plus beaux exemples 
des saints, pour inspirer à ses écoliers l'admiration et l'amour des 
mêmes vertus. D'ailleurs, disait-il, ce travail, en confondant sa lâche- 
té, l'animait à se vaincre lui-même. Ainsi, à ses derniers comme à 
ses premiers jours, la Compagnie près de disparaître, comptait jus- 
que dans ses plus humbles emplois, des fils de saint Ignace dignes 
de leur père, et dont la mémoire, ajoute le supérieur du P. Séguin, 
devait être longtemps en bénédiction. 



Lettre circulaire du P. le Gallic, 1% janv. 1750 (Arck. dom.). 



XXVflI .lANVIKR. 



Le viiîgt-liuitième jour de janvier de l'an 1683, mourut ;i IMévin, 
au centre de la Cornouaille, le Vénérable P. Julien Maunoir, en qui 
Dieu fit revoir au dix-septième siècle toutes les merveilles des an- 
ciens apôtres et des grands thaumaturges de la Bretagne. Qu'il nous 
soit même permis de dire que, jusqu'à ce jour, nul n'en a donné une 
pleine idée. Quelque surprenantes, en effet, que paraissent déjà les 
relations de cette sainte vie données au public, elle sont restées bien 
au-dessous de la vérité; et de leur propre aveu, ses biographes re- 
culèrent devant le flot de l'incrédulité, qui envahissait de leur temps 
le reste de la France, n'osant raconter, disent-ils, tout ce qu'attes- 
taient hautement les témoins innombrables des quatre cents missions 
bretonnes et des quarante-deux années d'apostolat du serviteur de 
Dieu. Rome a conservé par bonheur le récit des dix premières an- 
nées (jue Maunoir dut écrire, par obéissance, au Général de la Com- 
pagnie, .lean Paul Oliva, et doul nous avons entre les mains de pré- 
cieux extraits. 

On sait quel juste et profond souvenir les Bretons ont gardé d'un 
autre ouvrier apostolique de premier ordre, Michel Le Nobletz, pré- 
décesseur de Julien Maunoir. Plusieurs fois, du haut de la chaire, 
cet homme admirable s'était déclaré le simple précurseur d'un en- 
150 



XXVIII JANVIER. — P. JULIEN MAUNOIR. 451 

voyé (le Dieu plus grand que lui . Le Seigneur, disait-il, dès l'an 
1613, lui formait en France un fils spirituel qui n'avait encore que 
sept ans; et il suivait en esprit cette formation, qui faisait sa joie 
et le soutenait parmi les plus rudes épreuves. Quand une révélation 
nouvelle lui eut appris que ce fils de ses larmes et de ses prières 
venait d'arriver à Quimper, où il enseignait les premiers éléments 
de la grammaire aux petits enfants, le saint vieillard s'y rendit aussi- 
tôt, pour voir de ses yeux, disait-il, avant de mourir, l'ange prédesti- 
né au salut de l'Armorique, mais sans lui révéler encore son secret. 
Tout dévoué à ses humbles fonctions, Maunoir, alors âgé de vingt- 
quatre ans, n'aspirait, selon le désir constant de son cœur, dont 
rien ne put jamais le faire départir, qu'au seul contentement de 
Dieu, en tout ce que lui prescrirait l'obéissance, et il se préparait, 
par toutes les saintes rigueurs dont il lui était permis d 'affliger son 
corps, à la rude mission du Canada. 

Mais bientôt une inspiration soudaine et irrésistible de l'Esprit- 
Saint lui suggéra de consacrer sa vie au salut des Bretons, et d'ap- 
prendre leur langue, dont il ne savait pas alors le premier mot. 
En véritable fils de saint Ignace, incapable d'avoir d'autre volont('' 
que celle de ses supérieurs, Julien fit aussitôt connaître au P. Barthé- 
lémy Jacquinot, Provincial, la grâce qu'il venait de recevoir et les 
circonstances merveilleuses dont elle avait été accompagnée. Co fui 
le jour de la Pentecôte, l'an 1630, que lui fut remise la lettre qui 
l'autorisait à étudier la langue bretonne ; « et avec la faveur céleste, 
écrit-il au P. Oliva, grâce à la divine puissance et à la divine bon- 
té, je pus, dès le mardi suivant, faire le catéchisme au pauvre 
peuple ». Tels furent les premiers essais de Maunoir; et pendant la 
courte période des trois années suivantes, que dura son enseigne- 



i52 MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

ment à Quiniper, Diou bénit tellement ces simples catéchismes des 
jours de fêles et de dimanches, que « ving-t-trois paroisses bretonnes 
changèrent de face, et vingt mille Ames, ajoute-t-il, (jui vivaient 
jusque-là comme des bêtes, apprirent à connaître et à servir celui 
qui les avait créées ». 

Dès lors, malgré une interruption de sept ans, qu'il passa h Tours, 
à Bourges, à Nevers, à Rouen, attendant avec patience l'heure <iu 
bon plaisir de Dieu, on peut dire que les missions bretonnes de la 
Compagnie étaient fondées. Le tableau tracé par Maunoir du réveil 
de la foi dans les sept diocèses de la Bretagne, est précédé do ces 
touchantes paroles: « Je ne tairai pas les bienfaits que la main de 
Dieu a répandus sur nos missions, pour ne pas priver de sa gloire 
la bonté divine, ou faire injure à la foi de ce peuple, qui a mérité 
des bénédictions si extraordinaires ». Pour lui, c'est en quelque sor- 
te comme un étranger et presque en simple spectateur qu'il y as- 
siste. Dès la première année, il ne s'étonne pas de voir ces po])u- 
lations revenant ;i Dieu comme à leur père, mettre leurs malades sur 
le passage de ses envoyés ; et il leur est fait, dit-il, selon leur foi. 
L'enfer se déchaîne de toutes parts; mais saint Ignace, saint Michel, 
la Reine du ciel, tous les vieux saints bretons et anges de la Bre- 
tagne, semblent exercer en même temps un apostolat tantôt invisi- 
ble cl tantôt visible, dont les annales de l'Kglise n'offrent peut-être 
pas d'antre^ exemple. 11 faut en liie les ch'-tails dans le récit même 
de l'honinie de Dieu. 

Aussi, résumant quelque pai't toute une période (1(> vingt-six ans : 
« .le ne crois pas, dil-il, (jne la toute miséricordieuse boiiU'* de Noire- 
Seigneur brille aujourd'hui, en aucun lieu du mon(h\ d'un plus vif 
éclat ». Des îles de l'Océan, poussées comme par un souille divin, les 



XXVni JANVIER. I'. JULIEN MAUNOIR. 153 

populations entières viennent vers lui, en chantant ses cantiques et 
lui apportant leurs petits enfants pour qu'il les bénisse. A son dé- 
part, les milliers de pécheurs qu'il a ramenés à Dieu, le suivent eu 
criant : « Bénie soit la mère qui t'a enfanté et le tombeau où repo- 
sera ta tète » ! Retraçant, presque à ses débuts, le tableau d'une seule 
année, où il n'a encore d'autre compagnon que le P. Pierre Bernard : 
« Cinquante mille ilmes, écrit-il, ont appris de nous, cette année, la 
doctrine chrétienne, et cinq mille insig-nes pécheurs sont revenus à 
Dieu ». Or une fois convertis par Maunoir, telle est leur fidélité à la 
grâce, que « ceux dont les paroles infâmes méritaient, dit-il, l'enfer 
vingt fois dans une heure, n'ont pas rapporté, après plus d'un an, 
matière suffisante d'absolution ». 

Plus tard, à sa voix, le clergé breton presque tout entier s'ébran- 
lera pour lui venir en aide; et il aura vu, avant de mourir, jusqu'à 
mille prêtres auxiliaires, divisés par troupes de trente ou quarante, 
accourant vers lui à chaque mission, et prenant part à ce prodigieux 
apostolat. Il semblera môme avoir obtenu de Dieu la grâce de trans- 
mettre aussi son esprit apostolique aux chefs de ces glorieuses 
expéditions, jusqu'à la destruction de la Compagnie, comme une ef- 
fusion permanente de cette vertu miraculeuse dont Dieu l'a vrai- 
ment revêtu à l'égal des plus grands apôtres. Mais plus éclatait en 
lui et autour de lui la force divine, plus il se confondait dans son 
néant, plus il se soumettait sans réserve à l'autorité de Dieu et des 
hommes qui avaient droit à son obéissance, plus il acceptait hum- 
blement et docilement jusqu'à la suspension même de ses travaux 
pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, plus il se résignait, 
pour contenter Dieu, à demeurer infirme et inutile tant qu'il lui 
plairait; et à l'un de ses compagnons, qui s'étonnait de sa patience 
A. F. — T. I. ~ 20. 



iV)\ .Mr.N(ji,Of;i: s. j. — assisi aaci; ijf; france. 

parmi «le lorij^ucs cl cruelles iiilirinités: « Laissez-moi, disait-il, avec 
la croix de Notre-Seigiicur ; c'est une bonne compag-nie ». 



BoscHKT, Vie du Ji. P. Julien Mauuoir. — Lehoux, Recueil des vertus et des 
miracles du R. P. Julien Maunoir. — P. P\hi.s, Lettre circulaire pour annon- 
cer la mort du P. Maunoir. — P\tri(;>am, Menol.^ 28 genn., p. 279. — Hy- 
BKYRKTE, Scriptor. Pro\.'. Franc, p. 194. 



Dans la nuit du 27 au 28 janvier de l'an 1643, mourut saintement 
à Nancy, dans la maison du noviciat, après avoir gouverné les col- 
lèges de Pont-à-Mousson, de La Flèche, de Reims, de Nancy, de Be- 
sançon et la Province de Champagne, le P. Jea.n FiouvET, âgé de soi- 
xante-dix-huit ans, dont il avait passé près de cinquante-neuf dans 
la (^ionipagnic. Il descendait d'une noble famille italienne, qui était 
venue se fixer en Lorraine au temps du roi René de Sicile. Reçu 
au noviciat de Verdun, que l'on app(>lait à cette époque la maison 
des saints, .lean Bouvet y donna, tlès les premiers jours, d'insignes 
exemples de mépris du monde et de lui-même. Ceux (jui l'avaient vu 
naguère richement vêtu et toujours suivi de quelque serviteur, |)u- 
rent le rencontrer plusieurs jours de suite, alliibK' di* haillons comme 
un mendiant, et conduisant par la bride à l'abreuvoir, à travers les 
rues les plus fréquentées, une vieille cavale maigre et galeuse. Cette 
épreuve, h laquelle l'avait soumis son Mallie des novices, « homme, 
dit le P. Abram, ([ui ne se contentait, ni pour lui ni j)oui' les novi- 
ces confiés à ses soins, d'une verlu nu'diocre )>, fut vaillamment ac- 
ceptée et supportc'C. 



XXYIIl JANVIER. — P. JEAN BOUVET. 155 

Dès lors le P. Bouvet dompta d'une main si ferme toutes les ré- 
voltes de la nature, qu'au témoignage de ses historiens, nul ne se 
rappelait l'avoir vu s'émouvoir d'une injure, pas plus que d'un élo- 
ge ou d'une souffrance. L'honneur de Dieu seul était tout pour lui; 
il y travailla du même cœur jusqu'à son dernier souffle, sans ja- 
mais rien accorder à son âge, sans admettre jamais aucune excep- 
tion à la vie commune. 

Pendant vingt-cinq ans, il célébra chaque semaine une messe en 
l'honneur de la très sainte Vierge, pour obtenir la grâce de ne 
pas être à charge à ses frères dans sa dernière maladie, et de ne 
pas mourir sans sacrements. Il fut exaucé ; car le dernier jour de 
sa vie, il dit encore la messe, remplit tous ses devoirs d'ouvrier a- 
postolique, et suivit les différents exercices de la communauté ; et 
le soir, sentant son heure venue, il demanda l'onction des mou- 
rants et le saint viatique, et s'endormit doucement dans le Sei- 
gneur. 



Abram, L'Université de Pont-à-Mousson^ publiée par le P. Carayon, l. 7, 
p. 450-454. — Nadasi, Ann. glorios., 28» jatiuar., p. 51. — id., Pretiossc. 
Occupât, morient. in Soc. Jes., p. 223. — Drews, Fasti Soc. Jes., p. 37. — 
Annal, mss. dom. probation. Nanceianac Soc. Jes. — Relation mss. de 
la mort du P. Jean Bouvet {Archives de la Meurthe., papiers des ex-Jésuites). 



\l')() MKNOI-OGE S. J. — ASSISTANCE DR FRANCE, 

Lo même jour encore de l'an 18.33, mourui à l-'irininy, près de 
Saint-Ktieiuic, de la niOme morl (;l dans les mêmes circonstances 
(|iic son glorieux modèle saint François Régis, lo I*. Bernard Pru- 
vo'i , (In diocèse d'Arras, Ag-é seulement de trente-deux ans. Il aj)pai'- 
lenail à une modeste famille d'agriculteurs, c[ui gagnaient hono- 
lahlonicnt leiii' vie, mais dont la vieille foi était rh(''ritagc le plus 
précieux, cl d Une piété si rare, cpi'eri aj)j)icnanl sa morl, son j)ère et 
sa mère ne surent ([ue bénir la bonté de Dieu et dire à leurs nom- 
breux enfants: «Oh! si vous pouviez mourir* tous aussi saintement 
que voire frère, combien nous serions tous deux résignés à ne 
gai'dcr aucun de vous pour nous fermer les yeux » ! Hernard 
l*ni\ol ne vécut guère plus de cinq ans dans la (îompagnie, à j>ar- 
lir de son (^ntrée au noviciat. Durant les six aunc-cs précédentes, 
il avait renq)li ;ui Blamont, près de Saint-Acheul, en (pialitc' d'auxi- 
liaiic, l'emploi de professeui" et de surveillant, cl menait d(''jà la vie 
d'un |)arfait religieux. Il était d'une luimililé si simple l't si vraie, 
(pie Ton pouvait vivre longtenq)s avec lui sans, pour ainsi dire, s'en 
apeiccvoiri et ceux (pii pénétraient juscpiau fond de son àme, par- 
venaient seuls à découvrir les trésors de grâce qu'elle renfermait. 

Toujours prèl, sans afl'cctation, à obéir au j)r(Mnier signe et à la 
lettre, à icMidre (juclque service (pie ce lut, à manquer de tout sans 
le laiss(M' \o\]\ ne se dérobant jamais à une fatigue, ne s'excusant 
jamais, ue montraiil aucune répugnance, n'ayant pas même demandé, 
écrivail un de ses sup(''rieiii's, une seule dispense eu loule une an- 
ni'c, el si alt(Milif, ajoutait un autre, à ue jamais j)erdre uii moment, 
(pi'il semblait en a\()ir l'ail le vohi : il ue \i\ail j)lus en i'('alit(* cpu» 
pour Dieu, pleinenicnl mort au montlc el à lui-mèmi\ La ?^eule plain- 



XXVIII JANVIER — P. BERNARD PRUVOÏ. i57 

te qu'un de ses compagnons ait cru pouvoir formuler contre lui, 
n'eut pour objet que la rigueur de ses flagellations ; et le seul dé- 
faut naturel qui avait paru quelque temps pouvoir l'entraver, dans 
le ministère apostolique, étail une extrême timidité, dont son héroï- 
que vertu le fit triompher; car il n'en garda d'autres traces que celles 
de la juste défiance des saints pour eux-mêmes et une angélique 
modestie, sans jamais paraître hésiter, dès qu'il s'agissait de plai- 
re à Notre-Seigneur et d'accomplir une œuvre de zèle ou de cha- 
rité. 

Appliqué, selon ses désirs, à l'humble et dur labeur des missions 
de campagne, pendant les trois dernières années de sa vie, le P. Pru- 
vôt s'y montra constamment si plein de l'esprit de Dieu, qu'on ne 
l'appelait partout que le saint. Pour ne citer ici qu'un seul exem- 
ple de cette vénération universelle, durant son troisième an, après 
la révolution de 1830, associé à quelques Pères de la Province de 
Suis-se, qui évangélisaient la partie française du Valais, ayant per- 
du la voix au bout de quelques jours, il dut se borner à entendre 
les confessions. Et néanmoins le souvenir de ses premiers sermons, 
de son attitude à l'autel et au pied du saint tabernacle, de ses avis 
au saint tribunal de la pénitence, demeura si vivant, si profondé- 
ment gravé dans toutes les âmes, qu'au bout de quinze ou dix-huit 
mois, quand le curé de Grisminat annonça du haut de la chaire que 
Dieu venait d'appeler à lui son serviteur, « il y eut dans l'église, 
écrivait le P. Recteur du collège de Sion, autant do pleurs et de 
sanglots qu'au moment des adieux de la mission » ; et, ajoutait-il, 
« quiconque a vu des missions, connaît la force de cette expression, 
adieux». Les hommes répétaient en pleurant: « Le saint homme Pruvôt 
est mort » ! Dans chaque famille on voulut avoir une copie de la 



158 MliNOLOGR S. J. — ASSISTANCE DK FRANCK. 

relation de celte mort, que l'on suspend il ji côté du Mémorial de 
la mission. 

Ce n'était en efîet rien moins f|U(; la mort du grand et saint apôtre 
de la Louvesc. Selon l'inscription ([uc firent graver les habitants de 
Firminy, sui- la tombe (m marbre (ju'ils élevèrent à leurs frais au saint 
missionnaire, il était tombé au milieu d'eux « viclinu^ de son zèle 
pour la conversion des ])é('luMirs ». (le fut en descendant de chaire 
baig-né de sueur, que sur les instantes prières d'un prêtre inconnu 
qui le supplia d'entendre sans un moment de retard sa confession, 
liernard Pruvôt, assis, comme Hég-is, auprès d'une fenêtre brisée, 
sentit pareillement le soufïle glacé de la mort pénétrer soudain dans 
ses veines. Suivant jusqu'au bout l'exemple de son héroïque modèle, 
il ne cessa pas même sur son lit de mort, d'accueillir et d'absoudre 
les pécheurs. Les scènes cjui suivirent l'annonce de son dernier 
soupir et accompagnèrent ses funérailles, les luttes étrang-es du peur 
pie de h'irminy pour le faire reposer au pied de l'autel, le concours 
des populations venant de bien loin vénérer son corps, l'aflluence 
incessante autour de sa tombe, et les murs d'enceinte du cimetière 
escaladés la nuit, avec des échelles, par les visiteurs et les pèlerins, 
enfin les nombreux miracles obtenus dès les premiers jours, même 
pai' le sinq)le contact de la terre qui le recoiiviait, témoig^nèrent à 
f[uel degré, devant Dieu et devant les hommes, ce jeune mission- 
naire de trente-deux ans était vraiment de la race des Saints. 



P. Gi'UJ.KnMET, tVofirr /nss. sur (c P. livriifinl I^rmnU : « Le Pujf, id juin 
\HX\ )> (Arr/i. dont.}. — Lettre du P. Nettnkh, lîcctcur du collège de Sion 
(An//, dom.j. 



XXVIII JANVIER. F. JEAN-DOMINIQUE PÉLISSIER. 1 J)9 

L'an 1825, le même jour encore, vingt-huit janvier, mourut au no- 
viciat d'Avignon, à l'âge de vingt-et-un ans et après cinq mois seu- 
lement de vie religieuse, le F. Jean-Dominique Pélissier, élève d'a- 
bord, puis surveillant, et enfin simple domestique au collège de 
I^orcalquier, avant d'être reçu dans la Compagnie en qualité de Sco- 
lastique. « Il n'y a guère que quatre ans, disait-il sur son lit de 
mort, que j'ai commencé à servir et à aimer Dieu », paroles qui, 
selon toute apparence, n'étaient que l'expression de son humilité. 
Mais fallût-il en accepter l'aveu en toute rigueur, ces quatre années 
furent celles d'un saint; et les circonstances de sa mort parurent 
si belles au P. Renault, son Maître des novices, qu'il déclarait n'en 
avoir jamais lu de plus édifiantes dans l'histoire des plus grands 
serviteurs de Dieu. 

Brillant élève de troisième et de seconde, membre fervent de la 
Congrégation de la sainte Vierge, Dominique Pélissier reçut bien- 
tôt de Notre-Seigneur un don si merveilleux de présence de Dieu et 
de prière, que même à l'étude et en classe, il ne passait pas plus de 
cinq minutes sans jeter les yeux sur le crucifix; et l'un de ses amis, 
devenu plus tard comme lui fils de saint Ignace, s'en étant aperçu 
et lui en témoignant un jour sa surprise : « Oh ! répondit-il en sou- 
riant, c'est l'effet d'une convention faite avec mon bon ange ; et ja- 
mais il ne manque de m'en rappeler le souvenir ». Ce n'étaient là néan- 
moins que des préludes : dès sa seconde année de collège, pres- 
sé d'un ardent désir d'être tout à Dieu, Dominique sollicitait in- 
stamment la grâce de partir pour le noviciat de Montrouge. Mais les 
supérieurs lui répondirent qu'il devait d'abord achever ses études, 
en remplissant dans le collège l'emploi de surveillant auxiliaire. 



160 MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCI- DK FRANCK. 

La Iiborl('; relative; ([uc lui [)rocurail sa nouvelle charge, ouvrit à 
sa ferveur une large carrière, pour se livrer à peu près sans con- 
trôle à d'étranges excès de l'amour de la (Toix. Epris de la onziè- 
me règle du Sommaire, et bien décidé, dùl-il lui en coûter hi vie, 
à ne rien refuser aux inspirations de la grâce, à n(; donner aucun 
l'clAclie à la nature, il se traça aussitôt un plan de conduite 
<pii faillit devenir fatal même à sa vocation. Mais Dieu veilla sur 
son serviteur, dont les défauts n'étaient que ceux des âmes héroï- 
ques. « Toutes ses pensées, lisons-nous dans la courte notice que 
lui a consacrée le P. Loriquet, toutes ses pensées, ses désirs, ses 
paroles, ses actions, ne tendaient qu'à un seul but: mourir à soi^ 
même, vivre pour Dieu » ! Le défaut et l'excès vinrent du j)laisir 
qu'il goûtait à se laisser moquer, bafouer, maltraiter par des élè- 
ves indociles, qui lui firent souffrir, disent des témoins oculaires, 
« tout ce que Ton peut >>. Et toutefois, ajoute le P. Renault, plu- 
sieurs traits prouvent que sa vertu n'était rien moins (ju'une vertu 
de tempérament, ce qui la rendait bien plus admirable. En même 
temps il portait si loin ses austérités, qu'au témoignage d'un au- 
tre de nos Pères qui l'avait connu intimement et dont le P. Lori- 
quet cite les paroles, « il ne serait pas prudent de faire connaître 
ce que Dominique avait le courage de faire avec joie ». Car plus 
il goûtait les fruits de la croix, plus il avait de joie au cœur, et 
en portait le reflet sur son visage. 

Cependant malgré sa vertu et ses talents, il lui déclaré incapa- 
ble de travailler à l'éducation de la jeunesse; mais cette décision ne 
l'abattit point. Il s'ollVit de bon cœur à la (iOnq)agnie en qualité de 
Frère Coadjuteur ; (ît sans diflV'rer, sous les yeux des mêmes élèves 
et des mêmes Pères (pii Lavaient vu à la tète de ses condisciples et 



XXVIII JANVIER. V. JEAN-DOMINIQUK PÉLISSIER. 161 

revêtu de l'habit ecclésiastique, il prit le vêtement et partagea du- 
rant plusieurs mois les travaux des domestiques du collège. Dieu 
voulut alors qu'il devînt l'objet d'une vénération universelle, trom- 
pant en partie ses désirs d'une vie toujours plus souffrante et plus 
abaissée. On crut revoir en lui un nouvel Alphonse Rodriguez. Char- 
gé de faire à haute voix la méditation aux domestiques de bon- 
ne volonté, il les enflamma d'un tel amour de Dieu et des ver- 
tus propres à leur condition, qu'à la fin de l'année, le P. Provin- 
cial, jugeant que dans le degré de Scolastique il rendrait à Dieu 
d'éminents services, l'admit à ce titre au nombre des premiers no- 
vices d'Avignon. 

Là, pendant cinq mois, le F. Pélissier fut l'image fidèle des Sta- 
nislas, des Louis de Gonzague, des Jean Berchmans, et l'éclat de sa 
sainteté parut d'autant plus admirable qu'il arrivait absolument épui- 
sé de forces, n'ayant que la vigueur toute surnaturelle de son âme 
héroïque pour se soutenir. Son humilité, sa charité, son obéissance, 
et surtout sa joie de souffrir pour l'amour de Jésus crucifié, ravis- 
saient le cœur des hommes les plus vénérables et les plus saints. 
Lorsqu'il reçut les derniers sacrements, le P. de Mac-Carthy, age- 
nouillé près de son lit, ne put contempler sans fondre en larmes 
cet enfant « qui allait à la mort comme à une fête ». Toute nouvelle 
douleur faisait ses délices; et au plus fort d'une crise, il répétait: 
« Encore plus. Seigneur, encore plus ! Vive Jésus souffrant ! Jésus, 
que mes souffrances soient unies aux vôtres »! Il avait un désir ex- 
trême de prononcer ses vœux avant d'expirer; et comme, pour éprou- 
ver ses dispositions, le Père Maître ne lui en donnait que peu d'espé- 
rance : « Après le Corps de Notre-Seigneur, répondit-il, je ne désirais 
que cela sur la terre. Mais que la sainte volonté de Dieu soit faite» ! 
A. V. — T. I. -^ 21 . 



h)2 MKNOI.OGi: s. J. — ASSJSTANCK DK FRANCE. 

Cette faveur ne lui fui pas refusée; il les pronoiu-a dau8 la joie de 
sou àuic avant de recevoir le saint Viatiffuc. Quand il eut rendu le 
<lernicr soupir, on le coucha dans son cercueil, et on l'exposa, te- 
nant d'une main son chapelet, de l'autre une branche de laurier, 
signe du glorieux triomphe qu'il semblait avoir remporté avec 
iant d'éclat sur la mort, et on regarda vraiment comme un jour 
de fête celui qui offrait à Dieu de telles prémices du noviciat d'Avi- 
gnon. 



Lettres des novices d'Avignon niux novices de Montrouge (1). (Arch. dom.j 
— P. LoRiQUET, Notice mss. sur le F. Jean-Dominique Pe'lissier lArr/i. 
do ni.). 

(1) Parmi les signataires de cette lettre, o)i relève les noms des PP. Besnoin, 
Canoz, plus tard évèquc du Maduré, Pierre Gury, Jos. Bertrand, Félix Mar- 
tin, llus, Alexis Lefebvre, de Réverseaux, de Saint- Aloiïarn, le seul survivant 
aujourd'hui, après trois quarts de siècle bientôt, de cette réunion d'élite. 



XXIX JANVIER 



* Le vingt-neuvième jour de janvier de l'année 1665, rappelle 
l'heureuse mort du P. Guillaume de Sommyèvre, d'une des pre- 
mières familles d'Auvergne, religieux d'une douceur et d'une ten- 
dresse de cœur incomparable. Pendant qu'il étudiait à notre collè- 
ge de Billom, Guillaume de Sommyèvre sentit un ardent désir 
d'entrer dans la Compagnie. Mais une maladie d'3^eux qui résis- 
tait à tous les remèdes, semblait devoir lui en fermer l'entrée pour 
toujours. Le jeune homme ne perdit pas courage, et s'adressant 
à celle qui est la Reine et la Mère de la Compagnie, il ne cessa 
de lui redire avec une confiance filiale ces touchantes paroles de 
l'hymne de l'Eglise : Solve vincla reis, profer lumen céecis, brisez 
les liens des coupables, rendez la lumière aux aueugles, jusqu'à 
ce qu'il eût vu son mal disparaître et les portes du noviciat s'ou- 
vrir devant lui. Il ne se montra pas indigne de cette insigne fa- 
veur, et il ne négligea rien pour répondre pleinement à tous 
les devoirs de sa vocation. 

Avant tout, il résolut d'être un homme de prière et d'obtenir 
cette tendre familiarité avec Dieu que saint Ignace demande à ses 
enfants. Son oraison était presque continuelle, et dans ce com- 
merce assidu, son cœur s'enflammait d'un amour qu'il avait peine 

463 . 



It)^l MKNOLOGF S. .1. - ASSISTANCFr DH FRANCE. 

à contenir ; ses traits animés, les larmes cpii jaillissaient de ses 
yeux (lès qu'il s'entretenait de Jésus et surtout des mystères de la 
Passion, trahissaient le feu intérieur dont il était consumé, amour 
vrai et pratique qui se traduisait par l'immolation complète de 
lui-même, par le renoncement à toutes les aises et à toutes les 
satisfactions des sens et par une charité sans bornes pour le pro- 
chain. Toutes les misères spirituelles et corporelles excitaient son 
ardentes compassion ; il était la providence des pauvres ; et pour 
leui' venir en aide, nulle démarche, nulle fatigue ne lui .semblaient 
pénibles ; à toute heure du jour et de la nuit les pécheurs pou- 
vaient faire appel à son ministère ; il était comme l'apôtre, l'hom- 
nie de tous; les plus misérables et les plus grands seigneurs le 
trouvaient également empressé et rempli, pour sauver (»t consoler 
leurs ilmes, de la mansuétude de Jésus-Christ. 

.Vussi quand Dieu rappela à lui son fidèle serviteur, ce fut dans 
toute la ville de Montpellier un concert unaiiiuK^ de louanges et de 
regrets. La foule accourut à notre collège j)our faire toucher à 
ses restes vénérés des images, des chapelets et d'autres objets de 
piété qu'elle voulait garder ensuite comme de précieuses reliques. 

L'évéque de la ville lit prendre son portrait et le plaça dans 
ses appartements, (;t il exprima le désir que le corps du P. de 
Sommyèvre fut placé dans une tondx» à part, comme celui d'uu 
saint. 



f^log. P. Gulielmi Somniijèvre (Arch. Jiom.). — Prvt, Le disciple de 
S. François- Régis... Notes supplém. : Le P. de Som/ni/èi/e, p. \7'2. 



XXIX JANVIER. — P. JKAN-BAPTISTE (ÎISBKHT J 65 

Le même jour de l'an 1715, le P. Jean-Baptiste Gisbert, de la Pro- 
vince de Toulouse, mourut au milieu de ses travaux apostoliques, à 
Millau ; il était -âgé de soixante ans. L'Albigeois, le Rouerguo, le Quer- 
cy, le Gëvaudan, les Pyrénées et les Gévennes l'avaient vu tour à tour 
porter l'Evangile à leurs plus pauvres habitants, avec des peines 
inouïes. Il n'était jamais plus content que lorsqu'il tombait épuisé 
de fatigues. Cependant il s'accusait même alors de n'avoir rien fait 
pour la gloire de Dieu; mais les succès et l'ardeur de son zèle, aussi 
bien que sa sainte mort, dont il contracta le germe dans l'exerci- 
ce du saint ministère, lui ont assuré une place glorieuse parmi les 
successeurs et les plus dignes émules du saint apôtre du Vela3^ 



Pbat, Vie du P. Paul-Antoine Dauphin, p. 198. 



Dans le dernier tiers du mois de janvier, abordèrent aux îles de 
Nicobar, l'an 1711, deux jeunes et intrépides missionnaires, les Pères 
Pierre Bonnet et Pierre Faure, dont nous ne connaissons guère que 
la glorieuse mort pour Jésus-Christ. Nul n'avait encore évangéli'sé 
ces plages barbares, où ils se firent jeter, sans autre assistance que 
celle de Dieu. On apprit seulement de quelques sauvages, assez 
longtemps après leur martyre, que durant dix mois de séjour dans 
une première tribu, ils étaient parvenus à y former une église très 
florissante. Mais n'aspirant qu'à porter plus loin la bonne nouvel- 
le, ils s'étaient transportés, vers la lin de l'année, dans une autre 
île, dont les habitants plus féroces ne tardèrent pas à les massacrer. 



UW) MÈNOLOfJli: s. .1. — ASSISTANCE DK I HANCi:. 

Oi' comme le |)etit nombre de missionnaires que la France comptait 
alors dans les Indes, ne permit point durant plus de vingt ans de 
i(!mpiaeer les deux jeunes martyrs, plusieurs vaisseaux, passant en 
vue de ces îles, se virent accostés à divers reprises par un pau- 
\ le sauvage, qui avec une touchante persévérance venait leui- de- 
mander s'ils n'amenaient pas quelques-uns des frères de ceux qui 
les premiers leur avaient promis de leur enseigner le chemin du 
ciel. 



Lettres édifiantes, V" édà., t. 10, />». ()7-7(), Lettre du W Faure ; t. V\, 
p. xni, XV et siiiv.; t. 17, p. xxii ,• t. 25, p. xn. 



XXX JANVIER. 



Le trentième jour de janvier de l'an 1633, mourut au noviciat d'A- 
vignon, après plus de soixante années de vie religieuse, le P. Jean- 
Baptiste PujOL, insigne directeur des âmes, surtout des jeunes reli- 
gieux de la Compagnie, et parfait modèle de toutes les vertus qu'il 
leur enseignait. Il n'y avait pas pour lui de petite règle, de petite 
charge, de petite observance, disent les annales de sa Province ; 
parce qu'à ses yeux il n'y eut jamais de petite volonté de Dieu. 
Sans la plus légère ombre d'affectation, il était admirable en la ma- 
nière d'accomplir toute chose, n'apportant pas moins de soin et de 
ferveur à un simple détail d'ordre ou de propreté, d'étude ou de 
conversation, de modestie ou d'observation du silence, qu'aux exer- 
cices de prière, de zèle ou de charité; et dans les modestes em- 
plois de Préfet de santé, de Préfet d'église, et autres semblables, 
il n'était pas moins l'homme de son office, que dans les fonctions 
si importantes de la formation des novices et de la direction spiri- 
tuelle de ses frères, qu'il remplit durant plus de trente-cinq ans. 

A l'exemple de saint Ignace, ce saint homme ne recommandait rien 
tant dans ses exhortations et au saint tribunal de la pénitence, que 
l'obéissance parfaite. Or pour confirmer ses leçons. Dieu renouvela 
en faveur d'un de ses novices, le F. Sébastien Daviu, une des merveilles 

t (')7 



lOS MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCi: I)F FRANCK. 

ta|)j>el('!es dans radiiiirahlc lettre de. Notre Bienheureux Père sur cette 
vertu ; et les témoins du prodige se demandèrent, comme autjefois 
les enfants de saint lîenoît après avoir vu saint Maur marclier sur 
les eaux, si la vertu du maître n'y avait pas eu plus de part encore 
(|ue celle du disciple, (ihargé d'arroser un rameau sec planté dans le 
jardin du noviciat, le V. Davin obéit aveuglément, bien que fort éloi- 
gné d'attendre un miracle. Mais ce bois desséché ne tarda pas à se 
couvrir de feuilles, et porta constamment dans la suite le nom d'arbre 
(le l'obéissance., jusqu'au jour où, pour laisser place à quelque con- 
struction nouvelle, un des successeurs du P. Pujol donna l'ordre de le 
couper. 



lilogia (Ic/'unctor. l*rov. Lugduii. [Arcliiv Jlom.). — N.\u\.si, Ann. dier. me- 
mor., W^ jatiuar., p. 5^. — Dhkws, Fasti Soc. Jesu, p. 40. 



Le même jour l'an KHiO, le P. (Jlillaumi: Thiersault mourut à Paris, 
à l'Age de soixante-dix-sept ans, en odeur de sainteté. On le regardait 
(tomme le disciple doux et humble j)ar excellence du Sauveur, <|ui 
a voulu prendie comme marcpie distinctive la douceur et l'humilité. 
Plus de vingl-ciiuj ans avant sa mort, il avait résumé tout ce (pi'il 
pensait de lui-nuun(' cm ces quelques mois, dont la véritt- lui sem- 
blait de pi)is (Ml j)lus ('clatante à mesure qu'il avançait en âge: w (hi- 
II cl 1)1 IIS y/iicrsoi/lf, i'ir niultis hifinnitatibiis pieu us tani in anima 
(jiKun In corpore ! » Mais Dieu se communiquait libéralcmenl à cette 
ame, cpii avait de si bas sentiments d'elle-nuMiic cl de sa misère ; il se 
glorifiait dans les infirmités de son serviteur, en faisait l'objet de l'ad- 



xx\ ja.\vii:k. - p. josKPif r)i, i.imoges. 160 

iTiiration universelle, et donnait une onction toute divine à ses paro- 
les et à ses exemples pour porter à une haute perfection les jeu- 
nes religieux de la Compagnie, dont il eut la charge comme So- 
cius du Maître des novices pendant plus de trente -cinq ans. Il 
écrivit, au milieu de ses longues et cruelles maladies, la vie de sainte 
Lydwine, qui avait souffert durant près de quarante ans un martyre 
semblable, pour s'animer par son exemple à porter courageusement 
lui-même la croix du Seigneur jusqu'à la mort. 



Elogia defunct. Prov. Francise (Archiv. Hom.}. - Sotuellus, Bibl. Scripf. 
Soc, p. 321. — Rybeykkte, Scriptor. Proi>. Franc, j). 96. — Id., Varia de 
Soc Jesu..., n. 82. 



Le même jour encore moururent les Pères Joseph ue Limoges el 
Charles Lattaignant, le premier à Vannes Tan 1704, le second à Paris 
en 1728. 

Le P. Joseph dk Limoges tombai! à la llcur de son âge, épuisé 
avant le temps par la grandeur de ses travaux pour le salut des 
âmes. Prévoyant les rudes assauts (|u'il aurait à soutenir pour sa 
vocation, et jaloux de se mettre lui-même dans une sainte impuissance 
d'y succomber, il s'était d'avance engagé par vœu à suivre le Sauveur 
dans la Compagnie. Ce premier acte de générosité fut bientôt suivi 
de la demande des missions du Canada, dont il fut jugé digne par 
sa ferveur et son amour de la croix. Dans la traversée, le capitaine 
et les passagers lui rendirent ce glorieux témoignage, que par sa 

A. V. — T. 1. — - 22. 



170 MiïNOl.OGi: s. .1. — ASSISTANCK DK » RANCK. 

<;harité, son humilité et son zèle, il leur avait rendu cioyable tout ce 
<|ue l'histoire raconte, en ce genre, do saint IVançois-Xavier , puis- 
(|u'il le leur avait fait voir de leurs propres yeux. Après deux ans de 
hi rude vie des anciens missionnaires dont il partageait les travaux, 
le V. (le Limoges obtint la permission de porter l'Kvangile à de nou- 
velles tribus encore plus éloignées et plus sauvages. Mais les forces 
Ao son (îorps n'égalaient pas la vigueui- «h; son am(\ (l'esl en vain 
(pie ses supérieurs, j)oui' conserver à la Compagnie un si grand et 
si sailli ouvrier, le firent repasser en France. Il ne liiida pas à suc- 
comber, vrai martyr de son zèle apostolique, heureux d'avoir donné 
sa vie à Dieu et aux âmes laclietées du sang de Jésus-Christ. Il n'é- 
lail figé que de trente-six ans. 

Le P. Chari.ks Lattaignant était un des successeurs du I*. Le Valois 
dans la direction de l'œuvre des retraites. Durant trente années 
de pr(''(lication, il étail demeuré si fidèle à l'observation de toutes 
ses règles, si ami de la solitude et du silence, si pauvre et si dépen- 
dant de ses supérieurs, enfin si charitable pour ceux qui recouraient 
à lui, si ouldieux cl si ennemi de lui-même, qu'à Làge de plus de 
(|uatre-vingt-sept ans, il servait de modèle aux |>lus feivenls novices 
et obtenait encore comme une grâce de se conformer en loul à la 
vie commune. 



J-'Uogia (lefunviov. Piow Franc. (Arc/iiw liom.). — Lettre circitl. pour tin- 
('ompagni(\ <ii( iitni Lattmcnant. 



noncer la itiori du P. Latt avenant . — dk Backeii, Bibliotli. des r'cri'v. de la 



XXXI JANVIER. 



Le trente-et-unième jour de janvier 1663, mourut dans la maison 
professe de Paris, le P. Julien Hayneufve, en si haut renom de sain- 
teté qu'il s'en fallut peu, au témoig-nage du P. Rybeyrète, ([ue les 
deux reines de France et d'Angleterre, en vertu de leur privilège ro- 
yal, n'exigeassent le droit d'entrer dans sa pauvre cellule pour assis- 
ter au dernier soupir du saint mourant. Né à Laval et consacré 
au service de Dieu par sa pieuse mère, dès qu'elle lui eut donné 
le jour, Julien Hayneufve n'hésita pas à ratifier cette offrande, aussi- 
tôt qu'il put lui-même la comprendre ; et l'on peut dire que toutes 
les saintes pratiques de la perfection religieuse lui furent chères dès 
sa première enfance, et pour ainsi dire dès les premières lueurs do 
sa raison. Mais il ne savait pas encore sous quel étendard il devait 
suivre le Sauveur ; lorsque, dans un songe mystérieux, il vit saint 
Jean, l'apôtre bien aimé, l'offrant à Jésus et à Marie, et les priant de 
l'admettre dans leur famille. Or il n'eut pas de doute à son réveil, que 
cette famille ne fût la Compagnie qui portait le nom de Jésus. 

Autant qu'il peut être permis à la faiblesse humaine d'apprécier 
le mérite des saints, Julien Hayneufve nous semble comparable aux 
plus héroïques serviteurs de Dieu placés sur les autels. Selon l'ex- 
pression de son biographe, toute sa longue et admirable vie, depuis 
le premier jour de son noviciat jusqu'à sa mori, ne fui qu'une vic- 



172 ménoj.o(;k s. j. ■— assistan<;i; di-: i i anci:. 

toiro iioii interrompue suv Ions les désirs de la nalurc, et bien moins 
nnc rnorlilieation continuelle (|n'nne mori ('oni|)lèt(; et incessante à 
Ion le aulr(^ vie (jue celle; de Dieu ; l'ànie loujonis suspendue à Dieu, 
ajoute-l-il, comme le rayon l'es! au soleil. Un seul trait dans lequel 
se résume près (Tnii demi-siècle, en Icra jug-er. Qiuirante-et-un ans 
avani sa rnoil, il ('tail déjà parvenn à une perfection si haute, qu'an 
jour béni de ses derniers vœux de relig-ion, il lui lui permis d'en 
ajouter nn, dont l'étendue égale c(; (pie les vies des saints nous of- 
IVenl en ce genre de ()lus admirable. Les vœux héroïques de sainte* 
Thérèse, du Vénérable P. <in PonI, du N'énérabh^ P. de la Colombière, 
y sont rénnis. Julien llayneulVe s'y eng-ageail à ne rien vouloir dans 
toute sa vie, à ne rien chercher, à ne rien prétendre ([ue la seule 
gloiie de Dieu, sa divine volonté et son bon plaisir, selon toute l'é- 
lendnc cl la perfection du livre des Exercices de saint Ignace ; puis 
après la longue énumération des vertus qu'il faisait vœu de prati- 
f(ner avec Jésus pour modèle, il terminait ainsi son offrande : « Je 
« veux que ce soit là ma seule élude, de les exercer parfaitement, 
« chacune actuellement à toute occasion : afin que, par ce moyen, 
« je serve et plaise, autant qu'il sera en moi, à la divine bont('', 
« pour ranu)ur d'elle-même. Je l'arrête ainsi eu Notre-Seigneur ; je 
« le veux ainsi dans le Saint-Esprit, confirmé par sa grâce ; en 
« cette ferme volonté, je désire être, vivre, mourir. Seigneur, Dieu 
<( des vertus, source et fin de ce (pii est 1res bon et très parfait, 
'( favorisez de votre aide ces vceux, ([ui \iennent de l'inspiration 
« doni vous uj'ave/ prévenu, par les mérites de Jésus-Christ Notre- 
« SeigncMir ». 

Elevé à ce cond)le de sainlel('', il n'en relisait pas moins, eha- 
qu«' senuiine, nn anlii' t'cril <[n il avait eonqiosé, sous le tilri> de 



XXXI JANVIER. I». jniJKN HAYNKHKVH. 17-} 

Canticuni confusionis, où il avait réuni tous les motifs de se con- 
fondre et de se rabaisser jusqu'au néant, (contraint cependant pai- 
l'obéissance de gouverner, pendant près de quarante ans, les prin- 
cipales maisons de sa Province, et en particulier celles du noviciat 
et du troisième an, il y forma loute une génération de religieux 
qui l'aimaient et le vénéraient comme le plus tendre, en même 
temps que le plus saint des pères ; et ce double sentiment était 
partagé, sans exception, par tous ceux qui traitaient avec lui tlii 
bien de leur âme. Parvenu à sa soixante-quinzième année, et ne 
consentant pas encore à rien relâcher de l'extrême rigueur avec la- 
quelle il crucifiait son corps, Julien Hajneufve poursuivait égale- 
ment sa tâche apostolique en composant les derniers chapitres de 
ses Réponses sur les plus hautes voies de l'union divine, lorsque, vers 
les fêtes de Noël, il se sentit subitement atteint d'une défaillance 
irrémédiable. En peu de jours, sa faiblesse devint si grande, qu'il 
en fut réduit à ne pouvoir plus même se tenir debout sans être appu- 
yé sur deux de ses frères. Son âme cependant conserva encore assez, 
«l'énergie pour ne pas déposer la plume durant près d'un mois, 
jusqu'à ce qu'il eût enfin mis la dernière main au travail entre- 
pris en vue de la seule gloire de son Maître, Le reste lui impor- 
tait peu. 

Au moment où oji lui apporta le saint viatique , les yeux fixés 
sur son Sauveur : « Maintenant, Seigneur, lui dit-il, vous savez 
« que je ne désire plus qu'une seule chose, accomplir en niou- 
« rant votre très sainte volonté, selon tous les desseins (|ue vous 
« avez conçus sur moi de toute éternité ». La veille de sa mort, 
il cessa de donner aucun signe de connaissance ; mais on eut lieu 
de croire qu'il était saintement abîmé en Dieu, dans une véiilablc 



17''i MÉNOLOGI-: S. J. — ASSISTANCK DK h RANGE. 

(îxlasf ; ol coinuK.', au boni de vingl-quatrc heures, nu (h? nos 
Pères ai)|)rochail di; ses lèvres le crucifix, en prononçant ces mots : 
(f Adoranius te, Christe, et henedicinius tihi, (juiu per sanctam vruveni 
I liant, redemi sti nmndiini ; Nous vous adorons, ô Jésus, et nous vous 
bénissons d'avoir par votre sainte croix racheté le inonde », Julien 
llayneufve ouvrit doucement les yeux, souleva sa tête en signe d'a- 
doration, baisa les pieds de la sainte image du Sauveur, et expira. 



UK HiusxciER. Lettre cireidnire atnionçnnt la mort du P. llayneufve ; 
« Paris, ce i" févr. ICG3 » {Archiv. dont.). — Soti;klll.s, Biblioth. Script. 
Soc. Jesu. — Uybevuktk, Script. Proi'. Franc., p. I8(). — P\trign\m, Menai., 
31 genn.. p. 308. — Lkmpereuh, Vie du P. Bernard, p. I.')9. — de B.vckeii, 
Biblioth. des e'criv. de la Compagn. — Ciiampfon, Vie du P. Louis Lallemont, 
p. 20. — Vita mss. citée par le P. Pntrignani, lac. cit. 



Le uu^'uic jour de Tau 1738, mourut au noviciat d'Avignon, 
après plus de soixante ans de vie religieuse, le P. Jkan Croiset, ap- 
pelé par Notre-Seigneur lui-mC-me, le véritable ami et le futur apôtre 
de son divin Cœur. Ces deux mots suflisont à son éloge ; et Dieu a 
permis ((ue nous ne puissions guère aujourd'hui lui en don- 
ner d'autre. Car d'une si longue carrière, à peine est-il resté d'au- 
tre souvenir f|ue la simple liste des importantes charges qu'il 
remplit tour à tour dans la Compagnie, et celle de ses nombreux 
ouvrages de piété, traduits en toute langue, et destinés à répan- 
dre la connaissance et l'amour du Sanveni- dans le monde entier. 
Dès avant son ('h'vation au sacerdoce, le P. (^.roiset avait consa- 
cré .,sa plunu> an (arur de Jésus, et recevait i\c lui le seul j)rix 
(|tri «pril ici-bas combler ses dc'sirs, c(>lni dcli^c cml)i\is(' Ini-nu-'uic 



XXXI JANVIKR. — P. JEAN CR01SEI\ 175 

et d'embraser les Ames du divin amour. G'esl ce qu'il écrivait 
dès lors à la Bienheureuse Marguerite-Marie, et ce qui lut l'œuvre 
de toute sa vie: « Je ne sais, disait-il, si je me trompe ; mais il 
me semble que je suis destiné principalement de Dieu pour l'ai- 
mer. Dieu veut que mon caractère particuliei" soit son amour, le 
désir de l'aimer me brûle. Pour ma volonté, il me semble qu'elle 
est entièrement changée en celle de Dieu. Le reste ne m'est rien. 
Les peines, les croix, la mortification sont inséparables de cet 
état ; mais vous savez bien qu'il n'y a rien de rude en tout cela 
(jue le nom, quand on souflVe pour ce c[ue l'on aime y). 

Professeur de grammaire, de philosophie, de théologie. Recteur, 
Provincial, Maître des novices, partout et toujours, le P. Croiset 
semblait ne vouloir user de son influence que pour inspirer à ses 
élèves, à ses frères, à ses inférieurs, à une multitude d'âmes de 
choix que Dieu plaçait sous sa conduite, les mêmes sentiments 
d'amour. Et nous avons tout lieu de croire que ce grand zélateui' 
du Cœur de Jésus fut, avec le Vénérable P. de la Colombière, un 
de ceux dont Notre-Seigneur prétendait parler à la Bienheureuse, 
quand il lui déclara qu'il se ferait une couronne de douze de ses 
bien aimés, qui lui auraient procuré le plus de gloire, et seraient 
comme douze étoiles brillantes, placées tout autoui- de son Sacré- 
('œur. 



Elogîa defunctor. Prov. Lugdiin. (Archw. Rom.}. — P. Daniel, Vie de ht 
Bienh. Marguerite-Marie, p. 37, 325, 348, 351, 381, 404, 443. — Boero, 
Menolog., 31 genn., p. 578. — dk Backer, Biblioth. de.H c'rriv. de la Comp. 



I7(> MÎINOI.OGI', S. J. — ASSISTANCK DF KRANCF. 

\jr monic jour encore; moui'ul au uovicial de Toulouse, en 1754, 
le I*. .lr.\N-l'ii;iii{i: ('ayron, dont un de ses plus vertueux <lisciples, 
le IV Sérane, nous a heureusement retracé la longue et sainte 
canière. Il lui lour h tour aj)pelé par ses contemporains le Stanis- 
las, \c Louis de Gonzag-ue, le Régis de la Province de Toulouse, el 
le détail de ses vei'tus montre juscpi'à l'évidence (|ue cet éloge 
M a\ait lien d'exagéré. Deux traits sullironl pour l'aire juger la 
sublime perfection à laquelle il était déjà parvenu, n'étant encore 
(|ue scolastirjue el jeune professeur de grammaire: la grâce ineffa- 
l)le (jue lui accoida Notre-Seigneur, en l'assurant (jue son nom ('■- 
lail ('cril dans le livre de vie, et le projet de vœu, daté île cette 
époque et retrouve* dans ses j)apiejs aj)rès sa mort ; d Je me sens 
pressé, y disait-il, de vouer à Dieu de faire tout ce (pie je connaî- 
Irai qu'il veut de moi, c'est-à-dire: 1" de ne rien fain; (pii lui dé- 
plaise; 2" de me laisser entièrement conduire par lui en toutes 
choses ; 3" de lui éhc nui autant qu'il est possible el toujours con- 
formément à sa sainte volonté ; V d'être anéanti en lui, ne vou- 
lîinl ni me considérer moi-même ni (juoi que ce soit hors de lui; 
'}" de voir Dieu r\\ toutes choses, soit par la considération, soil 
par ralVeclion ; (")" de me considéi"er en Dieu el d'avoir une j^arfaite 
confiance en lui |)Oiii' lout, dans les maladies, les ai'Ilictions, le* 
dîuigers ; eu uii uiol (pie l)i(Hi soil mon tout, Dciis incns et oniiiio ». 

IMus de (puiraulc ans a^anl la luoii du sci'x ileni' de Dieu, \\\\ 
\ isileur de la Pi()\iuee de Toulouse (''crivail au Père Général : « Il 
n'y a ici (pi'unc soix pour louei' le V. (lavroii el a|)plaudir au choix 
(|ue vous avez l'ail de lui j)()ur le Rectoral du uovicial (\(' Toulouse, 
('.(•si en elVet un honune admirable de sainteté, mais de celle sain- 



XXXI JANVIER. P. JEAN-PIERRi: CAYRON. 177 

teté aisée, douce, affable, qu'on ne peut s'empêcher d'aimer ». Il 
ne trouvait à reprendre dans l'homme de Dieu qu'un de ces pioux 
excès familiers aux saints, son prodigieux amour pour la mortifi- 
cation : « Je réclame sur ce point, ajoutait-il, l'attention des supé- 
rieurs, car il achèverait par ses macérations de ruiner sa santé «. 
Ces vertus admirables du P. Cayron et les continuels miracles 
qu'opéraient entre ses mains les reliques de saint François Régis, 
ne lui permettaient plus, pour ainsi dire, de faire un pas, même 
dans les autres villes de la Province, sans qu'il fût aussitôt suivi 
d'une foule nombreuse de peuple qui réclamait à haute voix le se- 
cours de ses prières, en lui donnant le nom de Saint. Plusieurs 
fois, même à l'âge de soixante ans, il demanda en grâce, afin de 
se dérober à ces honneurs, d'être envoyé dans quelque mission 
étrangère. Mais il remplissait à Toulouse un plus utile apostolat , 
en préparant à sa Province des saints et des martyrs, tels que 
les Pères Dauphin, Sérane et Nolhac ; et en peuplant de ses novi- 
ces la Syrie, la Grèce, l'Egypte et la Perse, le Canada et les An- 
tilles, la Chine et le Maduré, il méritait le beau nom de père des 
apôtres. 

Enfin, chargé d'années et de mérites, il vit arriver avec joie, h 
l'âge de quatre-vingt-deux ans, l'heureux moment de son éternel 
repos dans le sein de Dieu. Le P. Delmas, alors Recteur du no- 
viciat de Toulouse, fut averti de sa mort à l'instant même où il 
expirait, par une brillante lumière. De nombreux miracles firent en 
même temps éclater la gloire du nouvel habitant des cieux; et la 
pieuse reine de France, Marie Leczinska, s'estima heureuse d'obtenir 
comme de précieuses reliques son chapelet et son crucifix. 

A. F. — T. i. — ■ 2-J. 



178 MK.N'OLOGK S. J. — ASSISTANCE DK FRANCK. 

Jean Serane, Vie du R. P. J. Cayion. — Boero, MenoL, 31 ^enn., p ÔHO. 
— BovNiOL, '< Le. Serviteur de Dieu Pierre-Jean Cayron », Toulouse I8S(>. 



Enfin, lo mémo jour, l'an 1742, mourul à Quc'bec lo P. Ji:a.n-Ba- 
PTISTE DU Parc, jjgé <lc soixante-six ans, dont il avait consacré près 
de trente-cinq aux travaux de l'apostolat, et six au gouvernement 
général de toutes les missions du Canada. « Si la Nouvelle-France, 
écrivait \(\ P. de Saint-Pé, un de ses successeurs dans la mèmC charge, 
s'appelle depuis longtemps la mission des saints, le P. du Parc a 
contribué autant que personne à lui conserver ce glorieux titre. 
J'irais contre la voix publique et contre ma conscience, si je lui 
refusais le nom de saint». Il mesurait vraiment toutes ses actions à 
la grandeur du Maître qu'il servait. Les hérétiques eux-mêmes ne 
pouvaient cacher leur admiration pour l'esprit de Dieu qui brillait 
en lui, cl beaucoup d'Anglais firent leur abjuration entre ses mains. 
Une charité toujours prompte à oublier ses propres intérêts, dès 
qu'il s'agissait de rendre un bon office et surtout de sauver une 
Ame, lui avait gagné tous les cœurs. Elle lui semblait même si ua- 
turelle, bien que la charité divine en fùl Tunique source, (juentre ses 
plus saints compagnons, on ne se rappelait pas un pareil exemple 
de délicatesse, dès qu'il s'agissait du service ou de la léputation du 
prochain. 



Lettre circulaire pour a/i/ioncer (a mon du P . Jeun-Baptiste du Pan- 
(Arr/tii'. dom.}. 



MÉNOLOGE 



DE 



LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 



ASSISTANCE DE FRANGE. 



FEVRIER 



Le premier jour de février, mourut aux Dardanelles, en 1716, 
le P. François Braconnier, de la Province de Champagne, aumô- 
nier des bagnes de Constantinople, Supérieur des missions de 
Grèce et fondateur de celle de Macédoine. Homme de conseil ci 
d'action, savant dans toutes les langues et les sciences qui pou- 
vaient être utiles à Constantinople, également cher par sa charité, 
son tact, son zèle, aux pauvres, aux malades, aux esclaves des ga- 
lères du Grand Seigneur et aux plus nobles personnages, même 
parmi les hérétiques et les schismatiques ; d'un cœur à braver 
toutes les douleurs du corps et de l'âme, la peste, la persécution, 
les traitements les plus indignes et les plus cruels, sans jamais 
se plaindre, et revenant, dès qu'il était guéri, aux mêmes œuvres 
entreprises pour la gloire de Dieu, François Braconnier semble mé- 

479 



180 MÉNOI^OGi; s. J. ASSISTANCK DE FRANCE. 

ritcr uiio place à part entre les hommes apostoliques et les prin- 
cipaux organisateurs des missions de l'empire ottoman. 

Parmi ses plus illustres conquêtes sur l'hérésie ou l'infidélité, 
l'histoire nous signale celle de Michel Paléologue, prince non moins 
<listingué par son mérite et son influence personnelle, que par sa 
fortune et par la noblesse de son sang, et celle du célèbre comte; 
Kmeric Tekeli, qui de luthérien, était devenu renégat par ambition, 
dans l'espoir de parvenir aux premiers honneurs de l'armée mu- 
sulmane. 

Le P. Braconnier travaillait ainsi, depuis bien des années, au 
salut de Constantinople , lorsque pour étendre de plus en plus 
parmi les Arméniens la loi et l'autorité du Siège de saint Pierre, 
il résolut de parcourir la Galatie, la Cappadoce et les provinces voi- 
sines de l'Asie ; mais à ce momeiit. Dieu sembla l'inviter à relever 
(\o leurs ruines les vieilles Eglises catholiques de la Macédoine. 
Kn lisant les Actes des Apôtres, à la veille mémo de son départ: 
« J'étais tombé, écrit-il, sur le cha])itre où il est rapporté que saint 
Paul, étant dans l'Asie Mineure, vit la nuit, dans un songe mira- 
culeux, un Macédonien qui lui faisait cette prière: « Passez en Ma- 
cédoine et secourez-nous ». Or, précisément le même jour, un mar- 
chand arrivait de Thessalonique et adressai! au P. Braconnier la 
même prière: « Ce rapprochement, ajoute-il, me parut comme un 
avertissement i\\\ ciel ; et je ne songeai plus (pi'à suivre la route 
<|ue r\])c)tre m'avait tracée ». 

Ce fut par cette disposition de la Providence ([ue, durant dix 
années entières, l'homme de Dieu ne cessa plus d'évangéliser les 
villes {•! les eanq)agnes de la Macédoine (^t de la Thessalio, les îles 
de Scopoli, de Thasse el de Négrepont, pénétrant jus(|ue dans les 



1*'' FÉVRIER. — P. ANDRÉ ROLLIN. 181 

monastères du Mont Athos, et laissant partout la réputation de fidè- 
le disciple et d'émulé des anciens Apôtres et des saints Docteurs. 
Aussi quand il dut laisser à ses successeurs, pour obéir à la voix 
de l'obéissance, le champ qu'il venait de féconder, et que Dieu 
l'appela, peu de jours après, à la récompense de tant de fatigues, 
la vieille église fondée par le grand Apôtre, mais désolée depuis 
des siècles, était glorieusement relevée. 



Nouveaux Mémoires des missions de la Compagnie de Je'sus dans le Levant^ 
t. 1, p. 51 ; t. 9, p. 321-401. — Lettres édifiantes, édil. 1780-1783, /. 1, 
p. 33, 335; t. ^, p. 361, 414. — Villotte, Voyages d'un missionnaire, p. 602. 
— Relation de la mission de Salonique (Archiv. dom.j. 



Le même jour de l'an 1620, mourut au collège de Verdun, à 
l'âge de plus de quatre-vingts ans, et après cinquante-six ans de 
vie religieuse, le P. André Rollin. Admis au nombre des novices 
dans la maison professe du Gesù de Rome, deux ans avant la 
mort du P. Laynez, il avait puisé à leur source, parmi les pre- 
miers enfants de saint Ignace, cette obéissance d'esprit et de 
cœur et cette souveraine indifférence par rapport à toute créature, 
qui firent de lui jusqu'à sa mort un des plus parfaits modèles 
du vrai religieux de la Compagnie, partout où le porta le souf- 
fle de la Providence, en Italie, en France, en Allemagne . 11 étail, 
on peut dire, suspendu comme par un fil au plus impercepti- 
ble signe de la volonté de ses supérieurs ; à l'âge de quatre- 
vingts ans, il les conjurait encore d'user de lui comme ils vou- 
draient, sans l'épargner en rien : « Car je sais par expérience. 



182 MKNOr.OGK S. J. — ASSISTANCF. \n. FRANCK. 

lour disait-il, que l'obéissance donne des forces . . ; et d'ailleurs est- 
il pour un Jésuite une mort plus belle que la mort par l'obéis- 
sance » ? Devenu trop faible pour marcher, et chargé de la direc- 
tion spirituelle des religieux du collège de Verdun, il n'eut rien 
plus à cœur que de communiquer autour de lui, par des conseils 
et par des exhortations pleines de flamme, le zèle dont il était ani- 
mé pour cette vraie vertu des enfants de la Compagnie. Il s'endormit 
doucement dans le baiser du Seigneur, avec ces paroles sur les 
lèvres : Ascendo ad Patrein nieuni et Patreni l'estnim. 



Elog. defunct. Prov. Cainpan. (Arch. Rom..). 



Le même jour, l'an 1761, mourut à La Flèche, à l'âge de soixante- 
dix-huil ans, le P. François-Xavier de Charlevoix, justement sur- 
nommé l'Hérodote des missions de la Compagnie. Dès les premières 
années de sa jeunesse religieuse, il s'était dévoué à l'apostolat do 
la Nouvelle-France. Dans l'intérêt de sa chère mission et de toute 
la colonie, (jue le gouvernement de Louis XV le chargea do par- 
courii- jusqu'aux tribus sauvages les plus reculées, il traversa qua- 
Iro fois l'océan avec des dangers extrêmes et des peines infinies. 
M les horreurs de plusieurs naufrages, ni la crainte d'une luori 
sanglante, à laquelle il se vit plus d'une fois exposé au niilioii des 
|)euples barbares, ne purent le faire reculer. Le baj)tême d'un seul 
enfant lui paraissait une récompense suffisante <lo lant do maux, 
« Mon voyage, écrivait-il alors du fond dos forets, dùt-il olro d'ail- 
l(Miis tout à fait inutile, je n'en regretterais pas les fatigues ol les 



I*"'" KKVRIER. P. FlUNÇOIS-XAVUMî 1)K (.UARI-EVOIX . IHo 

dangers, puisque, selon toutes les apparences, si je n'étais pas 
venu ici, cet enfant ne serait jamais entré au ciel ». 

Le P. de Charlevoix consacra sa vieillesse à écrire l'histoire des 
missions du Canada, du Japon, du Paraguay, avec un charme dont 
les plus grands écrivains de notre siècle oui témoigné leur admi- 
ration ; et il contribua puissamment, en nous retraçant la vie (^t la 
mort héroïque de tant de saints apôtres, à entretenii- ce zèle poul- 
ies missions, si ardent dans toutes nos Provinces de France jus- 
(pi'à la destruction de l'ancienne Compagnie. 



Dk Charlevoix, Hist. ei description générale de Ui Nouvelle" France. 

1744, 3 in 4". — de Backer, Bibliotlièque des écrivains de la Compagnie^ '!"' 

édit., t. 1, col. 1217. — Chateaubriand, Génie du Christian.^ édil. 1841, /. 3, 

^'"^^ part., l. 4, ch. 1, p. Ik. — Clère, Hist. du collège de la Flèche, ch. '\. 

p. 159. — Biog. univers., t. 8, p. 229. 



II FEVRIER 



l.e second jour de février de l'an 1640, fut trouvé mort à ge- 
noux, au milieu des neig-es, sur les rives du Saint-Laurent, à trois 
lieues au-dessus du fort Richelieu on il allait, le P. Anne de Noue, 
dont le nom, après plus d'un siècle, était encore en bénédiction par- 
mi les apôtres du Canada. Il leur avait en ('iïel laissé de grands 
exemples de vie angélique et crucifiée à toutes les inclinations de 
la nature, trouvant qu'ici-bas rien n'était plus doux j)our un com- 
pagnon de Jésus que la fatigue et l'abjection. Fils d'un gentilhom- 
me champenois, Anne de Noue avait passé son adolescence au mi- 
lieu des cours ; sa rare et céleste beauté, dit un de ses historiens, 
l'avait fait surnommer le beau page ; et sa vertu s'y était trouvée 
en <Télranges périls et rudes assauts. Aussi dans son humble reeon- 
luiissanee d'être demeuré toujours invincible et d'avoir conservé 
intacte la Heur de son innocence, grâce dont il renvoyait tout l'hon- 
lU'ur à la RiMnc d(îs anges, il ne cessa jamais jusqu'à sa mort de 
jeûner tous les samedis et d'oflVir chaque joui', connue tribut 
d'hommage à Notre-Dame, l'office de l'innuaculée Conception. Le 



II FÉVRIER. — P. ANNE DE NOUE. 185 

désir de donner sa vie, ou du moins de beaucoup souffrir pour le 
salut des âmes, l'amena deux fois au Canada. Ses vœux y furent 
largement exaucés. 

Premier compagnon du P. de Brébeuf parmi les Hurons, où il 
ne fallait songer à se rendre, écrit un de leurs successeurs, que 
« pour se perdre saintement et ne trouver plus rien d'aimable que 
Dieu » , il n'en redescendit que pour tomber entre les mains de 
corsaires anglais qui le ramenèrent en France. Mais ce double es- 
sai d'apostolat et de captivité lui rendit sa mission encore plus chè- 
re ; et il obtint bientôt d'y revenir pour lui consacrer les quatorze 
dernières années de sa sainte vie. Voici en quels termes son supé- 
rieur, le P. Jérôme Lallemant, retrace en abrégé, pour cette nouvel- 
le période, quelques traits épars des vertus et des travaux de cet 
admirable serviteur de Dieu : « Rude et sévère, dit-il, en son en- 
droit, tout de cœur pour les autres». — « Les choses les plus basses 
et les plus viles lui étaient grandes et relevées, et tout ce qui est 
dans l'éclat lui semblait rempli de ténèbres. Gomme il vit que sa 
mémoire ne lui permettait pas d'apprendre les langues, il se donna 
et dédia tout entièrement aux plus humbles services des pauvres 
sauvages et de ceux qui les instruisaient, s'abaissant avec une ar- 
deur non pareille aux ' offices plus rudes et plus ravalés, tantôt 
comme un pauvre bûcheron, dit le P. de Quen, tantôt comme un 
pauvre laboureur, menant la charrue et les bœufs, je veux dire 
comme un saint Isidore ou comme un saint Marcel, parmi les mé- 
saises et les misères. Et ce fut lui qui sauva la vie h nos Pères 
dans une famine de deux ans, allant par terre et par eau chercher 
des racines, des herbes, du poisson pour les nourrir, avec des pei- 
nes et des fatigues incroyables ».-r-« Extrêmement délicat en l'obéis- 
A. F. — T. r. - 1\. 



I8() MHNOLOGE S. J. AHSlSTANCi; l)k FRANCE. 

sance, (juelquc empressement qu'il eût dans les alVaires occurrentes, 
(jiiel(|ue «lifïiculté qui se présentât à ses yeux, il était |)r(H à tout 
<|uitter, comme à tout embrasser, à la voix de son Supérieur, sans 
«examiner son pouvoir ou son industrie, désirant que la seule vo- 
lonté de Dieu donnât le branle à ses actions, rebutant toute sug- 
gestion do cette prétendue prudence, c[ui à force d'ouvrir les 
yeux aux raisons trop humaines, les ferme à la beauté de l'obéis- 
sance ». — « Nous l'avons vu, écrivait le P. Bressani, âgé de près de 
soixante-dix ans, pleurer comme un enfant, dans une circonstance où 
il craignait do n'avoir pas suivi avec assez de perfection les inten- 
tions de son supérieur, non par scrupule, mais par pure délicates- 
se de conscience». — «Quelqu'un le voj'ant entrer dans la caducité, 
ajoute un de ses compagnons, lui proposa de retourner en France, 
pour y passer plus doucement les dernières années de sa vieil- 
lesse. Je sais bien, repartit alors ce saint homme, f|ue la mission 
est chargée et que je tiens la place d'un bon ouvrier. Je suis prêt 
à la soulager et à obéir en tout ; mais je serais bien aise de mou- 
rir dans le champ de bataille. Je sens cette inclination d'employ- 
er les restes de ma vie au service des pauvres sauvages et de 
ceux qui les convertissent ». 

Cette bénédiction lui fut accordée. Le P. de Noue se rendait de 
la résidence des Trois-Rivières au for! Richelieu, pour y célébrer, 
avec les Français et les Ilurons, la Purification de Notre-Dame, 
lorsque surpris, la nuit du 31 janvier, par une tempête de neige 
«jui lui déroba la vue du ciel et de la l(>rre, il ne put retrouver sa 
route ; et après avoir erré au hasard deux jours entiers, sans abri 
et sans nourriture, sentant à répuisement de ses forces que la 
moi I approchait, il se mit à genoux pour rendre en adoration sa 



H FÉVRIER. — V. NIGOI.AS HAGUAYS. 187 

sainte Ame à Dieu, et fut retrouvé en cet état, les bras croisés 
sur la poitrine, les yeux ouverts et regardant le ciel. 



Relations de la Nouvelle-France, A. 1632 et 1646. — Charlevoix, Hisi. de 
la Nouvelle-France, t. i, l. 6, p. 416. — Creuxius, Hist. Cariad., l. vi, 
p. 440 et seqq. — C.\ss.\ni, Glorias del seg. siglo, t. l, p. 617, 620. — Bress\- 
Ni, Relat. abre'g. de quelq. missions, p. 175. — Patrign.vni, MenoL, 2 febb., 
p. 27. — N.vD.vsi, Ann. dier. memorah., 2» febr., p. 64. — Lettres de la V. 
Marie de l'Incarnation, p. 411. 



Le même jour, l'an 1615, mourut à l'âge de 27 ans, après quatre 
années de vie religieuse, le F. Nicolas Haguays, professeur de gram- 
maire au collège de Moulins. Au milieu d'étranges vicissitudes qui 
firent de sa jeunesse le plus romanesque enchaînemment d'aventures 
que l'on puisse imaginer, tour à tour étudiant, pèlerin, soldat, va- 
let, mendiant, en France, en Italie, en Allemagne, il eut le bon- 
heur de conserver toujours la pureté de son corps et de sa foi el 
un ardent amour pour la très sainte Mère de Dieu. Il en était re- 
devable à la pieuse éducation qu'il avait reçue de sa mère, femme 
d'une très rare vertu, et d'une si tendre dévotion pour la Reine du 
ciel, que plusieurs fois elle en avait été récompensée par des fa- 
veurs miraculeuses. Elle avait mis tous ses soins à inspirer de bon- 
ne heure à son fils cette même dévotion, et en même temps une ex- 
trême horreur de l'hérésie, lui lisant et lui faisant lire souvent les 
actes des martyrs, qui avaient tout souffert plutôt que de renoncer à 
leur foi. Aussi Nicolas ne craignait-il pas dès lors de reprocher pu- 
bliquement aux Huguenots leur perfidie; et toute sa vie il remercia 



188 ViÉNOLOGE S. J. — ASS1STANCI-: l)K FRANCE. 

Notre-Seigneur du bonheur qu'il avait eu d'être blessé à la main 
«l'un coup de hache reçu des ennemis de son saint nom. Mais par- 
mi les innombrables périls du corps et de l'àme auxquels il fut ex- 
posé, Notre-Dame se montra toujours sa mère; « et j'ai bien éprou- 
vé, disait-il dans la suite avec un profond sentiment de reconnais- 
sance, que cette Mère de grAce ne se peut laisser vaincre ni par 
bienfaits ni par amour ». Ce fut dans la sainte maison de Lorette 
qu'il sentit les premiers désirs de se consacrer au service de Notre- 
Seigneur avec plus de fidélité. Bientôt après, dans la Congrégation 
de la sainte Vierge à Munich, il commença à mener une vie par- 
faite, méprisant toutes lès choses du monde, faisant vœu de chas- 
teté perpétuelle, cherchant à effacer chaque jour les péchés de sa 
vie passée, aussi bien par son sang que par les larmes, et exci- 
tant par ses paroles et par ses exemples un grand nombre de ses 
condisciples à ne plus vivre que pour Dieu. 

11 n'osait pas encore cependant solliciter la grâce d'être admis 
au nombre des enfants de la Compagnie, dont il avait conçu dès 
son enfance une si haute idée, qu'il les estimait, disait-il, plus que 
des hommes; lorsqu'une nuit la très sainte Vierge daigna lui ap- 
paraître et le recommander elle-même à notre Bienheureux Père saint 
Ignace, en ajoutant qu'elle le. prenait sous sa protection spéciale et 
l'assisterait fidèlement pendant sa vie et à la mort. Durant les qua- 
tre années de sa vie religieuse, le F. Nicolas llaguays donna d'ad- 
mirables exemples de dévotion, d'obéissance, de pénitence et d'hu- 
milité. Toute sa joie, en dehors du t(nnps consacré à sa classe et 
à SOS éludes, était de remplir les plus bas olïices et de se faire 
le serviteur de tous. 11 aimait particulièrement à passer la récréa- 
lion avec nos Frères Coadjuteurs pour s'entretenir avec eux de la 



Il KÉVRIHn. — P. PIERRE POUSSINES. 189 

vie des saints et de la manière d'imiter leurs plus héroïques vertus. 
Mais en même temps Dieu donnait tant de bénédiction aux premiers 
essais de son zèle, que ses catéchismes aux petits enfants de la 
ville de Moulins, attiraient en foule les personnages les plus dis- 
tingués. Enfin après quatre années d'une vie tout angélique, il mou- 
rut en grande réputation de sainteté le jour même de la Purifica- 
tion de Notre-Dame, témoignant une ineffable joie, parce qu'il sen- 
tait, disait-il, l'accomplissement des promesses que lui avait faites 
la très sainte Vierge do l'assister et de l'aider à faire une sainte 
mort. 



Nadasi, Ann. dier. memorab., /?. 65 . — Id, annus Marianus, p. 504. — Vie 
mss. de Nicolas Haguays (Arc/i. dômes t.). 



Le même jour encore de l'an 1686, mourut saintement à Toulouse, 
après soixante-et-un ans de vie religieuse, le P. Pierre Poussines, 
du diocèse de Narbonne, l'un des plus savants hommes de l'Euro- 
pe au XVIl^ siècle, et l'un des plus dévoués serviteurs de la sainte 
Eglise. Le P. Petau se glorifiait de l'avoir eu pour disciple dans la 
carrière de l'érudition et des belles-lettres. Les savants auteurs des 
Acta Sanctorum eurent souvent recours à ses lumières, et leur le- 
cueil lui doit plus de deux cents vies de saints de la Grèce, du 
Languedoc et de la Gascogne, dont il a en quelque sorte ressus- 
cité la mémoire. Sa haute réputation le fit appeler à Rome pour 
enseigner l'Ecriture Sainte et continuer l'histoire de la Compa- 
gnie, dont il nous a laissé un volume. Après environ vingt-huil 
ans passés dans la capitale du monde chrétien, admiré et consul- 



190 MÉNOLCXil-: s. J. ASSISTANCK I)K FRAN'CK. 

té par les princes même de l'Eglise, célèbre dans toute l'Europe 
par une multitude de savants ouvrages, il revint terminer à Tou- 
louse une vie qui n'avait été, selon l'expression du I'. Lombard, 
cju'un passage incessant « du travail au travail», pour la plus gran- 
de gloire de Dieu. « Plaise à Notre-Seigneur, écrivait le célèbre P. 
Papebroeck, à la nouvelle de sa mort, (jue ce grand homme trou- 
ve un successeur qui, avec autant de science et de "succès, puisse 
porter la lumière au milieu de nos ténèbres)). 

Cet infatigable ouvrier, auquel on peut appliquer cette belle pa- 
role, (pi'il se crucifiait à sa plume, n'en était pas moins un homme 
de prière et de pénitence, presque à l'égal des saints dont il fai- 
sait revivre le souvenir. Il eut l'honneur de réaliser, selon le plus 
pur esprit de sa vocation, ces autres paroles du Vénérable P. Mau- 
noir: « Dieu veut <pie je sois saint et savant, il m'ordonne de me 
servir de tous les moyens que j'ai dans la Compagnie d'accjuérir 
la sainteté el hi science; je tacherai donc là -dessus de contenter 
Dieu ». 



Acta SS., f. 7 tnaii, Paralipom. od cotiat., p. 26. — Acta SS., ib., p. 20, 
et t. 8 maii, p. 12 cl suiv. — de B.vckeh, Bibliol. des c'crw. de la Camp... — 
P. TiiÉOD. LoMBAiu), Eloge /ustoiiq. du P. Poussines {Mc'inoircs de Tre\>oud\ 
/tnv. 1750, /;, 253(>-2r)54j. — Feli.eb, Dictionn. historif/ue, au mot Poussinks. 



m FEVRIER 



Le troisième jour de février de l'an 1699, mourut au collège de 
Moulins, peu de mois après son retour des Antilles françaises, le 
P. Jean-Claude de la Mousse, ago de quarante-huit ans, dont il 
avait consacré près de quinze au salut des nègres de Cayenne el 
de la nation sauvag-e des Galibis. Sa charité pour ces pauvres bar- 
bares l'avait porté à s'établir seul le premier de tous au milieu 
d'eux; et trente ans plus tard, ses successeurs, auxquels il avait ce- 
pendant préparé les voies, y rencontraient tant d'obstacles et de 
souffrances, que le célèbre P. Aimé Lombard, racontant ses pro- 
pres débuts et ceux du P. Simon Romette, son compag-non : « Je 
fus saisi malgré moi, dit-il, d'un certain effroi dont je n'étais pas 
le maître », rien qu'à l'aspect d'un pays si sauvage; et « ce fut pour 
nous une occasion de nous offrir de nouveau en sacrifice réel, el 
non tel qu'on le fait au pied d'un oratoire ». 

C'était là qu'était venu seul , sans aucune ressource humaine , 
sans savoir même encore un mot de la langue des Galibis, le P. 
Claude de la Mousse, et il usa sa vie dans des souffrances qui n'eu- 
rent le plus souvent que Dieu pour témoin. Ceux qu'il voulait sau- 
ver, désolaient indéfiniment sa patience par leur indolente stupidité; 
et quelques-uns tentèrent même à plusieurs reprises de l'assassi- 

191 



11)2 MKNOr.OOF, s. .1. — ASSISTA.NCF; I)K FHANCr:. 

lier. Errant cà ol là pour découvrir, dans l'épaisseur des bois, quel- 
ffues huttes nouvelles, où la parole de Dieu serait accueillie peul- 
ètre plus docilement, il lui était arrivé de passer plus de ([uatre 
jours de suite sans abri et sans nourriture; et Notre-Seigneur [wi- 
niil qu'une fois il fut retrouvé ainsi presque agonisant, étendu à 
lerre, le corps tout en sang, au milieu des ronces et des épines 
(»ù il n'avait pu s'ouvrir un passage. Mais sa récompense, dès ici- 
bas, lui paraissait dépasser de bien loin ses peines, chaque fois 
([u'il lui arrivait de baptiser un enfant moribond et de l'envoyer 
jouir du bonheur des anges. Quand l'obéissance le contraignit h 
quitter, déjà épuisé de forces, sa chère mission, il venait d'ajouter 
à ses autres fatigues le dur travail de composer un dictionnaire el 
une grammaire de la langue des Galibis. L'espoir de faciliter ain- 
si à ses successeurs l'apostolat de ces pauvres sauvages, lui avait 
adouci un labeur si ingrat; et il eut encore par là une large part 
au succès des grands missionnaires de cette partie de la Guyane, 
jusqu'à la destruction de la Compagnie. 



P. Aimé Lombxud, Lettre à son frère, le P. Jean Lombard, cf. Mission de 
Cayenne, par le P. de Montézon, 1857, p. 290 et suii>. — Elogia defunct. 
Prov. Franc. (Arch. Rom.). — Boero, Mcnol., 3 febb., p. 66. 



(V FEVRIER 



Le quatrième jour de février de l'an 1623, le P. Marcellin Bompah 
mourut au Puy, victime de sa charité, à l'âge de soixante-sepl ans. 
La peste ayant éclaté parmi les troupes royales réunies alors dans 
cette ville, il n'hésita pas, malgré sa vieillesse, à se consacrer au 
service de ces pauvres soldats, et à leur rendre nuit et jour, jus- 
qu'à son dernier soupir, les services les plus humbles et les plus 
dévoués. Un respect et un amour d'enfant pour les moindres si- 
gnes de l'obéissance, l'observation inviolable des règles même les 
plus légères, une sainte haine de son corps que ne pouvaient satis- 
faire les plus cruelles macérations, et enfin son zèle pour le salul 
des âmes, semblèrent lui avoir mérité ce glorieux couronnement 
d'une longue et admirable vie. 



Nada.si, Ann. dier. memor. 4» febv.^ p. 66, — Drews, Fasti Soc. Jes., 
p. 47. — SoTUELLUs, Biblioth. Script. Soc. Jesu, p. 576. 



T. !. — â5. io;5 



n)'l MÉNOI.OGK S. J. — ASSISTANCK DK FRANCE. 

L<' inènie jour, l'an 1732, mourut à Paris le P. Lotis u'Aval- 
(iOUR. Jusqu'à l'âge do vingt-cinq ans, il avait suivi la carrière 
«les armes, lorsque, au milieu des plus belles espérances selon le 
monde, il se sentit appelé par Dieu à la Compagnie. Il jjorta <lans 
cette nouvelle vie le l'eu et la générosité de son àme toute mili- 
taire, et ne tarda pas à s(î consacrer à la rude mission des I lu- 
rons, dont il lui le père pendant quinze ans. Renvoyé en France 
pai' ses supérieurs, à cause de ses nombreuses et douloureuses in- 
lirmités, il lut chargé, pendant les dernières années de sa vie, de 
<liriger les jeunes scolastiques dans les voies de la perfection. La 
seule vue de ce vieil a|)otre, usé au service des âmes et ne res- 
pirant ([ue Dieu, n'(''|jut pas moins puissante que ses paroles pour 
ItHir inspirer l'amour de la prière et de la croix. 11 s'endormit en- 
lin doucement et en prédestiné dans la paix du Seigneur, à l'âge 
<le soixante-deu.x ans, <îont il avait passé trente-sept dans la (Com- 
pagnie. 



Elog. defiuicl. Prov. Franciiv {Archiv. liom.}. 



Enfin, l'an 1776, mourut à Avignon, à l'Age de quatre-vingt-quatre 
ans, doni il avait passé plus de soixante dans la Compagnie, le P. 
KsPRiT PiizENAS, un des plus savants malluMualiciens et astronomes 
de son temps. Son mérite l'avait l'ail nommer membre assoeiti ou 
correspondant des académies de Lyon, de Marseille, de Montpellier, 
et de l'iu-adémie des s<'iences <l(> Paris; il fui professeur royal dhy- 



IV KKVRIER. P. lîSPUIT PÉZENÂS. 195 

drographie à Marseille pendant plus de vingt ans; et le célèbre 
Lalande publia lui-même son éloge dans le Journal des Savants. 
A ces travaux, entrepris et soutenus avec tant de persévérance et de 
succès pour la plus grande gloire de Dieu, le P. Pézenas joignait la 
pratique assidue des plus pures vertus religieuses et d'un zèle 
ardent pour le salut des âmes, consacrant avec bonheur au mi- 
nistère apostolique des missions et du saint tribunal de la péniten- 
ce, le lemps dont ses études et l'obéissance lui permettaient de dis- 
poser. 



De B.vcker, Biblioth., 2* édit., t. 2, col. 1923. — Maynard, Des études 
et de l'enseignem. des Jésuites..., p. 264. — Feller, Dictionn. histor., au mot 
Pézenas. — > Lalande, Journal des Saluants., 1779, p. 569. 



V FKVKIER 



Le cinquième jour de février de l'an 1648, mourut dans la mis- 
sion de Saint-Paul à Damas, le P. Charles Malval, consumé à la 
fleur de l'âge par son amour pour Jésus présent au saint taberna- 
cle, et pour les Ames rachetées de son sang. 11 s'était consacré d'a- 
bord au salut des Grecs et ne songeait point à la SjTie, lorsque 
ses supérieurs lui proposèrent d'aller partager les fatigues et les 
persécutions du P. Jérôme Queyrot, l'héroïque apôtre des deux mis- 
sions d'AIep et de Damas. Malgré les fruits de ses premiers tra- 
vaux et les plus brillantes espérances, l'amour de l'obéissance et du 
sacrifice ne permit pas au jeune missionnaire la plus légère hésita- 
lion. Dès les premiers jours de la traversée, l'étude opiniâtre des lan- 
gues arabe, persane et arménienne, devint, sur le vaisseau qui l'em- 
portait, son unique sollicitude, tant il était prompt à embrasser tout 
<;e qui pouvait faire de lui l'instrument toujours prêt do la gloire et 
du bon plaisir de Notre-Seigneur. D'une humilité pleine de coura- 
ge, qui ne r(^culait devant aucun péril, aucun affront ; d'une sainte 
baine de son corps, (jui allait jusqu'à l'excès, (Iharles Malval Irap- 
pall néanmoins d'une admiration bien plus vive encore les conq^a- 
gnons de son apostolat, par le reflet de eharil('' divine, (pi'il sem- 
blait avoir héritée du grand A|)ôtre des Gentils ('elle chariti'' le le- 



V FÉVRIKR. — F. VALENTIN SANIER. 197 

tenait chaque nuit de longues heures prosterné en adoration au 
pied de l'autel, était comme l'aliment visible de sa vie; et l'on peut 
ajouter que ce fut elle qui lui donna aussi la mort; car il ne suc- 
comba, d'après le témoignage de son supérieur, qu'à un véritable 
assaut d'amour si véhément, qu'il fallut, peu d'instants avant qu'il 
rendit le dernier soupir, l'emporter défaillant de l'autel où il avail 
offert le saint sacrifice ; Dieu voulant s'en faire Une victime, dit l'au- 
teur de la Syrie sainte, le jour du sacrifice de nos Bienheureux Mai- 
tyrs du Japon, qu'il accompagna sans doute en leur triomphe, com- 
me il les imitait depuis bien longtemps en leurs combats. 



Jos. Besson, la Syrie et la Terre Sainte^ nouv. édit., 1862, 1"' p., trai- 
té 3®, n. IV, p. 74. — Lettres e'dif., Lyon, 1819, /. i, p. 105, — Nouveaux 
Me'm. du Levant^ t. 4, p. 96. 



Dans les premiers jours de février moururent de la mort des saints 
les trois Frères Coadjuteurs Valentin Sanier à Rouen l'an 1608, 
Claude Esrangin à Vienne l'an 1616, et à Gaen l'an 1697 Christo- 
phe Regnault. 

« 

Valentin Sanier était par excellence l'homme du travail et de la 
[)rière. Il ne pouvait comprendre que, pour un salaire temporel, un 
ouvrier se dépensât plus volontiers et avec plus d'ardeur qu'un re- 
ligieux pour Dieu et pour ses frères. La pensée des choses divi- 
nes lui était si présente, que rien ne pouvait l'effacer do son cœur 
et de sa mémoire; et la relation de sa mort en offre un exemple 
singulier qui parut tenir du miracle. Réduit par une violente atta- 
<pie de paralysie à ne plus donner, pour ainsi dire, aucun signe de 



I!)K MKNÔI.OGE S. J. ASSISTANCF, DF! FRANCE. 

vie iiitelloctuello, cl à no pas même sembler luîconnaîtro son pro- 
pre noiii : dès que l'on prononçait cependanl le saint nom de Dieu, 
il commençait à reprendre connaissance et manifestai! une sainte 
joie, se soulevant comme pour entreprendre encore quelque chose 
à la gloire et pour l'amour de Notre-Seigneur : spectacle plein de 
dévotion, dit le P. Jean Nadasi, el qui remplissait tous les assis- 
tants d'une merveilleuse consolation. 

Claude Esrangin avait apporté dans la (Compagnie une Ame angé- 
lique, mais au prix de rudes combats. Le monde et le démon s'em- 
blaient s'être ligués pour lui arracher son innocence. Mais il liil- 
tait constamment et d'un cœur si ferme, qu'un jour, au plus fort 
de la tentation, tombant à genoux, il fil sur-le-champ vœu de 
chasteté jusqu'à la mort. Dieu récompensa la confiance de son ser- 
viteur par des grâces insignes, et lui fit même connaître, longtemps 
à l'avance, le temps de son bienheureux départ pour le ciel. Tou- 
tefois jamais ce saint Frère ne cessa de crucifier son corps, par 
les veilles, les jeûnes et l'usage des plus douloureux instruments 
de pénitence, autant que l'obéissance le lui permettait. Peu de 
tenqjs avant son dernier soupir, pressé d'adresser une fois encore 
quelques mots d'édification aux Frères Goadjuteurs réunis auprès 
de son lit de mort : « Mes très chers Frères, leur dit-il, trois cho- 
ses vous assureront, je crois, la douce espérance d'être accueillis avec 
miséricorde par Notre-Seigneur, quand vous paraîtrez devant lui: 
l'entière ouverture de cœur avec vos supérieurs, une simplicité sans 
réserve dans l'obéissance, et l'affection à vous entretenir des choses 
de Dieu ». 

Christoi'Uk Kegnault avait mérité la grâce de sa vocation, en se 



V FÉVRIER. — K. CHRISTOPHIÎ REGNAULT. 199 

consacrant au service des apôtres et des martyrs du Canada, et en 
partageant tous leurs périls durant quinze années, dans cette mo- 
deste et vaillante troupe d'engagés volontaires ou d'auxiliaires des 
missions sauvages, dont l'histoire est encore à faire, et dont saint 
Ignace, à plusieurs reprises, déclara au P. Ghaumonot qu'il se glo- 
rifiait d'être le Père. Peu s'en fallut que dès lors il n'eût le bon- 
heur de partager la couronne des deux grands martyrs, les Pères 
de Brébeuf et Lallemant. Un des traits caractéristiques de ce bon 
Frère était sa dévotion pour le saint sacrifice et la sainte Eucharis- 
tie ; et dans sa vieillesse, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, 
après avoir consacré deux ou trois heures chaque nuit à la contem- 
plation des choses divines, ne pouvant plus donner tout le jour au 
travail, il ne connaissait d'autre repos qtie de s'entretenir avec Jé- 
sus-Christ dans le sacrement de son amour, et trouvait près du ta- 
bernacle l'avant-gout «lu ciel. 



F. Sanier. — Nadasi, Annus dier. meniorab., 5» febr., p. 70. — Litter. 
ann. Soc. Jes., ann. 1608, p. 243. 

F. EsRANGiN. — Litter. ann. Prov. Lugdun. (Arck. Rom.). 
F. Regnaiîlt. — Elogia defunct. Prov. Franc. (Arch. Rom.). 



VI rKVRIER. 



Le sixième jour de février de l'an 17o3, mourut saintement à Paris, 
au pensionnat du collège Louis-le-Grand, le P. Nicolas Pingre, par- 
venu au plus haut degré de perfection religieuse, surtout par son 
•humble et constante application, durant trente-quatre ans, aux règles 
de son office. La lettre qui annonçait sa mort à la Compagnie, pre- 
nait toute la Province de Paris à témoin de sa sainteté; elle rappe- 
lait en môme temps de curieux détails sur l'organisation intérieure 
des grands pensionnats de la Flèche et de Louis-le-Grand, qui ser- 
vent à mettre en lumière les vertus du P. Pingre. Aussi les repro- 
duisons-nous presque mot-à-mot. Le P. Pingre avait à peine trente- 
doux ans, lorsque ses supérieurs lui confièrent la charge de Minis- 
tre des pensionnaires, dans laquelle il persévéra trente-quatre ans 
<le suite, « emploi aussi nécessaire pour le bon ordre, que pénil)!c 
et désagréable par la continuité et la multiplicité des embarras ». 
Or il le remplit sept ans ii La Flèche et vingt-sept ans à Pari.s, 
« ave(^ une vigilance, une égalité d'Ame, une supériorité de vertu qui 
l'a l'ait constamment regarder comme un homme mort h lui-même 
cl qui mettait sa satisfaction à remplir dans l'exactitude la plus 
scrupuleuse ce qu'il y avait de plus mortifiant et de plus crucifiant 
dans son emploi. On ne doit pas s'étonner qu'un homme préposé 
par offici? à la manutention du bon ordre dans une maison compo- 



VI FHVRIER. — P. NICOLAS PINGRE. 201 

sée d'enfants, de précepteurs, de gouverneurs et de domestiques, la 
plupart volontaires et ennemis de la gêne, trouve souvent des con- 
tradictions, quand il veut faire exécuter ce que demande l'ordre et 
la discipline; c'était surtout dans ces occasions que la vertu du P. 
Pingre paraissait avec plus d'éclat. Alors parfaitement maître de lui- 
même, et envisageant de sang-froid les raisons que lui opposait, dans 
les personnes âgées, l'impolitesse ou la dureté du naturel, la varié- 
té du tempérament, le désir d'esquiver un règlement assujettis- 
sant et onéreux, il calmait tout par sa douceur, et il rappe- 
lait à leur devoir ceux qui s'étaient échappés vis-à-vis de lui. En 
un mot il obtenait, par l'ascendant de sa vertu et de ses bonnes 
manières, ce qu'on aurait eu de la peine à accorder à une fermeté 
plus rude et moins conciliante. Ceux qui savent la variété étonnante 
de personnes avec lesquelles un Ministre des pensionnaires a des rap- 
ports, et surtout à Paris, peuvent seuls apprécier au juste ce qu'il 
en a dû coûter au P. Pingre pour se contenir constamment vis-à-vis 
certains px'océdés qui piquent au vif les plus apathiques et les moins 
sensibles ». 

Cette fidélité aux règles les plus délicates de son office, venait du 
grand esprit de foi qui lui faisait chercher uniquement et envisa- 
ger en toute chose ce qui pouvait plaire à Notre-Seigneur, n'ayant 
d'autre volonté que la sienne ; et il le montrait pareillement par la 
promptitude et la perfection de son obéissance, « respectueux au delà 
de ce qu'on peut dire envers la personne de ses supérieurs, se con- 
formant à ce qu'ils décidaient, avec autant de simplicité que de do- 
cilité ». Un cœur si plein de Dieu ne pouvait se trouver pris à l'im- 
proviste, quand les infirmités le condamnèrent au repos; et tandis 
que son corps allait s'affaiblissant et s'épuisant de jcur en jour, 

A. F. — 1. I. — 26. 



202 MKNOLOGK S. .1. — ASSISTANCE DK FRANCE. 

SOU àiiKî trouvait dans la |)iière et l'union divine, (|ii(' navaicnl ja- 
mais altérées en lui les embarras d'une vie si active, cette douce et 
sereine résignation qui, dans les ennuis de rinfirniit<'' el aux appro- 
ches de lii ino)!, csl la véritable pierre de tonelie des saints. 



Lettre circulaire pour annoncer la mort du P. Pingre fArr/i. dom.). 



Le nième jour de l'an lOti^i, mourut à La Flèche le V. .Ika.n de 
LA (Chaussée, vraie merveille d'humilité, de j)énitence (^1 de patien- 
ce. Il s'était livré dans sa jeunesse aux folles joies du monde; et 
peu d(; jours avant de se donner à Dieu, il venait, duranL le carna- 
val, de prendre part à toutes les folies d'un bal niascju('' : lorsque 
aux premiers jours du carême, entrant <lans une église où l'on 
exorcisait un démoniaque, il s'entendit interpeller soudain en ces 
termes : « Voilà un des miens. Hier j'ai dans(' avec lui et avec 
ses amis. J'étais le surnuméraire inconnu doul Tarrivéi^ les a tant 
ell'rayés ». Saisi d'une craintif salutaire, el se l'appelant aussitôt 
les promesses de sou baptême, Jean de la (Ihaussée lil à l'instant 
vœu à Notre-Seigneui' <le lenoncer aux ponijx^s (\\\ dcMUon el dem- 
brasser sans délai la vie l'eligieuse, ue désirant rien tant «pie de 
pouvoir entendre^ un jour des lèvres du Sauveur ces mêmes paro- 
les : « Voilà un des miens « ! A Ronu\ ou il |)assa envii'on vingt- 
cinq ans dans l'olïiee de substitut, son souvenii" demeura long- 
temps en b(>nédiction ; el l'on disail d»' lui (|u"il coiuuuucail eha- 
i'une «h; ses jourucMs par se llagelliM' durani une demi-heure entière. 



VI i'évh[i-:k. — I'. JEAN m: la chaussée. âO^H 

De loloui' en France, il se vil atteint, dans sa vieillesse, d'une sorte 
de lèpre el d'une affligeante surdité, qui le contraignit à un isole- 
ment presque absolu. En cet état, on le comparait au saint homme 
Job, dont il égalait, disait-on, les douleurs et la patience, et il ne 
cessait de bénir la divine main qui achevait ainsi de le purifier. 



Elogia defuncl. Prov. Franc. {Arc/i. Rom.). — Nadasi, Ann. dier. niemor., 
6a febr., p. 74. — Patrignani, Menol., Qt febb... p. 74. — Drews, Fasti Soc. 
Jes., p. 50. 



vil FEVRIER, 



Le sej)tièmo jour de février de l'an 1593, moururent glorieuse- 
ment pour la loi, dans la petite ville d'Aubenas en Vivarais, le Vé- 
nérable P. Jacques Salez el le Vénérable 1\ (Iuillaume Sautemouche 
son compagnon, massacrés par les calvinistes en haine du très saint 
Sacrement de l'Eucharistie. Ils étaient nés tous les deux dans la Bas- 
se-Auvergne, s'étaient consacrés à Dieu dès leur jeunesse, avaient à 
peu près le même âge, de trente-six à trente-huit ans, et semblaient 
('gaiement dignes de la couronne du martyre que la divine bontt- 
leur destinait. « Déjà en son enfance, dit le vieil historien de nos 
saints martyrs auquel nous empruntons presque tous les traits 
<le ce tableau, Jacques Salez se plaisait aux choses de vertu ». \ 
l'âge de cinq ans, il rassemblait ses j)etits compagnons pour les 
exhorter à servir Dieu, à détester le vice et l'hérésie; et les pas- 
sants prenaient grand plaisir à l'entendre. A huit ans, il portail 
une telle all'ection au saint Sacrement, ([uc sa plus douce joie était 
de consacrer plusieurs heures de suite chaque matin à servir les 
pi-ctres à l'autel, avec la dévotion d'un ange ; en le voyant, cha- 
<iMi (lisail (jue c'c'tail un cnfa-ut choisi de Dieu. Le grand bienfai- 
Icui- (le la (lompagnie, (luillauuic du Prat, avait laissé au collège de 
lîilloni une rente annuelle destinée à nourrii-, »'utr(>teiiiv" et ensei- 



vu FÉVRIER. — P. JACQUES SALEZ. 205 

giier dix-huit pauvres écoliers de son diocèse. Jacques Salez fut ad- 
mis dans cette humble école, où il fit son premier apprentissage de 
vie religieuse; quand il revenait, au temps des vacances, dans sa fa- 
mille, on admirait comment il se levait la nuit pour faire oraison 
et réciter l'ofTice de Notre-Dame. 

Entré au noviciat de Verdun à l'âge de dix-sept ans, déjà « mé- 
diocrement versé aux lettres latines, grecques et hébraïques », il de- 
vint bientôt un parfait enfant de saint Ignace, assouplissant à toutes 
les vertus, surtout par la patience et l'humilité, son naturel ardenl 
et mélancolique. La douceur qu'il puisa au Cœur de son divin Maî- 
tre, brilla même dès lors d'un si vif éclat, qu'au jour de son maj- 
tyre, la plupart des soldats huguenots auxquels leurs ministres le 
livraient, en furent saisis de stupeur et se refusèrent à le frapper. C'é- 
tait le fruit de la sainte habitude qu'il avait prise, et dont il con- 
vint plus d'une fois, en communiquant son secret à des «inies capa- 
bles de le comprendre : «. A la vérité, leur disait-il, à la vue de Dieu 
toujours présent en toute créature, je ne trouve plus rien qui puisse 
altérer ma sérénité ». On raconte même de lui, comme de notre Bien- 
heureux Père Ignace, qu'il lui suffisait d'une fleur pour que son 
àme, élevée tout à coup vers Dieu, tombât dans un véritable ravis- 
sement. Mais la source par excellence où il puisait à longs traits 
sa sainte joie, était la divine Eucharistie ; l'un des témoins doni 
on réunit les dépositions après sa sainte mort, osait affirmer que, du- 
rant au moins l'espace d'un an, le P. Salez, à sa connaissance, n'a- 
vait pas laissé passer un quart d'heure par jour, sans se prosternej- 
en esprit aux pieds du Sauveur, caché pour l'amour de ses élus dans 
son tabernacle. Aussi était-ce pour défendre ce glorieux mystère qu'il 
devait mourir. 



2()() MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCK DK IRANCF. 

Toiilofois l(î.s rares f(iialit(*s fnie Dion lui avait données |)Oiii l'eii- 
seigncmcnl «les liautes sciences, semblaient devoir le rclcTiii dans une 
tout autre carrièrcî (|ue celle de l'apostolat. On lavai! jugé dig-ne, 
à Pont-à-Mousson, d'occu[)er (juelque chaire de théologie dogmatique, 
<le controverse, de langues orientales; et bien (jue le dur lra\ail des 
études lui fil de bonne heure ressentir de cruelles infirmités, « il ne 
se soucia toutefois jamais d'en être délivré, faisant, dit son vieil his- 
torien, plus d'état (\o l'obéissance que du bon portement de sa per- 
sonne ». il enseignait depuis cinq ans, toujours avec la même séré- 
nité de cœur et de visage, lorsque les médecins jugèrent « (ju'il fal- 
lait donner congé aux livres », si l'on voulait lui conserver la vie. 
Ainsi Dieu le préparait-il à verser son sang pour la foi, grâce qu'il 
désirait depuis bien longtemps, et dont on croil (|u'i! reçut dès 
lors l'assurance; car il répétait souvent à ses amis, vc (pie ceux-ci 
prenaient pour un sim])le vœu de son cœur: « Oh! bénie soit la 
main qui fera le con])! et béni soit Dieu Nolie-SeigiuMir <(ni pr('|)a- 
re mes mains au dernier condjat » ! 

(^omme il partait de Tournon pour Aubenas, où il allait prêcher l'A- 
vent et raffermir la foi des catholiques, son supérieur lui donna pour 
compagnon Guillaume Sautemouche, humble Frère Coadjuteur de 
haute vertu, j)auvre en son extérieui- et de peu d'apparence, mais 
dont toute la beauté était en son âme, selon l'expression du P. de 
Gissey. « De trente-huit ans qu'il vécut, ajoute le même auteur, il en 
avait dépensé vingt-deux au service de Dieu en la religion, si ver- 
tueusement qu'on l'appcdait un ange ». Portier au pensionnai de Pont- 
à-Mousson, il s'était vu un jour fra()p('' au visage par le valel d'un 
jeune seigneur allemand, (jui le mit tout en sang à coups de poings 
et de [)ommeau d'épée; mais il s'estimait heureux d'être ainsi Irai- 



vu FÉVRIER. P. JACQUES SALEZ. 207 

té pour le salaire d'un acte d'obéissance, montrant, dit encore le 
même auteur, pariui les dépouillements ou les injures, « aussi peu 
de ressentiment qu'une statue ». 

Depuis deux mois entiers, ces deux intrépides serviteurs de Dieu 
travaillaient donc, chacun selon son degré, à l'instruction et au 
salut des âmes, lorsque dans la nuit du six février de l'an 1593, 
une troupe de huguenots escalada en armes les murs d'Aubenas. 
C'était pour eux une riche proie que deux Jésuites ; dans l'espoir 
qu'ils faibliraient peut-être devant la mort, les ministres qui ac- 
compagnaient les vainqueurs, provoquèrent, dès le jour suivant, 
.Jacques Salez à une lutte publique et tumultueuse sur la présence 
réelle du Sauveur dans le saint Sacrement de l'Eucharistie. Mais il 
les confondit avec tant de vigueur que, désespérant de la victoire, 
l'un d'eux, après l'avoir traité de faux prophète, s'écria qu'avec ce 
blasphémateur toute controverse pacifique était inutile et qu'il 
fallait s'armer du zèle d'Klie, engorgeant les prêtres de Baal de ses 
propres mains. Alors, sur son ordre et sur le refus de plusieurs 
soldats, leur capitaine saisissant le bras de l'homme de Dieu: 
« Suis-moi, idolâtre, dit-il, il te faut mourir ». — « Allons, au nom 
de Dieu » ! répondit le Père ; et comme il ajouta, pour sauver la vie 
de son compagnon, que celui-là du moins n'était pas homme de lettres 
et prédicateur: « Oh! mon Père, s'écria le F. Guillaume, non, que 
je ne sois séparé de vous ni à la vie ni à la mort » ! Et tous deux 
prosternés ensemble, offrant à haute voix le sacrifice de leur vie et 
pardonnant de bon cœur à leurs bourreaux, furent transpercés au 
même instant de divers coups de dagues et d'arquebuses. 

Le sang des martyrs fit si merveilleusement refleurir la foi, que 
dix ans plus tard, en 1603, écrit dans ses mémoires .lacques de 



20S MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCF: DF FRANCE. 

Bannes, clianoine de Viviers, quinze mille catholiques, sous les yeux 
(le ce qui restait d'hérétiques saisis d'une étrange stupeur, pou- 
vaient venir prendre part librement à une procession solennelle, où 
figuraient toutes les confréries de pénitents et tous les curés de 
(fuatro ou cinq lieues à la ronde avec leurs paroissiens, « pour ren- 
dr(; grâces à Dieu que les Jésuites, religieux, dit-il, de sainte cl 
grande probité », fussent installés à perpétuité en la dite ville d'Au- 
henas, où deux de leurs frères avaient été si glorieusement mar- 
tyrisés. 



JuvENCius, Hislor. Soc. Jcsii, part, oa , p. 254. — Ann. Lilterœ S. J., A. 
ir)*.)3, p. 27'i. — Odon de Gissey, Recueil de la vie et martyre du P. Jacques 
Salez et de Guillaume son compagnon... — Aleg^mbe, Mortes illust., p. 15.5- 
103. — Tanner, Soc. Jesu usq. ad sanguinem et vitœ profusionem militans, 
f). 22. — N-VD.v-si, Ann. dier. memorab.., 7a febr., p. 75. — Drews, Fasti Soc. 
Jes., 7a febr., p. 51. — Patrignani, Men., 7 febb., p. 77-<S2. — Sérane, Vie 
du R. Père Cayron, p. 303. — Sotuellus, Biblioth. Script. Soc. Jcs.^ p. 385. 
— Branche. îta vie des Saints et Saintes d'Auvergne, c'dit. 1858, /. 2, /;. 228- 
250. 



* Le même jour rappelle la mémoire du P. Simon Kivière, (|ui mourut 
à Auch en 4610, à l'âge de quatre-vingts ans, dont il avait passé cin- 
(|iianl(' dans la Conq)agnie. Rempli d'une tendre dévotion pour notre 
lîienheureux Père et pour saint François-Xavier, il ne laissait pas- 
ser aucun jour sans se recommander plusieurs fois à leur intercession. 
Mais sa méditation [)référéc était celle de Jésus crucifié; il avait sans 
cesse dans le cœur et sur les lèvres la prière chère à saint Ignace, 



vil KKVllIER. — P. SIMON RIVIÈRE. %V^ 

Anima Christi; il l'avait écrite en grands caractères et attachée 
au pied de son crucifix, afin de l'avoir au moins sous les yeux 
quand la maladie ne lui permettrait plus de la réciter de bouche. 

A cette divine école, il avait appris toutes les vertus, mais sur- 
tout l'humilité, l'obéissance et la mortification. Quoiqu'il lut prêtre et 
d'une science conforme à son deg-ré, il demanda et obtint la per- 
mission de remplir les offices des Frères Coadjuteurs ; et on ne le 
vit pas sans attendrissement occupé, sept années entières, aux tra- 
vaux les plus bas et les plus durs de la maison. On raconte de son 
obéissance un trait pareil à celui qu'on admire justement dans la 
vie de saint Ignace. Il était prêt à dire la sainte messe et déjà il 
quittait la sacristie et se dirigeait vers l'autel, quand le P. Recteur, 
peut-être pour l'éprouver, lui fit dire qu'il avait besoin de lui par- 
ler. Au même moment, sans aucune trace d'émotion, le P. Rivière 
revint sur ses pas, se dépouilla des ornements sacerdotaux, et comme 
s'il avait entendu la voix même de Dieu, alla prendre les ordres de 
son supérieur. Quant à sa mortification, elle était véritablement con- 
tinuelle et en toutes choses. Il avait horreur de toutes les délica- 
tesses de la nature; la louange lui était un supplice: Ahsit inilii glo- 
riari iiisi in cruce Domini Nostri Jesu Christi, disait-il; ou encore: 
Gloriahor in infinnitatibus meis. Dans sa dernière maladie, il répé- 
tait sans cesse: « Fuyons la vaine gloire ». 

La charité couronnait de si belles vertus. Elle lui inspira de faire 
à Dieu le sacrifice de sa vie. Un de nos Pères ayant été saisi 
d'une fièvre ardente qui mit ses jours en danger, le P. Rivière 
s'offrit en victime à sa place ; sa prière fut exaucée, le malade 
revint à la santé et il fut frappé lui-même d'un mal irrémédiable. 
Il reconnut aussitôt l'appel de Dieu et déclara, dans la joie de son 
A. F. — T. (. — 27. 



210 MKNOI.OGK S. J. — ASSISTANCK DE FRANCE. 

àmo, (jii'il n'avait plus «jue huit jours à vivre; il mourut en effet 
huit jouis après, un samedi, comme il l'avait annonc(';. 



JuvENCius, Histor. Sociel., pari. 5, /. 25, /j. 858. — Patbignam, Menolog.., 
7 febb.. p. 83. — Nadasi, Annus dierum memorab.^ 7» febr., p. 76. — 
DnKws, Fasti Soc. .les., p. 5J. 



Le même jour encore mourut à Dijon, eu 1628, le P. Gérard 
Carrière, couronnant une sainte vie par le martyre de la charité 
au service des Ames les plus délaissées. La chaîne des galériens 
passait à Dijon et ne pouvait aller plus loin, retenue par les 
lièvres contag-ieuses qui consumaient une )>arlie de ces malheureux. 
Instruit <|u'ils étaient enfermés et entassés dans une étable au.x 
portes de la ville, le P. (lérard Carrière n'hésita pas à courir vers 
eux pour les arracher, s'il le pouvait, à la double mort du corps 
et de l'àme. Il gagna leur C(Tcur par son dévouement et sa charité, 
les confessa, prépara les mourants à paraître devant Dieu, et ne 
rpiilla ce lieu de pestilence que pour expirer lui-même, (juelques 
jours après, du mal qu'il avait conlract<^ en leur prodigiiant ses 
soins. 



Ann. litler. j)to\>. Campnn. {Arrh. Rom.}. 



VIII FEVRIER 



Dans la nuit du sept au huit février de l'an 1652, mourut à Ren- 
nes le P. Charles Charré, âgé .de soixante-quinze ans, dont il 
avait passé près de cinquante dans la Compagnie. 11 rendit de grands 
services à plusieurs maisons de sa Province, en qualité de Minis- 
tre et de Procureur, surtout à la maison professe de Paris et au 
collège de Rennes, où il passa les vingt-cinq dernières années de 
sa vie. Avant d'entrer au noviciat, il s'était fait recevoir docteur en 
droit civil et droit canon ; et sa science lui fut très utile dans les 
circonstances difficiles où se trouvait alors la Compagnie. Homme 
d'un grand sens, de peu de paroles mais pleines de sagesse, il 
était souvent consulté même par les plus habiles membres du bar- 
reau et du Parlement. Il profita de ces relations pour en gagner à 
Dieu un grand nombre, qu'il dirigeait dans les voies de la vie chré- 
tienne. Dans sa plus extrême vieillesse, malgré de fréquentes et dou- 
loureuses infirmités, il ne se faisait jamais prier, quand il s'agis- 
sadti d'entendre les confessions ou de se charger de quelques nou- 
velles fatigues pour le service de Dieu et des âmes. La veille mê- 
me, de sa mort, il était encore sorti pour une œuvre de charité el 

211 



212 AïKAOï.ora: s. j. — assistanxk dh kranck. 

avait passé une partie de la journée au saint tribunal do la péni- 
tence, voulant pour ainsi dire mourir les armes à la main. 



Lettre du P. (]astili,on annonçant la mort du P. i'harrc. Rennes, 8 /e\<r. 
1652 {Archiv. doni.). 



L'an 1647, on ignore quel jour, mourut saintement à Bordeaux, 
le P. Jacques Cothereau, Recteur et Maître des novices de la Pro- 
vince d'Aquitaine, homme d'une haute vertu, et dont les humilia- 
lions et le dénuement faisaient les délices. 11 était en quelque sorte 
passé en proverbe que si quelque objet, meuble ou vêtement sem- 
blait hors d'usage, ou bien si au moment de se mettre en route, 
il se rencontrait un mauvais cheval parmi ceux de ses compagnons, 
on devait lui en accorder la préférence. Plusieurs fois, il s'était of- 
fert à ses supérieurs pour consacrer toute sa vie à enseigner les 
premiers éléments, pour s'enfermer dans les hôpitaux des pestifé- 
rés et s'y dévouer au soulagement des corps et des Ames, trou- 
vant la vie humble et crucifiée du Sauveur bien au-dessus de toutes 
l(is joies do la nature. 11 n'en fut jugé que plus digne des premif"- 
res charges de sa Province et il les remplit avec honneur, en pai- 
fait serviteur de Dieu. 

Le recueillement du saint homme était admirable, et il n'y avait, 
disait-on, qu'à le voir devant Dieu, soit au saint autel, soit récitant 
roffioo divin loujours à genoux, pour apprendre à bien prier. Dans 
sa dernière maladie, au noviciat de Bordeaux, touché des soins que 



YIll FÉVRIER. — P. JACQUES COTHEREAU. 213 

lui prodiguait le Frère infirmier, mais résolu fermement de se renon- 
cer jusqu'à la mort : « Mon Frère, lui dit-il, je prendrai toujours de 
bon cœur, par obéissance, toute potion que vous ou le médecin ju- 
gerez utile à ma guérison; mais je vous en prie, n'y ajoutez rien «jui 
ait seulement pour but de me soulager ». 



Elogia defunct. Provinc. Aquitan. {Archiv. Rom.). 



IX rKVRllilR 



Le neuvième jour de février de l'an 1617, mourut en odeur de 
sainteté, après trente années de vie religieuse, le P. Oaspard Masius, 
Recteur du collège de Tournon. II ne s'était proposé rien moins, dès 
son enfance, que de devenir un vrai saint et d'imiter à la lettre les 
plus beaux traits de ceux dont il parcourait la vie. Ayant lu, par 
exemple, durant ses premières études, que plusieurs serviteurs ou ser- 
vantes de Dieu, pour mieux se préparer à recevoir la sainte Eucha- 
ristie, avaient coutume de passer eu prières toute la nuit précédente 
sans aucun repos, il n'hésita pas à faire de même; et ce ne fut 
qu'après un assez long temps que son confesseur, instruit comme 
par hasard de ces veilles si longues et si surprenantes à pareil Age, 
lui ordonna d'en supprimer la plus grande partie. 

Du jour de son entrée dans la Compagnie à celui de sa mort, 
Gaspard Masius mérita, dit son biographe, ce glorieu.x éloge (jui 
renferme tout en un seul mot, d'avoir paru constamment digne d'ad- 
miration, el dans les plus petites observances cl dans les plus gran- 
des, sans uuuKjuer jamais à une règle, o\ sans donner un signe d'une 
inclination déréglée. Oi* tout incroyable que puisse paraît ic un Ici 
témoignage, il le confirma lui-même sans y songer, par cet aveu 
qui lui ('(happa du cœur et des lèvres, en rendant conq>te de son 
214 



IX FÉVRIER. — F. LOUIS DE BUSSY. 215 

âme, presque au momenl de paraître devant Dieu : qu'il ne se rap- 
pelait pas avoir jamais rien lait ni rien désiré, depuis trente ans, 
par un autre motif que celui du plus grand honneur, amour et 
service de Notre-Seigneur ; parole vraiment digne de notre Père saint 
Ignace, ajoute l'annaliste qui nous l'a transmise. Aussi avait-il fait 
un jour spontanément la réponse si belle et si justement admirée 
de Louis de Gonzague, lorsque interrogé sur la manière dont il 
voudrait se préparer, s'il apprenait de Dieu, au moment de se 
rendre en classe ou en récréation, qu'il n'avait plus qu'une heure 
à vivre: « .Je me rendrais, répondit-il, là où m'appellerait alors l'o- 
béissance », montrant par là dans quel esprit il s'acquittait de cha- 
<|ue exercice, pour plaire à Dieu. 



Nadasi, Annus dier. memor.^ O^i f'ebr., p. 79. ■ — Drews, Fasti Soc. Jesu, 



p. 54. 



Le même jour de l'année 1822, mourut à Saint-Acheul, dans tout 
l'éclat des dons les plus précieux de la nature et de la grâce, le P. 
Louis de Bussy, à peine âgé de trente-trois ans et d'une perfection 
déjà consommée. La Compagnie renaissante n'avait pas en France, 
à cette époque, de littérateur et de professeur plus distingué. Elle 
pouvait sans crainte l'opposer à ses plus brillants adversaires. Les 
fruits surprenants de son apostolat près de la jeunesse, lui mé- 
ritèrent également d'être signalé comme le maître par excellence, 
selon le cœur de saint Ignace et selon le Cœur de Jésus. 



i]{\ MKNOr.OfiE S. J. ASSISTANCE DE KKANCK. 

Né à la veille des premiers orages qui allaient renverser le trône 
et l'autel, Louis tic I3ussy connut de bonne heure le prix fie la foi, 
de l'innocence et de la piété, dont il trouvait sous h; toit pater- 
nel les plus beaux exemples. Tels étaient le respect et l'amour de 
son père et de sa mère pour la sainte Eucharistie, dont il devait 
lui-nirMuc devenir plus tard un des apôtres, que par leur testament 
l'iiii fondait dans l'église de sa paroisse l'entretien de la lampe du 
sanctuaire et du linge d'autel destiné au saint sacrifice, l'autre une 
messe solennelle du saint Sacrement pour le premier jeudi de cha- 
(fue mois, et une amende honorable publique à la lin dos offices 
de chaque dimanche. Ce ne fut toutefois qu'un peu avant l'Age de 
vingt ans, au terme d'une première année de philosophie, dont il sui- 
vit le cours au séminaire de Saint-Sulpice, que Louis se consacra 
tout entier à Dieu sous la sainte et forte direction du P. Sellier, 
qu'il ne cessa d'aimer et de vénérer depuis cette époque comme 
son vrai père. « Plus j'étudie celte grande ànic, écrivait-il. plus je 
remercie la bonté divine de me l'avoir fait connaître » ; et par un 
juste retour d'estime et d'affection, plus tard quand le maître eut 
reçu le dernier soupir de son disciple, il ne put retenir ce cri de 
douleur: « Quel trésor nous avons perdu en perdant cette âme si 
belle, ce religieux si instruit, si détaché de lui-même, si modeste 
avec tant de talents » ! Puis ne pouvant douter cpi'il ne fut déjà 
dans la gloire, en grand crédit près de la Reine du ciel : « Il 
aura sans doute, ajouta-t-il, ])rié pour moi ». 

Au collège de Montdidier, pendant les quatre ans qu'il y passa 
en compagnie d'un autre saint, l<^ vénéi'c- P. Le Leu ; au grand sé- 
niiuaiic d'Amiens, où il étudia la théologie, durant la |)ersécution im- 
p(''rial(\ avec les jeunes Scolastiques des Pères i\c la Foi, dont il 



IX FÉVRIER. — P. LOUIS l)H BUSSY. 217 

était l'ange gardien; à la maîtrise de la cathédrale, dont il diil 
accepter la direction jusqu'au rétablissement de la Compagnie ; enfin 
durant les sept dernières années de sa vie religieuse à Saint-Acliçul , 
partout Louis de Bussy exerça une merveilleuse influence, pour remet- 
tre en honneur parmi la jeunesse, et grâce à ses ouvrages, dans 
toute la France, les grandes dévotions catholiques du saint Sacre- 
ment, du Cœur de Jésus, de la sainte Vierge. L'histoire de ses 
congrégations, les saintes industries de son zèle et de sa charité, 
Tesprit d'oraison, de dévouement, de renoncement qu'il inspirait à 
de simples écoliers : tout cela est à la hauteur, nous pouvons le* 
dire, de ce que nos anciennes annales nous ont conservé en ce 
genre de plus mémorable, et montre ce que peut, aujourd'hui 
comme aux jours anciens, un homme vraiment animé de l'esprit 
de Dieu. Lorsqu'il avait reçu l'onction sacerdotale, il lui avait sem- 
blé que Notre-Seigneur lui adressait au fond de l'âme les mêmes 
paroles qu'à saint Pierre: « Louis, m'aimes-tu? Pais mes agneaux». 
Puis se demandant à lui-même d'où lui venait cet ardent désir de la 
sanctification des enfants : « C'est, répondait-il, que Jésus les a beau- 
coup aimés ». 

Vraiment humble de cœur, et plaçant bien haut dans son estime 
l'honneur de Dieu et de la Compagnie, il désirait sincèrement qu'on 
ne lui passât rien de médiocre. Il en donna un touchant exemple 
lorsqu'il composait son Mois de Marie, durant les trop courts mo- 
ments libres que lui laissait sa classe de rhétorique : après avoir 
lu ce premier travail, le R. P. Simpson, alors Provincial, lui écrivit 
une lettre toute paternelle que nous avons entre les mains, où me- 
surant la portée d'une œuvre semblable, qui dans sa pensée était 
destinée à imprimer au culte de Marie un élan décisif, il lui disait 

A. F. — T. I. — 28. 



218 MÉNOI>OGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

IVanclieiiieiil que la (loin|)a<>nio avait droit d'attendre encore mieux 
des talents (luc Dieu lui avail donnés ; cl le P. de Bnssy se remit 
vaillamment à l'œuvre, u'as[)iran1 qu'au bonlieur de mieux faire 
«'onnaître et ainiei' Jésus et Marie. 



Notice sur M. L. Debusai {en lèle de La 2""" et '.V""* édit. du Mois de Marie, 
1828). — Guidée, Notices sur quelques membres de la Compagnie de Jésus ^ 
l."2, /). 23r)-261. — LoiuQUET, Annales de S^-Acheul,p. K'^el suiv. {Archiv. dom.). 



Le luènn' jour (Mioore de l'an 1827, mourut à Montrouge, où il 
étudiait la philosophie, le Scolastique Louis Dussol, âgé de vingt- 
trois ans, mais d'une V(M'Iu déjà consommée, et dont les meilleurs 
juges, les Pères de lîussy, Renault et Gury ont cru devoir nous 
transmettre des liaits dignes d'être appelés héroïques. Près de deux 
années eu elTel avant son entrée dans la Compagnie, Louis Dussol, 
simple élève de rhétorique à noire eollège <le Bordeaux, avail pra- 
tiqué sous les yeux de Dieu seul, duranl une longue épreuve de six 
mois, e(; troisième degré tl'humilité si cher' à saint Ignace, et dont 
bien j)eu de vét(''rans ont janiais donni' de pareils exemples. Ad- 
mis dans la Congi<''galion <le la sainle \ierge, placé par ses ta- 
lents au n<)nd)i'e des plus hrillanls ('lèves, (environné d(^ l'esliim^ et 
<le ralVediou de ses condisciples et de ses maîtres, choisi pour ser- 
vir d'ang(; gardien aux plus jeunes écoliers (|ui se pri'paraient à 
\cK\v |)reniière eonnnunic^n ou <pii aspiraient au tilr(> de ('ongréganis- 



IX FÉVRIER. F. LOUIS DUSSOL. 219 

tes, chargé du catéchisme aux pauvres et de hi distribution des au- 
mônes, privilège réservé à la Congrégation, Louis Dussol se vit en 
un seul jour, devenu un objet d'horreur et de répulsion universelle. 
Une calomnie des plus étranges, ourdie avec une adresse véritable- 
ment infernale, le fît soudain considérer comme un hypocrite, un 
sacrilège, une Ame abandonnée à un endurcissement irrémédiable ; et 
sans une intervention de Dieu qui tient du prodige, on peut à peine 
s'expliquer comment il ne fut point chassé du collège et ne deman- 
da ni ne consentit à être retiré par ses parents pour se soustraire 
au déshonneur. La vérité ne se fit jour et l'auteur de la calomnie 
n'avoua son crime qu'au bout de six mois. Pendant tout ce 
temps, Louis Dussol, divinement éclairé sur le prix des humiliations, 
avait tout souffert en silence, et s'était contenté, lorsqu'on lui de- 
mandait s'il était coupable, de répondre non. 

Le Recteur du collège, le P. Ghauchon, si connu par la dou- 
leur qui le consumait lorsqu'il voyait se perdre un de ses élèves, 
tenta de l'amener à un aveu qui du moins sauverait son Time, 
et il porta le zèle et la charité jusqu'à mettre devant lui ses 
mains dans le feu, espérant ainsi le toucher. Il y réussit en effet, 
mais autrement qu'il n'attendait ; car en ce moment-là même, Louis 
Dussol conçut la pensée d'entrer un jour, si Dieu le lui permet- 
tait, dans un Ordre qui renfermait des hommes d'un pareil cœur. 

Tel était cet écolier de dix-huit ou de dix-neuf ans. La suite fut 
digne d'un pareil prélude ; et Dieu sembla prendre plaisir à pour- 
suivre et à consommer la sanctification de son serviteur par la 
croix. Au noviciat d'Avignon, tandis que sa ferveur et sa fidélité 
faisaient l'admiration de ses frères et du P. Kenault, son Maître 
des novices ; tandis que par ses catéchismes il exerçait sur la jeu- 



220 MKNOLOfiK S. .). — ASSISTAXr.K DR IRANCE. 

nesBo la plus salutaire influence et relevait avec éclat une pieuse 
(Congrégation (^n l'honneur de saint Louis de Gonzague, il pas- 
sait lui-même par un état d'impuissance, d'obscurité intérieure qui 
faisait trembler sans l'abattre cette âme héroïque. « Je suis aveu- 
gle, écrivait-il, aveugle d'esprit; je ne vois rien. Dieu m'a envoyé 
des humiliations plus fortes que je ne m'y serais îittendu. Quels 
jours je viens de passer ! J'espère ne pas refuser le calice d'amer- 
tume qui m'est offert. Serais-je assez malheureux pour ne pas être 
admis dans la Compagnie de Jésus ? Mon Dieu, que votre volonté- 
soit faite! Mais voudriez-vous au moins me; recevoir parmi ceux de 
vos serviteurs qui paraissent les moindres dans votre maison ? » • — 
« Mon Dieu, disait-il encore, me voici devant vous sans réflexions, 
sans sentiments ; je vous glorifierai par mes souffrances, si je ne 
le puis par ma ferveur. Ma paix sera de goûter la connaissance de 
plus en plus profonde de mes misères ». 

Quarante jours d'une maladie très aiguë allaient achever d'embellir 
la couronne du jeune et vaillant fds de saint Ignace. Dieu lui 
avait rempli le cœur d'une joie ineffable au jour de ses vœux, et 
cette joie ne l'abandonna plus, même sur son lit de mort. Sûr dé- 
sormais de vivre et de mourir Compagnon do Jésus, on ne sau- 
rait, écrit le P. Gury, dire combien de fois ou avec quelle onction 
et quelle douceur il répétait nuit et joui- le nom do Jésus. Du- 
rant ses longues insomnies : « Parlez-moi de Jésus », disait-il à 
celui de ses frères qui veillait alors près de lui. Chose surprenan- 
te, ajoute le P. Loriquet, au milieu même du délire, il suffisait de 
prononcer le nom de Jésus, pour qu'il retrouvât sur-le-champ tou- 
te sa connaissance. Un moment le démon tenta de lui persuader 
qu'il était perdu ; mais après une courte lutte, tenant entre ses 



IX FÉVRIER. — P. ROBERr PLANTEROSE. :22) 

mains Jésus crucifié et mettant en lui seul toute sa confiance, il ex- 
pira doucement et sans ag-onie. 



Notice mss. sur le F. Scol. Louis Dussol (Arch. dom.). 



Enfin le même jour de l'an 1655, mourut au collège d'Ilesdin le 
P. Robert Planterose, homme vraiment humble de cœur et ne vi- 
vant que pour la sanctification des âmes, procurée sans éclat el 
sans autre témoin que Dieu. L'obscurité d'un confessionnal et d'une 
classe ne put cependant dérober sa vertu à tous les regards ; on 
ne se lassait pas d'admirer l'homme mort à lui-même et à toute 
satisfaction des sens ou de l'amour-propre, dans ce professeur qui, 
après avoir mené ses premiers élèves de la dernière classe de 
grammaire à la rhétorique, n'eut pas d'autre emploi <[ue de par- 
courir sans relâche et sans défaillance le même cercle pendant 
trente années. Rude labeur, dit un de nos annalistes, mais bien 
digne d'un fils de saint Ignace, de la reconnaissance de la Com- 
pagnie, et de haute valeur devant la divine Majesté. 



Elog. defunel. prov. Franc. (Archiv. Rom.}. 



X FKVKIRH 



IjC dixième joui' de février de l'an 1G50, mourul en odeur de 
sainteté au grand eollègo de Lyon, après trente-deux ans de vie 
religieuse, le P. François d'Aix, fils d'une; sœur du P. (lolon, véné- 
rée elle-même comme une sainte pendant sa vie et après sa morl. 
Elevé |)our Dieu seul par cette vraie mère, ee jeune enfant, dès 
l'Age le plus tendre, s'exerçait à eherclier et îi demander t-n toute 
chose ce (jui lui semblait le mieux plaire à Dieu ; cl à peine Agé 
de seize ans, il porta l'innocence de son baptême dans la (lom- 
j)agnie de Jésus. Deux traits de son novicial l'onL voir à cpiel de- 
gré de [)erfection il [)arvint dès ses premiers pas dans cette nou- 
velle carrière : il s'y engagea aux pieds de Notre-Seigneur, dit son 
biographe, à rechercher et endjrasscr toujours d'un eccur j)romi)t et 
joyeux lout ce qu'il verrait être pour ses frères l'objet d'une ré- 
pugnance cpielcoucpie ; el il contracta dès lors la sainte habitude, 
(pii lui demeura familière jusqu'à sa mort, de denuinder chaqiuî 
jour au Sauveur, comme uiu; grAce insigne, d'ètic^ Iraih' en Unile 
(îhose comme le (hniiier des honnnes et le plus digne* d Oubli et 
de uu''j)ris. Cette vigueur à se dompter lui-même eut bientôt i"en- 
(lu le jeune novice supérieui" à l<ml ce (pii a eoutuiui' d arrêter 
h^s Anuvs appelées à yui\re Jésus-Christ. On sapeteul uu"înu' en 
222 



X FÉVRIER. P. FRANÇOIS D AIX. 223 

peu tle temps (|iic loiil manque (.l'égard, tout acte de malveillance, 
quel qu'en fût l'auteur , était un titre particulier à sa charité 
et il quelque témoignage extraordinaire de reconnaissance et de 
dévouement. 

L'éclat de son enseignement au grand collège de la Trinité à 
Lyon, n'alïaiblit jamais cette incomparable humilité du serviteur de 
Dieu ; et il ne négligeait rien pour l'entretenir. Par un profond 
sentiment de respect pour toutes les paroles de l'Esprit-Saint, il 
lisait tous les jours au moins un chapitre de l'Ancien Testament 
ou du Nouveau, la tête découverte et à genoux. Comme les plus 
saints enfants de la Compagnie, le P. François d'Aix était em- 
brasé d'un très ardent amour pour la Reine des anges ; et la piété 
lyonnaise, si dévouée à Marie Immaculée, dut à ce grand serviteur 
de Notre-Dame la joie de célébrer avec un nouvel éclat et un re- 
doublement de ferveur populaire, la Conception de la Mère de Dieu. 
11 obtint en effet que les prières des Quarante-Heures précéderaient 
désormais chaque année la solennité du huit décembre ; et durant 
ces trois nuits qu'il passait presque entières prosterné devant le 
Saint Sacrement, à peine accordait- il à son corps une heure de re- 
pos. Mais sa dévotion par excellence avait pour objet l'amour et la 
gloire de la Très Sainte Trinité. II lui consacrait toutes ses pen- 
sées, toutes ses paroles, toutes ses actions, et n'épargnait rien 
pour les rendre dignes d'être présentées par les anges aux trois 
adorables Personnes. Comme son Père saint Ignace, il n'aimait 
rien tant que de louer, d'aimer et d'invoquer la Sainte Trinité ; 
et il composa en son honneur un pieux opuscule que les magistrats 
de Lyon firent imprimer, mais auquel il refusa de mettre son nom. 
On remarqua même, après sa mort, que le plus sûr moyen d'obte- 



m^l MÉ.\0),Or;K s. .1. — ASSISTANCK OF THANCE. 

Il il l(!H ollols i\v sa puissante protection auprès de Dieu, étail de 
s'engager à oiïrir ((ucique acte de vertu, particulièrement le sain! 
sacrifice, en union de cœur avec lui, poui* l'amour et l'honneur de 
la Très Sainte Trinité. 

Knfin le P. l'rançois (l'Aix devait retracer en sa personne I ima- 
ge du Roi des martyrs, selon une prophétie de son oncle, et mé- 
riter le nom d'homme de douleur (jue lui donne 1 histoire de la 
Compagnie. Son ardeur et sa persévérance à se crucifier faisaient 
de lui l'émule des Borgia et des Claver. Quand on le suppliait d'avoii 
égard à la délicatesse de sa complexion et de sa santé souveul 
cliancelante : « Quelle joie voulez-vous que je goûte, répondait-il, 
le jour où je n'aurai pas donné un peu de mon sang à celui dont 
les veines ont été épuisées pour mon salut ? Si je ne puis, ajoutait- 
il, mourir par le feu ou par le glaive, il ne tiendra pas à moi, je 
l'espère, que je ne prenne la plus grande part dont jo suis capa- 
ble aux souffrances de mon Maître et de mon Dieu >> ! Parfois les 
pauvres Times du purgatoire lui apparaissaient et le suj)pliaienl 
de leur appliquer le mérite de ses flagellations et de ses prières ; 
et le désir d(> les délivrer plus promptement, en leur obtenant de 
plus nombreux et de plus puissants suffrages, le contraignit de 
faire quelquefois l'aveu de ces apparitions. Knfin dans le touchant 
récit des derniers jours du P. François d'Aix, digne couronnement 
d'une si sainte vie, le P. Gibalin raconte que Notre-Seigneur dai- 
gna consoler alors son serviteur par la vision de deux croix : l'une 
était toute noire, symbole de la mort ci du long nuirtyre volontai- 
re auquel il s'était dévoué depuis tant d'années ; l'autre éclaUinte 
• le lumière, symbole de sa prochaine entrée dans le ciel et de la 
gloire (jui serait le prix de ses souflVances. Et en effet, au mo- 



X FÉVRIER. — V. JKAN DE LAMBERVILLE. 225 

ment où il expira, un jeune religieux du noviciat d'Avignon, qui 
priait pour lui, vit soudain son âme toute rayonnante entrer dans 
la gloire du paradis. 



GiBALiN, Elogium P. Franc. d'Aix {Arch. dom.). — Histor. Prov. Lugd. 
{Arc/i. Rom.}. — Patrignani, Menologio, iQ febb., p. 104. — Drews, Fasti Soc. 
Jes., p. 55. — Nadasi, Ann. dier. memor., p. 82. — P. d'Orléans, La vie du 

P. Coton, p. 296 et suw. — P. Prat, Recherches sur la Comp. en France 

du temps du P. Coton, t. 4, p. 7 et suiv. et p. 527. 



Le même jour de l'an 1714, mourut à Paris en réputation de sain- 
teté le P. Jean de Lamberville, Procureur des missions de la Nou- 
velle-France, où il avait travaillé lui-même près de vingt-trois ans 
à la conversion des Iroquois. La grandeur d'âme, la patience, l'hu- 
milité de ce digne serviteur de Dieu, semblent rappeler la physiono- 
mie du Vénérable P. Jean de Brébeuf. A la merci du premier ivrogne 
qui voudrait lui briser la tête à coups de barre de fer, ou du con- 
seil de quelque tribu infidèle parlant de l'attacher au poteau et de 
le brûler, non seulement il ne laissait voir aucune crainte, mais tel 
était son ascendant sur les plus cruels de ces barbares, qu'en sé- 
ance publique, il obtint la promesse qu'on le laisserait instruire et 
baptiser tous les captifs destinés au bûcher; dès les jours suivants, 
on lui amenait deux pauvres femmes, dont on différa les tortures 
et dont il eut la joie de faire deux enfants de Dieu, avant de les 
A. F. — ï. I. — 29. 



220 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCK DK FRANCE. 

voir lenlcmc'iit rôtir et dévorer. Ce lurent les prémices de toute une 
moisson d'âmes (ju'il offrit durant plusieurs années à Notre-Sei- 
g-neur. Dans une lellic admirable, il raconte comment, durant l'in- 
lervalle de deux su|)plices, ces pauvres victimes, priant avec lui, Ic- 
vaienl vers le ciel leurs mains tronçonnées, « et m'ensanglantaient, 
ajoute-t-il, à l'orce de me caresser, pour me témoigner leur recon- 
naissance ». Hien que pour baptiser un enfanl en danger de mort, 
il avait enlre])i'is avec bonheur une j)énible ((jurse de vingt lieues, 
(^(îtait assez poui' lui d'avoir à olTiir au Sauveui' une dmc de plus. 
Dans une autre lettre, où il rcMulail compte de toute une année de 
travail : « J'ai aussi baptisé, disait-il, ([uarante-cinq enfants, dont près 
d(î (juarante sont devjnit Dieu « ! 

Les (Uîrnières annc'es di\ P. .lean de Lambeiville ne furent pas 
perdues poui" la mission (|u'il avait tant ainK'e. Se dévouer pour 
les iutc'réls du royaume de Jésus-dlnisl dans ces contrées lointai- 
nes et sauvages, était à ses yeu.x son premiei' devoii". (loninie dans 
les forêts et sur les grands lacs du Canada, son boidieur, lisons- 
nous dans la redation de sa mort, fut, jus(prà la lin de sa sainte 
vie, de manquer de tout, d(» beaucouj) soulfrir, de ne ( liercher que 
Dieu, et de le reconnaître en la personne âc ses supérieurs avec 
une docilité d'enfant, si sinq^le et si humble, (|u\'lle excitait au 
plus haut degr('' leui" admiration. Il |)iiai! cl p;ulail de Dieu en 
homnu; (|ui semblait lavoir \u face à face: et sachant (jue la pu- 
rct('' de cdMH' |)cul seule rendre une ànie digne d avoir sa conver- 
sation dans le ciel, il ne laissai! plus passer un seul joui" sans se 
puri(ie-<r par le sacrcnicul Ar piMiitcnce. linlin ce fui au sortir (K* I au- 
t(>l, au moment où il connncMcail son action de grà(H's, ipu* \o V. 
Jean de Land)cr\ illc, portant (Micori' en lui le i-orps l't le sang du 



X FÉVRIER. P. LÉONARD PERRIN. 227 

Sauveur, sentit les atteintes de la mort, et il rendit, peu d'heures 
après, son âme à son Dieu ; il était âgé de soixante-dix-huit ans. 



Elog. defuncl. Prov. Frotte. (Arch. Rom.). — Lettre circulaire pour annon- 
cer sa mort (Arc/i. dont.). — Gharlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, 
édit. 1744, t. 2, /. 10, p. 282 ; /, H, p. 333 et suiv. — Relations inédites de 
la Nouvelle-France {édit. de Montézon, Paris, 1861J, /. 2, /;. 39, 108, 196, 
347. 



Le même jour encore, l'an 1638, mourut à Besançon le P. Léonard 
Perrin, l'un des plus saints religieux dont il soit fait mention dans 
l'histoire de l'ancienne Compagnie. Vainqueur de toutes les afl'ec- 
tions du monde et de la chair, il ne cessa de reproduire en toute 
sa vie jusqu'à son dernier soupir la ressemblance de Notre-Seigneur, 
qu'il avait toujours devant les yeux. Appliqué par l'obéissance à 
presque tous les ministères de la Compagnie, tour à tour chargé de 
l'éducation des enfants, professeur de rhétorique, de philosophie, de 
théologie, d'Ecriture sainte, chancelier de l'université de Pont-à- 
Mousson, Recteur, missionnaire parmi les hérétiques, ou prédica- 
teur à la cour des ducs de Lorraine : partout et toujours il fut re- 
gardé comme un homme qui ne cherchait que la plus grande gloi- 
re de Dieu. On disait communément que, si les premiers compa- 
gnons de saint Ignace étaient revenus sur la terre, ils n'auraient 
pu remplir les mêmes ministères avec plus de zèle et de perfection. 
Il était en si grande réputation de vertu, que l'on vit des popula- 
tions entières se mettre à genoux pour recevoir sa bénédiction, 
lorsqu'il paraissait en public. 



228 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Quaiul l'armée française s'empara do la Lorraine et chassa nos 
Pères (le la ville de Pont-à-Mousson, le P. Léonard Perrin fut seul 
et expressément excepté de cette proscription, à cause de sa sain- 
teté. Le Bienheureux Pierre Fourier ne se lassait pas d'exalter 
ses vertus et ses miracles, et avait coutume de l'appeler la colonne 
de la très sainte Compagnie do Jésus. Enliu un Père de grande au- 
torité, qui avait été son Recteur et son Provincial, et avait pénétré 
dans tous les secrets de son ame, no craignit pas d'assurer qu'à sa 
connaissance le P. Léonard Perrin avait non seulement conservé 
jusqu'à la mort son innocence baptismale, mais qu'il ne s'était même 
jamais rendu coupable d'une faute vénielle de propos délibéré. 



Elogia defunctor. Prov. Canipan. (Arch. Rom.}. — Patrignxni, Menologio, 
\i) febbr., p. 103. — Nadasi, Ann. dier. mentor., 10» /'ebr., p. 82. — Dhews, 
Fasti Soc. Jesii, 10» f'cbr., p. 55. — Abram, L'Université de Pont-à-Mousson, 
édit. P. Carayon, l. 2, p. iW ; /. 8, p. f\^% et suiv. — Sotlei.t.ls, Diblioth. 
Script. Soc. Jesu, p. 55^. — Chevrier, Mémoires pour servir à l'histoire des 
hommes illustres de Lorraine, t. \, p. 167. — Dom Calmet, Diblioth. de Lor- 
raine, p. 72.'>. 



XI FEVRIER 



Le onzième jour de février de l'an 1747, mourut à Avignon le 
P. Alexandre Chevalier, l'un de ces humbles ouvriers dont le nom 
s'oublie au bout de quelques générations, mais que des milliers 
d'âmes bénissent au ciel comme leurs sauveurs et leurs pères. Mar- 
chant sur les glorieuses traces de saint François Régis, il consuma 
une grande partie de sa vie dans le rude apostolat des Gévennes. 
L'austérité de sa vie, un dénuement qui affrontait avec joie les plus 
extrêmes privations, une oraison continuelle, qu'il prolongeait même 
souvent durant les nuits entières à genoux au pied des autels, 
devant le très Saint Sacrement, attiraient sur sa parole d'abondantes 
bénédictions; et il eut le bonheur de ramener à Dieu une grande 
partie de ces populations, si longtemps plongées dans l'ignorance et 
toutes frémissantes encore de la fureur des guerres de religion. Il 
était -Agé de soixante-douze ans, et en avait passé cinquante-cinq 
dans la Compagnie. 



Elogia defunct. Prov. Litgdun. (Archw. Rom.). 



229 



T'iO MÉN'Or-OGE s. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

Le même jour mounil à Nancy, l'an 1766, le i*. Joseph de Menoux. 
I^rédicateur el confesseur de Stanislas roi de Pologne, il |)r()fita de la 
confiance de ce [)rince pour conserver à la Lorraine le dépôt in- 
tact de sa foi; aussi mérita-l-il la haine implacable des jansénistes 
et des philosophes, (pii avaient cherché vainement à endormir sa 
vigilance et à triompher de ses efforts. Un des premiers, il attaqua 
énergiquement Voltaire, Rousseau et leurs adeptes, par son célèbre 
« Déii à l'incrédulité », un des meilleurs ouvrages du dix-huitième 
siècle. C'est encore à sa prière que Stanislas fonda à Nancy la rési- 
dence des missions de Lorraine, où huit de nos Pères étaient entre- 
tenus aux fiais de ce prince, pour parcourir sans cesse en apôtres 
toutes les parties de ses états. Le P. de Menoux se ht aussi re- 
marquer par son ardent amour poui" la Compagnie, qu'il défendit en 
(ils dévoué jusqu'à son dernier soupir; et il ne tint j)as à lui et à son 
illustre protecteur que les débris dispersés do la Province de Por- 
tugal ne trouvassent en Lorraine un asile et une nouvelle patrie. 



CvBM.LEHo. Bibliot/i. Scripf. Soc. Jesu, Siipptcm. i, p. 189, — ul Bvcker, 
Diblioth. des c'criv. de la Compagn., 2" édit.. t. 2, col. 1251. — Biographie 
uni^'.y I. 2S, /;. )}19. — Noiwelle biogr. ge'iiér., t. ÎJ4, p. 1003. 



Le mrMne jour (>ncore, deux vaillants fds de saint Ignace tond^èrent 
sous les coups des révolutionnaires et des calvinistes, également 
ennemis de Jésus-Christ et de son Église. Le P. Dominique FerPxY, de 
la Province de Lyon, fut frappé eu ITî^'i [)ai- la main du bourreau. 



XI FÉVRIER. — P. FRANÇOIS DE PEY. 231 

à l'âge de plus Je quatre-vingls ans. Nous n'avons pu relrouver de 
ce saint martyr, que la glorieuse sentence qui le condamna au 
dernier supplice. Le tribunal révolutionnaire de Gollot-d'llerbois et 
de Fouché livrait à la hache du bourreau Charles-Dominique Ferry, 
comme convaincu de fanatisme, coupable de n'avoir prêté aucun des 
serments ordonnés par la République, et d'avoir soutenu la foi des 
Lyonnais en celui que les proconsuls venaient de déclarer le tyran 
des âmes. 

Près d'un siècle et demi auparavant, l'an 1656, à Ornex était mort 
empoisonné par les calvinistes, pour prix de son ardeur à prêcher 
la foi catholique, le P. François de Pey, l'un des plus intrépides 
missionnaires du Jura, du pays de Gex, et des frontières du can- 
ton de Genève. Ses victoires sur l'hérésie lui méritèrent cette glo- 
rieuse palme du martyre, dont l'annonce publique n'avait fait qu'en- 
flammer son zèle. Car presque à la veille de sa sainte mort, un des 
sectateurs de Calvin l'avait menacé hautement d'une éclatante et 
prompte vengeance du ciel, pour avoir, disait-il, blasphémé le pur 
évangile ; et moins de huit jours après, l'homme de Dieu succombait 
avec joie aux mortelles atteintes du poison. 



P. Fehry. — GuiLLON, Les martyrs de la foi, t. 3, p. 94. 

P. DE Pky. — Histor. Prov. Lugdun., ann. 1656 {Arckw. Rom). 



XII FEVRIEK 



\Ai douzième jour de février de l'an iG72, mourut à Paris le 1*. 
Jacques Grandami. Dans le gouvernement des différentes maisons de 
la Frovinee, il parut la vivante image de notre Père saint Ignace, 
tant il réunit dans un haut degré une prudence toute céleste, une 
tendresse de mère })Our ses enfants, une simplicité qui gagnait tous 
les cœurs, et par dessus tout un zèle dévorant pour la gloire de Dieu. 
Il ne semblait vivre que pour procurer et faire procurer par tous 
les autres cette divine gloire, selon toute l'étendue de leurs forces; 
aussi lavait-il sans cesse devant les yeux, par une oraison perpé- 
tuelle; et c'est cette même pensée qui lui inspira son beau travail 
sur « Notre-Seigneur gloire de son Père Eternel » ! A l'âge de qua- 
tre-vingt-quatre ans, dont il avait passé soixante-cinq dans la Compa- 
gnie, il était encore le modèle de tous; el malgré sa faiblesse, il 
récitait chaque jour rofïicc divin à genoux, pour mieux témoigner 
son profond respect envers la divine Majesté. Plein de jours et de 
mérites, il s'endormit enfin doucement dans le Seigneur, laissant, 
disent les archives de la Compagnie, la réputation d'un des plus 
saints religieux de son siècle, qui vit en France tant d'admirables 
exemples de sainteté. 



Éllog. dcfunvl. Proi'. Franc. (ArcJiw. /{o/fi.j. — Uybkyrkte, Scri'ptores Pnn' 
Franc., p. \\'\. — Sotuellus, Bibliothcc. Scriptor. Soc. Jesu, p. )Î68. 

232 



XII FÉVRIER. — P. ETIENNE PETIOT. 233 

Le .même jour, l'an 1675, mourut au collège de Metz le P. Etienne 
Petiot, de la Province d'Aquitaine, religieux non moins éminent par 
se.s travaux pour la sanctification des âmes que par ses talents lit- 
téraires et ses vertus. L'enseignement des sciences sacrées, la lutte 
contre les ennemis de la foi, la direction des congrégations de Notre- 
Dame, des communautés religieuses et d'un grand nombre de person- 
nes, auxquelles il inspirait un merveilleux amour pour la perfection, 
remplirent la plus grande partie de ses cinquante-six ans de vie reli- 
gieuse. Il portait si loin la charité que, dans cette longue carrière, 
jamais, assure-t-on, il ne lui échappa un seul mot qui pût blesser 
le prochain: éloge bien rare et qui peut suffire à donner une haute 
idée de sa sainteté. L'onction avec laquelle il parlait des choses de 
Dieu, dont son cœur était plein, rappelle à la lettre saint François 
de Sales; et dans l'histoire littéraire des écrivains qui fleurirent en 
France dès avant le règne de Louis XIV, nous croyons qu'il serait 
difficile d'en trouver de plus remarquable que le pieux et charmant 
auteur de la « Vie exemplaire de Bernard Bardon », le saint de l'A- 
quitaine et le grand bienfaiteur de la Compagnie dans le Limousin. 



SoTUELLUs, Bibliotli. Script. Soc. Jesii, p. 751. 



A. F. — T. i. ~ 30. 



234 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE I RANCE. 

Le même jour encore de l'an 1789, mourut à l*aris le P. Gabriel 
Brotier, l'un des grands noms de l'histoire littéraire de la Compagnie 
et de la France. Avec le P. des Billons et le P. Grou, il clôt dignement 
la liste de nos savants et de nos humanistes les plus distingués du 
dix-huitième siècle. Ses travaux sur l'antiquité classique, et en parti- 
culier sur Tacite, sur Pline, et sur les découvertes successives de 
tous les âges, lui valurent l'estime de l'Europe entière et mérite- 
raient une étude à part. Ses connaissances théologiques n'étaient 
ni moins fermes ni moins étendues; avant l'âge de trente ans, il 
confondait avec éclat la Irop fameuse thèse de l'ahbé de Prades, 
(|ui commençait à semer ses erreurs. Mais dans ce savant de pre- 
mier ordre, la Compagnie avait aussi formé un excellent religieux. 
Placé pai- la haine; des Parlements dans l'alternative de l'infidélité 
ou de la proscription, il se condamna de bon cœur et durant de 
longues années, à une vie errante, pleine des misères de l'exil, en 
Flandre, en Allemagne, en Italie, et ne revit la France que lorsqu'il 
put y rentrer sans avoir failli, (le fut alors que l'Académie des 
Inscriptions tint à honneur de j)osséder un homme de ce mérite. 
K[ lorsque après la mort du P. Brotier, un membre de cette sa- 
vante Compagnie prononça son éloge, après avoir dignement ap- 
précié ses titres de gloire littéraire, l'orateur profane ajouta ces 
paroles, qui nous montrent bien en quel respect était sa vertu, mé- 
nie au jugement des hommes du monde: « Son engagement était 
indissoluble à ses yeux. Aussi l'a-t-on vu observer, après la des- 
truction des Jésuites, autant que les circonstances le permettaient, 
la (lis('ij)line rigoureuse (jui depuis tant d'années dirigeait sa con- 
duite, ('/{'tail la menu» d(';cence dans le lUMiMlicn, la uiC'ine pureté 



XII FÉVRIER. P. GABRIEL BROTIER. 235 

de mœurs, la même frugalité, la même piété, le même goût de la 
retraite. On eut dit qu'en rentrant dans le monde, il avait changé 
de lieu, sans changer d'état ». 



Éloge de Brotier {Histoire de l'Acad. roy. des Inscriptions, t. ^tl , p. 412- 
422, ann. 1809. — Cab.vllero, Biblioth. Scriptor. Soc. Jesu, Supplem. i, p. 
110. — DE Backer, Biblioth. des e'crip. de la Compagnie de Jésus, 2'™'' e'dit., 
t. 1, col. 896, — Biographie univers., au mot Brotieh. — Feller, Dictionn. 
historique., au mot Brotier. 



-•■^^Ei»^€)^^®-€^^=Bv- 



XIII FEVRIER 



Le treizième jour de fëviier, luourul à Nancy, en 1808, le P. Ni- 
coT^As MuNiER, confcsseiir <le la foi duriuil la tourmente révolution- 
naire. Deux l'ois jeté dans les cachots, sous la Convention et le 
Directoire, condamné à la déportation dans l'île de Rhé, il parut n'a- 
voir échappé au dernier supplice que pour le salut des élus de 
Dieu. Seize de ses anciens frères de Lorraine avaient partagé sa 
captivité ; et trois d'entre eux, Henri Dubois, .Ican-Picrre Des- 
champs, Dominique Salomon étaient morts dans les fers. A peine 
rendu à la liberté, Nicolas Munier crut ne la recevoir que des mains 
de Dieu et pour la consacrer sans ménag-ement à sa gloire. Un 
témoin oculaire, Monseigneur d'Osmond, évèque de Nancy, écrivant 
au ministre tlu premier consul, après le Concordat, et passant en 
revue ses principaux auxiliaires pour réparer les ruines de l'impié- 
té, signalait entre tous et au premier rang le P. Munier, dont il ré- 
sumait la vie en ces termes : « Sous les livrées de la misère et sans 
ressources personnelles, après avoir aliment(' ceni huit prêtres pen- 
dant sa pro])ie captivité, il liouve encoïc dans la iharité publique 
les moyens nécessaires pour fournir des messes à celui-ci, des ii- 
béralil(^s à celui-là, distribue!' du pain aux |)auvres honteux, sou- 
IcMiir dos hopilaux de campagne, l'ondiM' de pelites écoles, payer 



XIII FÉVRIER. — P. NICOLAS MUNIER. 237 

des pensions pour des enfants, ériger des monuments pieux, déco- 
rer des autels, etc.: le tout sans cesser de se transporter lui-même 
à pied, dans des villages éloignés, ou pour aider ou pour suppléer 
quelque prêtre infirme ». 

Or le P. Munier avait alors soixante-dix-sept ans ; pendant près 
de huit ans encore, il poursuivit ses travaux pour l'amour de Dieu 
et des âmes. D'autres témoins de cet apostolat nous le représentent 
relevant partout, aux yeux des impies frappés de stupeur et des 
fidèles tressaillant de joie, les croix renversées de leurs calvaires ; 
tantôt se joignant, dans ses courses de chaque jour, à quelques 
pauvres villageois, pour leur parler de Dieu, comme Jésus aux dis- 
ciples d'Emmaûs ; tantôt appelant de loin quelque pauvre petit ber- 
ger, lui enseignant avec bonté ce qu'un chrétien doit croire et 
pratiquer, priant avec lui et le confessant. La piété reconnaissante 
du peuple de Nancy a longtemps conservé le souvenir du P. Mu- 
nier ; et plus d'un demi-siècle après sa mort, un vieillard qui l'a- 
vait connu, nous signalait encore l'humble ruelle, la rue des Quatre- 
Eglises, où il célébrait en secret le saint sacrifice et administrait 
les sacrements, avec deux de ses plus fidèles compagnons, les 
Pères Pierre Tassin et Marcellin Prévôt; seul asile peut-être où 
put reposer à Nancy, durant une partie de la Terreur, la sainte 
Eucharistie, et que la voix publique avait surnommé le saint coin. 



Lettre de Mgr. d'Osmond au conseiller d'État Porlalis, 4 Nivôse an xii ; cf. 
Garayon, Documents inédits concernant la Comp. de Je'sus, « L'Université de 
Pont-à-Moussony), préface., p. lu. — Vie de M. Michel, confesseur de la foi, 
Nancy, 1861, p. 209. 



XIV Fi:VRIKR 



liO quatorzièmo jour de février de l'an 1G51, mourut près de 
Chalons-sur-Marne, à l'Age de trente-huit ans et après dix-huit 
années seulement de vie religieuse, le P. Césaire le Pois, issu d'une 
famille illustre dans les annales de la science, el fils d'un conseil- 
ler intime do duc de Lorraine Charles 111. Confié dès son enfance 
à la Compagnie dans l'Université de Pont-à-Mousson, il y conserva 
son innocence « à l'ombre des ailes de Notre-Dame », dit un vieil 
auteur anonyme ; et grâce aux pieuses pratiques des Congrégations, 
il se signala bientôt parmi les plus fervents serviteurs de Marie. 
Le collège de Pont-à-Mousson possédait alors un humble et labo- 
rieux Frère Coadjuteur dont la sainteté frappait tous les 3'eux. Rien 
(ju'à le voir priant ou travaillant, le jeune Césaire fut si vivement 
épris de l'air céleste et de la sérénité de son visage, que s'adres- 
sant un jour à (pielqu'iin des Pères qui avait gagné sa confiance : 
« Mon Père, lui dil-il, n(^ pourrais-je pas, moi aussi, mener la 
bienheureuse vie de ce bon Frère » ? Des désirs si naïfs ne pu- 
rent échaj)[)er conq>lètement à la vigilance de son père, qui avait 
sur lui bien d'anlres desseins : j)oiir le tlérober à toute iniluence 
suspecte, il ('(Mivoya faire sa rhétorique an collège de Molsheim, 
el son conrs de j)hilosophie à Mayence. Mais dans nwc louchante 
lettre à son ancien directeur de Ponl-à-Moussou, loltie tout eii- 



XIV FÉVRIER. P. CÉSAIRE LE POIS. 239 

tière écrite de son sang, Gésaire Le Pois protestait du fond de son 
exil, que rien n'ébranlait sa résolution de suivre Jésus-Christ dans 
la Compagnie cjui portait son nom ; et revenu de Mayence en Lor- 
raine, lorsque l'invasion Suédoise se répandit tlans la vallée du 
Rhin, il eut la permission d'achever ses études là où il les avait 
commencées. 

On admirait dès lors en lui les plus rares dispositions pour l'é- 
loquence ; et souvent, dit son biographe, par manière de délasse- 
ment, ses amis l'invitaient à reproduire les discours des prédicateurs 
les plus vantés. Or il en profitait souvent pour y insérer, comme 
par mégarde, d'excellents conseils et même de vives sorties poui* 
la réforme des défauts de son jeune auditoire ; et l'historien de 
Pont-à-Mousson, le P. Abram, nous a conservé le souvenir de cet 
ingénieux et curieux genre d'apostolat. 

Néanmoins le premier désir du jeune Césaire d'entrer dans la 
Compagnie de .lésus en qualité de Frère Coadjuteur, ne s'était pas 
éteint. 11 en fit la demande au P. Provincial, sans obtenir qu'elle fût 
exaucée. Mais toute sa vie du moins, il en conserva ce caractère 
d'humilité, cette affection pour la pauvreté et pour les pauvres, 
cet esprit de mortification et de dépendance, qui firent toujours et 
partout sa gloire et sa joie. Ministre au collège de Metz après 
avoir enseigné les hautes sciences, il profita de sa nouvelle charge 
pour se réserver tout ce qu'il trouvait de plus vil en fait d'ameu- 
blement ou de vêtement ; à tel point qu'un jour le P. Recteui' lui 
en fit une réprimande publique très humiliante ; mais bientôt, à la 
promptitude plus humble encore de l'obéissance du saint religieux, 
voyant quel esprit l'animait, il lui rendit l'autorisation de repren- 
dre ses usages. 



2'l() MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Lo martyre do la charité devait couroniuîr une vio si sainte. Le 
serviteui" (\r l)i(Mi sétail olîci t loin à tour à ses supérieurs, d'a- 
bord poiii' les missions de la Grèce et de rAmérif|ue ; puis pour 
un apostolat plus pénible encore et plus entravé, en ([ualité d'au- 
mônier des ambassadeurs de Danemarck, de Suède et de Norwège. 
N'aspiiaiil louUîfois qu'à obéir, il se contentait, en attendant, de 
parcourir les Vosges et d'en instruire les j)auvrcs populations 
ignorantes : lorsque au mois de décembre 4630, après la bataille 
de K<Uhel, un grand nombr(; de soldats blessés ou malades fu- 
rent dirigés sur des ambulances disposées dans le voisinage de Chà- 
lons. C'était là un nouveau théâtre, digne de la générosité du P. 
Le Pois. 11 s'y dévoua sans réserve et respira bientôt, au chevet 
des mourants, la fièvre qui les consumait. Durant un long délire, 
(pie Dieu suspcndîiit chaf[nc matin, comme par miracle, pour qu'il 
eut le bonheur de recevoir le pain des torts, pendant les quinze 
derniers jours de sa maladie, ses invocations ardentes à Notre- 
Seigneur, à sa sainte Mère, à saint Ignace et à ses compagnons 
déjà dans la gloires, et mille alfections de tendresse envers la divine 
Eucharistie, trahirent mjdgré lui les plus intimes secrets de sa 
piété ; et son biogra]die assure que non seulement il |)rédit sa 
mort, mais qu'il avait déjà, trois ans à l'avance, connu et révélé 
à plusieurs personnes dignes de foi, des événements que mille 
science humaine ne j)ouvail l'aii(> alors mémo soupçonner. 



AnuAM, L'IInivcrsilc de Pont-à-Mousson, cditcc par le P. Cnrayon, l. 8, 
p. WX,\ et suw. — Histor. Prow Campan., an//. IG.")I (.1/r//. Hum). — Elogia 
defn//vt. Prov. Campa//. [Ibid.]. 



XIV FÉVRIER. GARD. FRANÇOIS I)K LA ROCHEFOUCAULD. 244 

Le même jour de l'an 1645, mourut à Paris le saint Cardinal 
François de la Rochefoucauld, regardé par plusieurs de ses contem- 
porains, non seulement comme l'ami et le défenseur le plus dévoué de 
la Compagnie, mais comme lui appartenant par des liens secrets et 
plus intimes, autant que purent le lui permettre les devoirs de sa 
dignité. Quelques années auparavant, le grand Cardinal Erric de 
Lorraine, fils du duc de Mercœur et frère de la reine de France 
Louise de Vandémont, avait demandé à plusieurs reprises la grâce 
de déposer la mitre et la pourpre romaine pour faire profession 
dans la Compagnie ; et il ne se consola du refus de Rome que par 
ses bienfaits, fondant le noviciat de Nancy, et d'année en année 
lui envoyant ses clercs et ses serviteurs les plus fervents pour y 
tenir sa place. Digne d'une égale reconnaissance et animé du 
même désir, François de la Rochefoucauld adressa aussi la même 
demande au Pape Urbain Vlll. Mais l'honneur du Sacré Collège et 
les intérêts de la sainte Eglise, surtout en France, parurent au Vi- 
caire de Jésus-Christ ne pouvoir s'accorder avec un pareil exemple 
d'humilité. Telle était en effet la haute considération de ce prince 
de l'Eglise que, dans plusieurs conclaves, Bellarmin lui avait don- 
né son suffrage pour le souverain Pontificat, disant à ses collè- 
gues : « Je choisis celui-là, parce que j'ai prêté serment de choisir 
le plus digne, et que je n'en connais pas de plus digne dans toute 
l'Eglise de Dieu ». Ce que nous savons seulement avec certitude, 
sans que les historiens et les confidents du saint Cardinal aient 
cru devoir préciser davantage, c'est que le P. Mutins Vitelleschi, 
pour le consoler selon son pouvoir, lui accorda la triple autorisa- 
tion de faire les trois vœux simples de dévotion à l'heure de sa 
A. F. — T. i. — 31. 



â'^lâ MÉNOLOGli; s. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

moil, (le vivre en attendant autant qu'il le voiulrail dans los mai- 
sons i\e la (lompagnic, cl de participer aux mêmes suffrages que 
tous ceux (|ui iiiciirenl dans son sein. Son C(cur lui déposé dans 
le collège de la Compagnie à Paris. 



ANonK C.vsTiLi.oN, « Orcilson j'uncbrc pronoiivcc aux obsèques de feu Mgf le 
Cardinal de la Hochef'ouvauld dans l'église de Sainte-Geneviève, le 21 de 
mars KVii). — Nicolas Nau, Laudatio funebris lllini el lievmi Cardin. Franc. 
Jhipej'ucaldii dicta in Coll. Claromonlano S. J . 



Le même jouj' (micoic, l'an Ki'il), mourul à Moulins le V. Jacques 
Desbaxs, le restaurateur des études grecques en Kspagne sous le 
règne tle Philippe I\'. ('c prince, jaloux d'élever renseignement des 
lettres anciennes, dans la ca|)ilale de son royaume, à un degré de 
splendeui' digne de la monarcliic espagnole, avail deuianiK" à la Com- 
pagnie (juehjues-uns de ses plus illustres professeurs, cl parmi eux 
le P. Denis Pclau, pour lui confier la chaire de langue grecque au 
collège impérial de Madrid. Mais sur le refus de Louis .\II1 tle lais- 
ser iulerromprc les importants travaux d un si granil homme, le 
P. Desbans fut choisi })Our le remplacer et soutint noblement à Ma- 
drid l'honneur de la IVance. Ainsi le collège de Clermont payait à 
l'Espagne son aiieiennc* dette de reconnaissaïuc pour renseignement 
des Perpinien et des .Maldonal. (^e savant religieux n'excitait pas 
moins d'admiialiou par Téc-lal de sa sainlet('', surloul de son obé- 
issance, tlonl il ollVil eouslanunenl les plus beaux exemples. On 



XIV FÉVRIRR. — P. JACQUES DESBANS. 243 

pouvait sans crainte le nicllre à l'épreuve par les ordres les plus 
difficiles et les plus étranges ; tant on le trouvait constamment hum- 
ble de cœur et ne désirant que d'être abaissé au-dessous de tous. 
C'était le fruit d'un esprit d'oraison qui lui rendait la pensée de 
Dieu toujours présente, et d'une abnégation qui ne lui laissait trou- 
ver de joie qu'à vivre crucifié avec Jésus-Christ. 



Rybeyrète, Scriptor. P ravine. Franc, p. 113 et 301. — Sotuellus, Bibliotli. 
Script. Soc. Jesii, p. 362. 



XV FEVRIER. 



Le quinzième jour de février de l'an 1682, mourut à Paray-le-Mo- 
nial, (le la mojl des saints, le Vén. P. Claude de la Colo.mbière, 
désigné à la Bienheureuse Marguerite-Marie par le Sauveur lui-même, 
comme le fidèle serviteur, le bien aimé disciple el l'apôtre prédes- 
tiné de son divin ('œur. Par une mystérieuse disposition de la Pro- 
vidence, la })lupail dos témoins de cette vi(\ si belle aux yeux des 
anges, ne semblent pas en avoii- soupçonné tout le prix. (!e fut sur- 
tout par les révélations du journal secret de la relrailo où il fît le 
vœu liéroïcpie d'observer dans toute leur perfection chacune des règles 
de saint Ignace, et ])lus tard par la manifestation des témoignages 
que lui avait rendus la Bienheureuse, ou plutôt le Sauveur parlant 
à sa (Idèle servante, que le monde connu I à ([uel degré de sainteté 
était parvenu, dans l'humble carrière des collèges, ce jeune et fer- 
vent religieux. « 11 y a longtemps, écrit-i! lui-même, en sollicitant l'au- 
torisation de se lier pour toujours à sou Seigneur pai- ces liens 
d'un amour si l'oit et si pur, il \ a longtemps (pie j'ai médité ce 
projet; et ce n'est point là un accès de ferveur passagère ou l'envie 
de l'aire (piekpie chose (\o nouveau el d't^xlraordinairtv La pensée de 
cet engagemenl me rc'jonil, loin de nrellrayer. Il me sendjle cpie j«> lou- 
che à nn)n bonheur el (pu* j ai enlin IrouN»'* le hc'sor cpi il faut ache- 



XV FÉVRIER. P. CLAUDE DE LA COLOMBIÈRE. 245 

ter si cher ». Et .Jésus, attestant la fidélité de son serviteur, annonce 
à la Bienheureuse Marguerite qu'il va lui envoyer, pour la soutenir 
et avoir part lui-même aux plus riches trésors de l'amour divin, 
« l'un de ses plus chers amis ». 

A partir de ce jour, les témoignages du ciel ne manquent plus. 
Jésus, découvrant son Cœur adorable, y montre réunis et embrasés 
comme en une fournaise, les cœurs de son serviteur et de sa ser- 
vante, et promet de les enrichir « également de ses dons spirituels, 
comme frère et sœur ». 11 se glorifie et se complaît dans les tra- 
vaux et les tribulations du saint apôtre. 11 lui envoie, pour prix de 
son dévouement, un trésor d'anéantissements et de douleurs d'un 
prix inestimable, dit la Bienheureuse. Quand il a rendu le dernier 
soupir, Marguerite-Marie le voit glorieux au ciel et assez puissant 
pour avoir obtenu à la ('ompagnie de .lésus tout entière l'héritage 
de son apostolat. Pour l'accomplissement de tant de merveilles, la 
parole du P. de la Golombière, semblable au grain de sénevé dont 
il est question dans l'Evangile, ne parut d'abord qu'une humble se- 
mence confiée à un petit nombre d'ames choisies, au saint tribunal 
de la pénitence ou dans quelque modeste confrérie ; puis durant 
deux années dans l'étroite enceinte d'une chapelle de palais, jalou- 
sement gardée et surveillée par une troupe de soldats hérétiques. 
Mais du sanctuaire de Paray et de la chapelle des rois d'Angleterre, 
elle devait bientôt se répandre au loin et changer la face du monde. 

Quant à celui qui, selon l'expression du Sauveur lui-même, avait 
donné ce plaisir à son divin Cœur, il allait recevoir pour récom- 
pense la couronne d'un lent martyre, prolongé pendant trois années. 
Prédicateur de la duchesse d'York, accusé de conspiration papiste, 
c'est-à-dire, coupable en réalité d'avoir réconcilié à la sainte Eglise 



S^lG MÉNOLOGE S. .1. — ASSISTANCE 1)1, IHAXCE. 

un ^l'îiiid nombre trames, entre autres plus de vingt religieux apo- 
stats; traduit devant le parlement anglais, jeté dans les eaehots de 
[jondres : s'il n'(;ut pas le; bonheur de verser son sang sm- un écha- 
l'aud, l'agonie de langueur et d'épuisement qui ne lui donna plus de 
trêve jusqu'à la mort, n'en fut pas moins le (i iiil de sa douloureuse 
captivité; et rien n'est plus touchant, dans Ion le sa vie, (pie ces 
trois dernières années, où il semble ne plus rien Caire. « C'est une 
des plus grandes miséricordes que Dieu ait exercées sur moi, écrit- 
il, c'est un trésor inestimable. Priez bien Notre-Seigneui" (ju'il me 
le fasse aimer pour son amour et qu'ensuite, si c'est sa gloire, 
il l'augmente tous les jours davantage, et la conduise justju'au 
comble, sans avoir égard à mes répugnances ni à mon indignité ». 
Depuis bien des mois, dit-il ailleurs, il ne peut plus se rendre au- 
cun service. Il faut (ju'on l'habille (»t ((u'on \v déshabille comme un 
enfant; et diuis ce triste état, sa seule crainte est de ne j)as encore 
assez aimer son abjection. « Dieu pourrait bien, ajoute-t-il. me ren- 
voyer la santé, pour me punir du nuiuvais usage que je fais de la 
maladie ». Et c'est ainsi que jusqu'au dernier jour. Dieu, comme il 
le révèle à la Bienheureuse, se donne a et plus de loisir et plus de 
plaisir » de parler au coMir de ce nouveau disciple /n'e/i ai/nr. 



lletrailc spiril. cl Lettres dit \\. V. ('i.m ni-: ni-: i.\ Colomiukre. — Danikl, His- 
toire de la IP Marguerite-Marie, c/i. 12. V.\ et IC). — Piehre Polplvhi». Xotice 
sur le P. Claude de la Cotomhière, 1875, p. 8 et suiv., et p. 26, note. — Sk- 
(a IN, Histoire du P. de la Colombière. — Le Messager du Sacre-Cœur, t. 10, 
p :}0I. — L7og. de/'u/irt. J^rov. Lugdun. (Are/i. /io/fi.l. — T» et (Vinres de la 
B'" Marguerite-Marie, t. \, passiin. — Légendaire d'Aulun. I. I. l.")/<ir. 



XV FÉVRIER. P. MICHEL SONNET. 247 

Le même jour de l'an 1628, mourut au collèg-e de Nevers, fondé 
par le duc Louis de Gonzag-ue en 1572 et rétabli par Henri IV 
après le rappel d'exil de la Compagnie, le P. Michel Sonnet, sur- 
nommé le Saint de Nevers, et digne de ce glorieux titre durant les 
ving-t dernières années de sa vie. Né dans le diocèse d'Auxerre, il 
était entré au noviciat à l'age de vingt-six ans, déjà prêtre ; et sur 
ses quarante-trois années de vie religieuse, il en passa onze dans 
l'enseig-nement d'une petite classe de grammaire à Pont-à-Mousson, 
et consacra le reste à l'apostolat des pauvres, des malades, des pri- 
sonniers, des ignorants, de tous les délaissés du monde. C'était vrai- 
ment l'homme humble de cœur et déJjordant de la charité du Saint- 
Esprit. Rien ne lui était trop dur ou trop bas, pourvu qu'il parvînt 
à soulager les douleurs du corps et de l'ame. On raconte entre au- 
tres traits de sa charité que, rencontrant un jour sur la place publi- 
que un pauvre mendiant qui n'avait plus la force de se lever, il 
s'agenouilla près de lui et y demeura long-temps à le consoler, à 
l'instruire, à le confesser, sans s'inquiéter des passants, que ce 
spectacle édifiait singulièrement. Les écoles, les hôpitaux, et en 
particulier l'hospice des pauvres vieillards de Nevers, fondé par les 
ducs de Mantoue, étaient les plus chers théâtres de son zèle. 11 ai- 
mait à réciter sur les malades le passage de l'Evangile de saint 
Marc, où le Sauveur promet aux apôtres de guérir par leurs mains 
toute sorte d'infirmités, et Dieu accorda souvent des guérisons 
miraculeuses à sa foi et à son humilité. Nul du reste ne s'éton- 
nait de le voir porter partout avec lui l'abondance des divines bé- 
nédictions, tant le seul reflet de son visage, ses regards, sa dé- 
marche, ses paroles faisaient sentir qu'il était toujours avec Dieu. 



â'IS MÉNOLOGIi: s. .1. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Lorsqu'il n'était pas forcé de parler aux lioinnics, il s'entretenait 
conslannnent avec Notre-Seig-neur et avec ses saints, d'un cœur et 
«l'iiii Ion si afl'cctueux, (|u'ii employait fréquemment jusqu'à trois 
heures à la récitation de l'office divin, (^et homme admirahh' ne 
send)lîiit goûter ici-has d'autre joie que de voir honorer Dieu, et 
d'autre tristesse (pic de le voir offensé. En entendant la confession 
des pécheurs, il fondait eu larmes, et beaucoup d'entr'eux déclarè- 
rent que rien ne leur inspirait plus de componction et une plus vive 
horreur de leurs fautes. Mais sa douleur éclatait surtout aux pieds 
de son confesseur, lorsqu'il s'accusait des fautes les plus lég;ères ; 
et ce n'était point là l'elfet d'un viûn scrupule, car il avait une 
conscience extrêmement droite : c'était le sentimoul d'une àme 
blessée de tout ce qui pouvait déplaire à son Dieu. 

Depuis environ trente ans, le P. Sonnet souffrait au genou d'une 
tumeur très douloureuse , dont ou ne l'avait jamais entendu se 
plaindre, et qui ne l'avait januiis airèlé dans ses courses apo- 
stoliques. Elle avait pour lui l'insigne avantage de charmer son 
amour do la croix et d'être ignorée. 11 ne se crut oblig-é en con- 
science à la révéler que ])eu de nu)is avant sa mort. Mais le mal 
était alors si profond et si invétéré, qu'il fallut en venir à des 
opérations presque intolérables. Ce ne lui pour le saint rcdigieux 
qu'un attrait de plus. Il se livra au lei* des chirurgiens avec une 
sérénité «pii rappelait la vigueur d'àme d'Ignace à Loyola. In jour 
(\uc l(»s métleeins ('(aient comme saisis de stupeur à la vue de son 
calme au milieu de ces lournu'uls : « C'est qu'en vérit('', leur dit- 
il, si vous n'épaig-nez })as la douleur à mou corps, je j)uis vous 
assurer cpie vous avez fait grand bien à mon àme ». Enfin, les 
derniers mots qu'il adressa par obéissance et par eharil('' à ses 



XV FÉVRIER. I'. MICHEL SONNET. 249 

frères agenouillés près de son lit, furent clignes de toute sa sainte 
vie : « Mes chers frères, aimez beaucoup à parler de Dieu de l'a- 
bondance de votre cœur, et ne laissez jamais s'affaiblii' en vous 
l'estime et l'amour de votre bienheureuse vocation à la Compagnie 
de Jésus » ! 



Elog. defunct. Prov. Franc. (Arch. Rom.). — Nadasi, Ann. dier. menwr.., 
\^^ fehr., p. 93. — Patrignani, Mcnologio., \ï^ f'ebbr., p. 134. 



A. F. — T. I. — 32. 



XVI IKVHIKR 



Le seizième joui' de février de l'an 1700, inourul ;iu petit village 
de Damas, au milieu des Vosges, le P. Jean Pierron, ancien ouvrier 
apostolique de la mission Iroquoise dite des Martyrs, arrosée dès son 
origine par le sang du Vénérable P. Isaac Jogues, et qui devait don- 
ner à Jésus-Christ, contre toute espérance humaine, les plus beaux 
fruits <le sainteté. Jean Pierron la cultiva près de six ans et fit 
servir, avec autant de bonheur que de zèle, au salut des pauvres 
sauvages le talent (pie Dieu lui avait donné pour l;i j)einture, et 
toutes l(îs ressources de l'espiit le plus ingénieux. ].c bien qu opé- 
raient alors en Bretagne les tableaux spirituels de M. Le Nobletz 
et du Véii. P. Maunoir, lui suggéra d'en transporter l'usage au milieu 
<!es forets de la Nouvelle-France; et il avoue lui-même que cette mé- 
thode lui lut « iniinimeut utile » pour lixer l'attention de ces esprits 
rebelles mais curieux. La Vén. Marie de l'Incarnation, donnant à .son 
fils (pielques «hîtails sur les premiers tableaux, où le P. Pierron 
avait représenté l'enfer et le ciel, ajoutait dans une de ses lettres: 
« (les pauvres gens sont si lavis, qu'ils suivent le Père partout et 
le tiennent pour \c plus grand génie du nu)nde. 11 fait ee qu'il 
veut par \v ni^ven de ses peintures. Les Irocpiois en sont si tou- 
chés, ([u'ils ne parlent dans leurs conseils que de ces matières. 
2Î)() 



XVI héVRIKU. ™ V. JEAN PIERRON. 251 

Ils écoutent le Père avec une avidité admirable. Il a baptisé un 
grand nombre de personnes. On parle de ces peintures dans les 
nations voisines, et les autres missionnaires en voudraient avoir de 
semblables ». 

Bientôt son esprit inventif et la connaissance plus intime du goût 
de ces peuples, lui suggérèrent l'idée de plusieurs jeux qui n'eurent 
pas un moindre succès. L'un d'eux, appelé par les Iroquois « le che- 
min pour arriver au lieu où l'on vit toujours », représentait tout 
ce qu'un chrétien doit savoir ; « et c'est ainsi que j'ai tâché, écri- 
vait l'homme apostolique, d'allier ce qu'ils aimaient avec passion à 
ce qu'ils devaient encore aimer davantage ». L'autre était appelé « le 
jeu du monde», « que j'ai inventé, ajoute-t-il, pour détruire leurs 
superstitions et les dégoûter du plaisir qu'ils prennent à s'entre- 
tenir de leurs fables ». Aussi, de simples femmes et de petits en- 
fants étaient si bien instruits et si pénétrés des vérités et des ver- 
tus chrétiennes, que les Hollandais de Manhatte, après avoir essayé 
vainement de les pervertir, furent à plusieurs reprises réduits au 
silence, contraints d'admirer l'énergie et la pureté de leur foi. L'im- 
pression produite sur les guerriers, sur les jongleurs, sur les ca- 
pitaines les plus fiers, n'était pas moins vive. Un de ces derniers, 
encore infidèle, partant pour une expédition pleine de périls, vint 
lui demander publiquement ce qu'il devait faire ou dire pour aller 
au ciel et non en enfer, s'il était pris en guerre et livré aux tour- 
ments du feu par ses ennemis; puis il partit sans crainte de la mort, 
après avoir appris et répété durant des heures entières l'acte de 
contrition. Kn plein conseil des anciens de la tribu, l'homme de 
Dieu, après leur avoir offert trois présents, suivis selon l'usage 
d'autant de demandes, obtenait d'eux par acclamation la triple pro- 



252 MKNOLOGE S. .1. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

messt3 : «le lie |)liis invoquer jamais le (.léinoii; de ne plus avoir ja- 
mais reeours aux jongleries invétéréos, employées pour la guérison 
(les nuilades; enlin de renoncej- |>our loujouis à loute danse super- 
stitieuse: ec cpii i'aisail dire à Iciii- (■a[)itainc: « Mon frère, lu nous 
demandes là des ehoses qu'il nous esl bien rude de l'accorder. Né- 
anmoins nous sommes résolus de le contenter; nous le faisons le 
maître de nos corps et de nos àines. Dispose ta chapelle de lellc sorte 
(|ue nous y puissions tous all(?r ])our l'ceevoir les inslruclions, que 
nous savons èlre l'explicalion des volontés de Dieu ". 

D'autres 1 ri bus étaient cependanl plus rebelles, et en parliculicr 
celle d(îs rsonnonlouans, où il lui fallait constamînent, selon la pa- 
role du Saint-Esprit, porter son àme entre ses mains, en danger à 
toute heure d'être massacré. 

Durant de longs mois, son piMiieipal ou j)lulol son iiiii<jue emploi, 
lisons-nous dans une letlre de son supérieur, l'ut « de souffrir et pour 
ainsi dire de mourir à chaque moment ». Mais, ajoute le P. Dablon, 
<( c'est un lionnne de grande et rare vertu ». Puis pour donner un 
exemple de sa ferveur: « avant de partir, ('cril-il, pour retourner 
aux Iroquois, pour lesquels il a nalurellemenl une répugnance très 
grande, s'étant jnis à genoux dans mon cabinet, la lèle nue et les 
mains jointes, voulant (jue je fusse couvert et assis, il m'a doiuandé à 
faire deux vœux: le premier, de ne r('|)li(|uei' jamais <|ii()i (|ue ce soit 
;uix oi'dres de ses supérieurs, el de ne rien proposer (pii y soit con- 
traire; le second, de ne icloiinuM' jamais en l'rane(\ ni de \c procu- 
rer en aucune l'aeoii. .le ne lui ai pas permis \c |)remier. mais bien 
le second selon riiileiitioii de roixMssanee ". Il ne lui lallul rien 
moins en effet ipi un ordre de l'olxMssanee, pour ri>\enir consacrer, 
sous un eit'l moins rude, \v rest(> de vie cpie lui axaient laissé lant 



XVI FÉVRIER. — P. LOUIS BOUID.ET. 253 

(le travaux et de souffrances, au salut des campagnes de la Lorraine, 
où il devait achever d'épuiser ses forces, et où il succomba dans 
l'exercice du saint ministère, vénéré partout comme un saint. 



Elog. def'unct. Prov. Camp. (Arc/iiv. Rom.}. — Relations des Jésuites de 
la Nouvelle-France, e'dit. de Québec, 1858, t. 3, ann. 16G7, yj. 28 ,• 1668,/». 13, 
32 ; 1670, p. 23-44, 45, 46, 76. — Relations inédites de la Nouvelle-France, 
édit. de Montézon, 1861, t. 2, p. 8, 12, 44, 100. — Marie de l'Incarnation, 
Lettres, p. 274, 624, 637. 



Le même jour de l'an 1630, mourut à Montélimar le P. Louis 
BouiLLET, victime de la charité. Depuis plusieurs années il travail- 
lait en apôtre à chasser l'hérésie de cette ville et des campagnes 
environnantes; et il avait abondamment reçu la récompense des apô- 
tres, c'est-à-dire, avec une riche moisson d'ames, avec le respect et 
l'amour des catholiques, la haine et les outrages des hérétiques, qui 
n'osaient plus le provoquer au combat; lorsqu'on 1630 la peste em- 
brasa tout le pays. Le P. Douillet, confiant les campagnes à son 
compagnon, se chargea seul du soin de la ville; car le fléau ne tar- 
da pas à enlever ou à mettre en fuite tous ceux qui étaient capa- 
bles de l'aider. Chaque jour, après avoir célébré deux fois le saint 
Sacrifice, il parcourait tous les quartiers, le crucifix à la main, bap- 
tisant les enfants, administrant les moribonds, ensevelissant les 
morts, mendiant de porte en porte pour les pauvres abandonnés, 
prodiguant à tous, hérétiques et catholiques, les secours du 
corps et de l'âme, et soutenant le courage de cette population abat- 
tue, par l'intrépidité de sa parole et la sérénité de son front. Par- 



m^l MÉNOLOGK S. .1. — ASSISTANCE I)F. FRANCE. 

toul il rlixii nccon\\)ngn6 des bénédictions do ce malheureux peuple, 
4|ui se pressait en foule sur ses pas; les rues et les places publi- 
ques retentissaient autoui' de lui de ces paroles: Que Dieu nous 
conserve notre père, notre soutien et notre unique espérance! Les 
religieuses cloîtrées, dont il entretenait chaque jour la vie par les 
auniôneft tpi'il avait mendiées, l'accueillaient en chantant ces paro- 
les de David : Tihi (lerelictus est pauper, orplumo tu cria adjiitor. 
I']nfin (M* g-rand homme fut atteint à son tour; et la ville (mtière 
parut frappée en sa personne, dit l'historien de la (;onq)agnie. Pour 
lui, se confessant indigne d'un si beau lic'pas, il licssaillail de joie 
<le uiourir victime de la charité et enfant de la (lompagnie. Il ex- 
pira en tenant étroitement embrassé le crucifix qui lui avait servi 
de conq^agnon dans toutes ses fatigues, cl dont il ne voidul pas 
se séparer jus(fu'à sou dernier soupii'. 



CoRDARx, Hisfor. Soc, t. 2. (mil. \iV.\i), p. rîOH. — P\trigna.m, Menol.. 
U) febh., p. 140. — Ai.egvmre, Heroes cl Victim. rfiarîL, nnn. I()30. r. 1. 
p. •iH-'i. — Drkws. /"n.sfi Soc. Jcsn, 16a /'c/fc. p. (VA. 



XVn FEVRIER 



Le dix-septième jour de février, mourut en odeur de sainteté an 
collège de Rennes, l'an 1708, le P. François Nepveu , né à Saint-Ma- 
lo, l'un des derniers représentants de la grande et ferme spiritua- 
lité du dix-septième siècle, maître excellent de vie chrétienne, sa- 
cerdotale et religieuse, durant les trente dernières années de sa 
vie. Ses ouvrages, traduits dans la plupart des langues de l'Euro- 
pe, attestent la haute estime dont il jouissait. Le célèbre P. Paul 
Ségneri le Jeune voulut être lui-même l'interprète de son traité sur 
l'amour de Notre-Seigneur et sur les moyens de l'acquérir. Ses 
belles retraites sur les devoirs et la sanctification <les prêtres, la 
perfection <les âmes consacrées à Dieu, et la conformité du chré- 
tien avec Jésus-Christ, sa préparation à la mort, ses courtes et 
saisissantes réflexions poui' servir de lecture chaque jour de l'an- 
née, sont encore aujourd'hui le plus substantiel aliment des âmes 
fidèles. 

Avant de consacrer à ce genre d'apostolat la seconde moitié do 
sa sainte vie, François Nepveu avait parcouru avec honneur la car- 
rière de l'enseignement. Puis vers l'âge de quarante ans, il s'était 
vu appelé par l'obéissance au gouvernement de ses frères, d'abord 
dans la résidence de Nantes. Là parmi les âmes qu'il dirigeait, il 
ne tarda pas à former une modeste mais fervente association pour 
obtenir l'amour de Notre-Seigneur: œuvre féconde en fruits de 
sainteté, et bénie sous ce titre par le Souverain Pontife Innocent XI, 

255 



250 MK.NOI.OOK S. J. ASSISTAXCF: DF inANCE. 

(ini daigna l'onricliir de précieuses iiululg-ences. Noniiiu; cinq 
ans [)liis lard Recteur du eollèg-e de Vannes, puis de ceux d'Or- 
léans, de l^i()n(Mi, de Rennes, le serviteur de Dieu y propagea le 
même espril, avec nn si rare succès, surtout parmi les reiig-ieux 
placés sous ses ordres, que pas un d'entre eux, disait-on. ne sem- 
blait 1enl(> (\c se refuseï" à (|n('!(|ii(' sacrifice on à f|nelqne travail 
que ce \)ù\ être, dès cpie le saint Recteur le Ini demandait ])Our le 
service et l'amour du Sauveur. L'épreuve et le sceau de la croix 
ne devaient pas manquer à ce fidèle disciple de Jésus-Christ. Nous 
en ignorons les détails; mais le témoignage cpii nous reste mon- 
tre du moins que sa patience y hiilla jusqu'à Théroïsme, durant 
les trois dernières années de sa sainte vie. Non seulement il ne 
lui échappa jamais alors une seule plainte, écrit un témoin de 
ses douleurs, mais « béni soit Dieu, répétait-il souvent, d'avoir bien 
voulu me donner, sur la lin de mes jours, l'occasion de pratiquer 
une vertu que la bonté qu'on avait toujours eue pour moi, ne m'a- 
vîiit pas permis jusqu'ici de pratiquer. Je commence à croire que 
Dieu m'aime, puisqu'il me donne ce Irait de ressemblance avec 
Jésus-Christ ». 



Lettre du P. Hmiuk pour annonver la mort du P. François Xe/n'cu 
(Arc/i .doin.). — Elogi(( dcfunctor. Vrow Franc. (Arc/in: lioni.j. — Bokuo. 
Aft'/to/ogio, 17 fehbr.. p. .'îOd. — i»k Bvckkh, Ih'hliot/ièrfuc des ccn\'. de ta 

Cttnipa^n ie, au mot Nkpvki . — Fki.i.kh. Dicti'oiin. /iisfor. 



XVIII FEVRIER 



Le dix-huitième jour de février de l'an 1794, fut livré au bour- 
reau par le tribunal révolutionnaire, qui ehercha vainement à le 
sauver en lui faisant dissimuler son titre de prêtre, l'intrépide P. Ga- 
briel DuPLEix, l'une des colonnes de la foi, avant et pendant lu 
Terreur, dans le diocèse de Lyon. Durant la période des dix-huit 
années qui précédèrent la destruction de la Compagnie de Jésus 
en France, il s'était signalé entre les jeunes religieux de sa Pro- 
vince, par la ferveur et les fruits de son dévouement pour la sanc- 
tification de la jeunesse. Dieu lui avait donné, pour ce genre d'a- 
postolat, les dons les plus rares, et on le regardait comme l'ange 
visible des jeunes écoliers confiés à ses soins. Chaque jour, lisons- 
nous dans la notice qui lui fut consacrée après son martyre, il sup- 
pliait leurs anges invisibles de lui venir en aide, et offrait inces- 
samment à Notre-Seigneur, pour la conservation de leur innocence, 
d'ardentes prières, et l'effusion même de son sang, s'il les croyait 
coupables de quelque faute. Il ne pouvait alors goûter de repos, 
qu'il ne les eût fait rentrer en grâce avec Dieu ; et presque tou- 
jours quelques simples mots lui suffisaient pour leur changer le 
cœur, tant sa foi et son zèle étaient accompagnés de prudence et 
de charité. 

A. F. — T. I. — 33. 257 



2")8 MKNOLDfJK S. J. — ASSISTANCK DK FRANCE. 

Kc |)ii\ (le ce |)i('iiii('|- aposlolal du I*. l)uj)I('i\ cl de >()ii jiriioiir 
lilial |)()tii" sa \ ocalioii. dcNail cMic l)i('iil(')l ICxil cl le dcMiiicinciii. 
Il les accepta sans haiancor en di^nc (ils de saiiil Ignace: mais ce 
ne lui |);is sa plus ludc (''j)î('uvc. Le libre exercice du sainl minis- 
tère allait lui èlre i'efus('', (juand il put p('»nétrer dans sa j>atric ; 
et juscpi'à la moiL Au Irisle archevêque de Lyou, Antoine de Mon- 
tazet, ce n(! lui ipie ])ar des conseils cl pai- des conversations pri- 
vées, (ju'il lui lui permis de lutter eu i'axcur de la saiute l'^g-lise, 
contre les ravag'cs de la |)liiI()so|)liie el du .lar)s(''nisme : obscur et 
pénible a])Ostolat, par lecpiel il eut n(''anmoins le honlu-ur d'être de 
nouveau lang-e i>"ardien cache d un ^laiid m)ud)i'e d Times, el eu 
))arliculier de plusieurs ferventes conimunaulés, doul il soutint \o 
couia<>'e et la loi. Mais dès (pie le diocèse de Lxoii l'ut (h'divrc' du 
joug' (pii ropiuimaii . le uoiiveau successeur de saiiil Iicmu'c, jiou 
content de rendre au 1*. Dupleix toute sa liberti'- apostolique, se hâ- 
ta <le lui conIV'iuM' le litre el la charg'C de grand vicaiiv, à la très 
vive joie de toutes les ilmes d(''vou(''es à la loi romaine, et soumi- 
ses de cOMiv au \ icaire de Jésus-Christ. Le s(>i\ iteiir de Dieu se 
montra digue de ee poste (riioiineur. où il dexail trouxcr la palme 
du mai'lyre. Tomlx' aux mai us des ('goigeuis a|)rès la prise de 
Lyon par rarmee révolutionnaire, il parut de\aul le comiti' de la 
Convention iVuw air cahne et d'un visage si |»lein de s(''r(''nit(', qim 
plusieurs de ses juges en lurent émus et cherchèrent à le di'-ro- 
her au supplice. Onaiid ils I interrogèreiit sur >^a prolessiou : ■ .le 
suis prêtre de .lesus-Christ », leur repondit-il, et eomnu' I un «ren- 
tre eux lui suggi'rail de se' declai'cr " ei-d<'\anl prèlic »: — « Je 
suis prêtre, re[)rit-il aNce l'ermele, el je le serai eteriiclleiiieul . Le 
caiaclère <1<' mon sacerdoce est incHaçahle ». lîeconduit en prison. 



XVIII l'KVRIKR. P. FRANÇOIS DIEZ. 259 

et rappelé le Iciuloiiuiin par les mêmes juges, (pii se (hillaieiit de 
lléehir sa coiistaiiee el de le sauver, il se coiiteiila de ees mots: 
« Ce que j'ai <lit hier, je le eonfirme ». Mais en l'envoyant à l'é- 
cliafaud, eeiix qui prononcèrent sa sentenee, ne purent s'enq^eclier 
de lui rendre eneore cet hommage: « Peut-on se voii" eondamner 
à mort av<M' une telle grandeur d'àme » ? El l'un d'eux ajouta : 
« Cet homme est véritablement un saint « ! 



C\RRON, Les confesseurs de la foi, t. 3, p. 213-233. — Guillon, Les martyrs 
de la foi pendant la Re\'olut. française, t. 3, p. 50. 



Le même jour, de l'an 1087, mourut saintement à Pîiris le P. Fran- 
çois DiEZ, l'héritier des grands catéchistes de la maison professe 
au dix-septième siècle, et surnommé le père des pauvres, des pri- 
sonniers, des malheureux condamnés aux galères ou au dernier 
supplice : poste d'honneur que lui méritaient également sa patience, 
son zèle et sa charité, (ùe fidèle disciple de Jésus-(jhrist j était sain- 
tement avide des douleurs et des ignominies de son divin Maître, 
goûtant une vraie et intime joie, qui brillait dans ses traits et sur 
son visage, lorsqu'il s'était vu abreuvé d'injures. Plusieurs des in- 
struments dont il se servait pour châtier son corps, rappelaient ceux 
que les bourreaux avaient employés contre les martyrs, comme si 
les flagellations de chaque jour et les autres inventions ordinaires 
de la pénitence eussent été pour lui trop peu de chose. Aussi le 
vit-on sans étonnement, sur son lil de mort, subir en paix les plus 



260 MÉNOLOfii: s. J. — ASSISTANCK l)j; I lîANCl- . 

violouls assauts do sa dernièro maladie, cl ne laisser échapper ni 
lin signe ni uiuî parole «pii ne lénioignassenl île sa constant*' el 
absolues coni'oi'niil('' de e(XMir avec le bon |)laisii' de Dicn. 



lilog. (Icfiuicl. Prov. Franc. (Arr//. liom.}. 



Le même jour encoie d(> l'année 18^i>, le I". M.mmamei. Tem.mkrman 
mourut à Avignon, après (juinze mois seulement de vie religieuse. 
Depuis le moment où il s'étail donné tout à Dieu veis i;i lin de ses 
études au collège de Saint-Acheul, la croix lit ses |)his chères dé- 
lices. \ peine entré au novieial, il loima la rc'solulion de devenir 
nn saint, el il |)ril lîerehmans poui' modèle. Mais bien persuadé que, 
sans le renonccmenl, il esl illusoire de j)i('tendre à la j)erfection, 
c'est dans les humilialions et dans les soullVances (|u il voulut la 
chercher. De là une ardeur à crucifier son corps qu il i'allail modé- 
rer; cette ardeur au reste n'était rien moins (|ue nalurcllc et ne 
l'empêchait point de sentir l'amertume de celle guerre sans lièvc 
contre l'amour-propre; nuiis il immolait gén(''reusenuMil ses ré'pu- 
gnances, et l'on a pu dire de lui ipie << les souIVrances laisaient sa 
nourriture habituelle ». 

Les progrès les plus iaj)i(les r('conq)ensèrent les elTorls (\\\ pieux 
novice. BientcM il (mi ani\a à ce dcgi'c' d'oraison, cpic loiil dans la 
nature élevait son cœur à Dieu, même les objets les plus nulillerents. 
Dans le cahier où il notait s(>s moimlres fautes, il ne se reprocha 
(pi'une fois d'avoir perdu un couri moinciii la pi(''scnce i\c Dieu peu- 



XVIII FÉVRIER. — F. EMMANUEL TEMMERMAN. 261 

dant une récréation. Tendrement attaché à la Compagnie, qu'il aimait 
à appeler avec saint François-Xavier Societas amoris, il avait ob- 
tenu la permission de se préparer à la fête du Saint Nom de Jé- 
sus avec ceux qui devaient renouveler leurs vœux. Or il reçut l'as- 
surance intérieure et indubitable que cette fête ne s'achèverait pas 
sans qu'il fût favorisé de quelque grâce signalée ; le soir même il 
fut atteint du mal qui devait lui ouvrir le ciel. Un jour qu'on lui 
demandait s'il souffrait beaucoup: « On ne souffre pas beaucoup, dit- 
il, quand on souffre pour faire la volonté de Dieu ». Et une 
autre fois, quelqu'un exprimant la crainte qu'il ne trouvât les jours 
bien longs: « Oh! répondit-il, comment s'ennuyer ici? Je suis tou- 
jours dans la société de Jésus, de Marie et de Joseph. Mon bon 
ange, le Vén. Berchmans et tous les saints de la Compagnie ne 
me laissent jamais seul ». L'avant-veille de sa mort, il eut une sor- 
te de ravissement: « Oh! s'écriait-il, si les hommes voyaient ce que 
j'ai vu, il n'y aurait plus d'enfer » ! Le lendemain il reçut le saint 
viatique et prononça ses vœux de dévotion; on le vit alors tomber 
dans une douce et profonde méditation, et quelqu'un lui ayant suggé- 
ré de pieuses pensées, il parut comme sortir d'une extase: « C'est ici 
mon lit » ? demanda-t-il. — «Et où pensiez-vous être, mon cher Frè- 
re » ? — « Au ciel, où je remerciais Jésus et Marie des grâces qu'ils 
viennent de me faire ». 11 s'éteignit doucement le jour suivant, à 
l'heure même qu'il avait indiquée. 



Notice mss. sur le F. Emmanuel Temmerman {Arch. dom.j. — Annales de 
Saint-Acheul, t. \, p. 102-119 (.4/r/?. dom.). 



XIX l'KVfUKn 



Le (li.\-iioiivième jour de fovriei* de l'iiii Ki'il», moiinit iiii collr^c do 
Verdun le I'. Pif.iuu: Li: Iîhi .\, né en liouro-og-ue, uiiriule de souffrance 
el de patience presque siins exemple, durant eincpianle ans. Il (Hait 
né d'une vr;iie famille de saints. Son aïeul nialeniel. pour avoir dé- 
fendu la |)uret<'' siiginale de Notre-Dame, fut frapjK' d un couj» de 
poit>naid par un hérétique. Son père, moins eonnu, discnl nos his- 
toriens, sous sou propi'c nom (pie sous le nom de p('i(' des pau- 
N'res, ("lail eu même lemps un homme d Oiaisou. iavoiisc' de v;Vi\- 
ees miiaenl(Hises ; plusicMirs anm-es avant sa morl. il eoiinul par 
révélation le j<iu)' où il irait recevoir au ciel le prix d'une \ ic tou- 
te consacrée à la chaiité. Sa m(M"e (M ses lanles meuaienl. au mi- 
li(Mi du mond(\ une \ ie de ])ri(''re el (]c pcMiilencc. à rendre jalou- 
ses les plus rer\eules comnuniaules. Pierre, di's l à<>-c le plus ten- 
di'e, iornu" à une si sainte ('cole. parui un an<>-(> de ferveur et de 
pureh'; il nuMIait dc's loi*s son bonheur à s entretenir d(\s heures 
entières avec le Sauveur cl sa sainle M('re. Mais ce bonheur dc- 
vail cli-e court; Dieu allail faii'c de lui, pour sa i^loirc, un des 
plus lidcles imilal(Mirs de .b'sus crueili('\ doni l'histoire ait <;-ard(* 
le souN(>nir. 

.\dmis au noviciat de la (Compagnie de .li'sus, n ers l à<.^e de di\- 
20-2 



XIX FÉVRIER. P. PIl'HRK l,)< BRUN. i2()3 

liuil ans, Pierre Le lîriin lui bientôt clans la vie (\c saint Ignace, 
([lie la voie de la croix était la plus courte et la plus sûre })our 
parvenir au comble de l'amour de Dieu. 11 supplia sur-le-champ 
Notre-Seigneur de ne point lui en faire suivre d'autre, s'oflVant à 
vivre crucifié de corps et d'àme jusqu'à la mort. En un jeune 
homme de vingt ans, ce désir pouvait paraître téméraire et sujet 
à de prompts retours. Mais l'Esprit-Saint, qui le lui inspirait, l'ar- 
jna d'une force invincible pour soutenir, pendant un demi-siècle, 
le plus douloureux des martyres. A partir du joui' de ses premiers 
vœux, à travers ses études, son enseignement, les travaux de tout 
genre i\y\ saint ministère, comme il en lit l'aveu au moment de sa 
morf, il ne l'eeut ni de Dieu, ni des créatures, une goutte de con^ 
solation sensible. Selon la nature et selon la grâce, l'état perpé- 
tuel de son ame était l'agonie, l'ennui, la tristesse intime de Jé- 
sus au jardin de (iethsémani. Il passait souvent les nuits en veille 
et en larmes, implorant le secours de la Heine du ciel, et dans 
une sorte de désespoir qui ressemblait à la peine du dam, ne ces- 
sant de redire: « Mon Dieu, pourquoi m'avcz-vous abandonné ? « 
Les divines bénédictions que Dieu répandait sur ses œuvres, ne 
lui apportaient aucune impression de joie. Sous sa conduite, bien 
des Ames faisaient de merveilleux progrès dans la voie ])arfaite, 
beaucoup embrassaient la vie religieuse ; ses auditeurs lu:* pou- 
vaient l'entendre sans se sentir embrasés de l'amour de Dieu ; son 
saint pénitent, Charles de Lorraine, avait renoncé à l'épiscopat 
pour entrer dans la (Compagnie de Jésus, et faisait sa gloire de- 
vant Dieu et devant les hommes. Mais l'impression désespérante 
«fu'il était un vase de réprobation, n'en demeurait pas moins vive 
n\ moins profonde. 



i()4 MÈNOLOGE S. J. — ASSISTAXCF, DE FRAXCR. 

I']ii inonu' temps, à cette perpétuelle ag-onie des douleurs de IM- 
lue se joig-nait uu étrange martyre des douleurs du eorps, et sans 
rien de ce (|ui le rend d'ordinaire aimable aux Ames saintes, ou du 
moins tolérable pour l'amour de Jésus-Christ. C'était une complica- 
tion inouïe de maux sans remède, et c[ui Taisaient de chacun de ses 
mendjres une intarissable source de tourments: le poids d'un acca- 
blement de tète incessant, une bouche ulcérée, des dents que ne 
pouvait toucher le moindre aliment sans provoquer les élancements 
les [)ius douloureux, un feu intérieur (jui le dévorait, les assauts de 
la goutte et de la [)ieri'e, enfin une défaillance de cœur et des maux 
d'entrailles si excessifs, ({u il uc pouvait souvent retenir ce cri: « 
nu)n Dieu »! — « Je suis l'enclume du Seigneur, disait-il cucore en 
adorant la divine justice; que sa volonté sur moi s'accomplisse». 
Il semble imj)ossible de concevoir comment, sans une intervention 
toute miraculeuse, cet homme de douleurs pouvait dans cet état don- 
ner constamment aux ))Ius jeunes et aux plus robustes de ses frè- 
res, rexenq)le dune inviolable fidélité à toutes les exigences de la 
vie commune et des plus durs travaux de l'apostolat. Une fois ou 
deux seulement durant tant d'années, il se crut permis, non pas 
de murmurer, mais de faire valoir l'excès d(^s infirmités auxquelles 
il était réduit par la luaiu de Dieu, |)Our se soustraire à Thonneur 
du gouvernement. 

I']n(in, comme il ii(> (h'-siiail pas moins sincèi'cuieul les ig;yomi- 
nies (pie les souffrances. Dieu combla lucore largement ce désir 
du saiul crucnlié. Traité de Ion coinnu' sou Maili'e, calomnie* dans 
sou houiu'ur cl dans sa probité, à tel poini, <lil uu historien do la 
Compagnie, cprun de ses supc'rieurs cul liuconcevable légèreté do 
le tenir ([uehpic lem[)s [)our uu voleur, Pierres Le iîrun garda con- 



XIX FÉVRIER. P. JEAN PORTALIER. 265 

stamment le silence, jusqu'au jour où, sans lui, Dieu lit éclater son 
innocence. Parvenu au terme de sa sainte vie et toujours en proie 
aux mêmes angoisses de corps et d'âme, ce fidèle compagnon de 
Jésus souffrant ne demandait d'autre grâce que la patience jusqu'à 
la mort ; et pour l'obtenir plus sûrement par l'intercession de deux 
de ses frères auprès de la toute-puissante Reine des martyrs, il 
les pria d'aller en pèlerinage à un pieux sanctuaire de Notre-Da- 
me, situé dans le voisinage de Verdun, implorer en son nom cet- 
te dernière et unique faveur. Mais à l'heure même où ils s'acquit- 
taient de cet humble message, soudain toutes les douleurs du pau- 
vre mourant s'apaisèrent ; et peu d'instants après, il remettait en 
paix son âme à Notre-Seigneur, dont il portait la croix depuis un 
demi-siècle avec tant d'héroïsme et qui allait le consoler éternel- 
lement. 



Litter. aniiuse Provinc. Campan., ami. 1656 [Arch. Rom.). — Ca.ssani, Va- 
rones illustres, t. 2, Vida de el pacientissimo Padrc Pedro Brun, . . , p. 559- 
588. — Patrignani, Menologio, \Si febbr.,p. 177. — Nadasi, A/mus dier. me- 
mor., 19* febr., p. 100. 



Le même jour, au collège de Toulouse, mourut en 1658 le P. 
Jean Portalier, du diocèse de Mende, homme de prière, de travail 
et d'obéissance, à l'égal des saints les plus renommés, mais dont 
l'éminente perfection n'eût pas été pleinement connue sans les mer- 
veilles de sa mort. Rien d'éclatant ne le trahissait au dehors. Doux 
et humble de cœur, d'une santé délicate et chancelante, dans les mo- 

A. F. T. I. 3^1. 



206 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE, 

(leslos fonctions de j)iofessenr, de ministre, de père spirituel, il s'é- 
lail a<;([iiis la réputation d'un relig-ieux iu^linil, lervenl, zélé, irré- 
prochable, faisant bien toute chose, mais dans les limites de la vie 
commune. Toutefois en y regardant <ie [)lus j)rès, il <''tail facile de 
reconnaître une ànu* lolalement détachée de lamour (relle-mème 
et des créatures, ne demandani lien, ne désirant rien, ne refusant 
rien, travaillant avec la inC'me constance (piel fjuc fût son ("lai d<' 
force ou de faiblesse, toujours unie à l)i(ni el lui abandonnant 
tous ses intérêts, enliu regardant comme un trésor tligne de la 
plus aiTectueuse recounaissance, ses fréquentes infirmités. 

Mais le Seigneur se j)lut à révéler de quel prix était à ses yeux 
cette vie cachée, avant de la couronner dans le ciel. .Ican Portalier 
mourait de pur ('puisement au service de son .Maili'e. Il venait d'ac- 
cepter depuis (pielques mois, sans le plus léger signe de réi)ugnance, 
d'enseigner à la fois les mathématiques, l'Kcriture sainte et l'hébreu . 
Plusieurs de ses amis lui avaient conseillé de leprésenter à son su- 
périeur combien un tel fardeau était au-dessus de ses forces: « C'est 
Dieu (pii me l'impose par la voix de mon supérieur, répondit-il, 
(pie sa volonl(' soit bénie » ! Quand il fut (^ontrainl de s'arrêter 
par une défaillance irrémédiable, l'approche de la mort et du ju- 
gement païul lui causer d'abord quelque frayeur . Il pria humble- 
ment ses frères de lui venir eu aide auprès de Dieu : (>l durant 
[)lusieurs jours, il ne cessa de se préparer à sou dernier passage 
j)ar les actes les plus ardents de foi, d'espérance, de charité, dune 
vive douleui" de ses péchés, et surtout dune |)arfaite conformité 
de sa volonté avec la volonté divine. Mais eu lin la dernière nuit, a- 
près uii profond ravissement: « Oh ! (pi'il i^st doux, s'écria-l-il sou- 
tlain, de se voii' apjditpier le prix du sang de .lésus 1 Oh ! ipudK» 



XIX FÉVRIER. — P. JEAN PORTALIER. 267 

joie pour le pauvre pécheur tremblant ! Béni soit le Dieu qui m'a 
consolé et qui daigne me faire miséricorde » ! Puis dans un trans- 
port d'allégresse qui ne cessa plus jusqu'à sa mort, il commença 
le récit du merveilleux spectacle qu'il venait de contempler : Devant 
le tribunal du souverain Juge, ses saints patrons et la très aima- 
ble Reine du Ciel l'avaient assisté ; Jésus lui avait appliqué les 
mérites de sa passion et de sa croix; toute la peine, aussi bien 
que toute la coulpe de ses péchés, lui avait été remise ; saint Ignace 
et ses plus glorieux enfants étaient venus au-devant de lui, portant 
un signe qui fera leur joie dans l'éternité, pour s'être consacrés à la 
plus grande gloire de Dieu, sans vouloir ici-bas d'autre récompen- 
se que la croix et l'ignominie. — Or les témoins de ces dernières 
scènes d'extase qui se prolongèrent pendant douze heures, n'é- 
taient rien moins que des hommes crédules, dit l'auteur de la re- 
lation à laquelle nous empruntons ces détails, et ils n'épargnèrent 
aucune épreuve pour s'assurer que le mourant n'était pas le jouet 
du délire. Mais la justesse de ses réponses, la sainteté de ses en- 
seignements et tous les signes auxquels peut se fier la prudence 
humaine, ne leur laissèrent aucun doute que le Saint-Esprit ne 
leur eût révélé les secrets célestes par la bouche de l'humble reli- 
gieux. 



Elogia defuiict. Proviiic. Tolos. (Arc/i. Rom.}. -— Bokivo, Menologio, 19 
febbr.,p. 348. 



268 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

Le mC'mc jour encore mourut en IGG^i, dans la maison professe 
<lc Paris, le P. Louis Le Mairat, âgé de quatre-vingt-sept ans, dont 
il avait passé soixante-neuf dans la Compagnie. Il n'avait encore 
([ue dix-huit ans, quand pour obéir à la voix de Dieu (jui l'appe- 
pelait, il suivit l'héroïque exemple de saint Stanislas, s'enfuit de la 
maison paternelle, et alla chercher loin de son pays natal la Com- 
pagnie persécutée. Déjà son père, gouverneur de la ville de Troyes, 
avait obtenu du Parlement de Paris un décret (|ui défendait aux 
Jésuites de recevoir cet intrépide jeune homme ; puis à la nouvelle 
de sa fuite, il avait lancé à sa poursuite six cavaliers, qui ne tar- 
dèrent pas à l'atteindre et à le ramener prisonnier. Durant sept 
mois entiers de captivité, le jeune Louis eut à combattre tour à 
tour les caresses, les menaces, les mauvais traitements et les plus 
violents assauts de la chair et du sang ; mais enfin, toujours in- 
vincible, il s'échappa non sans peine une seconde fois, et parvint 
à rejoindre hors de France, à travers mille nouveaux périls, la 
Conqjagnie alors exilée. Le reste de sa longue carrière répondit à 
ces généreux commencements ; cette énergie à chercher en tout la 
volonté de Dieu, fut un de ses caractères les plus éclatants; il 
contribua puissamment à répandre autour de lui cet esprit de fer- 
veur, pendant environ quarante ans que Dieu le donna pour mai- 
tre à presque toute la Province, tour à lour en qualit('' de piofes- 
seur des Nôtres et de supérieur. Et s'il lui jusIeiiuMit célèbre dans 
toute r Europe par ses glorieux travaux cl j)ar ses savants ouvra- 
ges, il mérita de Télre bien j)lus encore par sa sainteté. Dans les 
dernières années de sa vie, ne pouvant plus même marcher, il 
ne soupirait (pi'apiès la jouissance de Dieu, et sCiiIrctcnail fiuil et 



XIX FÉVRIER. P. LOUIS LE MAIRAT. 269 

jour avec lui par une oraison continuelle et par la lecture des 
saintes Ecritures, qui faisaient sa plus douce consolation. D'une pu- 
reté de conscience qui ne pouvait souffrir la plus légère tache, il 
conserva jusqu'à la mort la pieuse habitude de se confesser cha- 
que jour avant de célébrer le saint Sacrifice ou, lorsqu'il ne put 
plus monter à l'autel, avant de recevoir la sainte Communion. En- 
fin après trois long-s mois de souffrances, qu'il dut passer assis sur 
une chaise sans changer de position ni jour ni nuit, il alla plein 
de jours et de mérites recevoir au ciel sa récompense. 



JuvENCius, Hist. Soc, Part, o, t. 2, p. 57. — Elog. defunct. Prov. Franc. 
{Arcfiiv. Rom.). — Rybeyrète, Varia de Soc. mss., Lettre du P. J.-B. Ragon. 
— SoTUELLUs, Bibl. Script. Soc, p. 567. 



XX FEVRIER. 



L'an 1G25, on ignore quel jour, mourut clans la maison professe 
do Naples le Frère Scolastique François Fai.loux, de la Province 
d'Aquitaine, Agé de trente ans. Le j)eu que nous savons de sa 
sainte vie et de sa mort, nous suflit néanmoins pour signaler en 
lui un des enfants privilégiés de la très sainte Vierge, que dès sa 
plus tendre jeunesse il avait aimée d'un cœur angélique el d'un 
amour véritablement fdial. Né dans la petite ville de Thouars, d'une 
des meilleures familles du pays , il conçut de ])onne heure le dé- 
sir de se consacrer à Dieu dans la Compagnie. Mais pour mieux 
faire éclater sa foi et la grandeur de son courage, Notre-Seigneur 
permit qu'il eût à lutter contre des obstacles presque invincibles. 
Le premier venait de sa santé et d'une maladie chronique d'en- 
trailles, qui semblait le rendre inutile. Les supérieurs auxquels il 
s'adressa, refusèrent donc de le recevoir ; il s'engagea aussitôt par 
vœu à se rendre en pèlerinage à Notre-Dame des .Xrdillcrs de 
Sauninr, j)our lui demaiuler sa guérison ; et dès qu'il (Mil accompli 
son vœu, elle le guérit. Les liens du sang devaient être moins fa- 
ciles à roniprc. La lutte fut longue et violente : François Falloux, 
270 



XX FÉVRIER. F. FRANÇOIS FALLOUX. 271 

s'étant enfui tle la maison paternelle au noviciat, se vit, peu cle 
jours après, contraint d'en sortir et de subir une détention d'un 
mois entier, par ordre du Parlement de Bordeaux, dans la maison 
du Gouverneur, ami de son père, pour y être examiné sur sa vo- 
cation, en dehors de toute influence religieuse. Rien n'ayant pu 
l'ébranler, les magistrats enfin le laissèrent libre de suivre la voix 
de Dieu. 

Le nouveau religieux parut avoir, depuis cette époque, un don 
particulier pour inspirer aux plus jeunes enfants le désir de la 
vie parfaite ; et plusieurs ordres religieux se félicitèrent dans la 
suite d'avoir reçu au nombre de leurs novices beaucoup d'écoliers 
formés par ses soins. Quand il leur parlait surtout du Sauveur et 
de sa sainte Mère, c'était avec un tel accent d'amour et de dévo- 
tion, qu'on eût cru qu'il sortait de s'entretenir avec eux. Etant 
jeune professeur au collège de Saintes, on le vit, un joui* de fête 
de Notre-Dame, comme hors de lui dans l'excès de sa joie. Vivement 
pressé par un de ses frères de lui confier la cause d'un pareil 
transport et la grâce qu'il venait d'obtenir sans doute de la toute- 
puissante Reine des anges, il avoua que, le jour même, il avait reçu 
la douce assurance de son éternelle prédestination. 

Les dernières années du Frère Falloux se passèrent loin de sa 
Province, qui semble n'en avoir connu presque aucun détail. En- 
voyé à Rome par ses supérieurs pour y étudier la théologie, il y 
perdit rapidement ses forces ; et les médecins jugèrent que pour 
le sauver il ne restait guère d'autre remède que le climat plus 
doux de Naples. Pour lui, depuis longtemps il avait abandonné 
son corps et son Ame au bon plaisir de Dieu ; et un simple mot 
de la lettre qui apporta en France la nouvelle de la mort de ce 



272 MÉNOLOGE S. .1. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

saint jeune liomnio, montre coml)ien oWc lui précieuse : une heure 
avant (|ii'il icikIII le dernier soupii", la Reine da ciel <;tait visiljle- 
ineiil descendue vers lui et l'avait invité maternellenienl à la sui- 
vre au royaume des bienlieureux. 



E/(>£>in (lefuin-l. Provint-. Aquilan. (Arc//. Roman.). 



XXI FEVRIER, 



Le ving't-et-unièmc jour de février de l'an 4693, mourut à Qué- 
bec le P. Makie-Joseph-Piekre Chaijmonot, vénéré par les plus saints 
apôtres du Canada comme une merveille de sainteté. Il s'était 
consacré à Dieu depuis soixante-et-un ans dans la (jompag-nie de 
Jésus, et dejjuis cinquante-quatre ans au salut des pauvres sau- 
vages, sans jamais démentir en rien, même en son extrême vieil- 
lesse, le vœu héroïque de chercher constamment en toute chose la 
plus grande gloire de Dieu, vœu que le 1\ Mutins Vitelleschi lui 
avait permis de prononcer dès Vàgv de vingt-sepl ans, aux pieds 
de Notre-Dame de Lorette. Cinq ans avant sa mort, ini de ses su- 
périeurs lui ordonna de mettre par écrit une partie des grâces 
dont il avait été comblé depuis sa jeunesse ; il obéit, mais à la ma- 
nière des saints, s'attachant surtout à mettre en relief les fautes, 
les misères et ce qu'il apj)elle, non sans raison, c la gueuserie de 
son adolescence ». Il était fils d'un pauvre vigneron des environs 
de Chatillon-sur-Seine. (.< Après avoir étudié les éléments de la lan- 
gue latine jusqu'en rhétorique, grâce à la libéralité d'un de ses on- 
cles, prêtre à Chàtillon, il s'enfuit, comme un véritable enfant prodi- 
gue, (f Je me déterminai, dit-il, à courir par le monde, quoique 
je n'eusse ni sou ni maill(> ». Il se dirigea vers Rome; et dans 
cette vie de vagabondage, le tableau de ce qu'il souffrit, en France 

A. F. — ï. 1. — 35. 273 



tlh MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DR FRANCE. 

en Savoie, en lUilic, lui iiispiic l(; plus huiiiblc cl loucliant regret 
Je n'avoir pas dès lors ofVerl à Dieu k la laini, la nudité, la lassi- 
liule, le eliaiid, le froid », et jusqu'à la gale et la teigne, (jui 
faisaient de lui un objet d'horieur, et dont il eroil avoir été guéri 
par la main d'un ange, près du sanetuaire de Lorette, où il lit 
vœu perpétuel de eliastelé. « Mais hélas ! mon (jrgueil et mes au- 
tres péchés, écrit-il encore, me rendaient beaucoup j)lus semblable 
alors au démon que je ne l'étais à Jésus-Christ par ma pauvreté «. 
Ainsi néanmoins Dieu le préparait à tout ce qu'il devait souffrir 
pour les âmes dans le Nouveau Monde, on la \ (MK'rable Marie de 
rincarnation assure <|n"il endura, parmi les sauvages, autant et 
plus que les grands martyrs du (Canada. 

Recueilli par la charité, j)urifié par la |)énitence, Pierre Chau- 
monol fui admis enfin, à l'âge de vingt-el-un ans, au noviciat de 
Saint-André. Là, de son [)ropie aveu, le <lésir d avoii- [)art aux hu- 
miliations de Nolre-Seigneu!' lui fil désirei- el subir des confusions 
si étranges, <[u'il leur attribue volontiers le don d'oraison el la 
plupart des faveurs dont il fut comblé dès lors et jusqu'à sa 
mort par toute la Sainte Famille, el il laisse échap|)er ce cri de 
reconnaissance: « .lésus, ô Marie, o .loseph, (pii méritait moins 
([ue moi vos laNcuis ? |]l envers qui en ave/-\()us ch' plus protli- 
gues »? Ce fui Nolic-Danic cllc-nicnic (pii lui suggi-ra de faire le vœu 
« Av (chercher lonjours cl en loules choses la |)lus grande gloire de 
Dieu », et daigna I assurer (pi il clail accc|)lc cl " enregistré dans le 
ciel ». Aussi pour se déclarer plus (>n\ crlcmcnl sci\ilcur el i'>clave 
de la lu'inc des anges cl de son cliaslc eponx. il obtint du Père 
(ién(''ral, avani *\v (piillci' Home, d ajouler à son iu>ni Av Pierre les 
noms de .loscph cl de Marie. 



XXI FÉVRIER. — P. MARIE-JOSEPH-PIERRE CHAUMONOT. 275 

La vie du P. Chaumoiiot parmi les Hurons et les Iroquois dépassa 
de beaucoup les espérances que faisaient déjà concevoir de pareils 
débuts. 11 faudrait l'y suivre sur toutes les scènes de gloire et de 
conquêtes, de sang- et d'ignominies, où son héroïsme brilla tour 
à tour pendant un deini-siècle. Les anciens bourreaux du P. de 
Brébeuf lui donnèrent, comme au plus digne, dès qu'ils le connu- 
rent, le nom sauvage qu'avait porté parmi eux le grand martyr. 
Lors d'une de ses ambassades vers leurs plus féroces tribus, il ex- 
erça sur eux un tel empire, que « les larmes tombaient des yeux 
de nos Français », dit son compagnon de voyage le P. Dablon, en 
voyant le nom de Jésus « si magnifiquement annoncé en cette extré- 
mité du monde » ; et ce « que j'ai vu et entendu passe tout ce qu'on 
en peut dire et écrire » ! La conservation des débris de la nation 
huronne et la sainte église qu'ils formèrent dans l'île d'Orléans 
près de Québec, où fleurirent toutes les vertus des premiers fidèles, 
furent pareillement l'œuvre de son zèle. Enfin l'un des plus beaux 
fleurons de sa couronne apostolique fut la célèbre association de 
la Sainte Famille de Nazareth, encore vivante après plus de deux 
siècles, pour la sanctification des familles sur le modèle de celle 
du Verbe incarné, les hommes imitant, dit-il, saint Joseph ; les 
femmes, la divine Marie; et les enfants, l'enfant Jésus ». 

Mais plus Dieu bénissait les travaux de son serviteur, et plus il 
le favorisait, selon l'expression de son supérieur, « de communica- 
tions si ineffables » que, bien qu'il eût une éloquence plus divine 
qu'humaine, il ne pouvait en expliquer que la moindre partie, 
plus le saint apôtre se rabaissait, et cherchait toutes les occasions 
de s'humilier ; il ne rencontrait jamais un nouveau confesseur, 
sans lui redire toutes les fautes de sa jeunesse. Peu d'heures avant 



276 MKNOI.OGE S. J. — ASSISTANCK l)H I RANCIv. 

(l'expirer, coDinic il s'cnirciciiaii axcc son |)èro s|>irifii('l. Il lui tc-nioi- 
<^nu '< (iiiaxaiil l;\(;li('', (liiraiiL sa vie, «l'iniilci' sainl .l()s('|)h o, il sentait 
lin ai'dcnl dc-sir » de lui resseinl)lei' en sa inoil, cl d rtre comme 
lui assisU' de .Jésus et de .Marie ». Or nous avons î^njcl de croire, 
(icril Inii des h'-iiioiiis de ses dei'uiers moments, (|ue s(jn d(''sir a 
<''té exau(!(' ; car loiit à coup dans la matinée de son dernier jour, 
il prit un visage liant (;t plus serein <[n'à l'ordinaire ; puis se sou- 
levant, étendant les bras, et prononçant dans nn très doux trans- 
poi't <le joie les saints noms de Jésus, de Marie el de Joseph, il fit 
\c luoiivement d'embrasser « (juelques personnes bien clièics » et ren- 
dit peu après le dernier soupir « dans l'exercice actuel du saint 
amoui' ». 



La Vie du P. .loscph-Mavie Chaamonot, écrite par lui-même sur l'ordre de 
son supérieur, l'an l()88. .Xe^v-Yorl; 1858. — Suite de la i'ie du P. Chaumonol, 
par un Père de la même Comp.. Xew-Yorlc, 1858. — Le P. Cvhayon a ré- 
édite' ces deux Notices dans sa collection de Documents coticeruanf la Compa- 
gnie de Jésus; rj'. Document y.n, i.i; P. Pikiuik Ciimmonot. -- Relations de 
la Nouvelle France, anii. l(/;0. 1041, 1042, 1044, l()49, IG55. I(;5(i, 1657. — 
Lettres de la Vkn. .M. m; l'Incmvnatio.n. j). 'X.W, ^)47, 519. 5)>0. — (]ni:i;xirs. 
llistor. Canad., lih. 'i. p. 257,- lib. 10./^. 7'i8 et se(/f/. 



\.v mtMue jour de laii l()6â, luoiiiul au ilioccse d .\<>'en, couron- 
iianl par uii glorieux jnarUre plus de IicuIc-ciiki au> de \ ie reli- 
^•i(Mis(', le P. lli'.Hvi: Mai, VAIS, amiuMiicr niililairc de la Mi^-^ioii Ixovale 
de ("ilairae, niassacri" eu haine de la loi. Miilre à I Tii^'e tie \ ing't- 
iKMil" ans dans la (i()m|)ai»'nie, il s'v é'tail signale, dè> lt>s [)reniiers 



XXI FÉVRIER. P. HERVÉ MALVAIS. 277 

jours, par une vigueur à se vaincre, un amour des humiliations 
et une perfection d'o])éissance qui no se démentireni point jusqu'à 
sa mort. Mais il brûlait surtout du zèle des Ames. Parvenu h l'àg-e 
(le soixante ans, après avoir rempli successivement, avec une fi- 
délité exemplaire, les emplois de ministre, de compagnon du Maître 
des novices, et de Recteur du collège de Rodez : voyant éclater de 
nouveau toute la fureur des guerres de religion, il sollicita in- 
stamment la grâce de se consacr-er à l'apostolat des champs de ba- 
taille. Là, sous le feu de l'ennemi, ou parmi les horreurs des ma- 
ladies contagieuses dans les ambulances, aux sièges de Saint-Jean 
d'Angely et de Montauban, partageant toutes les fatigues et les 
privations des soldats, il ravit par son dévouement l'admiration de 
l'armée catholique. Mais la dernière campagne l'avait réduit à un 
tel excès d'épuisement, qu'il s'était vu contraint d'aller au collège 
d'Agen prendre quelques jours de repos, lorsque tout à coup il ap- 
prit que la petite ville de Clairac était de nouveau menacée par 
les huguenots : il repartit sur-le-champ. 

Au moment où il disait le dernier adieu à ses frères, l'un d'eux, 
le P. .Iean Fournier, vit avec stupeur, ainsi qu'il le déposa plus 
tard par écrit sous la foi du serment, le visage du serviteur de 
Dieu brillant comme le visage d'un ange, tel qu'autrefois celui de 
saint Etienne avait apparu aux Juifs avant son martyre. C'était à 
n'en pas douter, le reflet de la gloire que Dieu préparait à son 
serviteur. Depuis longtemps la haine des hérétiques avait en effel 
v.oué à la mort le P. Hervé Malvais. Dans un conseil militaire tenu 
la nuit même qui précéda la prise de Clairac, il fui décidé (jue 
tout homme d'armes qui pourrait mettre la main sur le P. Mal- 
vais, le massacrerait sans merci . Frappé d'un coup de feu à la 



27S MÉ^fO^OGK s. j. — assistance dk franck. 

poitrine piii le |»i('iui(M' calviniste qui l'aperçut, laiiflis qu'il don- 
nait l'absolulion à (fuelques catholiques accourus vers lui, le saint 
mjiil\r lui bicntol aciuivé à coups d'épées, de dag-ues et de lames, 
puis dépouillé et laissé nii à leiic dans le sang qui ruisselait de 
ses dix blessures. Mais Dieu veilla sur les restes meurtris de ce 
témoin fi<IMe, outrag-é poui- sa gloire ; et plusieurs mois après, le 
corps déchiré du I*. Malvais nollrail encore aucun signe de cor- 
ruption. 



(loituAKA, Histor. Soc. JcsK. /)arl. (>. /. !,/>. 37'i. — Nad\.si, Ami. dier. me- 
moinb., 'i\^ f'ebr., p. 105, — Alkgvmbe, Mort, illust., p. 321. — Tanner, 
Soc. JesH usq. nd sanguin, profusion, militons, p. 9^. — Dkew.s, Fasti Soc. 
Jesu, 2la fchr., p. 70. — Pathignani, Mcnologio, 21 jcbbr.. p. 192. — Prat, 
Le discip. de saint François Régis, p. IGI-16G. — Bonnekoy, .s. j., Histor. 
Hirrcsis in Gallia orta\ t. 2, /;. 229. — di Sauss.vy, Supplem. .]fartf/rof. Gal- 
lican., 21 a febr. 



>^k-«^n 



XXIl FEVRIER 



Le vingl-deuxième jour de février de l'an J771, mourut à Bru- 
xelles, en exil, pour prix de sa fidélité à la Compagnie, le P. Henri 
Griffet , religieux exemplaire , écrivain distingué , directeur excel- 
lent d'un grand nombre d'àmes d'élite qui, même à la cour de Louis 
XV et dans la famille royale, parvinrent à une très haute perfection. 
Laissant à l'histoire littéraire le soin d'énumérer et d'apprécier ses 
nombreux et savants ouvrages profanes, nous devons jappeler ici 
ceux qui eurent plus directement pour objet la gloire de Dieu, les 
devoirs du chrétien, la défense de la sainte Eglise contre l'hérésie 
et l'impiété. Ils lui valurent, durant plus de vingt ans, la glorieuse 
haine et les outrages des jansénistes, des philosophes et des liber- 
tins. Quiconque recevait alors la pure doctrine romaine, devait embras- 
ser pareillement la doctrine de ce jésuite dans toute son étendue, 
écrivaient avec une fureur mal déguisée les rédacteurs des Nouvelles 
Ecclésiastiques; et ce fut dans les livres du P. Griffet que la Vén. Clo- 
tilde de France, sœur de Louis XVI et reine de Sardaigne, puisa, au 
témoignage du roi Charles-Emmanuel, cette connaissance et cet a- 
mour de la vie parfaite, qui la fit parvenir à un si haut degré de 
sainteté. Le Dauphin, père de Louis XVI, ce nouveau saint Louis, 
comme on l'appelait, dont la mort fut une calamité publique, n'a- 

279 



280 MÉNOLOGK S. J. ASSlSTANCi: DK I ItANCi: . 

\iiil |);is (le plus sur cl de ])liis lidèlc coiiscilloi' (jiic le P. (Irifrct: 
M \ Ous s;i\('z, lui (''(ri\ail-il, (jiic je inc suis oinj)ai('' de sotie plimic, 
ci (|ii(' I ("Il dispose comme si je la louais inoi-inème •>. Ce l'ut en 
(^IVel |)()iir ce prince cl à sa demande, <pic rinf'aligal)le religieux r<'*- 
digea son o Tiailc' de la Connaissance des hommes », ses « Exercices 
de piét('' poui" la coinniunion », ses « Métiitalions sur les principaux 
devoirs du christianisme ». 

Cepentlant malgré celle haute confiance, le P. (iridel, pas plus que 
les confesseurs du Koi, de la liciiu', de la l)au|)iiine, ne fut épargné 
pîii' la haine des l'îirlements conlrc la (ionipagnic de Jésus. A (pialrcî 
re[)rises difl'érenles, ce vrai lils de sainl Ignace a^ail piis la j)lume 
pour défendre sa Mère alla(fU(''(î, caloinni(''e : cl plusieujs arrêts du 
Parlenicid condamnèrenl ses défenses à clic laccM'i'u's par la main 
dn houneau cl jelées au feu, c comme injurieuses à la justice, et 
capables (Vvw imposer ». Il u v a^ail pas en ellel d autre manière 
d'v répondre; ou peut inènu' ajouter (|u elles ii Ont rien perdu, de- 
puis plus d'un siècle, de leur à-propos et de leur force. Midin 
(^piund une dernière sentence ordonna au I'. (iriiVet de partir j)()ur 
Tcxil, il allait cire t)p(''r('' de la |)ierre. Son «Unilonrcux ('>lal le con- 
traignit à demander un sursis de <pi(d(|ues jours. Mais on lui dé- 
clara (pie, pour rohlenir, il de\ait se uietire à la (liscr(''lioii d'un 
cliirnrgien noiiiuK' [)ar le l'ailemeiit. Le \aillanl alhlète pit'IV'ra s'en 
remellre îi la disercMion de Dieu, et |)ailil sans d<'>lai, en le ht'ui^- 
sant. 



(Iarm.i.kho, llibliiilh. Sm'plor. Sorict. Jc.sk. .s///>/)/f/n . 2'"", />. 'liî. — OK 
n\CKKii, liibliothcqiu'..., I. 1, />. 2()('). — Fhkuon, L .[niu'r littcrtiiit'. t. i. Ml \ . 
— BoucH.viu», Notice biographique sur Ucuri (iri/frl. Moulin.'<, in-H". ISGîi. — 



XXII FKVRIRR. F. ANTOINM COURBON. 281 

Journal de. Trévoux, 1748, févr., p. 358. — Feller. édit. 1839, t. 3, p. 395. 
— Biographie univers., t. 18, p. 478. — Nouvelle Biographie ge'ne'r., t. 1% 
p. 28. — Picot, Mémoires pour servir à Vhistoire ecclésiasl., t. 4, p. 343. — 
Nouvelles Ecclésiastiques, ann. \1M, p. 93, 97, 101, 105, 193, 197, 201, 205. 



Le même jour, l'an 1653, mourul au collège de Dole le l\ 
Antoine Gourbon, Scolastique, Agé de vingt-huit ans, dont il avait 
passé onze dans la Compagnie. C'était une vive et parfaite image 
des Stanislas, des Berchmans et des Louis. Les étrangers procla- 
maient hautement bienheureuse la Compagnie ([ui avait de pareils 
enfants, la ville qui jouissait de leur présence, et les enfants qui 
recevaient d'eux les premières leçons de vertu. Ses supérieurs et 
ses frères attestèrent unanimement que jamais il ne l'avaient vu 
manquer à une seule de nos règles, et qu'ils n'avaient pu même dé- 
couvrir en lui l'ombre de la plus légères faute. Inaltérablement uni 
à Dieu par une douce et continuelle oraison, la nuit même sem- 
blait ne pas interrompre sa prière, et souvent on l'entendait pen- 
dant son sommeil pousser vers le ciel des soupirs enflammés. Le 
reflet de cette présence de Dieu répandait comme une lumière in- 
définissable sur sa modestie, sur ses conversations, sur son ensei- 
gnement, sur ses repas même et sur ses actions les plus indiffé- 
rentes ; et l'on ne pouvait s'approcher de lui sans se sentir embrasé 
d'un plus vif désir d'aimer Notre-Seigneur et de se dévouer pour 
lui ! Animé du zèle d'un vrai fds de saint Ignace, il ne laissait 
échapper aucune occasion de porter les âmes à la vertu, surtout 
les enfants qui lui étaient confiés ; il leur inspirait particulière- 
ment, avec un charme irrésistible, l'amour de la sainte Eucharistie 

A. F. — T. I. — 3(). 



282 MÉNOLOGK S. J. ASSISTANCE DK FRANCE. 

ol (le la croix, la tiévolion à Noire-Seigneur, à la très sainte Vierge 
el aux anges, une haine mortelle poui' le p(k'hé. I"l ponr (''tendre 
aussi loin (jue possible son apostolat, il avait (Micore obtenu, par 
ses pieuses instances, la grâce de faire tons les jours le- catéchisme 
aux pauvres réunis à la port(; du collège pendant la récréation de 
midi. 

Lorsqu'il l'ut atteint <I(î la maladies (jni devail briser ses liens et 
le réunir aux anges, comme il eut le bonheui" de l'apprendre par 
révélation divine, plusieurs île ses frères et son su[)érieur lui-même 
s'odrireni comme victimes pour racheter une vie si précieuse ; mais 
cet angéli([ue jeune homme était mûr pour le ciel. Toute la ville de 
Dôlc! accourut pour vénérer ses restes sacrés, lui baiser les pieds 
et les mains, eidever comme des reliques les lambeaux de ses vê- 
temenls el lout ce (pii avait été à son usage, cl suiloul implorer 
sa puissante intercession auprès de Dieu. 



Elog. defunrt. Prow Lugdun. (Arc//fv. Hom). — Pvtrignam. }Ji'nnlog., 
Ilfebbv., p. 2()S. 



Le même jour encore, l'an 1700, uiouiiil au collège de Tours, a- 
près soixante-cin(| ans de vie r<digieuse, le I*. Pikriu: (Iaii.i.ier, âgé 
de (pialre-vingl-<pialrc ans, el lra\aillanl encore au salnl kV^^' à- 
mes avec une ardcMir el une constance ipii liiicMil la caus»» d(^ 
sa ïnoj'l. Dès sa jeun(>sse, on avail admire en lui I union d(\s 
saillis exercices ipii l'oiil riiomine inicricur cl dc\<)uc par-dessus 



XXII FKVRÏlîR. P. PIERRK CAULLIER, 283 

tout à l'honneur de Dieu, avec la modestie, le tact parfait et la 
politesse, qui sont bien souvent le premier appât pour gagner 
les hommes du siècle. Aussi lorsque le grand Coudé témoigna le 
désir d'avoir près de lui un religieux de la Compagnie pour l'é- 
ducation de son fils et de ses neveux, les supérieurs choisirent- 
ils le P. Caullier, qui justifia leurs espérances. Après avoir ache- 
vé sa tâche, ce digne fils de saint Ignace reparut dans les collè- 
ges, aussi étranger à l'esprit du monde, aussi fidèle aux moindres 
observances de la vie commune, et d'une conscience aussi délicate 
et aussi pure, que s'il eût constamment habité un cloître au lieu 
d'un palais. Celte régularité exemplaire le fil en effet juger digne, 
après l'éducation des princes, d'être mis à la tète du noviciat de 
Rouen, puis des collèges d'Alencon, d'Amiens el de Tours, où il 
fit régner constamment la paix, l'amour du devoir et la charité. 
Après avoir gouverné à deux reprises le collège de Tours, dont 
il fut un des principaux bienfaiteurs, il y remplit, durant les dix- 
sept dernières années de sa vie, les fonctions de père spirituel, et 
s'en acquitta comme les saints s'acquittent de tous les emplois que 
Dieu leur confie : « Toujours prêt à nous entendre », écrivait son 
dernier supérieur, le P. Philippe Morel, et n'oubliant rien de ce 
qui pouvait contribuer au salut et à la sanctification des âmes. 
Pouvait-il disposer de quelques moments libres, il les consacrait, 
ajoute le même Père, à cultiver de jeunes écoliers et à les former 
à la vertu. Depuis dix ans, une chute terrible avait réduit le P. 
Caullier à ne plus franchir le seuil du collège ; mais il se traînait 
encore au confessionnal et y passait de longues heures, quelle que 
fût, en plein hiver, la rigueur du froid. Il n'en sortit que la mort 
dans les veines, mais plein d'une sainte joie el d'une si douce 



28^1 MKNOI.OGK S. I. ASSISTANCE DE FRANCE. 

c'()i»f()jinil('' il la volonlé de Dion •|ue, diirani les quiiizo jours (|u il 
vécul encore, sa pauvre cellule semblait du malin au soir comme 
un lieu <le pèlerinage, où beaucoup d'étrangers, mais surtout ses 
frères, venaient apprendre, disaient-ils, comment meurent les saints. 



Lettre (it'culairc du P. Mohki. pour annoncer la mort du P. CuulUer, 
Tours, l:\frvr. 1709. 



XXIII FEVRIER 



Le vingi-troisièmo jour de février de l'an J709, mourut au no- 
viciat de Paris, où il dirigeait la cong-rég-ation des gentilshommes, 
le P. Etienne du Parc, issu d'une pieuse famille de Normandie. La 
maison de son père était appelée dans la contrée le refuge des 
pauvres et l'hospice des religieux ; grâce aux exemples de charité 
dont il fut témoin dès sa plus tendre enfance, l'amour de Dieu et 
du prochain s'empara de son cœur avant l'âge des séductions du 
monde. Externe au collège de Caen, il partageait déjà ses jours de 
congé entre de pieux pèlerinages oii il demeurait en oraison des 
heures entières, la visite des pauvres honteux et des malades de 
l'hôpital, les saintes conversations des plus vénérables amis de sa 
famille, tels que le célèbre P. Eudes, Monsieur de Dernières, et 
quelques fervents religieux, surtout de l'Ordre de saint Norbert et 
de la Compagnie. 

Une âme si belle ne pouvait hésiter à briser les liens du sang 
et de la fortune, dès qu'elle sentit l'appel de Dieu à la vie parfaite. 
Non seulement durant les épreuves du noviciat, Etienne du Parc 
se montra vraiment insatiable de mortifications et de mépris ; mais 
dans l'espoir d'être associé, après ses études, aux durs travaux et 
aux souffrances des apôtres du Canada, il conserva sans altération 

^85 



2H() MÉNOLOGR S. .1. ASSISTAXCK OF FRANCE. 

dans les collèg-es los saints exercices de renoncement et de vie 
eriiciliéo dont il avait (Hé un si parfait modèle parmi les novices. 
Il sendjiait toueiior au c'ond)l(' «le ses vœux, lorsqu'au milieu <le la 
traversée, une maladie soudaine le réduisit à un tel ("tat d'épuise- 
ment, <pie les médecins exig-èrent son retour en France. 

Peu d'années après, Dieu lui réservait d'assistei- de pauvres Ti- 
mes encore plus abandonnées que des sauvages. Le marquis de 
N'illars, and3assadeui" de Louis Xl\ dans plusieurs cours du nord 
de l'Europe, demanda poui- aumônier d'ambassade le P. du Pare, 
et le fit ainsi pénétr(;r jusqu'en Danemark et en Suède, où le pe- 
tit troupeau des catholiques restés fidèles à Jésus-Christ, n'avait pas 
un seul prêtre [)our le consoler. Le succès d'un si diflicile aposto- 
lat demandait autant de })rudcncc que de dévouement et d'abnéga- 
tion. Mais la conversion et la sainte mort de bon nombre de ces 
pauvres gens, si longtemps abandonnés, dédommagèrent surabon- 
damment le saint leligieux de tous les périls et de toutes les pei- 
nes qu'il affrontait. De retour en France, il fut chargé du gouver- 
nement de plusieurs collèges, entre autres de ceux de Vannes et 
de Rennes, où la noblesse et le Parlement de Bretagne rendirent 
des témoignages extraordinaires d'estime et de respect à sa ver- 
tu ; puis de la congrégation des gentilshommes, alors très floris- 
sante, au noviciat de Paris. Ce fut dans ce dernicM' emploi, singu- 
lièrement cher à son zèle et à sa dévotion pour Notre-Dame, que 
le P. litienne du Parc acheva sa sainte carrière. Les uondjreux dis- 
ciples qu'il y forma, nous dit l'auteur anonvnu^ de son éloge, lui 
rendirent publiquement ce témoignage, (juil ('tait leur guide et leur 
maître bien plus pai" ses exemples qu(^ [)ar sa parole. Lui-même 
il les menait visiter et instruire chaque semaine les prisonniers, 



XXIII FÉVRIER. F. LOUIS FRÈREDOUX, 287 

les pauvres et les malades, toujours le premier à servir, à laver, à 
panser de ses mains les plus rebutants ; toujours le premier à rem- 
plir, en un mot, jusqu'à son dernier jour et dans un <legré vrai- 
ment héroïque, toutes les œuvres de la charité la plus humble et 
la plus dévouée. 



Elogia defuncl. Provinc. Franc. {Aichw. Rom.). 



Le même jour de l'an 1620, mourut en odeur de sainteté à Sainte 
Amour dans le Jura, après cinq années de vie leligieuse, le jeune 
Frère Scolastique Louis Fréredoux, de la Piovincc de Lyon. C'était 
véritablement une àme angélique ; comme il en fit l'aveu à son con- 
fesseur, jamais une image moins pure ne s'était même offerte à 
sa pensée, tant son cœur était étranger à toute contagion tles cho- 
ses humaines. Dès qu'il connut, bien jeune encore, la vie de saint 
Louis de Gonzague, il le prit pour modèle et pour protecteur au- 
près de Jésus et de Marie, se forma un recueil de ses plus beaux 
traits de vertu pour les imiter, et composa même en son honneur 
un petit office qu'il récitait chaque jour avec ferveur, lui deman- 
dant de marcher sur ses traces. Piofondément humble de cœur, il 
se faisait une joie de remplir les plus bas offices de la maison; et 
plus d'une fois on l'aperçut baisant, lors({u'il se croyait seul, à 
l'exemple de sainte Catherine de Sienne, la trace de ses pères et 
de ses frères, remerciant avec effusion Notre-Seigneur de l'avoii' 
appelé à une si sainte Compagnie. Un mot recueilli de ses lèvres 
peu avant sa mort, et qui n'était point la vaine expression d'une 



288 MÉNor.OGE s. r. — assistance de frange. 

ardeur d'eniaiil, mais le fidèle résumé de sa trop courte vie, fait 
entrevoir à quel degré de perfection était parvenu cet enfant : « Je 
sens qu'en vérité j'aime mieux ici-bas être privé de tout soulage- 
ment ol de toute joie ou me sentii- eu ()roie aux plus vives dou- 
leurs du corps et de l'ame, que de rien faire qui puisse tant soit 
peu déj)laire à mon Dieu ou de rien omettre qui lui plaise ». 



NvDAsi, Ann. (lier, mcmorab., p. 107. — li», Pretiosx occupaliones moricn- 
tiiim in Soc. Jcsu, />. 2I(). — Drews, Fosti Societ. Jesu, ^'^^ fcbruar.. p. 7)5. 



XXIV FEVRIER 



Le vingt-quatrième jour de février de l'an 1079, mourut sainte- 
ment à Marseille le P. François Rtgordi, le premier Jésuite fiançais 
qui pénétra en Perse, vers le milieu du dix-septième siècle, et ob- 
tint un décret du roi Schah-Abbas II pour établir « en la villt^ ro- 
yale d'Ispahan et la sainte ville de Chiraz, une église et une mai- 
son de la Compagnie de Jésus ». Lui-même nous a conservé le ré- 
cit de ses longs el rudes voyages, oii l'on peul voir ce qu'avaient 
à souffrir les hommes apostoliques des missions du Levant, même 
en dehors des temps de persécution. Dès son arrivée en Syrie, il 
lui avait fallu, pour gagnei' Alep, suivre à pied pendant cinq jours 
une caravane ; et pour ne pas demeurer en arrière, dans cette con- 
trée inconnue, au risque de périr de faim ou de tomber entre les 
mains des pillards du désert, il avait di) chaque nuit, durant plu- 
sieurs heures, se tenir par les mains à la quene d'un chameau, 
qui le traînait souvent au travers des pierres et des épines. Fon- 
dateur de notre mission de Saïda, il y fut atteint de la peste, en 
se dévouant au salut des pauvres moribonds ; mais Dieu le con- 
serva pour d'autres épreuves. 

Son intrépidité l'ayant fait choisir pour préparer les voies à la 
A. F. _ T. I. _ 37. 289 



290 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCK I)K FRANCE. 

mission de Perse, il ny parvint, à liavers l'Arabie déserte, la 
Mésopotamie; et la (îhaldéc, qu'au prix de souHranees ineroyabies. 
Aussi dans la touchante dédicace de sa relation, il remercie affec- 
lueusement son an^e gardien, auquel il la consacre comme au fi- 
dèle compagnon de toutes ses courses, de lui avoir cincj l'ois et par 
uiu' intervention visible sauvé la vie. (.'était à lui (|u il s'adressait 
dans tous ses embarras el tous ses périls, el il célébrait alors le 
saint sacrifice en action de grâces de ce qu'au jour de la rébellion 
de Lucifer, ce bienheureux esprit était demeuré lidèle à Dieu. Parmi 
plusieurs traits signalés de cette merveilleuse protection, le vaillant 
apôtre rappelle comment, après avoir traversé l'Euphrate, se trou- 
yant épuisé de forces la veille du jour où la sainte église honore 
le grand apôtre de l'Orient, saint PVançois Xavier, il crut (pi'il 
allait expirer dans un dénuement et nu abandon semblable à ce- 
lui de son héroïque modèle ; s'étendanl au j)ie(l d'un arbre, les 
mains jointes, les yeux au ciel, il s'olfril en victime à l'amour 
divin. Mais tandis qu'il n'attendait plus que la mort, son cher et 
lidèle gardien fit soudain retentir à ses oreilles la même parole 
(jui avait ranimé jadis le ])rophète Klie : « Lève-toi , il le reste une 
longue roule h parcourir » ; et à l'heure même il se releva plein 
de vigueur et de courage. Ixeveiiu en l-'rance par TArniénie, la 
mer Caspienne, la Moscovie et la Pologne, j)oui' rendre compte de 
l'heureux succès de sa mission, Iraïu-ois Higordi se préparait à 
regagner la Perse, el à y consumei' lc> resle de ses jours au ser- 
vice des anies. Mais contraiul |)ar i'obcMssance el |)ar la eharitc' de 
ses siip('-iieurs à s'aceoi'dei" enlin un peu (!<> re|)Os, il (il biiMi voir 
à (pii'l degic' il 11 avait cesse'' diiuir eonslauuuenl la \ ie iulc'rieure 
au Iravail ('piiisaul de ses courses a|)()sloli(pies ; car iuscju à sa bien- 



XXIV FÉVRIER. P. VITAL THÉRON. 291 

heureuse mort, il ne trouvait point de plus doux repos, disent nos 
annales, que près de Jésus dans le sacrement do son amour. 



RiGORDi, Peregrinaliones apostolicse R. P. Franc. Higordi ex Soc. Jes.^ 
Massilise 1652 ; nouvelle e'dit. par le P. Carayon, 1874. — G\rayon, Biblio- 
graphie histor. de la Compagnie de Jésus, n. 2503. — Villotte, Voyages 
d'un niissionn., p. 132. — Elog. defunct. Prov. Lugdun. [Arch. Roni.). — 
Besson, La Syrie et la Terre Sainte, nouvelle c'dit., 4862, traite' 6% 
p. 126. — Lettres édifiant. fl780-81j, /. i, p. 216. 



Le même jour, l'an 16S7, mourut dans une heureuse et sainte 
vieillesse le P. Vital Théron, cher à toute la Province de Toulouse, 
dont il avait été le modèle et le père. Dès l'Age de huit ans, il 
avait mis son innocence sous la protection de la sainte Viei'ge, en 
se consacrant à son service avec une ferveur qui ne se démentit 
jamais. On admirait surtout en lui une docilité d'enfant à l'égard 
de ses supérieurs ; bien peu de religieux l'égalèrent dans la simpli- 
cité et l'esprit de foi avec lesquels il semblait apercevoir visible- 
ment en eux la personne même de Notre-Seigneur Jésus-Christ. A 
ce caractère d'un véritable enfant de saint Ignace, il joignait un 
grand amour pour les Constitutions de notre Bienheureux Père, 
dont il faisait comme l'àme de son gouvernement et de toute sa 
vie. Le P. Vital Théron se fît également remarquer par son talent 
pour l'éloquence et la poésie : pendant plus de cinquante ans, il 
prêcha la parole divine avec éclat dans tout le midi de la France; 
ses œuvres poétiques faisaient l'admiration du célèbre Balzac ; mais 



292 MKNOLOGH S. .1. ASSISTANCE IJi: FRANCE. 

il iw coiisaorail sa vorvc^ <|ii'à des sujets pati'ioti(|iK>s on iflig-ieux, 
seuls capables «le l'inspirer ; paiticiilièremeiiL à Notre-Seigneiir, le 
plus doux ()l)jel <le ses pensées, el donl il chanta l'enfance divine, 
la vie liunible el silencieuse, les (ravaux, les douleurs el les o^loires 
avec mi rai(! lalenl. Parvenu à l'âge de plus de quatre-vingts ans, 
il (îonscrvail encore loute la lerveur <l(; sa jeun(;sse ; el tout char- 
gé des mérites d'une si longue el si sainte vie, il s'en<lorniit (Mifin 
de la uiori des justes, apiès avoir j)assé soixante-dix ans dans la 
Compagnie. 



SoTiEi.Lus, Bibliolh. Script. Socie/. Jesu, p. 784. — ue IUckeh, Bibliothè- 
t/ue.., t. 6, />. 711. — Balzac, /. 2, Entrelien.s, Enfret. 0, c/i. 2. p. '.\^i, Pa- 
ris, J^evof/'re, IH.Vi. 



XXV FEVRIER 



Le vingt-cinquième jour de février de l'an 1655, mourut à Mar- 
seille, après soixante-deux ans de vie religieuse, le F. Philippe Le 
Fort, l'un des plus saints Frères Goadjuteurs de la Province de 
Lyon. Toujours priant et travaillant, profondément humble et mort 
à lui-même, portant nuit et jour en son corps, autant que l'obéis- 
sance le lui permettait, la mortification de Jésus-Christ, il n'avait 
eu, pendant quarante ans de suite, d'autre lit que la terre, une 
planche ou un escabeau ; et à deux reprises différentes, il s'était 
exposé à la mort, avec une rare intrépidité, en temps de peste. La 
lecture assidue et la méditation, aux pieds de Notre-Seigneur, des 
règles de son degré et de son office, faisaient vraiment de lui la 
vivante image du portrait des Goadjuteurs tracé par saint Ignace ; 
et l'on allait jusqu'à dire de lui «ju'il n'avait pas une pensée ou un 
mouvement qui ne fut conforme à cet idéal. Enfin, la ville de Mar- 
seille était tellement embaumée des vertus du F. Philippe Le Fort, 
<[ue le jour de ses funérailles, quand le corps du saint, comme 

293 



2î>'i ménologp: s. j. — assistaxck dr france. 

on rappelait, lui exposé aux legards du peupl(% tous les efforts 
dos Pères (h^ la Résidence furent impuissants à modérer les flots 
de li( uivdiitude ((ui se précipita sur lui, et lui enl(!va, comme 
des reli(pies, non seulement des lambeaux de ses vêtements, mais 
jusqu'à SCS ongles et ses cheveux. 



Elogia de/'iincl. Prov. Lugdun. [Archiv. Rom.}. — Dhews, Fasti Sociel. Jes., 
p. 75. — NvDxsi, An/t. (lier, meinor., 1^^^ fehr.. p. \\\. 



»m a m* 



XXVI FEVRIER 



Le vingt-sixième jour de février de l'an 1640, mourui à Paris le 
P. César-François de Haraucourt de Ghambley, «l'une des quatre 
grandes familles de Lorraine que l'on appellait les grands chevau.r 
et qui toutes donnèrent quelques-uns de leurs membres à la Con»- 
pagnie. Ce ne fut pas sans de vives luttes, avant et pendant son 
noviciat, que César de Haraucourt vint à bout de s'enrôler sous l'é- 
tendard de saint Ignace. Mais les combats de la chair et du sang 
ne firent que mieux ressortir la trempe héroïque de son caractère 
et de sa vertu. Sa belle-sœur, l'une des premières dames de la 
Cour, ra3^ant rencontré un jour, dans les rues de Nancy, vêtu d'une 
pauvre robe d'acheteur qu'on appelait au noviciat la robe nuptiale, 
et portant sur ses épaules un large panier rempli de viande de 
boucherie, fil une telle scène de cris et de larmes, que le palais et 
la ville tout entière en furent émus. Mais quand elle vint peu après 
décharger son indignation sur le Père Maître des novices et sur le 
jeune religieux qui, disait-elle, déshonorait ainsi sa famille, celui- 
ci, sans autre réponse, se contenta de sourire, charmé de devoii* 
à sa sœur ce surcroît d'humiliation. 

295 



iOC» MKNOLOGI' S. J. — ASSISTANCE DK FRANCK. 

liiic inlorvenfioli à jxmi près semblable réussit, quelques années 
plus lard, à lui dérobci" l'espoii- du martyre de la cîharité : sur les 
instances de hauts et puissants personnages, les su|)érieurs du I*. 
«le llaraucourt révoquèrcul la permission (|u'il avait reçue de se 
dévouer au service des pestiférés. S'a(b*essanl alors au I*. (i(''n<'ral, 
il obtiiil lautorisation de passer <lai)s la [)rovince d'Aquitaine et 
de s'y consacrer au <lur et périlleux apostolat «les po|)ulations hé- 
rétiques, parmi lesquelles il recueillit les fruits les plus (;onsolants. 
D.'uis son histoii"e de I l niversitf; de l'onl-à-Moussou. le I*. Nicolas 
Abrani rujus a cousei'vé un Irait aduiirabie <le llinudile et iutr»'- 
pide charit('' de ce vrai (ils de saint Ignace. <' lu des Noires, dit- 
il, atteint d'une sorte de frénésie, croyait avoii' reçu la mission di- 
vine de tuer le plus grand nombie [)ossible de pi «''destin<''s, ah'n de 
hâter leur entri'c au ciel. Pas un de nos Pères et l'rères ne se 
croyait en sécurit('' près de lui, et l'on demandait hautement ([u'il 
fut enfermé. Lt; P. de llaraucourt, alors professeur de |)hil()sophie, 
émit presque seul un avis contraire et demanda «pTon lui eonfiàl 
le soin du pauvre insensé, espérant à force de douceur le ramener 
à la raison. M s'établit donc dans la même chambre rpu* lui, pla- 
ça son lit près du sien, se fit à la lettre son serviteur. Il sérail 
long de raconter, ajoute ici le narrateni', ce (pie son industrieuse 
tendresse ne se lassait j)as de faire, jour et nuil, j)our ce membre 
souffrant de Jésus-Christ, sans ancnn r(''sultat sensible de ses ef- 
forts ». Il fallut enlin, par prudence, soumetlre col infortune an ti'ai- 
tement «les fous et le retenir sous les \ errons. Mais alors mOnie 
et sans s«' rcd)uter, Ihoninu' de Dieu obtint encore de passer près 
i\c lui les heures du jour «ju'il ne «lonuail pas à ses élèves, et «le 
deux nuits l'une sur un matelas «'tendu à tiMie, jusqu'à ce. «|ui* la 



XXVI FÉVRIER. — P. AUGUSTIN LE BLANC. 297 

vertu des remèdes naturels ou surnaturels eût enfin triomphé d'une 
si redoutable hallucination. 



Abra.m, L'Université de Pont-à-Mousson, éditée par le P. Carayon^ l. 7, 
p. 483-488. — SoTUELLus, Biblioth. Script. Soc. Jes., p. 126. — D. Ca.lmet, 
Biblioth. de Lorraine., p. 475. 



Le même jour de l'an 1723, mourut à Beaugency, où il était al- 
lé prêcher le carême, le P. Augustin le Blanc, homme d'un grand 
cœur, toujours prêt, durant plus de cinquante ans de A^e reli- 
gieuse, à se dévouer sans réserve, n'importe dans quel poste ou 
dans quel pays, et d'une obéissance si souple, qu'il fut appelé à bon 
droit la ressource de ses supérieurs. Ceux-ci en profitèrent large- 
ment, pour l'honneur de Dieu et le bien des âmes, sûrs de ne ja- 
mais rencontrer en lui le plus léger signe de répugnance ; peu de 
semaines avant sa mort, il espérait, disait-il à l'un d'eux en lui 
rendant humblement compte de son Ame, que Dieu le recevrait dans 
sa miséricorde, parce qu'à défaut d'autre mérite, il avait du moins, 
croyait-il, toujours obéi. Cette obéissance parfaite l'avait ballotté 
tour à tour d'une extrémité de la terre à l'autre, vers les îles de 
l'Archipel, à Constantinople, en Arménie, en Perse, puis de l'Orient 
an Canada ; et elle le trouvait encore, peu avant sa mort, malgré 
ses soixante-douze ans, prêt à s'embarquer pour les Antilles ; elle lui 
avait fait dévorer les difficultés de tant de langues différentes et 
braver avec joie à plusieurs reprises les persécutions, les fers et 
A. F. — T. I. — 38. 



208 MÉNOLOGi: s. ,1. — ASSISTANCK DE FRANCE. 

lit mort. Kilo lui somblail inOmc si naturelle, si présente au cœur 
et il la incîmoire, ([u'après avoir parcouru tant rie contrées, changé 
faut clo fois «riiabitiulcs, dès ([ii'il ictiouvail une maison de la Com- 
pagnie, il reulrail comm(î sans effort dans toutes les observances 
de la vie commune, ne voulait aucune dispense et oflraif aux jeu- 
nes religieux l'image d'une inaltérable régularité. 

Enfin toutes les vertus dont l'ensemble fait « un homme vraiment 
religieux », selon l'expression de son supérieur, une pureté angé- 
lique, un travail incessant, l'amour du dénuement, de l'humiliation, 
de la pénitence, de l'union à Dieu j)ai" la prière, brillaient dans 
toute sa conduite du plus vil" ('clai ; et hîs étreintes de la mort, 
qui le firent tomber soudainement, près du saint tabernacle, au 
pied de l'autel, chez les Ursulines de Beaugency, pendant qu'il 
se préparait à offrir le saint sacrifice, parurent moins un sujet 
de tristesse que l'appel de Notre-Seigneui- lui-même à son servi- 
teur, au jugement des témoins de sa vie. 



Lettre circulaire du P. Ghamain sur la mort du P. Le Blanc, Orle'ans, 
27 févr. 1723 (Arc/i. dom.). — Elogia dcfunct. Prow Franc. (Arc/i. Hom.j. 



Le même jour encore de l'an 1G70, mourut à Uouen le P. Jean 
Canayk, n('' à Paris en 1594 et entré dans la Compagnie en KHI. 
1! Cul le ])lus célèbi-e de nos aumôniers militaires, tlurani la pre- 
mière inoiti«'î du lègne de Louis Xl\ . Il partagea, pendant vingt- 



XXVI FÉVRIER. P. JEAN CANAYE. 299 

deux ans, toutes les fatigues de la guerre sur les champs de ba- 
taille, dans les hôpitaux, dans les tranchées, constamment aimé des 
soldats, auxquels il apprenait, par ses exhortations et son exemple, 
à rendre leurs soulfrances méritoires pour le ciel. Lorsque la ville 
de Dunkerque fut enlevée aux Espagnols en 1658 et cédée pour 
un temps à l'Angleterre, le cardinal Mazarin exigea par une clause 
spéciale que le P. Jean Ganaye y demeurât pendant les quatre an- 
nées de l'occupation étrangère, avec le titre de Rem ni catholica- 
rum rnoderator, afin de protéger la foi des habitants. En face de 
l'hérésie et du drapeau britannique, il remplit ce poste de confian- 
ce avec tant de zèle et de succès, qu'il ne se trouva que des ca- 
tholiques à Dunkerque, lorsque Louis XIV rentra en possession de 
cette ville après la paix des Pyrénées. A plus de soixante-dix ans, 
le P. Ganaye accompagnait encore nos armées dans les guerres de 
Flandre, veillant jour et nuit avec les soldats, au plus fort de la 
fatigue et du danger; et le Roi, qui avait fait ce dernier appel à 
son dévouement apostolique, en témoigna hautement son admiration. 



Elogia defunct. Prov. Franc. (Arch. Nom.). — Sotuellus, Biblioth. Script. 
Soc. Jesu., p. 431. — Rybeyrète, Scriptor. Prov. Franc, p. 151. — Créti- 
NEAU-JoLY, Hist. de la Comp. de Je'sus, t. 4, liv. 5, p. 303. 



XXVIl FEVRIER 



Lo vingl-soplièmo jour de février de l'an 1058, mourut au col- 
lège de Vannes le P. Jean Rigoleuc, homme d'une perfection con- 
sommée, d'une science éminente des voies de Dieu, et l'émule des 
grands apôtres do la Bretagne au dix-septième siècle, par la sanc- 
tification du clergé breton. Doué de talents très distingués, d'un 
rare génie pour l'éloquence, d'un cœur généreux, mais d'une ima- 
gination ardente et mélancolique, doul la complète soumission à 
tous les mouvements du Saint-Esprit devait lui coûter bien des lut- 
tes, Jean Rigoleuc conçut dès son enfance la forte résolution d'être 
un saint. Jeune écolier au collège de Rennes et bientôt admis 
dans la congrégation de la sainte Vierge, il ressentait dès lors une 
horreur si vive du péché, qu'il eût voulu, disait-il, l'exterminer sur 
toute la face de la terre. Durant le temps des vacances, dans la 
j)elile ville de Quintin, où il était né, une grande partie de la jeu- 
nesse se réunissait autour de lui, chez un de ses amis, les jours 
de fêles, ])our l'entendre parler du mépris du nioiulc, do l'amour 
de Dieu, de la IVéf|uentation dos sacrements, et mémo «les saintes 
pratiques de la |)éMitouco ol de l'oraison: ce cjuil faisait avec tant 
de foiveur ol tant île fruits, dit le P. ('liampion son historien, que 
pour assisl(>r à ces assemblées, on laissait volontiers le jeu ot la 
;]()0 



XXVIl FÉVRIER. — P. JEAN RIGOLEUC. 304 

danse. Lui-même plus tard, se retrouvant avec trois de ses niè- 
ces dans la petite chambre où, durant sa jeunesse, il avait épan- 
ché toute son âme aux pieds du Sauveur : « Vraiment, il me sem- 
ble, leur dit-il, que mon cœur a battu de plus d'amour ici pour 
Notre-Seigneur, que nul autre, jamais et en aucun lieu, pour au 
cune créature ! » Néanmoins Dieu permit qu'une appréhension si vi- 
ve le saisît, à la veille de son départ pour entrer dans la Compagnie 
de Jésus, qu'il lui semblait aller à la mort. Mais son amour était 
plus fort et plus invincible que la mort et que l'appréhension même 
de l'enfer, comme il le fit voir à plusieurs reprises, quand Dieu, 
pour éprouver sa fidélité, voulut qu'à la fin de sa sainte vie, il por- 
tât, six années entières, l'impression désolante qu'il était au nom- 
bre des réprouvés. 

Presque au début de sa vie religieuse et pendant ses années d'é- 
tude et d'enseignement, il avait contracté la sainte habitude de ne 
jamais recevoir le corps de Notre-Seigneur sans offrir quelque sa- 
crifice, de ceux qui pouvaient alors lui coûter le plus. Or une 
fois entre autres, avant son élévation au sacerdoce, il reçut en 
retour, pendant trois jours de suite, un très riche don des ver- 
tus infuses et une surprenante liberté de cœur pour en produi- 
re les actes comme par instinct, tout le reste de sa vie. Une âme 
si bien préparée à toutes les opérations de l'Esprit divin, allait 
trouver, pendant son troisième an, un maître digne d'elle et ca- 
pable de la conduire aux plus hauts sommets de la sainteté, dans 
la personne du P. Louis Lallemant. Jean Rigoleuc comprit alors ce 
qu'il nous a laissé dans ses écrits, comment un religieux vraiment 
intérieur rend plus de gloire et de service à Dieu, par son travail 
durant une seule heure, que de bons ouvriers, d'une vertu com- 



•{Oi2 MÉr^OLOGK s. J. — ASSISTANCIi: Di: FKANCIÎ. 

irmiio, par louto leur activité naturelle en plusieurs années. Les 
Ames qu'il g-uida |)lus lard suivant cet esprit, même d'humbles 
servantes, comme la bonne Armelle si célèbre à Vannes, méritè- 
renl d'être signalées comme de vrais prodiges de sainteté. 

Mais la grande œuvre apostolique à laquelle Dieu avait prédes- 
tiné le P. Rigoleuc, fut la sanctification du clergé breton. Atteint 
d'une dangereuse maladie et presque aux portes de la mort, mal- 
gré l'ardenl désir qui le consumait d'allei' jouir de la vue de 
Notre - Seigneur, il s'ofîrit à lui, par l'entremise de saint Coren- 
tin, pour consacrer aux prêtres et à la jeunesse qui se destinait 
au sacerdoce, tout (;e que la bonté divine voudrait lui donner en- 
core de force et de vie. Or à l'instant même, le .saint évêque lui 
lit entendre ces paroles: « Lève-toi donc, instruis désormais les 
prêtres à s'acquitter dignement de leur saint ministère » ; et sou- 
dain le mourant se leleva plein de santé. \ partir de ce jour, au- 
tant que le lui permit l'obéissance, Jean Rigoleuc ne vécut plus que 
pour ce nouvel apostolat. Rien n'est plus touchant (jue les détails 
recueillis par son biographe des saintes industries de sa charité 
pour gagner le cœur de tous les prêtres, leur faire concevoir la 
plus haute idée du caractère sacerdotal, ranimer leur ferveur par 
les filxercices de saint Ignace, leur enseigner à faire le catéchisme, 
à prêcher et à confesser. On peut dire, sans aucune exagération, 
que le P. Rigoleuc, au collège de Vannes, fit pour le clergé bre- 
ton de plusieurs diocèses, et avec des fruits non moins merveil- 
leux, tout ce (jue faisaient dans le même tenq)s les Pères Maunoir 
et Bernard pour le pauvre peuple de la ('ornouaille. 

La joie des (dus devait couronner une vie si belle. Dieu avait 
montré de loin à une Ame sainte (pi il favorisait de ses plus iuti- 



XXVII FÉVRIER. — P. JEAN RIGOLEUC. r^O'ô 

mes secrets, le trône destiné à Jean Rigoleuc dans le ciel, (;omme 
autrefois au bienheureux Alphonse le trône de Pierre Glaver. Tou- 
tefois les terreurs de sa réprobation, qui torturaient son ame de- 
puis six ans, ne lui laissaient entrevoir la mort qu'avec tremble- 
ment. Assisté dans ses derniers jours par son saint ami, le P. 
Vincent Huby, l'humble malade en profita pour revoir avec lui, 
dans l'amertume de son âme, toutes les négligences qu'il se repro- 
chait d'avoir commises par rapport à chacun des devoirs de sa 
vocation et des commandements de Dieu et de l'Eglise. Mais tandis 
qu'il multipliait ses actes d'horreur du péché, de douleur, et d'a- 
mour divin, soudain, au plus fort de ses angoisses, Notre-Seigneur 
daigna le rassurer par ces consolantes paroles : « Ridebis in die 
novissimo ; tu te réjouiras au jour de ta mort». Et quand ce bien- 
heureux jour fut venu, le saint mourant vit descendre la Reine des 
anges, qui venait recevoir son âme pour la présenter au trône de 
Dieu . 



Pierre Champion, La Vie du P. Jean Rigoleuc, S. J. — Patrignani, Meno- 
logio, 11 febbr.,p. 237-243. — Cassani, Varones illustres^ t. S, p. 189-217. '- 
Tresvaux, Vies des Saints de Bretagne, t. \, p. 111. 



i-e-&e«s 



XXVm FKVRFRR 



Le vingt-huitième jour de février de l'an Ifio^i, mourut au col- 
lège de Poitiers le P. Jean Bonnet, vénéré, dit son biographe, com- 
me un homme très cher à Dieu, dans toute la Province d'Aquitai- 
ne. La sainte Eucharistie était pour lui, par excellence, la source 
de toute lumière et de tout amour ; et non seulement son âme 
très pure, mais toutes les âmes que lui confiait le Saint-Esprit, s'y 
désaltéraient à longs traits. Avec l'autorisation expresse de ses su- 
périeurs, il demeurait chaque jour une heure à l'autel, souvent 
hors de lui, ravi en extase, recevant du Sauveur, qu'il tenait en 
ses mains, les communications les plus intimes. L'histoire de l'Or- 
dre de Notre-Dame en a conservé le souvenir; et nous lisons dans 
le P. Nadasi que, durant ses travaux pour la conversion du Béarn, 
il apprit ainsi, à ce qu'on pense, les secrets desseins des héréti- 
ques pour s'emparer de la ville d'Oloron, ([ui lui fu! redevable de 
son sahil. Du resl(> à rcxiMuplo de sain! Ignace, il n'entreprenait 
rien, ne conseillait rien, sans distinction de grande on de petite 
chose, qu'apiès en avoir conféré d'abord avec Dieu. Maigri' tous ses 
soins à cacher l'abondance des grâces célestes dont il ('tait favorisé, 
on l'enliMulil plus d'une fois, à son insu, parler à Notre-Seigncur 
30^1 



XXVIII FÉVRIER. P. JÉRÔME DE GONNÉLIEU. 305 

comme face à face, et paraissant écouter la réponse qu'il venait 
solliciter. 

Sa plus douloureuse épreuve ici-bas était de voir offenser Dieu ; 
il répétait souvent à ses auditeurs : « Est-il bien possible h une â- 
me d'aimer véritablement Jésus-Christ, sans lui faire amende hono- 
rable et lui offrir, par quelque œuvre de pénitence, l'expiation et 
la réparation de l'ingratitude des pécheurs » ? Quant à ce qui tou- 
chait à sa propre personne, rien n'était capable de l'affliger, grâce 
à la sainte et constante habitude qu'il avait prise dès sa jeunesse, 
de tout recevoir, sans exception, comme de la main et du co>ur de 
Dieu. Enfin, plusieurs années avant sa mort, la voix publique a- 
vait donné au P. Bonnet le nom de maître et de père des saints, 
tant était grand le nombre d'âmes vraiment saintes, dans les cloî- 
tres, dans le clergé, dans les familles chrétiennes au milieu du 
monde, qui étaient parvenues sous sa conduite aux plus éminents 
degrés d'oraison, de renoncement à elles-mêmes, de pureté, de 
zèle et d'amour divin. 



Na.dasi, A/in. dier. memor.^ 28a febr., p. il4, — Sotuellus, Bibliolli. 
Script. Soc. Jes., p. 424. — Litter. ann. Provinc. Tolos. {Archiv. Rom.). — 
Histoire de l'Ordre des Religieuses Filles de Notre-Dame, Poitiers 1697, 
t. 1, p. 186. 



Le même jour, l'an 1715, le P. Jérôme de Gonnelieu mourut dans 
notre maison professe de Paris, à l'âge de soixante-quinze ans, 
dont il avait passé cinquante-huit dans la Compagnie. Prédica- 
teur célèbre et directeur insigne dans les voies de la perfection, 
A. F. — T. I. — 39. 



30() MINOLCX;]. s. .1. ASSISTANCK DK FHANCK. 

ne j)arlaiil <|ii(' de Dieu cl loiijoiirs avec force et onction, il l'ut à 
Paris, penilaiil près de <|iiarant(' ans, roraclc de picscuic toutes les 
comimmautés relig-ieuses cl <rimo nmllitiidc d'àines ijni parvinrent 
sous sa conduite à une lianlc sainteté. Il ('tail liii-inènic un modè- 
le des plus licroï([ues vertus, nriori à tonl, excepté à Dieu et aux 
anies ; d'une |)ureté de vie où Ton avait peine à découvrir la plus 
légère imperfection, et d'une d('licat<^sse de conscience qui le ra- 
menait chaque jour aux j)ieds de sow confesseui': d un amour pour 
la <lépendancc religieuse, l'humiliation el la mortification corpo- 
relle, <pu^ la vieillesse ne put jamais affaiblir; enfin d une ardeur 
à faire c-onnaître et ainuT loujoins davantage Noti"e-Seigneur Jésus- 
(Ihrist, (jui ne consentit janmis à s'accorder un j)eu de lepos, et 
i(Mnplissait |)ar des missions de canq)agne tout I intervalle (pii sé- 
|)arait ses retraites, ses carêmes et ses avents. Dieu sendjle avoir 
donné à ses livres de piét('' la même bénédicfion ipi à sa ))ai'ole et 
à son exenq>le. Ses prati(pies « tic la vie inl(''rlcur<' et de la \)rr- 
sence <lc Dieu )>, ses instructions u sur la confession, la commu- 
nion, la piière, et sur U» Seruu)u de Nolre-Scigucur aj)rès la (^è- 
ne », el surtout les piières el les [)rati(jues (|u il a composées pour 
tous les chapitres de riniilalion de .h'sus-dlirisl , foui toujours les 
délices des âmes pieuses v\ pioduisenl encore aujourd hui des 
IVuils ahoudauls de saiul<>l('>. 



Lclhc (irciildfic du P. dk Lmsthk .s7//- lu nunl ilu P. de (ioiinrlieit. /^an's. 
i murs 1715 (Arrli. dont.}. — Elo^ia dc/'unri. in l^row Franc lArt/t. lioin.j. 
— l^oKiui, Mi'nol.. '1'!^ fchhr. . /). 'yî\. 



XXIX FEVRIER 



Le dernier jour de février, mourut à Tours en 1717, après vingt 
années de vie religieuse, le F. Goadjuteur Guillaume le Fè vue, vé- 
néré de ses supérieurs eux-mêmes comme un saint. Avant de s'en- 
rôler sous l'étendard de saint Ignace vers l'âge de trente-deux 
ans, il s'était montré dans les camps vaillant homme de guerre, 
et croyait ne pouvoir assez témoigner sa reconnaissance à Notre- 
Seigneur et à Notre-Dame, qui l'avaient préservé des plus mortels 
périls du corps et de l'âme. Sa constance à ne reculer devant au- 
cun genre de travail ou de sacrifice dans la Gompagnie, fit bien 
voir qu'il n'y était pas venu chercher le repos. Dès qu'il eut for- 
mé le projet de renoncer au monde, il chercha d'abord dans quel 
Ordre il lui serait plus facile de satisfaire son attrait pour la vie 
intérieure et la pénitence , attrait qui ne s'affaiblit jamais en son 
âme et dont il donna jusqu'à sa mort de rares exemples. Mais 
quand il eut reconnu que le Sauveur l'appelait à sa Gompagnie, 
rien ne l'emporta plus à ses yeux sur les plus légères exigences 
de ses règles, de son office et des ordres de ses supérieurs. Ghar- 
gé à peu près constamment de l'emploi d'acheteur, le plus opposé 
peut-être à ses goûts de recueillement et de solitude, il avait écrit 
de sa main et observait à la lettre cette maxime : k Mon devoir 

307 



'{08 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE 1-RANCE. 

cssenliel esl de ])icn faire mon emploi pour Dieu. Quand j'y aurai 
satisfait, je ferai mes prières de dévotion ». Mais en réalité, il pri- 
ait sans cesse; et les intérêts matériels, dont il s'occupait avec 
laiil de sollicitude, suspendaient à peine pour lui le saint exerci- 
ce de la présence de Dieu. 

On auiail peine à croire jusqu'à quel degré ce serviteur lidèle 
portait sa vigilance à ne rien laisser perdre des grâces qu'il re- 
cevait <le Notre-Seigneur. « J'ai trouvé, écrivait son supérieur peu 
après sa nioil, un dc'tail merveilleux de son intérieur, dans un 
livre écrit de sa main, où il se rendait compte de son avance- 
ment dans la veitii, l'oi'dre qu'il s'était prescrit pour ses actions, 
l'esprit dont il les animait, ses combats, ses victoires, ses comp- 
tes de conscience, ses examens généraux et particuliers, ses mor- 
tifications et ses prières », humble et touchant mémorial qui révé- 
lait une Ame toute sainte. Réduit, dans les derniers mois de s;i vie, 
à un épuisement irrémédiable, Guillaume Le Fèvre essayait encore do 
rendre (juelque service à ses frères; et lorsqu'il était à bout de for- 
ce, il ne cherchait un peu de repos qu'auprès de Notre-Seigneur 
dans son tabernacle ; et quand, la veille de sa mort, on lui appor- 
tii le saint viatique, ce fut à genoux qu'il voulut ])Our la dernière 
fois recevoir son Dieu. 



Leltie circuluire du P. Mouek sur La mort du /. Le Fèvre, Tours, 
."i mars 1717 {Arch. doin.}. 



MÉNOLOGE 



DE 



LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



ASSISTANCE DE FRANGE. 



1«' MARS 



Le premier jour de mars, mourut à DôIe, en 1819, à l'Age de 
quarante-neuf ans, le P. Léopold Boissard, du diocèse de Besançon, 
premier Procureur de Province en France après le rétablissement 
de la Compagnie et premier Recteur du collège de Forcalquier. 
Lorsque la constitution civile du clergé, bientôt suivie de la Ter- 
reur, ouvrit pour l'Eglise de France l'ère des emprisonnements et 
des massacres, Léopold Boissard n'avait que vingt ans; mais il n'en 
demeura pas moins inébranlable ni moins fidèle à sa vocation sa- 
cerdotale, et n'hésita pas, aux plus mauvais jours, à se rendre en 
Suisse pour y recevoir les ordres sacrés. C'était se vouer tout à 
la fois à Dieu, au salut des Ames et à l'échafaud. Aussi quand il 
franchit de nouveau la frontière, armé de la force du Saint-Esprit, 
le nouveau prêtre s'arrêta et se recueillit un moment pour offrir 

309 



.310 mknolo(;k s. .i. — assistanci-: dk iranck. 

iiii Simvciir le sacrifice rlc sa vie, s'il lui plaisait <ie l'accepter, 
puis il se rendil à Dole pour y exercer h; sainl ministère sous un 
nom el sous un vêlement empruntés. Là, jusqu'à l'apaisement dé- 
cisif (le la lomuiciitc révolutionnaire, sou zèle, sa prudence et sa 
chai'ilc' lurenl la |)rincipale coi\solatiou «les Ames fidèles, el assu- 
rèrent le l)onlieur d'une uiorl chrétienne à un g-rand nombre de 
malades el de prisonniers. 

Un de ses plus ardents désirs étail de se voir prisonnier lui- 
nu'me el livré au bourreau pour prix d'un si bel apostolat. Il per- 
lai l aux martyrs une sainte envie. Mais il se fût reproché sévère- 
ment la inoindi'e inij)iudence, capable de compromettre le salut des 
Ames en le faisant lombei' enlre l(;s mains de ceux (jui le cher- 
chaient. Ci'élait la iiuil, souvent après <le longues heures d'imnio- 
bililc» dans (juehjue cachelle obscure el infecte, (pi'il célébrait de- 
vant un petit troupeau choisi le saint sacrifice, ou [)arcourait les 
villag;es voisins pour y porter la grâce des sacrenuMils. Plusieurs 
fois, une provi<lence merveilleuse le (h'-roba seide aux j)lus grands 
dangers. Sachant un jour ([u'ou MMiait de [appeler auprès d'un 
moribond, trois scélérats se mirent en embuscade, bien résolus de 
le précipiter d'un troisième étage. Mais «mi entendant derrière une 
porte les touchantes exhortations <l(> Ihomme de Dieu, «pii faisaient 
tressaillir de joie l<> pauvj'e agonisant, el raccent des bénédictions 
que celui-ci |)ro«liguait au saint prêtre, ils se sentirent le cœur tel- 
lement changé, «pie soudain ils se retirèrent, sans lui laisser soup- 
<;onner leui- conq)lot. La prédiction du Sau\eui' à ses disciples, 
«|U(* leuis amis «•! leui's [)roches les Iraliiraient, de\ail aussi s'ae- 
conq)lir pour le 1*. lioissard. In «le ses [)ariMits \c «lénon<;a aux 
agents révolulionnaires, «I il fui jelé on prison. Mais bienltM rou- 



P'' MARS. — P. LÉOPOLD BOISSARD. 311 

du à la liberté, il se vengea du traître comme savent se venger les 
vrais disciples de Jésus-Christ, en secourant, durant plusieurs an- 
nées, l'indigence de ce misérable par ses aumônes, et en veillant 
après sa mort sur l'éducation de son fils. Neuf ans d'une pareille 
vie, qui rappelait si bien celle des apôtres cachés dans les cata- 
combes, avaient mérité au P. Boissard une glorieuse couronne. Dix- 
sept ans de vie religieuse allaient mettre le comble à sa perfection. 

Aussitôt après le Concordat, dès que l'exercice journalier du saini 
ministère n'offrit plus les mêmes souffrances, il se réunit aux Pères 
de la Foi, pour porter du moins le joug de l'obéissance ; et dans 
un âge déjà mûr, il atteignit bientôt le plus haut degré de cette 
vertu, à laquelle le saint fondateur de la Compagnie promet de re- 
connaître ses plus chers enfants. Les étrangers même qui le soi- 
gnèrent dans sa dernière maladie, en étaient dans l'admiration. Sen- 
tant que les prescriptions des médecins ne faisaient qu'irriter son 
mal, il s"y soumettait néanmoins avec la docilité d'un enfant, bien 
décidé à ne consulter ni ses goûts ni ses répugnances ; et loin de 
témoigner le désir de quelque aliment particulier, il regardait tou- 
jours comme les meilleurs ceux que la charité ou l'obéissance lui 
présentaient ; « son goût seul, ajoutait-il, ne valait plus rien ». 
Recteur du collège de Roanne, dont l'arrachèrent les persécutions 
du premier empire, novice du P. de Clorivière dès le mois de 
juillet 4814 et chargé de pourvoir aux besoins temporels de la 
Compagnie renaissante en France, le P. Boissard, par son dévoue- 
ment et par ses souffrances, pouvait être appelé le martyr de la 
charité fraternelle. 

Depuis ])rès de quinze ans, Dieu l'éprouvait par de cruelles el 
incessantes douleurs de foie. Souvent au milieu des crises les plus 



.•^IS MKNOLOGE S. J. ASSISTANCK DE FRANCK. 

violentes, on l'cntendail s'écrier avec ferveur : « Oh ! que le bon 
Dieu me l'ail de grâces »! Il avait senti les premières atteintes du 
mal pendant qu'il était Recteur de Roanne, el il se plaisait parfois 
à répéter: « Vraiment la maladie est une bénédiction toute particu- 
lière pour un supérieur ; car elle lui enseigne à conqiatir au\ dou- 
leurs de ceux dont il est le père, et le rend attentif à les soula- 
ger ». Les voyages (ju'il fit, en qualité de Procureur, pour la fon- 
dation de nos collèges, achevèrent de l'épuiser. Il gouvernait depuis 
peu de temps celui de Forcalquier, lorsque les médecins furent 
d'avis de l(^ renvoyer à l)(Me pour essayer de réparer ses forces. 
Mais Notre-Seignenr l'y ramenait en réalité ppur consommer sa vie 
là où il avait le plus travaillé à sa gloire. C'était une dernière 
bénédiction dont allaient profiter, durant onze mois, bon nombre 
d'âmes ferventes et généreuses qu'il lit avancer à grands pas dans 
les voies de Dieu. Révéré comme un saint, mais aussi humble que 
patient, « si l'on savait ce que je vaux, disait-il les larmes aux yeux, 
on me jetterait, <juand je serai mort, sui- un fumier ». Il demandait 
à Dieu d'expirer dans les bras de la Conq^agnie , son pieux désir 
fut exaucé. A la veille de rendre le dernier soupir, il tressaillit de 
joie en voyant arriver deux de ses frères ; et quand il eut remis 
à Dieu son âme héroïque, l'un d'eux, le P. Charles Gloriot, écrivait 
dès le jour suivant : « Cette mort est vraiment pour la ville de Do- 
le un deuil public. Mais je ne puis qui» bénir Dieu de uiavoir 
rendu témoin de la mort d'un saint » . 



Giiu»KK, Vie du l\ Joseph Vdiin {'!""" édit.), />. lOW (note). — Lettre circu- 
laire (lu P. SiMi'soN .S7//- 1(1 mort du P. Boissnrd, Paris. (> mars 18 !9. (Cette 
lettre renferme un extrait de celle du P. Gloriot). 



I*'" MARS. — P. MARTIN DOUJAT. 313 

* Le même jour moururent saintement les PP. Martin Doujat à 
Bourges en 1G07, Jean Maltrait à Toulouse en 4662, et Armand de 
Montesquieu à la Flèche en 1714. 

Le P. Martin Doujat avait vu deux de ses frères, Nicolas et É- 
tienne, le précéder dans la Compagnie, et il brûlait du désir de les 
y rejoindre ; mais les défauts extérieurs de sa personne semblaient 
devoir lui en interdire à jamais l'entrée ; au dire du P. Abram, 
c'était un vrai portrait d'Esope. Il ne se déconcerta pas : aidé de 
son père, avocat ou procureur à la cour de Paris, il mit en œu- 
vre tant de moyens, qu'il gagna enfin sa cause et força les portes 
de la Compagnie. On n'eut pas à s'en repentir, ajoute l'historien 
de l'université de Pont-à-Mousson. Car si la nature avait été ava- 
re de ses dons extérieurs envers le P. Doujat, la grâce l'avait lar- 
gement dédommagé du côté des qualités du cœur et de l'esprit. A 
une science peu commune, il alliait une modestie et une humilité 
admirables, et un travail incessant à une santé délicate. Il fut long- 
temps employé au saint ministère et au rude et fructueux aposto- 
lat du confessionnal. La pénétration de son esprit, jointe à une lon- 
gue expérience, en avait fait comme un oracle dans la solution des 
cas de conscience les plus difficiles et lui avait concilié l'estime et 
la considération universelles. 

Le P. Jean Maltrait était le modèle des vertus les plus aimables. La 
bonté semblait être née avec lui ; dès son enfance, sa mère devenue 
veuve l'avait associé au gouvernement du patrimoine dont il devait 
hériter un jour. Il profita de cette confiance pour suivre les mou- 
vements de son cœur. Telles étaient les aumônes qu'il versait entre 

A. F. T. 1. 40. 



•314 MKiNOI.OGE S. J. — ASSlSTANCi: Di: lUANCE. 

les mains <I('S paiivros ol des iiiciidiants, (juc ses proches {-riireiit 
devoir en pit'vciiii' sa mère <'l lui dtk'larer cjue sa Ibrtunc ne résis- 
terait [)as l()ng-tein])s à de telles largesses. Mais cette femme admi- 
rable, cclairc'e par une lumière plus haute et sachant, |)ai les ora- 
cles ([u Saint-Esprit et par sa propre expérience, quelles bénédic- 
tions sont attachées aux œuvres de miséricorde : « Rassurez-vous, 
leur dit-elle ; voudriez-vous donc ((ue la pi udence humaine prît 
dans ma maison la place de la prudence divine ? Sachez (jue <hi 
joui" oii j ai remis à mon (ils les clefs de mon liésor, mes biens, 
loin de diminuer, n'ont fait (|ue s'accroître. >' Jean .Maltrail porta 
dans la Compagnie la même tendresse. Rien n'égalait sa charité 
j)onr les pauvres, pour les malades et surtout pour ses frères. Il 
passa les sept dernières années de sa vie au noviciat de Toulouse. 
La vue de ces jeunes gens, res|)()ir de la Compagnie et de l'Kglise, 
le r(Muplissail <le consolation : par sa j)i(''t('', son admiiable candeur, 
son obéissance, son humilité, son mépiis de lui-même, il leur ser- 
vait d'exemple. Il avait pour eux une alleetion surnaturelle si ten- 
dre et si vraie, (pi'on l'appelait la mère des novices. Il s'endormit 
])aisiblemenl dans le Seigneui" à Tàge de soixanle-dix-huil ans : il 
en avait pass(; eimjuantc-cincj dans la (loiupagnie. 

Le 1*. Aii.MAM) j)i; Montesquieu ("tait proche parent du célèbre pré- 
sident de ce nom. A Tàge de vingt-cin(| ans, il l'enonea aux premiè- 
jes dignités du Parlejnent de Bordeaux et à toutes les espérances 
du monde, pour suivre .b'sus-Christ humble et })auvre dans la (lom- 
pagnie. Noli'c-SeigiuHir, exauçant les désirs de son ser\iteur, lui ac- 
corda une laige paît de sa eioix ; mais la vertu du V. de Mon- 
lesfpiieu ne se (U'-mentit point an milieu des soulîrances de toutes 
sortes (pli Ninreiil I assaillij'. Il puisait dans uiu' j)rière continuelle 



I^'" MARS. — P. ARMAND DE MONTESQUIEU. 315 

la force dont il avait besoin, et jusqu'à la mort il justifia cette pa- 
role du Saint-Esprit : /// silentio et spc erit fortitudo tua. 



Abr\m, L'Université de Pont-à-Mousson, édit. Carayon, liv. 5, p. 342. — Ju- 
vENCius, Hist. Soc, l. 12,/;. 57. — Litter. ann. 1607, /j. 511. — Elogia def'unct. 
Provinc. Tolos. (Arc/i. Rom.). — Elog. defiuict. Prov. Franc. (Arc/i. Rom.). 



MARS 



Le second jour de mars de l'an 1622, mourut à DôIe, où il avait 
passé la plus grande partie de sa vie religieuse, le P. Jacques Coton, 
Agé de quarante-sept ans. (linq ans avant sa mort, en 1617, le saint 
et illustre P. Louis Richeome, Visiteur des collèges de la Province 
de lAon, voyant tout ce qu'avait fait à Dole cet homme de Dieu, 
et en particulier l'esprit de feiveur, de /.èle et de charité (ju'il in- 
spirait à l'élite des magistrats, de la noblesse, des chefs de famil- 
les, réunis sous sa direction dans la congrégation <le la sainte 
Vierge, ne put retenir des larmes de joie; et l'embrassant avec 
tendresse: « mon cher Père, lui dit-il, continuez d'aimer et d'ho- 
norer notre boinie mère la Compagnie, comme vous lavez fait jusqu'à 
ce jour. .'Unsi serez-vous cher à Dieu, à ses saints et aux hom- 
mes » ! Ce parfait ouvrier selon le cœur de saint Ignace, ne 
cherchait en effet qu'à devenir un saint et à faire des saints; en- 
tièrement mort à lui-même, pour ne x'wrc qu'aux âmes et à Jésus- 
(^Ihrisl, et se faisant encore victime des pécheurs par toutes les ri- 
gueurs (le la pénitence. Mais le Irait caract('risti(]uc de la vertu du 
P. .Ia('(pu's Coton, lui, ce semble, la perfection avec hupielle il s'ac- 
(|uillail de tout (Mn])loi ([U(> lui eonliail l'obtussance; sans cesse il 
;3I(') 



II MARS. — P. PIERRE DU JARRIC. 317 

en repassait, une à une, les moindres règles, examinant quel comp- 
te lui demanderait de chacune d'elles Notre-Seigneur, le divin fon- 
dateur de la Compagnie. 



Elogia defunct. Provinc. Lugdun. [Arch. Rom.). 



Le même jour de l'an 1616, mourut au collège de Saintes le P. 
Pierre du Jarric, né à Toulouse, également recommandable, disent 
nos annales, et par ses éminentes vertus religieuses, et par sa 
science toute consacrée à !a plus grande gloire de Dieu. 11 avait 
professé quinze années de suite la théologie morale à Bordeaux. 
Pour se dédommager en quelque sorte de ne pouvoir porter lui- 
même l'Evangile au delà des mers, dans quelque royaume infidèle, 
il consacra sa plume à répandre l'esprit apostolique, et publia le 
plus bel ouvrage que nous possédions en français sur les missions 
des soixante premières années de la Compagnie. Ainsi , disait-il 
dans son épître dédicatoire, adressée au roi Henri IV, « j'ai esti- 
mé bien employer le peu de temps qui me restait des occupations 
ordinaires de ma charge, à raconter les victoires du Saint-Esprit, 
en la conversion de tant d'àmes que sa divine grâce a conduites 
à la connaissance et confession de la foi ». 

Un autre but, non moins légitime et non moins utile que se 
proposait le P. du .Jarric dans ce vaste travail, était de faire con- 
naître de plus en plus au roi et à la France l'esprit et les œuvres 
de la Compagnie fondée par saint Ignace; et quand il vit les mis- 



'51 s MKNOI.OGi; s. .1. — ASSlSTA^•CF• DK l-HANCE. 

sioiis (le (lonslantin(3j)l(' cl du (canada l'oudées par Henri IV, il n'en 
|)()iirsiii\ il (iiTavoc plus d'ardeur sa sainte entreprise. Arrêté au 
uiilien de ces travaux o\ averti quelques jours d'avance que l'heure 
de sa mort était proche : « Ah ! Seigneur Jésus, s'écria-t-il sans 
onihrcî de tristesse ou d'inquiétude, Seigneur Jésus, venez! Depuis 
longtemps, vous le savez, je vous attends » ! 



Du Jxnuic, Histoire des r/ioses plus mémorables advenues tant ez Indes . . . 
Epitre dedicatoire et Avertissement au lecteur. — Sotuellus, Biblioth. Script. 
Soc. Jesu. p. G77. — f/istor. Prov. Aquit., ann. IfilO [Arcli. Uom.j. 



III MARS 



Le troisième jour de mars tle l'an 1682, mourut le P. Daniel 
RouxEL, de la Province de Paris. Il avait passé dans la Compagnie 
près de cinquante ans, H en avait consacré une grande partie à 
l'apostolat des soldats. Sa vie et sa liberté furent plus d'une fois en 
grand péril, surtout dans la guerre de Hongrie contre les Turcs, 
où peu s'en fallut (ju'il ne versât son sang pour la foi. Il avait 
une tendre dévotion pour la très sainte Vierge; et pendant toute 
sa vie religieuse, même au milieu des travaux les plus accablants, 
il ne laissa passer aucun jour sans réciter son chapelet. C'était 
comme le plus doux repos de ses fatigues, son bouclier le plus 
sûr contre tous les dangers du corps et de l'àme, et l'arme la 
plus puissante de ses victoires sur h; démon. 



Elogia (le/ïuict. Provinc. Franc. (Arc/iiv. Rom.}. 



o 



9 



320 Mi':.\of.oGi-: s. j. — • assistancr di-: franck. 

L'an 10^18, moiinit à Sinyrne le P. Jacques d'Anjou, fondateur de 
la mission de Paros. Notro-Seigneur avait révélé sa venue dans cette 
île à lin |)otil onlanl, deux mois avant (ju'aucun des habitants pût 
la soupçonner, et qu'il en eût lui-même connaissance. Dans la nuit 
(lu [)r{'nii('r jour de l'an, cette Ame innocente avait vu en songe 
sortir processionnellenuMil (ruu oi'atoiie de saint (Jeoi'ges une troupe 
d'anges, doni le premier, iVun (''clal adiuiiable, ])ortait un encen- 
soir. Ces bienheureux esprits lui annoncèrent que bientôt " cette 
pauvre église , désolée depuis longtemps, prendrait un nouveau 
lustre, Dieu y étant servi avec plus de zèle et de dévotion qu'il 
n'avait été aux siècles passés ». Quinze ou seize mille chrétiens 
du i'[\o grec, destitués de tout secours, et si ignorants des choses 
de Dieu cpi'il ne se pourrait rien dire de plus, fornuiient le troupeau 
confié au zèle apostolique du P. d'Anjou. Le dénuomont auquel il 
«lui se condamner pour l'amour de leurs âmes, allait si loin, que 
plusieurs fois ses successeurs furent obligés de s'éloigner momen- 
tanément, sous peine de mourir de faim et de misère. Mais la for- 
ce de Dieu était avec lui ; et çà été, disait-il, son bon plaisir de 
bénir les commencements de cette mission par quelques guérisons 
contre toute espérance humaine. Parfois, il est vrai, pour voiler 
ce don des miracles, le saint missionnaire avait recours à quelque 
remède ; mais il en attribuait surtout rellicacité à Phumble foi de 
ses malades ; comme lorsque à la viu* des plaies désespérées d'un 
pauvre artisan, « n'étant mon métier, ajoulo-l-il, de m'onq^lover à 
telle cure, je m'iivisai de bénir du vin cl de lliuilc, le remède du 
Samaritain de Tl^vangilc ; et peu de temps après, ce pauvre homme 



iri MAHs — V. JACQUES d'anjou. 821 

qui avait cru et y'étail conïu' eu Notre-Sei^neur, se vil <oun»lètt'- 
inent guéri ». 



Carayon, Documents inédits... Mission de la Compagnie de Jésus à Cons- 
tantinople et dans le Levant, p. 122-138, 213. — • Fleuiuài , Etat des Mis- 
sions de Grèce, p. 244. 



' ,.1(3". 



•a" 



A. K. — T. 1. 41 



IV MARS 



Dans les premiers jouis du int)is de uiars, mourut en 1709, à 

(ihamakié, j)rès des bords de la mer (Caspienne, le V. Jean-Baptiste 

i)i; i.A Mazi:, àg-é de (pialic-vingl-scpt ans, dont il avait consacré 

plus de <|vuiianle-('inc[ aux missions de Perse el d Arménie. La ville 

de Ghamakié (Uait I un des postes les plus importants de toutes les 

stations orientales, le lieu de passage de tous les marchands et de 

tons les ambassadeurs entre les royaumes iIKuioix' cl d'Asie ; le P. 

de la Maze en lit comme le centre d<> renseignement catholique et 

des exercices d'une peipétuelle mission, dont l'influence s'étendait, 

pai' des caravanes, sni- les églises de Géorgie, de Grimée, <le Tar- 

tarie, du Turkestan el de tout le i)ériniètre d«' la mer Gaspienne. 

Il avait établi la sainte coutume (pu* pas un marchand catholique 

ne traversai la ville sans s'approcher des sacrements de pénitence 

cl d'eucharistie ; el <|uand une caravane se mettait en maiche, il 

l'accompagnait encore durant plusieurs jours pour achever l'œuvre 

t\o Dieu, avec une \igiieur d àmc viaimciil luM'oicpie. Il ne fallait 

ricii moins en cllel, comme on j)cut cm |ug(M' par le >'Cul vovage 

doni il allroulii les (alignes duranl deux nw)is entiers, à I àgc de 

soixanh'-sei/.e ans, poni' le salnl de son troupeau : traversant tantôt 

des nuirais où les hèles de somme cnl'onyaicnl iMs(praux lianes, 



IV MARS. — P. JEAN-BAPTISTE DE LA MAZE. 323 

tantôt des forêts de roseaux qui lui frappaient le visage et les 
jambes, course si douloureuse, et où le saint vieillard se sentit 
bientôt si épuisé, que pour l'empêcher de tomber, ses compagnons 
durent l'enfermer dans une grande cage, fixée sur le dos d'un cha- 
meau. Et néanmoins il trouvait encore, à chaque halte, assez de 
force, ou plutôt de courage, pour administrer les sacrements, offrir 
le saint sacrifice de la messe et, de son propre aveu, pour empê- 
cher beaucoup de maux et d'offenses de Dieu. Pour prix de si 
durs travaux, ce vaillant apôtre désirait ardemment le sort de son 

r 

prédécesseur, dont le sang- avait arrosé les fondements de l'I^g-lise 
de Ghamakié. Mais le dénuement où il vivait, joint à de cruelles 
infirmités, fit de sa longue vie un leni martyre. Il lui avait fallu à 
plusieurs reprises se dépouiller des objets les plus nécessaires, 
rien que pour ne pas mourir de faim ; n'ayant plus même de lit, 
il se consolait sans peine et bénissait Dieu de son extrême pauvre- 
té ; car elle ne doit pas étonner, disait-il, un a^cux missionnaire, 
quand il se rappelle que Jésus n'eut pas non plus où reposer sa 
tête. 



Fleuriau, Éfat présent de l'Arménie, p. Tll . — Villotte, Voyages d'un 
missionnaire, p. 93, 96, 142, 146, 153. — Mémoires du Levant, t. 3, p. 386, 
388, 392-482. 



\ MARS 



Le <-iii(|ui(')iU' joui (le mars «l»; I an l7()iS, moiinil à Parih le H, 
CiiAULKs f-K («oiJiEN, à<>v .sculcunîM I «1»' <i nq/iaii to-(iii( | ans, ilonl il 
avail passé IrcMito-scîpl <laiis la Compagnie, (l'esl à lui (jiic nous 

• IcNoiis les |,('|lr('-< ('(liliaiitcs, ^^v l)ean momiinenl «le la science et 

• le la piclf (l«* nos Pères, accueilli même par les ennemis «le l'Kepli- 
se avec une admii'alion <|ui ne s'esl pas allaihiie «iepuis près «le 
lieux siècles. Secrétaire vl l^rocureui" tU's missions, il avail eoinprif) 
<pie, pour mviltiplier le nombre «les apoh'es o[ poui" leur assurer 
les se<'ours n(''cessair»'s à la londalion «le c«»s c^lisi's naissantes où 
l«)nl clail à cr«''(M', il n > avail pas «le moven ])lus sin «[uc «le pr«'- 
s(mle)" an mon«l<' eatlioli<pie le tableau lidèle «b's travaux, «les soul- 
rances, «les martyres et «les œuvres «le tout i«;«»nr<' de tant «le mis- 
sionnaires géuiMeux, i«'pand\is «lu'/, les peuples l«>s plus barl)are!^ . 
Il se «'onsaera d«>nc loul entier à l<^nr scrvi«'«' ; «■! Ton peut «lire 

• pi'il csl mort avant le lem|)s, (''|)uis('' pai' l«'s ralif>;u«>s de ei> laborieux 
apostolat, l'^n nuMue l«'mps, s«>s rar<'s \«'rtus «M sa s«'ien<u> «l«'s voies 
l«'s plus «'levées «!«' la perle«ti«)n, l'aisaienl re<lierch«'r s«>s l'xhorta- 
lions et s<>s conseils par un j;-ran«l n«nnl)re «le eomnninautt's reli- 
^■i«Mis«'s, parnu les«pitdles il r«''j)an«lit I amour d«>s jimu's «•! l'aposlu- 



MARS — P. DESIRE CODN. 



lat (le la prière, pour faire descendre sur les uiiftsionnaires la 
bénédiction qui devail féconder leurs travaux. 



Elog. de/'unct. Pros^inc. Franc. (Arc/f. Rom.). — Lettres édifiantes, j-'" è- 
dit, t. 9, préface, p. vu. — Felleu, Dictionnaire hislor., t. ^, /^. 82. — Bio- 
graphie Univ., t. 23, p. 569. — Nouvelle Biograp//. génér., t. 30, p. 403. 



îiJ^çs Inème joui , l'an 1609, mourut le P. DÉstnÉ Codn, professeur 
de rhétorique au collège <lu Puy. Il se fit surtout renjarquei' par 
\\\w tehdre <lévotio)i pour la très saint(; Vieige, ot pour Notre-Sei- 
gheiir caché sous les voiles eucharistiques. Sa ferveur à l'autel em- 
brasait les âmes les plus froides ; et l'on était sur «le tout obtenir 
<le lui au nom <le la Mère de Dieu. « Pourrais-je bien, <lisait-il 
quelquefois au milieu des plus vives répugnances <le la nature, 
pourrais-je bien refuser à ma Mère ce témoignage de mon affec- 
tion »! 



Litt. Ann. jSov. Jesu, A. J609, p. 207. — jNaimsi, Ann. dier. laeitwr., 
5» mart., p. 124. 



VI MAKS 



Le sixième jour de mais de laii !().')(), moiiiul à Paris le V. 
François Pignot, Scolastique, âgé de vingt-noul' ans , dont il avail 
passé ouzo dans la (lompagnie. l ne àme si |)nre cl si fervents 
à cherclior en loni le bon plaisii- de l)i(ni, ponr l'accomplir en- 
suite selon toute l'élenduc de ses forces, donnai l à la ("-ompag-nie 
les plus belles es[)(''rances ; mais l<* l*\ Pig-nol (Uail consumé d'un 
ardent désir de la mort, « pour pouvoir, disait-il, sunir immua- 
blement à Dieu, sans aucun péril d'inconstance »! Noire-Seigneur, 
cpii lui avait inspiré ces désirs, consentit à les exaucer, après 
avoir achevé de le sanctifier par les douleurs d'une long-ue ma- 
ladie de près de deux ans. La nouvelle de sa lin prochaine le 
remplit d'une joie inelVable ; et il expira doucMMuent, après avoir 
plusieurs t'ois répété ces paroles : « Oh ! (picl bonheur de voii' Dieu 
pour toujours » ! 



Lettre tircalai're du P. Cvstii.lon pour unnnnver tu mort du F. Pignot. 
« Paris, () de mars 1G5() ». (Are/t. dont.}. 



32(1 



VI MARS — P. FRANÇOIS DK l'eSTRINGANT. 327 

Le même jour de l'an 1748, moiiriii à Smyrne le P. François de 
]>'EsTRiNGANT, de la Province de Paris. Pendant plus de quarante 
années, il avait glorieusement consumé ses forces dans nos mis- 
sions du Levant. A plusieurs reprises, il s'était exposé à la mort 
servant les pestiférés ; et l'on raconte qu'atteint lui-même de la 
peste, il avait été miraculeusement guéri par Notre-Seigneur, pour 
le salut d'un grand nomljre d'âmes. Pour prix de son zèle et de 
sa charité, le P. <le l'Estringant eut aussi le bonheur de confesser 
la foi devant les tribunaux turcs et dans les prisons ; mais jamais 
il n'estima ses travaux apostoliques mieux récompensés que par 
les avanies et par les chaînes dont il fut chargé poui" le nom de 
Jésus-Christ. 



Elog. def'unct. Provinc. Franc. (Archiv. Rom.). — Mémoires des missions 
du Levant, t. 1, p. ^il . — Fleuriau, Etat des missions de Grèce., p. 270. — 
Lettres édifiantes [édil. 1780J, p. 334. 



VII MAHS 






Le septième joni' de mars, eu !6()8, moiirul an noviciat «le Nancy, 
il l'àgo (le près <le quatre-vingts ans, le V. Ooadjntenr Jean m: 
f/IsLi;. <' <'/élait, dil la eoiiite notice consacrée ;i sa njémoire, un 
leligicnx d'une vertu «'éclatante, d'une patience à Ion le <''j»reuve, 
d'une obéissance toujours promj)le au premier signe des supé- 
ritîurs, d'une charité si gracieuse, de nuinières si distinguées 
et en même Icmps si simples v\ si aimables, même dans la vieil- 
lesse la |»ius avancée, (\u\\ s'(''lail gagné Ions les co-urs : au reste 
si mortifié, si ennemi <le toute singularité. <|u il ne souHVil jamais 
aucune exception ;i la vie commune. » 



^{niiales doinu.s probat. .\anceiaiuv. 



li'aii I70S, on ignore «pud jour, mouiiil dans les Ilots sur les 
côtes du Porlugal, le I*. Amoink Beiaivoi,! ii;i;, de la Pion inee d'Aqui- 
laiiK-, doni les \iugl <lernières années ne lurent tpi un perpétuel en- 
elKiiiHinenl de liaAaux presque au dessus des forces humaines, en 
l'aM'Ui' des missions de rexlrcMiie-orienl . H s'c'tail lail en «piehpie sor- 
It' leui' esclave, se «h'-vonant par nu vomi sjx'cial à les servir en 
joule iiiaiiière. Sou courage, capable de lout eiilie])rendre el de tout 
soiilTiir, joiiil ;i un esprit l'erlile en expinlicnls. Taxait l'ait choisir 
;{2S 



VII MARS. — P. ANTOINE BEAUVOI.LIHR 329 

pour tenter par la Sibérie ou par l'Asie centrale d'ouvrir un nouveau 
chemin aux missionnaires, surtout aux futurs apôtres de la Chine. 
11 y travailla pendant onze années ; et dès la première, le P. Phi- 
lippe Avril, son supérieuj- et son compagnon d'apostolat, lU' crai- 
gnait pas de dire qu'Antoine Beauvollier serait (juelque joui' <( un 
des plus illustres instruments de la gloire de Dieu ». Il ne visait 
à rien moins en effet qu'à relier les missions françaises de Perse 
aux missions du nord de la Chine par deux nouveaux centres apo- 
stoliques dans les villes de Samarcand et de Bocara. 

Forcé de revenir souvent sur ses pas, tantôt par la malveillanc<' 
des hommes, tantôt par les obstacles infranchissables que lui o])- 
posaient la nature et les éléments, contraint d'apprendre tour à 
tour les langues les plus difficiles et les plus diverses, captif par- 
mi les infidèles, et dépouillé par eux de tout ce qui tentait leur 
cupidité, échappé comme pai' miracle tantôt à des violences mani- 
festes, et tantôt à des embuscades où il devait perdre la vie : ja- 
mais il ne se laissait abattre ; et après tant de fatigues et de pé- 
rils dont le détail n'est connu que de Dieu, il courait en braver de 
nouveaux, avec le même dévouement et le même cœur ; il revenait 
en Europe, au nom de l'empereur Caug-Hi, porter les présents de 
ce prince au vicaire de Jésus-Christ, et défendre à ses pieds les 
intérêts des églises de Chine, lorsque Dieu permit qu'une tempête 
l'engloutît à la vue du port, à l'âge de cinquante-deux ans. 



ViLLOTTE, Voyages d'un missionnaire, p. 94, 210, 218, 22C> et suiv. — 
Mémoires du Levant, t. 3, p. 274. — Lettres édifiantes, t. 3, p. 451, 454; 
/. iO, /?. 37. 

A. F. — T. 1. — 42J. 



VIII MARS 



Le luiilièmo jour de mars i\c l'an IC83, inourul saintement à 
Paris le P. .Michf.l Nau, confesseur do la foi sous le hàton des 
Turcs, et l'un de nos |)lus illustres missionnaires de Syrie, de 
Perse, de Mésopotamie et d'Arménie. Il avait travaillé pendant dix- 
huit ans, au |)rix de fati<>ues extrêmes <•! avec un succès vraiment 
prodig'ieux, à lanuMicr au bercail de saini Pierre loulcs les <''o-lises 
du Levant ; il eut la joie de dc'poseï" aux pieds du Souverain 
Pontife , l'acte de soumission de vingt-cinq évèques schismati- 
ques, ramenés pai' lui à la foi romaine. Il possédait dans un de- 
gré très rare le talent de gagner les cœurs, sans aigrir les esprits. 
Profondément versé dans la connaissance des vieilles liturgies ori- 
entales, de tous les monuments de la Iradiliou, cl même de lAl- 
<'oran, il eu citait si à j)ropos les textes les plus décisifs, qu'avant 
loule dis})ute, les (îrecs, les Arméniens, les infidèles, se félicitaient 
de trouver un pareil accord entre ce prèfi'c lomain (>f leui's an- 
cèti'es. 

Néanmoins la l)('n(''diclion promise aux hommes apostoliques, de 
beauc()»i|) souIVrir poui- .lésus-dhrist, ne devait pas maucpier au P. 
Nau ; cl nous pouvons croîi'i* (pi'il jouit au ciel de la glorieuse 
couronne des nun't\rs, puiscpi'il niouru! à peine de itMour eu Pi'an- 



VIII MARS — P. MICHEL NAU. 331 

ce, des suites de sa dernière captivité dans la mission naissante 
de Mérëdin, en Mésopotamie. Avec lui se trouvaient, à cette impor- 
tante fondation, le P. René Pillon et le F. Hilaire, qui furent as- 
sociés à l'honneur des mêmes souffrances. La haine des scliis- 
matiques et des infidèles ne leur éparg-na que la mort. Voici en 
quels termes ce vaillant apôtre, dans la relation qu'il en rédigea 
pour ses supérieurs, résume ces scènes douloureuses : « Noire-Sei- 
gneur nous a fait la grâce, dans cette persécution, de souffrir 
quelque chose de semblable à ce qu'il a souffert pour nous. Une 
troupe de soldats armés d'épées et de bâtons, conduite par un 
autre Judas, vint nous prendre. Nous fûmes menés, comme lui, 
devant un juge infidèle; accusés comme lui, par des prêtres ; et 
accusés, comme lui, de ravager et de gâter tout par nos prédi- 
cations ; nous eûmes, comme lui, le déplaisir de nous voir aban- 
donnés de tout le monde, et tous nos disciples obligés de se ca- 
cher. Nous éprouvâmes la rigueur des désolations intérieures ; les 
coups de bâtons, quoique rares, n'ont pas manqué. Nous avons 
été chargés d'opprobres et d'injures par les hérétiques. L'on nous 
a traités de fous, un jour principalement, qu'on mit au milieu de 
nous à la chaîne un folâtre du Vayvode, et qu'on nous fit prome- 
ner avec lui, au milieu de la place publique, où il nous insultait 
insolemment, donnant à rire aux assistants et aux passants. Nous 
avons été menés de tribunal en tribunal ; et nous avons été con- 
damnés partout, infiniment heureux si c'eût été à mort, afin de 
donner notre sang pour l'amour du Sauveur adorable, qui a répan- 
du tout le sien pour nous ». 



■VA'i MKNOi,o(;i; s. j. -~ assistanci: m: rn.wrE. 

h'iogift (li'funcl. Piovinc. Franc {Archiv. lïom.). — LrlUv circulaire du 
IV Antoi.nk Vk».ii. s *///• l<i mort du P. Nau, Paris, 10 mars 1(583 {Cf. Ca- 
rayoti, liihlio^raphic historique de la Compagnie de Jésus, n" 2'i'Hi). — Nai , 
Voyage nouveau à la Terre-Sainte..., Paris, 107*.). - Mémoires du Levant, 
I. V p. t)S. 100. I.')?. — Flkuiuaii. Etat j)resenl dr l.\rm(*iiie, p. f>6. — 
MoRKiu, Dictionn. Iiisforit/ue. I. 7. />. '.)'J9. 



liC incDK' ,i<>>n'. I i"i I7in, le P. Loris JoHAiii iiiounil à Nantes, 
plein <l(^ jours et de mérites, à l'àgr <le soixante-quin/(î ans, lais- 
sjiiil nue Jurande réputation de sainteté. Il avail parlag-é avec le 
\'('ii. I*. Maunoir Uîs tiavaux et le nom gIoii(Mi.\ d apôtre de la 
Brctag-ne; «'(^sl à lui (pie la ville de Nantes doil la fondation {\c 
deux œnvres a|)Ostolif{ues, d«)Ml elle a reeueilli, jusqu'à la destruc- 
lioii de la Compagnie, l(;s fruits les j)lus abondants: une maison 
<le retraites pour les hommes, e( la coii^ré'oation des artisans. 



Hilogia defunci. Prow Franc. (ArrA. /{om.j. 



IX MARS 



Le neuvième jour de mars de l'an 174*3, mourut à Keims le \*. 
François Baltus, âgé de soixante-seize ans, dont il avait passé plus 
de soixante dans la Compagnie. Peu de littérateurs et de savants on! 
joui d'une réputation plus universelle, plus pure et mieux méritée. 
Nourri de la lecture des anciens et formé dès son enfance à l'art si 
difficile de bien écrire, possédant à fond les auteurs sacrés et pro- 
fanes, le P. Baltus ferma la bouche aux hérétiques et aux incré- 
dules, qui mettaient en doute, avec toutes les ressources de l'éru- 
dition et du talent, le silence des oracles et la défaite des démons 
à l'avènement de Jésus-Christ. Bientôt après, il vengeait les saints 
docteurs et l'Evangile des prétendus emprunts que l'incrédulité mo- 
derne les accuse d'avoir faits à la doctrine de Platon, et défendait 
victorieusement la morale des Pères de l'Eglise et la vérité des pro- 
phéties de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ces ouvrages et plu- 
sieurs autres, que le zèle de la foi lui fit composer au milieu mê- 
me des fatigues de l'enseignement, de l'administration el du mi- 
nistère, malgré de fréquentes maladies que son ardeur au travail 
ne faisait «pi'aggraver, nous montrent le caractère, la force; d'àme 
et la vertu du P. I3altus, « Il n'aurait fait aucuii cas de ses talents, 
«lisent les mémoires de Trévoux, s'il n'eût pu les consa(!rer à la 

333 



•)-Kt MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCE DK FRANCE. 

«gloire (lu Seigneur et au soulicu de la r(.'ligi()u, seul Ixil f|ti"il se 
proposait dans ses laborieuses i-eciierches ». 

A ces (pialiU's (Miiincîntes de l'esj)rit, le I*. lialhis j(M<^uail une 
modestie eliarnianlc, (pie uc pureni ('-hlouir les ollics les plus lioiio- 
ial)les de la eour d'h^spag^iie, où sou nu'iile le faisait vivement ({{'•- 
sirer ; uwc iuuocenec? de vAtuw et une (Udicatesse de eonscienee di- 
g-nes iVuw parfait eufanl de la (louipagnie : un tendre amoui" poui- 
Jc-sus-C-liiisl el, il l'exemple de saiul Paul, poui' .Jésus-Cliiist erucifié ; 
enfin une eonlianee sans homes dans les mc'rites de Noire-Seigneur, 
eonliance londée sur la joie ineffable (pi'il ressentait déjà, en proie 
aux plus vives douleurs de la ])ieri'e, de minier ses souffrances à 
celles de son divin .Maîhc^ et de boiie avec lui au mcMue calice de 
douleur. C'est dans ces sentiments de {)r('destin(' rpi'il expiia, mu- 
ni des secours de ri']glise, à la défense de bujuellc il sétail uni- 
quement dévoué. 



Mémoires de Trévoux, Janvier 1744, p. 139. — dk Backeu, Biblioth. des 
écriv. de hi Coinpagn., t. 1,/;. 'il. — D. Calmet, Biblioth. de Lorraine, 
p. 73. — I^''elleh, Dictionu. Itistor., t. I, p. '.\\\. — Nouvelle Biographie 
génc'ral(\ t. 'i, j). 31S. — Jiiograph. univers., t. '.\. p. '1SS\. — GinvvLT, Essais 
sur Dijon, p. 44<S. 



\jV iiK^'iiie jour eu 17V>, niourul dans la maison professe de 
Paris le IV JiiAX-I^Ai'TiSTi: Di: 1îi:i,ix(;ax, religieux rem|)li di> l'eS' 
prit de Dieu el d une sagesse surnaturelle |)our eoudiiire les âmes 
à la plus haute perfection. .Viiinu' d une devolioii lie'» leiulre 



IX MARS. — P. FRANÇOIS BONALD. 335 

envers le bienheureux François de Sales, il s'était pénétré de 
ses pensées et de ses maximes, et s'appliquait à en faire la rè- 
gle de sa conduite et des âmes qu'il dirigeait. On admirait en lui 
un entier détachement de lui-même, une fidélité exemplaire à toutes 
les règles et à toutes les observances de la vie religieuse, une pié- 
té aimable et solide, et une connaissance pratique et approfondie 
de tous les trésors de la science des saints. Au milieu des travaux 
de la chaire, qu'il soutint pendant vingt-quatre ans avec honneur, et 
des charges de Recteur, de Préposé de la maison professe de Paris 
et de Provincial, qu'il remplit tour à tour, il savait trouver le 
temps d'écrire des ouvrages de piété. Les cinq dernières années de 
sa vie furent éprouvées par de douloureuses infirmités ; mais il se 
consolait de ne pouvoir plus travailler, en offrant ses souffrances 
pour les âmes, en union avec son divin Maître crucifié 



Litterse ann. Provinc. Franc. ^ anri. 1743 [Archiv. Rom.). — Beauvais, No- 
tice en tête de la « Retraite spirituelle pour tous les états, par le P. de 
Belingan, S. J. y>, p. ix-xn. 



Le même jour encore moururent plusieurs saints religieux, dont 
nous ne pouvons que rappeler les noms : le P. François Bonald, que 
toute la ville de Moulins, où il rendit pieusement son ame à Dieu 
en 1614, voulut accompagner à sa dernière demeure, en témoignage 
de l'estime et de la vénération qu'elle professait pour ses vertus et 



o.'?l> MÉNOl.OGK S. J. — ASSISTANCK T)F FRANCE. 

en |)arti(;uli(M pour son iidiniiiihlc mépris de liii-inr*iiu' ; le P. (iii.KKKi 
.lONiN. pliilosoplic, llw'olopi-icii, poète (lune iiiuhc à la fois j)nrc, fa- 
cile cl ol<'>j>'aiilc. iiioil ;t Toiinioii en Ki'JS, dans la (piaranlc-deii- 
xièiTio aniK'O de son à«4-c cl la vingl-fnnfpiicnic de sa vie rcdi^ieuse; 
Ir' I*. OnoN i)i; (iissi:v, vaillant ouvrior (|ni icclKMcliail de préféren- 
ce les ministères îles piisons ot des liôpitanx, adversaire déelan* 
des hér<''ti(jnes, dont il cul la consolation de ramener un «^l'and 
iiond)re an hercail de .h'sns-dlirist , j)lenrc comme nn |)èi'e a[)rès sa 
moil, ari'ivc'c à Tonlonse en 17V] : le P. Honohk Fami.i, mort en 1088 
à lîome, on il Inl longtemps ])(''nilen(ier, liomnic d'nne assi<lnitp 
extraoïdiimirc an trasail et amjnel nnlle branche, j)()nr ainsi dire, 
des cfmnaissances linnmines ne semble avoir i''\v ('trangvre ; d'un 
d(''Voumeni sans hornes a\i Pontife romain et à la sainte Kpflise, 
(' (pu- j'aime pins (pu* mon c(enr et cpie mes veux, éerivait-il à nn 
de ses amis de Home, et ponr hupielle je n ai pas nne gonlle de 
san<>' (pii n<' tressaillit de joie d'être versc'c ponr son anH)nr et j)<)ui' 
son service ... ». 

Il faut noninier encore l'admirable I'. Scholastique Pikrrf ni; i.a 
NoK, d'une noble tamille du diocèse de Tréguier en Bretagne, suc- 
(^onibanl en Ki^.'i, ;i peine Ag;é de ving-t-six ans, à nne longue el 
douloureuse maladie, et devenu an milieu <Ies siens, j)iès <les([uels 
l'ob(''issance l'asail oblige* d'aller i(>sj)ir(M- l'ail' natal, nn apôtre par 
le spectacle de sa patience, <lc son luimililc, de son anuiur pour 
sa vocation cl de ses transports de jou' en face de rajipel <le 
.lesds-dlirisl ; <'l eidin les l'rèi'cs (".oad pileurs .\]\\ La.\(;I()|S, (îuil,- 
I MMi. (loii.M r cl (!i \rni: Nriiox, moiMs les deux picMuieis à I.a Kiè- 
clie en 1 7Ii I , el le IroisM'mc en I7M) à (',band)er\ , dignes par leur 
amoni du lia\ad, leur esprit de j>iièr«', de nnulilicalion , d'obéis- 



IX MARS — F. JEAN LANGLOIS. 337 

sance qui ne se démentit point pendant une longue vie de plus de 
quatre-vingts ans, d'être proposés comme modèles à tous nos Frè- 
res Goadjuteurs. 



SoTUELLus, Biblioth. Scriptor. Soc. Jesu, p. 216, 300, 641, 350. — de 
Backer, Biblioth. des écriv. de la Compagnie., aux mots François Donald, 
Gilbert Jonin, Odon de Gissey et Honoré Fabri. — Feller, Dictionn. histor., 
aux mots Gilbert Jonin et Honoré Fabri. — Litterse annuse Provinc. Franc, 
ann. 1625 {Archiv. Rom.}. — Litt. ann. Prov. Lugdun. , ann. 1740 {Archiv. 
Rom.). — Lettre circulaire du P. Claude Hervé de Montaigu pour annoncer 
la mort des Frères Langlois et Cornet\ «À la Flèche, le 11* mars 1751». 



A. F. — T. I. — 43. 



X MARS 



Le dixième jour de mars de l'an 46iO, mourut au collège de Tour- 
non le P. Jean Voelle, Bourguignon, après plus d'un demi-siècle de 
travaux et de mérites pour la gloire de Dieu dans la Compagnie. Il en- 
seigna, pendant une grande partie de sa vie, l'éloquence et la lit- 
térature grecque avec une haute réputation de science, dont ses 
ouvrages nous offrent encore de précieux monuments ; et comme 
il avait acquis cette science pour l'amour de Dieu seul, il se fai- 
sait un bonheur de la communiquer à tous, avec une simplicité 
charmante. Aussi regardait-on ses entretiens comme une source de 
lumière, à laquelle chacun s'empressait d'aller puiser, sans qu'on 
aperçût jamais en lui la plus légère trace d'ennui ou de vaine sa- 
tisfaction. 

L'esprit intérieur avec lequel il récitait son bréviaire et lisait les 
saintes Ecritures, lui faisait découvrir chaque jour de nouvelles ri- 
chesses dans ces deux livres sacrés ; et il en composa son précieux 
opuscule intitulé Index' in Brcviariuni Bonianuni ad concioncs for- 
niandas aptissiniiis, destiné à devenir le manuel et le trésor de 
tous les prédicateurs et surtout des missionnaires do la Compagnie. 
Mais ce (pii mérite au P. Voëllc une place à part dans nos anna- 
les, c'est, (lit lo P. Nadasi, un si morvcilleux tempérament de pru- 
338 



X MARS. — P. JEAN VOELLE. 339 

dence et de charité dans le gouvernement de nos collèges et la 
direction des âmes, que jamais un seul de ses inférieurs ne re- 
courut à lui, sans recevoir sur-le-champ la consolation, la lumiè- 
re et la force qu'il était venu demander. 



Litter. ann. Soc. Jes., A. 1610. — Nadasi, Atiiius dier. memorab.^ 
10* mart^ p. 131. — Sotuellus, Biblioth. Scriptor. Soc. Jes., p. 512. — de 
BackeR; Biblioth. des ecriv. de la Compagn., au mot Jean Voelle. — Breghot 
DU Lut, Mélanges., p. 395. 



XI MARS 



Le onzième jour de mare moururent trois grands religieux, sur 
lesquels nous n'avons presque aucun détail, mais que leurs con- 
temporains nous signalent comme admirablement unis à Dieu par 
la vie intérieure, et doués des dons les plus rares pour conduire les 
Ames à la sainteté: le P. André Baiole, en 1660, au collège de Sain- 
tes, le P. Simon de Lessau, la même année, au collège d'Amiens, et 
le P. Claude Judde en 4735, au noviciat de Paris. 

Du P. André Baiole nous ne connaissons guère que ses opuscu- 
les spirituels Du bon plaisir de Dieu, De la simplicité cvaugélique, 
Des entretiens de Vânie avec. Dieu, et l'assurance qu'il était un hom- 
me de prière, puisant au pied du tabernacle ou de son crucifix, 
comme le docteur angélique, la lumière et l'onction du Saint-Esprit. 

Le P. Simon de Lessau était prévôt de la cathédrale d'Amiens, 
et semblait désigné par son mérite pour les premières dignités de 
l'Église de France, quand il se mit sous le joug de l'obéissance à 
l'àgc de trente-quatre ans. Il était si possédé de l'amour de Dieu, 
dit le P. Champion dans la vie du P. Rigolcuc, (ju'il brûlait d'un 
feu sensible dont l'ardeur lui donnait souvent la fièvre cl lui cau- 
sait de longues mais bienheureuses insomnies. 

Enfin, dans un éloge trop court envoyé à Rome sur les vertus 
du P. Judde et les services qu'il avait rendus à la Compagnie en 

340 



XI MARS. — F. ROGER LE MOINE. 341 

qualité de Maître des novices et d'Instructeur du troisième an : 
« Nul autre, lisons-nous, n'a mieux travaillé à l'œuvre de sa sainte- 
té et à la sanctification des autres ; on pouvait dire de lui que tou 
jours il traitait de Dieu avec les Ames ou des âmes seul avec 
Dieu ». 



P. Baiole, — SoTUELLus, Biblîot/i. Script, Soc. Jes., p. ^il, — de Backer, 
i'" édit., t. 2, p. 50. 

P. DE Lessau. — Elog. defunct. Provinc. Franc. ( Arch. rom. ). — P. Cham- 
pion, Vie du P. Rigoleuc, p. 132. — 

P. Judde. — Elog. defunct. Prov. Franc. ( Arch. Rom. }. — Préface de 
ses œuvres, par l'Abbe' Lenoir du Parc. — Préface de sa Retraite aux 
personnes relig., par le P. Gh. Lallemant. — de Hacker, Biblioth. des 
écriv. de la Comp., 1'" édit., t. 2, p. 319. — Feller, Dictionn. histor., 
édit. 1839, t. 3, /?. 712. — Michaud, Biographie univers. 



Le même jour, l'an 1654, mourut à Bourges le F. Roger le 
Moine, Goadjuteur temporel, orné dans un degré bien rare des 
plus belles vertus de son humble vocation. On ne pouvait sans 
admiration l'entendre parler de Dieu, ni le voir sacrifier avec joie 
son repos et son sommeil pour le travail, la prière et la charité. Mais 
il possédait surtout très excellemment le don de piété ; et pour 
en obtenir sans cesse de nouveaux accroissements, il récitait cha- 
que jour avec ferveur l'office du Saint-Esprit et celui de l'Imma- 
culée Gonception de la Mère de Dieu. 



Elogia defunct. Prov. Franc. {Archiv. Rom.). 



XII MARS 



Le douzième jour du mois de mars, mourut en 1G22, dans la 
maison professe de Naples, le P. Guillaume Lévèque, né en Nor- 
mandie, dans le diocèse de Goutances, l'un des trois fondateurs 
de la mission française de Gonstantinople, et des plus saints reli- 
gieux de la Gompagnie. L'impression profonde qu'il laissa de ses 
vertus, de ses souffrances, de son apostolat et de ses miracles, en 
France, en Turquie, en Italie, et la manière dont il fut appelé à la 
gloire des bienheureux, semblent le placer en effet à côté des plus 
grands serviteurs de Dieu que nous vénérons sur les autels ; bien 
qu'il ait réussi la plupart du temps à voiler le détail des dons de 
la grâce dont son Ame était enrichie. Entré à làge de trente-trois 
ans dans la Gompagnie, après d'excellentes études, qui lui permi- 
rent d'enseigner la langue hébraïque et l'Ecriture sainte à l'uni- 
versité de Pont-à-Mousson, Guillaume Lévèque ne laissa guère con- 
naître, de sa jeunesse, que le tendre amour dont son cœur avait 
été prévenu par la Reine des anges, amour qui lui inspira de 
bonne heure le vœu perpétuel de virginité. Appliqué selon ses dé- 
sirs au salut des âmes dans les missions du Poitou, du Berry, 
de rilc-de-Francc et de la Lorraine, durant la plus grande partie 
des quinze ou dix-huit ans qui suivirent ses premiers vœux, il 

n'eut à [)cu près constamment que Dieu pour témoin de ses tra- 
342 



XII MARS. — P. GUILLAUME LÉVÊQUE. 343 

vaux, de ses épreuves, de ses victoires sur l'enfer, parmi les ca- 
tholiques et les hérétiques. 

Il fallait, pour que l'on connût ce qui pouvait être à sa gloire, 
qu'il travaillât sur un théâtre pins voisin des regards de ses supé- 
rieurs et de ses frères ; et c'est ainsi que dans son histoire de 
Pont-à-Mousson, le P. Abram a pu nous conserver le souvenir des 
processions de pénitence, formées par les auditeurs du P. Lévêque, 
durant la semaine sainte à Verdun, et la résurrection d'un enfant 
auquel il obtint assez de vie pour recevoir la grâce du baptême. 

Quand le roi Henri IV fonda la mission française de Gonstanti- 
nople, en 1609, le serviteur de Dieu, bien qu'âgé de plus de cin- 
quante ans, obtint d'être associé aux travaux des Pères Gobin et de 
Ganillac, espérant bien trouver, parmi les Turcs, une vigne plus fé- 
conde en fruits de la croix. Son espoir ne fut pas trompé, durant 
les trois années de son apostolat au milieu des Grecs, des Juifs, 
des Musulmans, des marchands catholiques ou hérétiques de toute 
nation affluant au port de Constantinople, des pauvres esclaves du 
bagne et des renégats. Traîné ignominieusement, à plusieurs re- 
prises, devant des juges infidèles, qu'animait encore à sa perte la 
haine contre tous les religieux de la Compagnie, enchaîné et frappé 
comme un malfaiteur, atteint de la peste au lit des mourants, em- 
poisonné par les schismatiques, il ne quitta cette arène de mort 
que sur un ordre exprès de ses supérieurs, en laissant le nom 
de Jésus et la foi romaine hautement connus et respectés, même 
des sectateurs de Mahomet, surtout par la puissance que Dieu lui 
avait donnée sur les démons : puissance irrésistible et si avérée, 
que les infidèles eux-mêmes, aussi bien que les catholiques et les 
hérétiques, lui amenaient en foule leurs énergumènes. 



3^»4 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Mais ayant appris par les relations de Gonstantinople que Guil- 
laume Lévêque n'avait plus qu'un souffle de vie et semblait devoir 
succomber aux attaques d'une irrémédiable; paralysie, le P. Claude 
Aquaviva lui envoya l'ordre d'aller chercher, du moins, sous le ciel 
de Naples un peu de soulagement à ses maux ; et ce fut là, dans 
l'obscur et laborieux ministère du confessionnal, que le saint ma- 
lade consuma les dix dernières années de sa vie, avec une pa- 
tience et une assiduité si surprenantes, dit le P. Santagata, qu'elle 
jetait dans la stupeur les plus fervents et les plus robustes ouvri- 
ers. Mais les âmes qu'il conduisait à la perfection, les pécheurs 
auxquels il découvrait le secret de leur conscience, les affligés qu'il 
consolait, les malades qu'il guérissait, firent bientôt connaître le 
Père français h toute cette grande ville. Sa charité le contraignait 
à unir ses toutes-puissantes prières à celles de tous les malheureux 
qui recouraient à lui ; et parmi les mer\^eilles que la reconnais- 
sance publique lui attribuait, les histoires de la Compagnie citent 
jusqu'à trois morts rendus à la vie. Enfin Notre-Scigneur daigna 
révéler, quatre ans à l'avance, à son fidèle serviteur la glorieuse 
fin qu'il lui réservait. Son entrée dans le ciel devait avoir lieu en 
un jour de si grande joie pour la Compagnie, que depuis celui 
de sa fondation , elle n'en avait pas, disait-il, connu de pareil. Il 
ne devait pas ici-bas voir les honneurs des saints rendus à son 
bienheureux Père Ignace ; mais il irait le premier lui offrir, parmi 
les chœurs célestes, les félicitations de sa famille militante. Et en 
effet, sans secousse et sans agonie, dans un simple transport d'inef- 
fable allégresse, (îuillaume Lévéque, au jour (ju'il avait annon- 
cé, rendit son dernier soupir, à l'heure même où le Souverain 



XII MARS. — P. GUILLAUME LÉVÊQUE. 345 



Pontife Grégoire XV, dans la basilique vaticane, proclamait les g-lo- 
rieux noms d'Ignace 
catalogue des saints. 



rieux noms d'Ignace et de Xavier dignes d'être inscrits sur le 



Litterœ ann. Soc. Jesu, A. 1612, p. 664, 683, 687. — Santagata, Is- 
toria délia Compagnia di Gesii délia Provinc. di Napoli, t. 4. — Abuam, 
L'Univers, de Pont-à-Mousson, e'dit. Carayon, l. 5, p. 377-390, — Ju- 
vENCius, Histor. Soe. Jesu, par<i 5» , p. 424. — Gordara, Hist. Societ., 
pars 6» , />. 352. — Missions de la Compagnie de Jésus à Constandnople., 
Lettre du P. François de Canillac, 30 octob. 1610. Cf. Documents du 
P. Garayon, Docum. K, p. 1 et suiv. — Nadasi, Ann. dier. memor., p. 134. 
— Drews, Fasti Soc. Jes., p. 95. — Patrignani, Menologio., p. 75. 



A. F. — T. 1. — 44. 



XIII MARS 



Le treizième jour tlu mois de mars de l'an IGHI, mourut sainte- 
ment dans la fleur de l'Age le P. Jean Bienaise, professeur de rhé- 
torique à l'université de Pont-à-Mousson. La plus belle part de 
l'éloge (|ue lui consacrèrent les annales de sa Province, peut se ré- 
sumer on ces deux mots : cjuc sa classe était le vrai type des clas- 
ses de la Compagnie, où la culture des belles-lettres s'alliait admi- 
rablement à renseignement et à l'exercice des plus hautes vertus 
('vaugéliques. Aussi la désignait-on sous le nom d'école de sain- 
teté, et le fervent et brillant professeur en passait pour l'àme et 
le modèle. Quelques traits de la dévotion, de l'innocence et même 
de la mortification parfois héroïque de ses enfants, nous font en- 
trevoir à c|uel degré le jeune professeur possédait lui-même et 
leur inspirait la haine du péché, le désir d'imiter les exemples 
des saints, l'amour du Sauveur et de ses souffrances. L'un doux, 
transporté d'amour pour .lésus crucifié, avait j)orté secrètement, 
six semaines de suite jour et nuit, un i'Ui\c oilico, (|u"il no quit- 
la (|uo pai" obéissance, cpuind son confesseur on fut instruit et 
lui ordonna i\v modérer une si extrènu^ rigueur. In autre, atta- 
i\ur soudain ot brutalement frappt' an visage, avait suivi sans 
hésilor le oonsoil ihi Sauveur dans rKvangili\ c\\ jtri'siMitant à 



XIII MARS. — P. FRANÇOIS TACON. 347 

son agresseur l'autre joue. Un troisième , pour conserver intacte 
jusqu'à la mort la première fleur de sa chasteté, adressait trois 
fois par jour d'ardentes supplications à la Reine des anges ; et au 
moment de rendre le dernier soupir, on l'erftendit s'écrier avec joie : 
« Bénie soit Marie Immaculée, par qui je meurs vainqueur de mes 
ennemis ». 



Litt. Ann. Prov. Campan., aiin. 1619 (Arc/i. Rom.). 



Le même jour moururent les PP. François Tacon et Jean-Baptistk 
GoDEFROY, le premier à Paris en 1663, et le second à La Flèche 
en 1728. 

Le P. François Tacon était âgé de quatre-vingt-quatorze ans. Il 
avait été longtemps Procureur de toutes les Provinces de France 
à Paris. Pendant les tempêtes furieuses qui nous assaillirent après 
la mort de Henri IV, il publia une des meilleures apologies de la 
Compagnie, où il se contentait d'exposer le plan des Constitutions 
de saint Ignace et les moyens choisis par notre Bienheureux Père 
pour procurer la plus grande gloire de Dieu. Du reste, ajoutait- 
il en finissant, « les persécutions sont les vrais et souhaitables hon- 
neurs du Christianisme, comme d'aller les premiers à la brèche 
est l'ambition des plus vaillants soldats » ! 

Le P. Jean-Baptiste Godefroy avait exercé de longues années 
l'emploi de Ministre dans un de nos collèges les plus nom])reux. Son 



iViH MÉNOI.OGH S. .1. — ASSISTANCK DE I RANGE. 

éloge, écrit par un de ses supérieurs, signale particulièrement en 
lui trois excellentes vertus, que ses fonctions mêmes semblaient 
Faire briller d'un plus vit' éclat : un admirable mélange de douceur 
et de fermeté, pour faire fleurir l'amour et la pratique des règles ; 
une charité toute maternelle et prévenante pour ses inférieurs, sur- 
tout pour ceux dont les travaux, la santé chancelante et l'oubli d'eux- 
mêmes réclamaient des soins plus vigilants ; enfin une abnégation 
sans bornes, que ne pouvaient rassasier ni les humiliations, ni le 
dénuement le plus absolu. Il y joignait chaque jour les plus rudes 
mortifications corporelles, n'aspirant qu'à se rendre en tout sem- 
blable à Jésus-Christ flagellé et crucifié. 



P. Tacon. — SoTUELLus, BibUotk. Script. Societ. Jes., p. 258. — de 
Backe», Bibliolh. des e'criv. de la Comp. de Jésus, {"" e'dit., t. \, p. 767. 

P. GoDEi-noY. — Lettre circulaire du P. L. Rkffard, « à La Flèche., 
ce 19 mars 1728 » (^ /f/'c/i. dom. ). 



XIV MARS. 



Le quatorzième jour de mars de l'an 1623, mourut au collège de 
Dole, à l'âge de quatre-vingts ans, le P. Valère Réginald, docte et 
saint religieux, en très haute estime auprès du grand évêque de 
Genève saint François de Sales, et des plus illustres personnages 
de son siècle, qui le regardaient comme leur maître. Né en Fran- 
che-Comté, d'une pauvre et humble famille dont la foi était l'unique 
trésor, il n'avait aspiré dès son enfance qu'à l'honneur de monter 
un jour à l'autel. Aussi après avoir étudié à Salins les premiers élé- 
ments des lettres humaines, il s'était rendu à Paris, pour y suivre 
les cours des sciences sacrées, juste à l'époque où Maldonat et Ma- 
riana réunissaient autour de leurs chaires une jeunesse enthousias- 
te ; et ce fut surtout par la connaissance et les entretiens de ces 
deux grands hommes, qu'il conçut le désir de suivre leurs exem- 
ples et de parcourir la même carrière. Peu de théologiens ont fait 
plus d'honneur en effet à la Compagnie et à la France. On peut 
dire que l'Ame et la sainteté du P. Réginald, non moins que sa 
science de grand moraliste, sont toutes vivantes dans ses ouvra- 
ges, trop peu consultés de nos jours. Lorsque dans un âge très avan- 
cé, il consentit sur de vives instances, à laisser mettre en lu- 

349 



3y0 MKXOLOGn; s. j. — assistance dk frange. 

mièrc son dernier livre, sur la pratique du saint tribunal de la pé- 
nitence, les Pères de la Province du Mexique lui eu adressèrent 
d'au delà dos mers leurs actions de grâces, ajoutant que, même en 
dehors de la (4onq)agnie, les plus éminents docteurs du Nouveau- 
Monde déclaraient bienheureux l'Ordre qui possédait en l*]urope de 
pareils hommes. Mais dans une lettre admirable, l'humble serviteur 
de Dieu leiii- r(''p()n(lit : « Si mon livre contient cjuelque chose de 
bon, je puis bien vous dire, comme la mère des Machabées, qu'en 
vérité j'ignore comment il a été conçu dans mon esprit, sol aride 
et stérile, (le n'est pas moi, c'est le Créateur de toutes choses, qui 
seul a pu lui donner la forme et la vie. Pour vous, mes chers Frè- 
res, je vous en siqiplie, priez-le que je ne sois pas une vaine cym- 
bale retentissante; qu'il me donne part aux mérites de vos travaux 
[)our lui gagner des Ames; et qu'à l'heure de ma vieillesse, quand 
ma vigueur va défaillir, il daigne ne pas m'abandonner ». 

Cet humble sentiment de mépris pour lui-mOme était du reste 
comme le fond et le trait caractéristique du P. Réginald. 11 avait 
demandé que son nom ne figurât pas en tête de ses œuvres, de 
peur qu'il n'en pût rejaillir quelque honte sur le nom de la Compa- 
gnie. La moindre louange lui faisait venir les larmes aux yeux : 
« Oh ! que vous me témoigneriez bien plus d'aiîection, disait-il 
alors, en demandant avec moi et pour moi à Notre-Seigneur qu'il 
me pardonne mes péchés »! — u Non, répétait-il encore dans ses 
derniers jours, ni vivant ni mort, je ne dois ni ne veux être lou('* » ! 
Ses quatre-vingts ans ne l'empêchaient pas, dans le même esprit de 
réparation el de confusion, de se ilageller cruellement, comme le 
dernier des pécheurs. Cet humble et saint docteur, dont les pré- 
tendus partisans de morale austère ont voulu faire le conq)lice de 



XIV MARS. — P. VALÈRE RÉGINALD 351 

l'impénitence, était clans l'exercice du saint ministère un admirable 
médecin des iimes ; les plus criminelles venaient à lui gagnées 
par sa douceur, comme les publicains et les pécheresses allaient à 
Jésus. Il les accueillait, les encourageait, les écoutait avec tant de 
miséricorde et de patience, que les cœurs se révélaient à lui comme 
sans effort. Mais, leur confession terminée, il leur faisait sentir 
l'horreur du péché et la terreur des peines éternelles, par des pa- 
roles si vives et si pénétrantes, qu'il les jetait dans la stupeur et 
les laissait d'ordinaire à l'abri de toute rechute. Son biographe cite, 
entre autres exemples, un haut et puissant seigneur, qu'avait attiré au 
saint tribunal de la pénitence la tendre charité du P. Réginald. On 
avait pu d'abord le croire assez peu repentant des fautes énormes 
dont il s'était rendu coupable depuis sa jeunesse. Et toutefois, quand 
le saint confesseur lui mit devant les yeux la grandeur et les juge- 
ments du Dieu qu'il avait olfensé, un tel tremblement le saisit, qu'il 
tomba soudain en faiblesse comme foudroyé. 

Bien des années avant sa sainte mort, la lecture assidue de la 
Passion du Sauveur ne semblait plus laisser au P. Réginald d'autre 
désir que de partager de plus en plus la croix et les humiliations 
de son divin Maître. A l'approche même de son agonie, il priait 
avec une touchante sollicitude le Frère infirmier d'éloigner de 
lui tout ce qui pouvait adoucir ses derniers moments. Sa souve- 
raine joie et toute son humble confiance étaient dans les seules 
plaies de son crucifix, et ce fut dans ces sentiments qu'il expira, 
en si grande odeur de sainteté que, durant le temps de ses funé- 
railles, on vit des mères apporter leurs petits enfants, pour leur 
faire toucher ou même baiser les mains et le visage du saint vieil- 
lard ; et plusieurs qui avaient ainsi présenté leurs enfants malades, 



352 MKNOLOGF, S. .1. ASSISTANCE DE FRANCE. 

proclamèrent dans toute la ville de Dôlc ({u'ils leur avaient été ren- 
dus pleins do santé. 



CoRDAHA, Histor. Soc. Jcsu, part. G, /. H, p. 439. — Ana\M, L'univer.^. 
de Pont-à-Mousson, cdil. Cnrnyon, l. 2, p. 125-129. — De vi'tn et mor- 
te P. Valerii lleginaldi ( Arcli. Rom. ). — Sotlellus, Bi/j/. Script. So- 
ciel. Jcs., p. 77^-). — Dhews, Fasti Societ. Jesu, W-^ mort., p. 99. — 
Nadasi, Aiin. dier. memor., 14«i mart., p. 139. — PATnK;>AM, Menolog., 
ï\ marzo, p. 100. — de Backeh, 1" e'dit., t. 2, p. 513. 



XV MARS. 



Le quinzième jour de mars de l'an 1821, mourut à l'âge de 
trente-sept ans, au collège de Forcalquier, le P. Jean-Pierre Cha- 
pelle, laissant la réputation d'un vrai saint partout où il avait pas- 
sé, mais particulièrement à Vannes, à Laval et à Mende, où l'é- 
vêque lui témoigna, par un service solennel dans sa cathédrale, 
la reconnaissance de son diocèse. Quand il atteignit l'âge de rai- 
son, la persécution religieuse était déchaînée sur la France ; mais 
sa première éducation n'en fut que plus fortement chrétienne , 
et il apporta plus tard au sacerdoce et à la Compagnie un cœur 
angélique, ne connaissant des maladies de l'âme que ce qui lui 
était indispensable pour les guérir. Peu de jours après la résur- 
rection de la Compagnie, il se présentait au noviciat ; et dès 
lors, écrit un de ses compagnons, le P. Louis Valantin, sa vue 
seule inspirait l'amour de la vertu et donnait l'idée d'un homme 
intérieur, pour qui toutes les choses créées n'offrent plus aucun 
intérêt, si elles ne servent à louer Dieu. Errant de côté et d'au- 
tre sans asile, à la triste époque des Cent-jours, et traversant 
les armées étrangères , il fut arrêté comme espion par quel- 
ques soldats qui le conduisirent à leur chef. Mais, dès que celui- 
ci eut vu l'homme de Dieu, il ordonna de le laisser libre et lui 
A. F. — T. I. — 45. 353 



354 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

donna même quelque secours. Lui adressait-on des injures, il réci- 
tait sur-le-champ un Ave Maria ou quelque autre prière pour ses 
insultcurs, et il suggérait à ses compagnons la même pratique. 

Choisi par le P. de Glorivière, dans les derniers mois de 4815, 
pour aller en Bretagne, à Sainte-Anne-d'Auray, préparer l'ouvertu- 
re d'un nouveau collège, il vit accourir aussitôt près de cinquante 
enfants de tout âge et de toute classe, et demeura seul quinze 
jours entiers, au milieu d'eux, jusqu'à l'arrivée de leurs profes- 
seurs, leur inspirant une vénération si affectueuse et un si grand 
amour pour Notre-Seigneur, que plusieurs d'entre eux, à son 
exemple, passaient plus de la moitié du temps de leurs jeux à ré- 
citer en se promenant le saint rosaire. Cette vive impression d'hom- 
me de prière se faisait du reste sentir à tous ceux qui vivaient 
quelque temps avec lui, et le Recteur d'Auray à cette époque ai- 
mait à raconter comment, au milieu d'une tempête, sur une barque 
oii ils se trouvaient tous les deux ensemble, le P. Chapelle demeu- 
ra constamment debout, appuyé au mât, absorbé en Dieu. C'était, 
disait-il aimablement, son préservatif infaillible contre le mal de 
mer. A Laval, où il demeura quelque temps, faisant partie du 
corps des missionnaires qui évangélisa la France pendant quinze an- 
nées, le P. Chapelle devait laisser un souvenir plus vif encore et 
plus persévérant de son zèle, de ses vertus et des dons que le 
Saint-Esprit lui communiquait pour le bien des âmes. On peut voir 
dans la vie de la Mère Thérèse, cette héroïque femme si connue 
par son dévouement au salut des pauvres pécheresses, comment le 
P. Chapelle lui révéla les desseins de Dieu sur elle pour la fon- 
dation de la Miséricorde de Laval, cl jusqu'aux détails précis 
des épreuves et des traitements indignes qu'elle subirait. 



XV MARS. — F. LOUIS BAZIN. 355 

Le diocèse de Mende était destiné a recueillir les derniers fruits 
du zèle de cet homme apostolique ; mais avant de quitter Laval, il 
fut averti par Notre-Seigneur du peu de temps qui lui restait à 
vivre ; et il en profita pour redoubler d'ardeur et de dévouement. 
A Mèze, à Mende, à Meyrueis, qu'il évangélisa successivement, les 
populations le vénérèrent comme un autre François Régis, et sur 
une humble image reçue de sa main et conservée comme un tré- 
sor dans une famille chrétienne, on écrivait après sa mort : « Bien- 
heureux Père Chapelle, de la Compagnie de Jésus, priez pour 
nous » ! Au départ des autres missionnaires, l'évêque de Mende a- 
vait supplié le P. Provincial de lui laisser quelque temps le P. Cha- 
pelle, pour inspirer l'esprit apostolique à une réunion de quelques 
bons prêtres ; et ce fut le couronnement de sa sainte vie . Mais 
sachant qu'enfin l'heure de sa délivrance était proche, pour rendre 
à Dieu son âme au milieu de ses frères, il se hâta de repartir 
pour la maison de Forcalquier, que lui avait désignée l'obéissance ; 
et dès le lendemain de son arrivée, il accueillit avec joie de la 
main de Dieu, les premières atteintes du mal qui, en peu de jours, 
acheva de le préparer à la mort des saints. 



Vie de la Mère Thérèse, fondatrice de la Miséricorde de Laval, par l'Ab- 
bé Le Segretain, t. 1, p. 64, 65, 66. — Témoignages des contemporains : 
PP. Valantin, Brad, Thomas, Boissard, etc. {Arc h. dom. ). 



Le même jour de l'an 1774, mourut à Pékin le F. Coadjuteur 
Louis Bazin, qui avait partagé souvent au péril de sa vie les rudes 
labeurs des missionaires de la Perse, des Indes et de la Chine, du- 



356 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

rant environ trente-huit ans. II était très liabih» dans l'art de la mé- 
decine, cil si grand honneur parmi les orientaux; et la trempe de 
sa vertu, aussi bien que la décision de son caractère, avait permis 
de l'exposer aux épreuves les plus critiques. Choisi pour premier 
médecin par \c trop fameux Nadir-Schah, dont la férocité et les 
soudains accès de violence pouvaient, d'un jour à l'autre, le faire 
étrangler ou brCder, pour prix d'un remède mal choisi ; perpétu- 
ellement en butte à la jalousie des médecins persans, auxquels il 
était préféré, il lui fallait à chaque heure, pour ainsi dire, porter 
son Ame dans ses mains, selon la parole de l'Esprit-Saint. Quand 
son terrible malade fut assassiné, le charitable religieux, dont la 
lente était dressée chaque soir à côté de celle du conquérant, se 
vit à deux doigts de sa perte ; car au moment où Nadir-Schah tom- 
bait sous les coups des conjurés, dans une nuit de meurtre, de 
pillage et d'incendie, Louis Bazin, contraint de prendre la fuite, 
dut traverser deux fois les combattants, se vit arrêté et dépouillé 
de tout vêtement, et n'échappa môme à la mort qu'en se précipi- 
tant dans une fosse si profonde, que les meurtriers ne pouvant l'y 
atteindre tju'cn le fusillant, furent arrêtés par la seule peur que 
le bruit de leurs armes ne lui alliràt des sauveurs ou des ven- 
geurs. 



Lettres du F. Bazin, 2 /'e\>r. IJ.")! (•( l" nov. IT.M. (/; .\om>ean,v Mé- 
moires des missions du Levant, t. 9. p. 1.'{-I.32. — Lettres édifiantes, T* e- 
dit., t. '.\\. pvéfave, p. \ii. — I^. Puste», notices. . , n. 'i28. 



XVI MARS. 



Le seizième jour de mars de l'an 1649, mourut dans la mission 
huronne de Saint-Ignace, parmi les tourments les plus raffinés que 
sut inventer la rage des Iroquois, le vénérable P. Jean de Brébeuf, 
premier missionnaire des tribus sauvages du Haut-Canada, et l'un 
des plus glorieux mart3^rs de la sainte Eglise. Dans une merveil- 
leuse apparition, où il l'appela en l'embrassant un de ses vases 
d'élection destiné à porter la gloire de son nom et à partager tou- 
tes les douleurs de ses plus chers apôtres, le Sauveur lui avait 
promis que ce serait là le couronnement de ses travaux et de ses 
espérances. De son côté, l'homme de Dieu, plus de douze ans avant 
sa mort, s'était engagé par un vœu qu'il renouvelait chaque jour 
en tenant dans ses mains le corps du Sauveur, à faire et à souf- 
frir tout ce qui serait en son pouvoir pour le glorifier et lui té- 
moigner son amour, « de telle façon, ajoutait-il, à moins que votre 
gloire ne m'y oblige, que tout le reste de ma vie, ce ne me soit 
plus une chose licite de fuir les occasions de répandre mon sang 
pour vous ; et quand je recevrai le coup de mort, je veux être 
obligé de le recevoir comme de votre main, dans toute la joie de 
mon âme. Ainsi recevrai-je votre calice, en invoquant votre saint 
nom, Jésus, Jésus, Jésus ! ! ! » 

357 



3;i8 MÉNOLOGE s. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Les vieilles relations de la Nouvelle-France peuvent seules don- 
ner une juste idée de ce que lui coûtèrent les sept mille ûmes 
gagnées à Dieu, qu'il laissa en mourant dans la mission des Mu- 
rons. Ces hommes, dont beaucoup allaient devenir, non seulement 
d'admirables chrétiens, mais d'inébranlables martyrs, l'avaient sou- 
vent accablé de coups et d'outrages. Souvent aussi les démons l'a- 
vaient attaqué sous les formes les plus effrayantes ; mais il se 
contentait de leur répondre : « Faites de moi ce que Dieu vous per- 
met ». Et ces simples mots suffisaient pour les mettre en fuite. Les 
ig-nominies, disait-il en découvrant son cœur à ses supérieurs, ne 
lui semblaient pas des humiliations : car en quelque bas lieu qu'on 
put le mettre, il se voyait toujours plus haut qu'il ne voulait, et 
avait autant de pente à descendre qu'une pierre, « qui n'en a ja- 
mais à monter ». Et comme, au témoignage du P. Ragueneau, pour 
coopérer à la grâce de Dieu sur lui et à ses désirs, ses supérieurs 
même ne l'épargnèrent pas , moins il se sentait ménagé ou consi- 
déré, plus il avait l'air et le cœur contents. 

Aux premières lueurs du jour de sa mort, quand une troupe 
d'Iroquois tomba comme la foudre sur la mission de Saint-Ignace, 
plein de joie pour lui-même de voir approcher le moment de son 
holocauste, mais plein de compassion pour les pauvres captifs des- 
tinés aux mômes tortures, et ne songeant qu'à les mener avec lui 
h Dieu: « Mes enfants, leur dit-il, levons les yeux au ciel dans le 
plus fort de nos tourments! Souvenons-nous que Dieu est le témoin 
de nos douleurs et en sera bientôt notre trop grande récompen- 
se »! — « Prie Dieu pour nous, lui répondirent-ils ; notre esprit se- 
ra dans le ciel, tandis que nos corps souffriront on terre ». Alors 
commença le supplice de ce vaillant athlète, supplice l'un des plus 



XVI MARS. — P. JEAN DE BRÉBEUF. 359 

affreux dont il soit fait mention dans toute l'histoire de l'Église, 
et dont nous abrégerons les détails. Après y avoir préludé en ar- 
rachant les ongles du martyr, et en lui mettant le corps en sang, 
les bourreaux le lièrent à un poteau, qu'il embrassa, disent les té- 
moins de cette incomparable scène, comme l'objet de sa joie et de 
son amour. Puis quelques-uns de ces barbares lui firent un collier 
de haches brûlantes, qui lui rôtirent le dos et la poitrine, et une 
ceinture d'écorces toutes pleines de poix et de résine, à laquelle ils 
mirent le feu. D'autres lui perçaient les mains avec des alênes rou- 
gies, ou lui promenaient la flamme sur tous les membres, et en 
arrachaient ensuite des lambeaux de chair pour les dévorer. 
D'autres encore, après lui avoir écorché la tête, se faisaient un jeu 
de l'arroser avec de l'eau bouillante, en dérision du saint baptême. 
Mais ce qui redoubla encore leur fureur et la poussa jusqu'au dé- 
lire, ce fut de le voir, en cet état, durant plus de quatre heures, 
constamment calme et immobile, tour à tour priant Dieu dans un 
profond silence, ou soutenant la foi de ses compagnons, et exhor- 
tant ceux mêmes qui le tourmentaient à ne pas oublier le salut de 
leur âme. Ne parvenant à l'empêcher, par aucun effort, de louer, 
de bénir et d'invoquer Dieu, ils lui arrachèrent encore les lèvres, 
lui brûlèrent la langue, lui mutilèrent la mâchoire, lui enfoncè- 
rent dans la gorge des tisons ardents; et enfin, dans leur déses- 
poir de n'avoir pu lui arracher un gémissement, ils lui entr 'ouvri- 
rent la poitrine, d'oii ils arrachèrent son cœur, et en burent le 
sang, croyant par là boire, pour ainsi dire, une part de son âme 
et de son courage. 

Mais loin de jeter la terreur parmi les frères du saint martyr, 
le récit de cette triomphante mort les remplit au contraire d'une 



360 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

ardeur nouvelle ; et pour mettre le comble à leur consolation, Dieu 
voulut que bientôt plusieurs grandes âmes fussent admises à con- 
templer le haut degré de gloire dont il avait couronné son se^^'i- 
teur, entre tous ceux qui ont jamais versé leur sang pour son nom. 
L'une d'entre elles, la Vénérable Catherine de Saint-Augustin, le vit 
même, au milieu du chœur des élus, portant une palme à la main, 
au front un étincelant diadème, et sur le cœur une colombe plus 
blanche que la neige, dont chaque plume était marquée du nom, 
gravé en traits de feu, d'une des béatitudes évangéliques, ou de 
l'un des dons de l'Esprit-Saint, et recevant du Père, du Fils et du 
Saint-Esprit le glorieux titre de patron de l'Eglise du Canada. 



Relations de la Nouvelle-France, Ann. 162G, 1G32, etc.; 1649, chap. 4: 
« De l'heureuse mort du P. Jean de Brcbeuf et du P. Gabriel Lallcmant ». 

— Bressani, Relation abre'ge'e de quelq. missionnaires, p. 251-262. — Sis.- 
G.\MBE, Mortes illustres, p. 644-652. — Sotijellus, Biblioth. Script. Soc. 
Jesu, p. 426. — Rybeyhète, Scriptor. Prov. Franc, p. 159. — Creuxius, 
Hist. Canad., lib. 2, p. 158, 161; lib. 7, p. 539, 542. — Drews, Fasti 
Societ. Jes.. 16^ mart., p. 102. — Nadasi, Ann. dier. memorab., 16» 
mart., p. 146. — Patrignani, Menologio, 16 marzo, p. 115. — Tanner, 
Societas Jesu usque ad sanguin, profusion, militans, p. 533. — Cas- 
sANi, llustres Varones, t. 1, p. 572 et suiv. — Martin, Vie du P. de Bré- 
beuf. — CnARLEvoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. i, p. 290 .• /. 2, 
p. 13 et suiv. — Lettres de la Vén. Marie de l'Incarnation, p. 440 et 
suiv.. — Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, ch. 4. p. 216. 

— Vie de la Vcn. Catherine de S. -Augustin, p. 116, 131, 153, 179, 192, 
248. — Ferland, Cours d'histoire du Canada, t. \, ch. 7, /;. 374 et 
suiv. 



XVI MARS. — P. JOSEPH CAZOT. 361 

Le même jour de l'année 1800, mourut saintement à Québec, le 
P. Joseph Gazot, dernier survivant des enfants de saint Ignace en 
ce pays, et « qui a laissé autant d'orphelins qu'il y a de pauvres », 
disent les annales des Ursulines du Canada. 11 était entré dans la 
Compagnie en qualité de Frère Goadjuteur, et s'était montré con- 
stamment fidèle, selon son degré, au service de Notre-Seigneur et 
de ses apôtres , quand éclata l'orage qui devait détruire les plus 
florissantes missions de l'ancien et du nouveau monde. N'espérant 
plus alors d'autres secours, et sachant l'amour de son peuple pour 
nos anciens Pères, l'évêque de Québec, d'accord avec les derniers 
représentants de la Compagnie, conféra les ordres sacrés au F. Ga- 
zot-; et durant plus de dix années après la mort des derniers mis- 
sionnaires , l'humble et dévoué religieux , se refusant à lui-même 
le nécessaire, n'employa l'héritage qu'il avait reçu de ses compa- 
gnons, qu'à multiplier dans tout le pays les œuvres de zèle et de 
charité. 



Les Ursulines de Québec .. , Québec, 1866, t. 3, p. 347. — Brasseur de 
BouRBOuRG, Histoire du Canada, t. 2, p. 65, 106. 



>«o«ge« 



A. F. — T. I. — 46. 



XVII MARS. 



Le dix-septième jour de mars de l'an 1649, après plus de quinze 
heures des mêmes tourments que son glorieux maître et modèle, 
Jean de Brébeuf, le P. Gabriel Lallemant rendit à Notre-Seigneur 
son Ame invincible, dans la mission huronne de Saint-Ignace, à 
l'âge de trente-neuf ans. C'était l'homme de la complcxion la plus 
faible et la plus délicate qu'on pût voir, écrit la Vénérable Marie 
de l'Incarnation, mais d'une ferveur angéli([uc ; la force de Dieu 
n'en parut qu'avec plus d'éclat dans sa longue et sainte agonie. 
Depuis longtemps il s'était consacré par vœu à la mission du Ca- 
nada ; et souvent il s'offrait à Notre-Seigneur pour le martyre, ne 
comptant toutefois (jue sur le secours divin, et n'épargnant rien 
pour s'en rendre digne, durant une attente de seize années. Nous 
j)ouvons lire encore, dans une touchante prière où il se dévoue à 
l'abandon de tous ses contentements d'ici-bas, à quel degré d'amour 
et de renoncement il était dès lors parvenu. 11 la Icrmine par ces 
mots : « Sus donc, mon àme, perdons-nous saintement, pour donner 
ce contentement au C(inir Sacré de Jésus-Christ ! Tu ne peux t'en 
dispenser, si tu ne veux vivre cl mourir ingrate ». 

il ii'c'lail arrivé (|ue depuis six mois près du grand apùtre tles 
limons, lorsqu'il se vil, selon ses désirs, entre les cruelles mains 
3G2 



XVII MARS. — P. GABRIEL LALLEMANï 363 

des Iroquois ; et comme première épreuve de son courage, avant 
d'être attaché au poteau des tortures, il eut à contempler toutes 
les horreurs épuisées sur son héroïque maître. Car pour prolonger 
le plaisir que leur faisaient goûter de pareilles scènes, les vain- 
queurs avaient décidé de ne tourmenter que l'un après l'autre ces 
deux grands captifs. Ce fut donc seulement quand ils virent Jean 
de Brébeuf à peu près épuisé de sang et de vie, qu'ils firent mon- 
ter près de lui, sur le même échafaud, le P. Lallemant. Alors, 
avant d'offrir ses membres au feu, le jeune martyr se prosternant 
aux pieds du saint mourant, baisa tendrement ses plaies enllam- 
mées et le conjura de prier pour sa persévérance. Brébeuf ne 
pouvait plus parler, un tison plongé dans sa gorge étouffait sa 
voix. Mais une douce inclination de tête fut sa réponse ; et son 
cher compagnon, plein d'une humble allégresse, se relevant soudain 
et se livrant à ses bourreaux, sans laisser entendre un gémissement, 
l'esprit et le cœur en Dieu, les mains jointes, passa, durant la nuit 
entière et jusque bien après le lever du soleil, par toute la même 
série de tourments que le vieil athlète ; et quand on recueillit ses 
précieux restes, « nous ne vîmes, écrit le P. Ragueneau, aucune 
partie de son corps qui n'eût été grillée toute vive, même les 
yeux, que ces barbares avaient arrachés, pour mettre à la place des 
charbons ardents ». 

A la nouvelle de cette glorieuse mort, toute la famille du P. Ga- 
briel tressaillit de joie. Son héroïque mère, qui avait donné de 
grand cœur à Dieu quatre de ses enfants et leur avait inspiré dès 
leur jeunesse un si généreux amour de la croix, chanta le Te De- 
um, rendant au Sauveur mille actions de grâces de l'avoir faite 
mère d'un martyr, et termina peu après sa vie admirable sous 



364 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

le manteau de sainte Claire, laissant au Carmel, où deux de ses 
filles se vouaient au martyre de la pénitence, quelques lambeaux 
de la sainte chair et des ossements de leur frère grillés et calci- 
nés pour l'honneur de Dieu. 



Mêmes sources que pour le P. Jean de Brébeuf. Cf. 16 mars. 



Le même jour de l'an 1667, mourut saintement à Paris le P. 
Philippe Lacbe, un des plus infatigables ouvriers du second siè- 
cle de la Compagnie, pour la défense et l'iionneur de la sainte E- 
glise. Rien que dans les quatre dernières années de cette inces- 
sante application, dont il fut la victime et le martyr avant d'avoir 
atteint l'Age de soixante ans, il avait publié douze volumes in-fo- 
lio de sa collection des conciles ; et Ton peut voir dans nos bi- 
bliographes, avec la liste des ouvrages sortis jusqu'alors de sa 
plume, ceux qu'il méditait encore à sa dernière heure, ne voulant 
de repos que lorsqu'il ne pourrait plus travailler pour Dieu. Bien 
des lecteurs, écrit un savant critique étranger à la Compagnie, se 
sont enrichis de ses dépouilles ; et ce n'est pas chez eux, le plus 
souvent, que l'on trouverait son éloge. Mais en dehors des amis 
de l'Eglise, qui regardèrent sa perte comme irréparable, les pro- 
testants eux-mêmes les plus distingués par leur science, lui ren- 
dirent riiommage dont il était digne. 

Entré à l'âge de seize ans dans la Compagnie, avec toute la 
ileur de son innocence, Philippe Labbe ne regardait létude que 
comme un devoij- de sa vocation ; elle ne lui lit jamais négliger 



XVII MARS. — P. PHILIPPE LABBE 365 

aucune des vertus religieuses. Pas un moment ne fut dérobé à 
Dieu, pour acquérir cette vaste érudition qui le faisait appeler par 
le célèbre P. Jean Garnier, la Bibliothèque des bibliothèques. Son 
temps appartenait avant tout à la Compagnie, à l'obéissance, à ses 
frères, souvent à de pauvres écoliers qui le priaient d'entendre 
leurs confessions, et dont plusieurs se glorifièrent de lui devoir 
leur vocation à la Compagnie. Un désir de ses supérieurs lui suf- 
fisait pour suspendre à l'instant des travaux dont il était seul ca- 
pable, et donner tous ses soins à quelque modeste opuscule pour 
les classes de nos collèges. En un mot, selon l'expression du P. 
Etienne De Champs, sa vie était celle du parfait religieux de la 
Compagnie, vraie merveille de science et de sainteté. Cinquante- 
huit jours d'une fièvre ardente achevèrent de purifier cette ame an- 
gélique et de l'éprouver comme le feu éprouve l'or. On vit surtout 
alors, ce qu'on avait souvent admiré à l'autel, combien sa piété 
était tendre et affectueuse. Ses accès de délire n'étaient que des 
élans d'un cœur brûlant d'amour pour la très sainte eucharistie, 
de très doux entretiens avec Notre-Dame ; et l'un de ses plus chers 
amis nous a conservé deux touchantes prières, en vers latins hen- 
décasyllabes, que le P. Labbe composa sur son lit de douleur, peu 
de jours avant d'expirer, dans l'intervalle de quelque accès de fiè- 
vre, et oii il épanchait doucement son âme dans celles de Jésus en 
croix et de Marie. 



Elogia defunct. Prov. Franc. (Arc/i. Rom.). — Rybeyrète, Script. Prov. 
Franc, p. 238. — Id. , Varia de Societ. Jes., Lettre circul. du P. E. 
DE Champs, Paris, 18 mars 1667 (Arc/i. dom.j. — Sotuellus, Biblioth. 
Script. Soc. Jesu, p. 710. — Catologus librorum omnium quos hactenus 



366 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

/// luceni emisil, Luletise, 16.')6. — Gxkniek, Prscfat. nd opp. Marii Mer- 
cntoris. — BiOUographia critica^ t. W, p. ^i7(j. — Z\cc\bi\, Bibliolh. ri- 
tualis, I. '.\, p. 2GH. — de B.vcker, 1" édit., t. l, p. ^'.\\. — Lelong, 
Bihiiotli. Iiislorifj. de la France, p. 970. — Nicéhon, Mémoires pour ser- 
vir à l'histoire des hommes illustres, t. 2."). — Feller, Dictionn. historiq., 
nu mot Philippe L.^bbe. — Moreri, 1759. — Breghot du Lut, Mélanges^ 
t. 2 , p. 174, 175, 415. — Nouvelle Biographie univers., t. 28, etc. 

N. B. V'^oici les deux prières dont il est parlé plus haut : 



Ad Christum ou.vtio. 

Torrcret mihi dum febris nieduUas, 
Et noctes habui laboriosas, 
Et dies habui laboriosos, 
Jejuuos, vigiles, graves, iniquos, 
Ingratos mihi, ca'tcris molestos. 

Hos, Christc, obtulimus Palri, Tibique, 
Tibi quem trabe penduluni probrosa, 
Pernox, perdius, usque et usque cerno, 
Mulcentcmque meos tuis dolores, 
Mulcoutcmquc tuos meis dolores. 
Kt (juodcumquc tuli, quod et ferendum 
Morbi noxia vis adhuc minatur, 
Dicabamque tuo dicoque amori, 
Languens victima ; née rogare cesse, 
Ut cum lux mihi venorit suprema, 
Mortali ultima, sola christiano, 
Verorum una dies negotiorum, 
Vanorum una quies negotiorum, 
Plebi, regibus, omnibus pavenda ; 
Dies qua^ fuit una cura qnondam, 
Arseni, tibi, caîteris volobas 
Quam pra>csse tuis ubiqur curis: 
Haîc cum venerit, et profunda longum 



XVII MARS. — P. PHILIPPE LABBE. 367 

Claudet nox oculos, piisque Patrum 
Elatum manibus jacens cadaver 
Terrfe vermibus inferetur esca, 
Clangore horribilis tubse ad severi 
Urnam judicis inde devocandum : 
Lumen sis animœ perenne nostrae : 
Hanc ad te jubeas statim evolare, 
Amplexusque tuos, tuisque tecum 
Una cum Pâtre, Spirituque Sancto 
Supra sidéra considère regnis. 

Ad Virginem oratio. • 

Nec tu non mihi sœpius vocata, 
Ardores febris inter aistuosse, 
Christi Virgo Parens, Parensque nostra, 
Nam matrem memini mihi fuisse, 
Matrem usque a teneris ad usque canos, 
Ducentemque manu gradus per omnes 
^tatis tibi Filioque sacrœ ; 
Foventemque tuo sinu per omnes 
Et vitœ salebras severioris, 
Et curas studii molestioris, 
Quas tu lacté tuo velut rigabas. 
Unum nunc precor, ut benigna semper, 
Viventi mihi, Virgo, quœ fuisti, 
Sis mater quoque mortis in periculo. 
Extremum lege spiritum jacentis ; 
Hic te ad sidéra spiritus sequatur, 
ïn terris fuit usque qui secutus 
Mariam ducem et auspicem Mariam, 



XVIII MARS 



Lo (li.\-luiitiènie jour de mais de Tan 1G92, mourut sur le vais- 
seau qui le rameiuiit en France, le P. Nicolas Lançart, l'apôtre 
des noirs de Caycnne pendant vingt ans. Ces pauvres esclaves l'ai- 
maient et le vénéraient comme leur père ; les jours où leurs tra- 
vaux étaient suspendus, ils venaient de huit à dix lieues, soit pour 
assister à ses catéchismes, soit pour obtenir la grâce des sacre- 
ments. On comptait par milliers ceux qu'il avait faits enfants de 
Dieu ; parmi les douleurs de leur servitude, beaucoup d'entre eux 
parvinrent à un degré de prière et de pénitence peu ordinaire. 
F'idèlc imitateur de saint Pierre Glaver, Nicolas Lançart avait tel- 
lement dompté son corps par la pénitence, qu'il ne semblait plus 
ressentir aucune répugnance à braver les dégoûts, l'infection, toutes 
les révoltes de la nature, toutes les croix inséparables de son hé- 
roïque ministère. Dès qu'il s'agissait d'une Ame à sauver, de l'hon- 
neur de Dieu à défendre, ni les affronts, ni les menaces des plus 
indignes traitements, que lui prodigua plus d "une fois le liberti- 
nage ou la dureté des maîtres d'esclaves, ne pouvaient le faire re- 
cul(;r. Contraint par la maladie et l'épuisement de se séparer de ses 
chers nègres, le P. Lanearl venait de (juiller ('avenue, plein de re- 
grets, mais en même temps plein d'espoir ({u'une prompte conva- 
308 



XVIII MARS. — P. JEAN-JACQUES ROCHER. 369 

lescence lui permettrait bientôt de revenir. Mais il ne devait pas 
même revoir les côtes de France ; il rendit à Dieu sa sainte âme, 
riche de vertus et de mérites, peu de jours après son embarque- 
ment. 



Elogia de/unct. Prov. Franc. ( Arch. Rom. ). 



Le même jour, l'an 1632, mourut à Galiors, le P. Jean-Jacques 
Rocher, ancien chanoine de l'Eglise du Puy, entré dans la Compa- 
gnie à l'âge de trente-trois ans. Homme de foi, il avait conçu dès 
son enfance une dévotion extraordinaire pour la divine eucharistie; 
dans une grave maladie que les médecins déclaraient mortelle, il 
avait demandé qu'on lui apportât le corps du Sauveur, et en le re- 
cevant il avait recouvré soudain la santé. Le saint nom de Jésus 
le ravissait également. Gomme saint Bernard, il l'avait sans cesse 
et dans le cœur et sur les lèvres ; il le répétait avec tant de fer- 
veur et de suavité, qu'il semblait en perdre parfois l'usage de ses 
sens. Le P. Nadasi assure qu'il était si plein du divin amour, qu'au 
milieu d'une simple conversation, il jaillissait de ses yeux et de son 
visage comme des étincelles ardentes pénétrant jusqu'au fond des 
cœurs et les embrasant de la ilamme qui le dévorait. Tour à tour 
professeur de dogme, de morale, d'Ecriture sainte, de langue hé- 
braïque. Recteur du collège de Rodez, ou humble et laborieux mis- 
sionnaire parmi les hérétiques, le P. Rocher se montrait partout 
l'appui des catholiques et la terreur des plus fiers ministres cal- 
vinistes, qu'il réduisit souvent au silence. Mais en même temps sa 
a. F. — T. I. — 47. 



370 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

charité le portait, comme la plupart des hommes de Dieu, vers les 
œuvres de pauvres, la visite des prisons et des hôpitaux, le soin 
des mourants, ainsi que vers un genre d'apostolat plus important 
encore et bien cher à la Compagnie, l'apostolal des prêtres. Sur 
les instances de l'évequc de Gahors, il publia en leur faveur un 
précieux Manuel sacerdotal, qui exerça l'influence la plus salutaire, 
dit le P. Alegambe, pour l'instruction et la sanctification du clergé. 



Nadasi, Annus dier. memorab., 18a mart., p. 150. — Drews, Fasti Societ. 
Jesu, 18« mart., p. 105. — Sotuellus, Bibl. Scriptor. Soc. Jesu, p. 465. 



XIX MARS 



Le dix-neuvième jour de mars nous rappelle la mémoire du célè- 
bre P. Pierre Coton, mort à Paris, l'an 1626, le matin même de 
la fête de saint Joseph, comme il l'avait prédit plus de dix années 
auparavant. Il venait à peine d'entrer dans la Compagnie, et n'a- 
vait pas encore vingt-cinq ans, lorsque le P. Bobadilla, dernier 
survivant des compagnons de saint Ignace, ravi de voir en un si 
haut degré tous les dons de la nature et de la grâce joints au 
plus pur esprit de notre Bienheureux Père, s'écria publiquement, 
dans un transport de joie : Voilà un Français qui vaudra dix Es- 
pagnols pour la gloire de Dieu ! Dès que le P. Coton parut dans 
la chaire sacrée, il fut acclamé comme le boulevard de la foi et de 
la piété catholique ; et il remporta sur le calvinisme tant et de si 
éclatantes victoires, que le P. Biner, savant historien allemand, 
témoin des luttes et des triomphes du catholicisme dans le nord 
de l'Europe, doute que jamais un autre membre de la Compagnie 
ait été, de la part des hérétiques, l'objet de plus de mensonges et 
de calomnies, et il lui décerne le titre de fléau et de marteau de 
l'hérésie. 

Le rétablissement de la Compagnie, exilée depuis plus de huit 

371 



372 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

ans, la fondation de nos deux belles missions françaises de Con- 
stantinople et du Canada, un apostolat de quatorze ans à la cour 
de Henri IV et de Louis XIII, où il arracha une multitude d'Ames 
et des familles entières de la noblesse de France à l'erreur, au 
monde et au péché ; en même temps des persécutions sans nom- 
bre, et jusqu'aux dernières heures de [sa vie, des calomnies et des 
libelles infâmes, de frétjuentes menaces de mort plus d'une fois ré- 
alisées, et en particulier un coup de poig-nard (|ui le perça d'outre 
en outre, mais dont la Mère de Dieu détourna miraculeusement la 
fatale direction ; enfin une sainteté dont la Bienheureuse Marie de 
l'Incarnation et saint François de Sales ne parlaient eux-mêmes 
qu'avec une profonde admiration ; une pureté angélique d'Ame et 
de corps, dont il avait reçu par le ministère des anges un don mi- 
raculeux comme autrefois saint Thomas d'Aquin ; une dévotion com- 
parable à celle du Bienheureux Pierre Le Fèvre pour les anges gar- 
diens, et dont ces bienheureux esprits le récompensaient par de 
fréquentes apparitions, l'aidant à diriger dans les voies de la per- 
fection les Ames qui lui étaient confiées ; une oraison que rien 
ne pouvait troubler, et par une faveur dont les annales de l'Eglise 
nous ofl'rent à peine quelques exemples, la grAce miraculeuse de 
ne pas même interrompre sa prière pendant le repos de la nuit; 
les dons habituels de prophétie et de miracle, la haine des dé- 
mons, une lumière toute divine dont il parut plus d'une fois pu- 
bliquement environné, le spectacle de son triomphe dans le ciel 
accordé à un grand nombre d'Ames saintes, cl la gloire de son 
tombeau, peuvent le faire regarder à juste titre, selon l'expression 
du 1*. (iOrdara, comme le plus grand homme (juo la France ait 
donné à la (lompagnie depuis son origine. 



XIX MARS. — P. PIERRE SANDRET 373 

RouviER, De Vita P. Pelri Cottoni, Liigd. 1660. — d'Orléans, La Vie 
du P. Pierre Coton. — Prat, Recherches historiques et critiques sur la 
Vompagn. de Je'sus en France, du temps du P. Coton. — Juvencius, His- 
toria Soc. Jes., part. 5a , p. 66, 72, 85, 250, 392, 401, 423. — Cordara, His- 
tor. Societ. Jesu, part. 6a, t. 1, /. 9, p. 510; /. 10, p. 625,- t. 2, /. 11, 
p. 44. — Annuae Litter. Soc. Jes.., ann. 1604, p. 429. — Sotuellus, Biblioth. 
Script. Soc. Jes. , p. 667. — de Bagker, Biblioth. des Ecriv. de la Com- 
pagn., l"""® e'dit.., t. 2, p. 149. — Nieremberg, Varones ilustres, t. 3, p. 374. 
— Patrignani, Menologio., 19 marz., p. 133. — Nadasi, Ann. dier. memorab., 
19'"* mart., p. 151. — Id., Annales Mariani Soc. Jesu, p. 361. — Drevvs, Fas- 
ti Soc. Jesu, p. 107. — Biner, Apparatus eruditionis ., t. 8, p. 578. — Gré- 
tineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, t. 3, p. 29, 56, 128, 206, 339, 
344. — Garasse, Récit au vrai des persécut. . . contre les PP. de la Com- 
pagn. Cf. Gar-vyon, Documents inédits, « Hist. des Jésuites de Paris. . . » — 
Bibliogr, critica, t. 2, p. 101. — Revue rétrospective., t. 2, p. 383, 404. — 
MiCHAUD, Feller, , Biograph. univers., article Goton. — Sainte-Foy, Les 
premières Ursulines, t. 1, p. 359. 



Le même jour de l'an 1738, mourut au petit, village de Ver, 
près des rochers du Calvados, où il prêchait encore une mission, 
à l'âge de plus de quatre-vingts ans, le P. Pierre Sandret, l'un 
des grands zélateurs de la gloire de Dieu au dix-huitième siè- 
cle, honoré des glorieux noms de père des prêtres et d'apôtre des 
populations de la Normandie. Dans les trop courtes lignes consa- 
crées à l'annonce de sa sainte mort, les seules parvenues jusqu'ici 
à notre connaissance, il est affirmé que la vie de Pierre Sandret 
ne méritait pas moins d'être transmise l\ la postérité que celle du 
Vénérable P. Julien Maunoir. Dans l'un et l'autre de ces grands 
hommes, la Normandie et la Bretagne avaient vu les mêmes pro- 
diges de zèle, les mêmes fruits d'apostolat, les mêmes vertus hé- 



374 MÉItOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

roïques, et jusqu'à la même puissance miraculeuse. De même que 
Maunoir, Sandret, atteint d'une maladie mortelle, s'était consacré 
par vœu aux missions de campagne de la Normandie, si Notre-Sei- 
gneur lui rendait la vigueur de corps indispensable à ce laborieux 
ministère ; et Dieu avait exaucé ses désirs, le soutenant, dans les 
[)lus durs travaux, jusqu'à une extrême vieillesse. Les nombreux 
ouvrages populaires qu'il composait, dans les courts intervalles de 
ses missions, sur la doctrine chrétienne, la prière, les sacrements, 
les leçons du Calvaire, l'adoration perpétuelle, le guide et l'école 
du salut, le règlement des familles, les conférences ecclésiastiques, 
conservaient les fruits de sa parole, et pourraient encore aujour- 
d'hui servir de modèle à ses successeurs. Quand il tomba, les ar- 
mes à la main, comme plusieurs des grands apôtres dont il avait 
suivi de près les traces, des guérisons miraculeuses s'opérèrent au 
seul contact de son saint corps, exposé à la dévotion des fidèles 
dans la petite église de Ver, où son épitaphe subsiste encore; et 
ces merveilles changèrent ses funérailles en un vrai triomphe. On 
cite entre autres une pauvre femme, infirme depuis quatre années 
entières, dont toutes les douleurs disparurent au moment où elle 
baisait les pieds du serviteur de Dieu. 



Elogia defunct. Prnv. Franc. ( Arc/i. Rom.). — de Backek, Diblioth. des 
écrivains de la Compagn., l"" e'dit., t. (>, p. .')94. 



Le même jour encore do Tau 10;)-], mourut en odeur de sain- 
teté dans la maison professe de Paris, le P. Amable Bonnefons, sur- 
nommé le père des pauvres, des enfants et des ignorants, dont il 



XIX MARS. — P. AMABLE BONNEFONS. 375 

était le catéchiste perpétuel depuis vingt ans. Chaque semaine il 
avait un jour pour les mendiants, un autre pour les gens du peu- 
ple et les artisans qui avaient besoin de s'instruire, un autre pour 
les jeunes enfants, un autre, à la chapelle du Louvre, par l'ordre 
du roi, pour les serviteurs de Leurs Majestés; et durant le carême, 
pendant que les orateurs en renom rassemblaient, dans notre égli- 
se, autour de leur chaire, l'auditoire le plus distingué, Amable 
Bonnefons, six fois par semaine, faisait le catéchisme à leurs va- 
lets. Dieu semblait nous aimer d'un amour de prédilection en nous 
le conservant malgré de continuelles infirmités, dit la relation de 
sa sainte mort, pour le servir dans cet apostolat, le plus cher de 
tous à saint Ignace, et il y excédait de bien loin ses forces, 
par un excès de zèle et d'amour des âmes qui lui faisait dire 
avec le grand apôtre de la Compagnie: « Encore plus. Seigneur, 
encore plus ». Néanmoins, ajoute son supérieur, il s'accusait sur 
son lit de mort de n'avoir rien fait, au prix de ce que le Sauveur 
attend de ses vrais compagnons ; sa maxime était que le vœu 
le plus cher d'un Jésuite doit être de vivre et de mourir debout 
et en travaillant. Une autre de ses maximes les plus familières, 
qui peint toute son âme, fait assez voir à quel degré ce saint 
homme unissait la vie apostolique et la vie de prière : « J'ai mis, 
disait-il, ma volonté dans le cœur de Dieu et la volonté de Dieu 
dans mon cœur. Voluntas mea in corde Dei et volwitas Dei in cor- 
de meo » ! 

Lorsqu'on lui apporta le saint viatique, il supplia le prêtre qui 
tenait dans ses mains le corps du Sauveur, de vouloir bien at- 
tendre pour le lui laisser d'abord adorer ; et avec des paroles plei- 
nes de tendresse, il prononça à haute voix une amende honorable 



370 MÉNOLOGF S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

qui fit fondre en larmes tous les assistants; il demanda pardon des 
irrévérences qu'il avait commises, disait-il, dans l'usage de cet inef- 
{\\h\e sacrement, et il y ajouta les plus touchantes expressions de 
reconnaissance pour le triple don de son sacerdoce, de sa vocation 
religieuse et du bonheur qu'il avait de mourir dans la Compagnie. 
Depuis bien longtemps le P. Bonnefons avait témoigné le désir 
que le jour de sa mort lût celui de la fête de saint Joseph. Il le 
renouvela dès les premiers accès de sa maladie, et fit mettre au 
pied de son lit une image de ce grand patron des mourants, en- 
tre Jésus et Notre-Dame l'assistant à sa dernière heure. Or nous 
avons tout lieu de croire qu'il sut que ses vœux étaient exaucés, 
tant il fit éclater de joie dès les premières heures de ce beau 
jour. 11 demanda donc aussitôt qu'on lui apportât pour la dernière 
fois le corps de son Seigneur, et se leva sur-le-champ, sans au- 
cun secours, pour le recevoir humblement prosterné à terre; puis 
après son action de grâces, donnant un dernier souvenir au cher 
auditoire de ses catéchismes, recommandant surtout le soin de ses 
pauvres, et sentant croître d'heure en heure, avec la flamme d'a- 
mour qui le consumait, ses désirs d'aller voir et posséder son 
Dieu, il remit son Ame à son Créateur comme dans une très douce 
extase. 



Lettre circulaire pour annoncer la mort du P. Amablc Bonnefons, « Pa- 
ris, ce 19 mars 1053». {Arc/i. dom. j — Eloi^ia dcfunctor. provinc. Franc. 
(Arc/i. Rom.). — Litter. ann. Provinc. Franc, ann. 1653 (Archiv. Rom.}. — 
Rybeyrète, Scriptor. Provinc. Franc, p. 9. — Sotuellus, Biblioth. Scriptor. 
Soc. Jesu, p. 44. — Bonnekons, L'année chrétienne, Paris, 1688, /. 1, 
p. 8-10. — 



XIX MARS. — P. JEAN DU DOY. 377 

Le même jour encore de l'an 1704, mourut à Paris, après soi- 
xante-quatre ans de vie religieuse, le P. Jean du Doy, vénéré com- 
me un saint et digne de ce nom par les grands exemples qu'il 
avait donnés dès sa jeunesse. Après ses premières années d'études 
et d'enseignement, il fut assailli de si vives et si opiniâtres dou- 
leurs de tête, que toute application lui devint impossible. Pressé 
de rentrer dans le monde, où sa famille lui offrait de le remettre 
en possession de son héritage, le jeune professeur eût mieux aimé 
la mort que la perte de sa vocation ; mais sa plus vive angoisse 
était de se voir à charge et comme un fardeau inutile pour la 
Compagnie. Il s'offrit alors généreusement à remplir les emplois 
de nos Frères Goadjuteurs, et on le vit avec édification durant 
plusieurs années chargé de la porte et du réfectoire. Dieu récom- 
pensa dignement son humble et fervent serviteur, par les trésors 
de grâces dont il le combla. Il lui rendit même la santé ; et ses 
supérieurs en profitèrent pour l'élever plus tard aux premières 
charges de sa Province, où il donna constamment les mêmes ex- 
emples et sut inspirer l'amour des mêmes vertus. 



Elogia defunct. Pr ovine. Franc. ( Archiv. Rom. ). 



Le même jour enfin de l'an 1671, mourut au collège de Rouen, 
le P. Claude de Lidel, travaillant encore au salut des âmes à l'âge 
de près de quatre-vingts ans avec un dévouement que ni les infir- 
mités ni la vieillesse n'avaient ralenti. La perfection avec laquelle 

a. F. T. I. 48. 



378 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

il s'appliquait à remplir, pour l'amour de Notre-Seigneur, tous les 
emplois que l'obéissance lui confiait, l'avait rendu grand devant 
Dieu et devant les hommes ; plusieurs semaines avant sa mort, il 
apprit par révélation le jour précis où il irait recevoir au ciel sa 
récompense. Dans sa jeunesse, il avait enseigné la rhétorique au 
collège de Rouen, et avait compté au nombre de ses disciples 
Pierre Corneille. Lorsqu'à l'âge de soixante-quinze ans il offrit 
au grand poète un exemplaire de son beau traité sur la Théologie 
des Saints, celui-ci répondit par six stances de dix vers, noble té- 
moignage de son afl'ection pour son ancien maître. Voici comment 
il remercie le P. de Lidel dans les deux dernières. Après avoir 
consacré les premières à résumer les merveilles de la grâce, il 
ajoute : 



yen connais par toi l'efficace, 
Savant et pieux écrivain, 
Qui jadis de ta propre main. 
M'as élevé sur le Parnasse. 
C'était trop peu pour ta bonté 
Q)ue ma jeunesse eût profité 
Des leçons que tu m'a données ; 
Tu portes plus loin ton amour, 
Et tu veux qu'aujourd'hui mes dernières années 
De tes instructions profitent ù leur tour. 

Je fus Ion disciple, et peut-être 
Que l'heureux éclat de mes vers 
Eblouit assez l'univers, 
Pour faire peu de honte au maître : 
Par unc^ plus sainte levon, 
Tu m'apprends de quelle façon 



XIX MARS. — P. CLAUDE DE LIDEL. 379 

Au vice on doit faire la guerre. 

Puissè-je en user encor mieux ! 

Et comme je te dois ma gloire sur la terre, 

Puissè-je te devoir un jour celle des cieux ! 

Par ton très obligé disciple: 

Pierre de Corneille. 

Quod scribo, et placeo, si placeo, onine tiiuni est. 



Elogia defunct. Pro\>. Franc. (Arck. Rom.). — Rybeyrète, Scriptor. Prov. 
Franc. ^ p. 42. — Sotuellus, Biblioth. Script. Soc. Jesu., p. 153. — de 
Backer, Biblioth. des écrivains de la Compagn., 1ère édit., t. 5, p. 431. — 
Les Stances de Corneille se lisent en tête de l'ouvrage du P. de Lidel : « La 
Théologie des Saints, oit sont représentés les mystères et les merveilles de 
la grâce)). Paris 1668. 



XX MARS. 



Le ving-licnic jour de mars de l'an 1720, mourut en odeur de 
sainteté dans la mission de Damas, le P. Pierre Blein, de la 
Province de Pai*is, confesseur de la foi et martyr de la charité, 
après vingl-et-un ans de travaux apostoliques parmi les fidèles et 
les infidèles de la Syrie. Dans les relations du Levant, il est si- 
gnalé, à plusieurs reprises, pour sa science, sa ])rudence, son union 
à Dieu par la prière, qu'il prolongeait souvent la nuit durant de 
longues heures, sa joie dans la souffrance, vertu si nécessaire à 
un vrai chasseur d'ames. Mais rien n'égale les éloges que les té- 
moins de sa sainte vie prodiguent aux merveilles et à la salutaire 
contagion de sa charité. Rome s'en émut, et la Propagande en en- 
voya dos lettres de félicitation et d'actions de grâces au troupeau 
de l'homme de Dieu. Kn le voyant se dépouiller de tout, se ré- 
duire au plus absolu dénuement, prêt à vendre même ses vases sa- 
crés, pour sauver du péril de l'apostasie deux chaînes de pauvres 
captifs, Tune composée (renfants et de femmes, l'autre dont le sang 
devait arroser l'entrée du désert (jui mène à La Mecque, les catho- 
li(pies (le Damas, luènu' h's j)Ius pauvres, accoururent vers lui pour 
Ml cl Ire à ses pieds, comme les j)ri>nuers chrt'tiens aux pieds îles 
380 



XX MARS. — P. PIERRE BLEIN. 381 

apôtres, l'or, l'argent, les vivres, les vêtements, et jusqu'aux orne- 
ments de tête de leurs femmes, pour nourrir, soulager, racheter 
leurs frères dans la foi ; et de peur que quelques-uns de ces mal- 
heureux ne succombassent en attendant l'heure de la délivrance, 
la charité de ces fervents chrétiens et de leur digne maître, joi- 
gnait à leurs aumônes et offrait à Dieu un riche trésor de vœux, 
de prières et de pénitences. 

Dans plusieurs autres circonstances, pour enlever au démon une 
seule proie, peu s'en fallut que Pierre Blein, couvert de sang et 
de blessures, n'expirât sous les coups de bâton et de couteau des 
Turcs, qui après l'avoir renversé, le traînaient par les rues en con- 
tinuant à le frapper. C'était du reste un titre particulier à l'affec- 
tion de ce vrai disciple de Jésus-Christ, que de l'outrager ou de le 
maltraiter. Un misérable chrétien dont l'ingratitude lui avait suscité 
une rude persécution, fut longtemps l'objet de ses soins les plus 
empressés. Car sachant que cet homme était tombé gravement 
malade et était couvert de plaies, il ne laissa, durant plusieurs 
semaines, passer aucun jour sans le visiter, le panser et le con- 
soler. Enfin la peste, qui ravageait la ville de Damas, ayant frap- 
pé au chevet des mourants ce glorieux apôtre de la charité, ses 
compagnons jugèrent que la prudence leur faisait un devoir de 
n'inviter personne à ses funérailles, et de les célébrer sans pom- 
pe les portes fermées. Mais la reconnaissance des catholiques ne 
le souffrit pas. Grecs et Maronites, prêtres et fidèles accoururent 
en foule réciter l'office des morts dans leur langue et selon leur 
rite, devant le cercueil du P. Blein ; et bien loin de craindre que 
l'approche et même le contact d'un pareil ami de Dieu pût leur 
être nuisible, ils allèrent jusqu'à lui baiser les pieds et les mains 



382 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

et se partagèrent comme des reliques les lambeaux de ses vête- 
ments. 



Lettre du P. Ant. Nacclii au T. /?. P. Michel-Ange Tamburini, cf. Nou- 
veaux Mémoires du Levant, t. 4, p. 58, 118-127. 



Le même jour do l'an 1740, mourut au Canada le P. Jean-Ba- 
ptiste Maurice, de la Province de Paris. Après son noviciat, il avait 
été envoyé au collège de Québec pour y enseigner la grammaire. 
Dès les premières années de sa jeunesse religieuse, le futur apô- 
tre attirait déjà tous les regards par son humilité, son zèle, son 
esprit de prière et de mortification. Dès lors, son plus doux repos 
après les fatigues de la classe, était d'enseigner les premiers élé- 
ments de la science et de la vertu à quelques pauvres enfants aban- 
donnés, et de consacrer les jours de congés et de vacances à de 
petites excursions apostoliques dans les campagnes voisines, où ses 
catéchismes et ses exhortations pleines de l'ardeur du Saint-Esprit, 
produisaient des fruits admirables et laissèrent un long souvenir. 
Aussi lorsqu'on ap{)rit son retour dans la Nouvelle-France, après 
ses études de théologie, les habitants de Québec accoururent en 
foule au-devant de lui, pour le recevoir en triomphe; mais le P. 
Maurice, retenu par son zèle près d'un malade que l'on allait por- 
ter du vaisseau à l'hôpital, les conjura de ne pas le retenir ; et il 
eut la consolation de recevoir dans ce court trajet le dernier sou- 
pir de ce pauvre homme, qui expira entre ses bras. Le serviteur 
de Dieu no put refuser les prémices de son sacerdoce à une ville 



XX MARS. — P. JEAN-BAPTISTE MAURICE. 383 

qui semblait se livrer tout entière à lui ; mais bientôt, aspirant à 
une vie plus crucifiée, il obtint à force de prières d'aller vivre et 
mourir au milieu des sauvages, dans les montagnes du Nord, loin 
de toute consolation et de tout secours humain . Un travail au- 
dessus de ses forces, des voyages où il dut quelquefois passer les 
journées entières dans l'eau presque jusqu'à la ceinture, sans au- 
tre abri le soir que la voûte du ciel, sans autre lit qu'une couche 
de neige à moitié fondue, ne tardèrent pas à ruiner sa santé. 
Après six années de cet héroïque apostolat , le P. Maurice mourut 
épuisé de travaux et de souffrances, mais plein de joie d'avoir 
travaillé et souffert pour Jésus-Christ ; il était à peine âgé de 
trente-huit ans. 



Lettre circulaire du P. Saint-Pé à la mort du P. J.-B. Maurice, « à Qué- 
bec, le 13 octobre 1746 » { Archiv. do m. ). — Rapport sur les missions du 
diocèse de Québec et autres missions qui en ont ci-devant fait partie. Qué- 
bec, in-ïl, p. 46. 



XXI MARS. 



Le vingt-et-unièmc jour de mars de l'an 17u8, mourut à Brest, 
victime de la charité, le P. Etienne Joublet, Recteur du Sémi- 
naire de la marine, Agé de cinquante-six ans, dont il avait passé 
trente-six dans la Compagnie. Son zèle et son talent pour la direc- 
tion le firent placer de très bonne heure dans notre maison de 
retraites de Quimper ; et pendant dix-huit ans, il y fut regardé 
comme l'Ame d'une multitude de bonnes œuvres en tout genre, 
nées des Exercices de saint Ignace, et dont la Bretagne entière 
recueillait les fruits. Aussi le nom du P. Joublet devint bientôt 
célèbre, comme celui d'un saint et d'un apôtre, parmi les habi- 
tants de ces contrées, et de toutes parts les retraitants venaient 
par centaines à la fois se remettre entre ses mains. Mais sa santé 
ne pouvant résister à un si laborieux ministère, les supérieurs 
lui confièrent le séminaire de Brest, où la Compagnie travaillait 
avec tant de succès à l'apostolat de la marine et à la formation 
des aumôniers de nos vaisseaux. Il s'y consacrait tout entier de- 
puis cinq ans, lorsque vers la lin de 17')7, quelques navires ve- 
nus de Louisbourg, apportèrent les premiers germes d'une mala- 
die contagieuse, qui fit, en peu de jours, de toute la Hotte et de 
toute la ville de Brest, un immense hôpital, bientôt encombré de 
384 



XXI MARS. — P. VINCENT HOUDRY. 385 

mourants. Animés par l'exemple et le zèle de leur supérieur, les 
Pères du séminaire de la marine volèrent, dès les premiers sym- 
ptômes de la maladie, au secours de ces infortunés, et ne tardè- 
rent pas à être atteints l'un après l'autre du même fléau. Treize 
d'entre eux, dont nous regrettons de n'avoir pu retrouver les 
noms, succombèrent avec le P. Joublet dans cet héroïque minis- 
tère. 



Lettré circulaire du P. de Botdern sur la mort du P. Et. Joublet, « à 
Brest, ce 27 mars 1758 y>( Arch. dom.). — Voir aussi Carayon, Etablis- 
sement de la Compagnie de Jésus à Brest, p. 75. 



Le même jour mourut à Paris, l'an 1729, le P. Vincent Houdry, 
âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, dont il avait passé quatre-vingt- 
deux dans la Compagnie. On ne pouvait voir sans admiration ce vé- 
nérable vieillard, modèle de toutes les vertus religieuses, travailler 
sans relâche, selon ses forces, au salut des âmes, conserver jus- 
qu'à la mort ces habitudes de vie laborieuse qu'il avait contrac- 
tées dès sa jeunesse, et publier encore les derniers volumes de 
sa Bibliothèque des prédicateurs, à plus de quatre-vingt-dix ans. 



Elogia defunct. Prov. Franc. {Arch. Rom.}. — de Hacker, Biblioth. des 
écriv. de la Compagn.,\^^^ édit., t. 3, p. 359. 



A. F. T. I. 49. 



XXII MARS. 



Le vingt-deuxième jour de mars de l'an 4693, mourut au collège 
de Vannes, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, et après soixante-huit 
ans de vie religieuse, le P. Vincent Huby, justement honoré du 
glorieux titre d'apôtre de l'amour de Dieu, et créateur de plu- 
sieurs saintes œuvres de la Compagnie en France et, nous pouvons 
bien le dire, dans le monde entier. Embrasé de bonne heure des 
flammes qui ont consumé le cœur des saints, Vincent lluby ne sem- 
blait vivre que pour répandre partout ce même amour. 

D'après les témoins de sa vie, l'ardeur ou la froideur des Ames 
à rendre au Sauveur amour pour amour, était l'objet unique de ses 
joies ou de ses tristesses. Toutes ses industries n'avaient d'autre 
but que de faire aimer Jésus-Christ ; et nul ne nous semble avoir 
possédé le don de mieux parler ou de mieux écrire sur ce sujet, le 
plus excellent de tous, qu'il ne l'a fait dans ses motifs pour aimer 
Jésus, sa pratique et ses exercices du divin amour, sa retraite, ses 
litanies, ses supplications pleines de toutes les ardeurs du Saint- 
Esprit, pour obtenir la grâce et l'accroissement de l'amour divin. 

Plus de quarante ans avant sa mort, cherchant à mieux faire 
aimer Jésus au saint sacrement, il fondait dans la cathédrale de 
Quimpcr, l'œuvre do l'adoration perpétuelle (jui, de sou vivant, al- 
386 



XXII MARS. — P. VINCENT HUBY. 387 

lait se répandre dans des milliers de villes et de villages, d'abord 
en Bretagne, puis dans toute la France, et hors de France, jus- 
que dans les missions lointaines au delà des mers. Vers le même 
temps, sous l'inspiration visible de l'Esprit-Saint, et pour prix sans 
doute de son amour, il devenait, au fond de la Bretagne, un des 
plus ardents précurseurs de la dévotion au Cœur de Jésus et à ce- 
lui de sa très sainte Mère, et il faisait graver ces deux cœurs réu- 
nis sur des médaillons qu'il distribuait de toutes parts, en y joi- 
gnant une courte méthode, où il enseignait aux âmes les plus sim- 
ples à les honorer, à les imiter et à les aimer. Deux autres dévo- 
tions, tombées peu à peu en désuétude, le culte public de Notre- 
Dame et celui de la sainte Croix, ne tardèrent pas à refleurir parmi 
les populations de la Bretagne, partout où passait l'homme de 
Dieu, grâce aux industries et à l'ardeur de son zèle à les popu- 
lariser. Sur toutes les portes des villes, dans les places publiques, 
près des fontaines, aux carrefours, sur les grands chemins, aux 
points les plus saillants et les plus honorables des hameaux, il fai- 
sait placer des images de la sainte Vierge sous le titre de Notre- 
Dame de la Charité, comme pour enseigner encore par cette nouvelle 
industrie le saint amour de Dieu et du prochain. Là, chaque soir, 
d'abord les petits enfants, puis peu à peu la population presque 
entière prit la pieuse habitude de se réunir aux pieds de Marie, 
pour la saluer et chanter en chœur ses litanies ou quelques canti- 
ques à sa louange ; et chaque année, dans toutes les familles, en un 
même jour, se renouvelait la consécration solennelle des parents, 
des enfants et des serviteurs à la Reine du ciel et de la terre, choi- 
sie pour maîtresse et pour protectrice de la maison. Quant à la 
croix du Sauveur, Vincent Huby parvint à établir en Bretagne la 



388 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

sainte coutume (juo tout chrétien et toute chrétienne en portât le 
signe sur son bras, pour l'avoir toujours devant les yeux, se rap- 
peler ainsi constamment, en face des hommes, non seulement la 
mort et l'amour do Jésus, mais de plus la vertu que chacun s'en- 
gageait à pratiquer, le vice qu'il voulait combattre, la force de 
vaincre qu'il ne puiserait que dans la Croix. Dieu, par d'éclatants 
miracles de grâce et de guérison et surtout par des conversions in- 
nombrables, montra combien lui était agréable cette invention de 
l'amour de son serviteur. 

Mais le plus glorieux couronnement de l'apostolat du P. lluby 
devait être la création des maisons de retraites, véritable école de 
sainteté, qui allait rapidement se propager, de Vannes et de Quim- 
per, dans toutes les provinces de France, en Allemagne, en Espa- 
gne, en Italie, aux Indes et en Chine, au sud et au nord de l'A- 
mérique, pour survivre même en plusieurs contrées à la destruc- 
tion de la Compagnie. Ce vaillant apôtre devait, par lui-même, con- 
sacrer ses trente dernières années à cette réalisation toujours crois- 
sante du vœu et de l'œuvre par excellence de Notre Bienheureux 
Père saint Ignace ; les développements qu'il lui donna furent d'une 
fécondité si ])rodigicuse, qu'en une année, quinze ans avant sa 
mort, deux mille cinq cent vingt retraitants, dont cinq cents prê- 
tres, firent sous sa direction les saints Exercices, dans la seule 
maison de Vannes, qui devait en compter plus tard jusqu'à quatre 
mille par an. Ce fut au milieu de pareils triomphes que le P. Hu- 
by, après avoir consacré au salut des âmes ses quatre derniers 
jours en donnant une fois encore les saints Exercices, se sentant 
enfin défaillir le soir du samedi saint, ret.'ut plein de joie et de 
confiance le corps adorables tle son Sauveur, ef peu d heures après 



XXII MARS. — P. ANTOINE CETTE. 389 

le milieu de la bienheureuse nuit où Jésus sortit du tombeau, lui 
remit son âme fidèle. Or au moment même où il expirait, Dieu 
voulut qu'au loin l'un de ses disciples jouît de la connaissance de 
sa gloire. Vincent Huby lui apparut soudain, ravi en une divine ex- 
tase, s'élevant vers le ciel, et en s'éloignant : «Adieu, mon fils, lui 
dit-il, voici que je pars pour le bienheureux séjour des élus». 



Champion, Vie des fondateurs des maisons de retraites, Nantes 1698. — E- 
logium P. ViNC. Huby, a Provincia Franciee propositum et a nobis ( Adm. 
R. P. Angel. Tamburini) accurate examinatum, de consilio PP. Assisten- 
tium inserendum Menologio (Copie, Archiv. dom. ). — Patrignani, Me'nolo- 
gio, 22 marzo, p. 158. — Sotuellus, Biblioth. Script. Soc. Jes., p. 782. — 
DE Backeb, Biblioth. des écrivains... , 1"* édit.., t. 2,/?. 302. — Tresvaux, 
Histoire des saints de Bretagne, t. 5, p. 252. — Feller, Dictionn. histor., 
au mot Huby. 



Le même jour, l'an 4729, mourut à Lyon le P. Antoine Cette, 
insigne zélateur de la dévotion au Cœur de Jésus dans les diffé- 
rents emplois de professeur, de directeur des âmes et de supé- 
rieur, qu'il exerça tour à tour dans sa Province. La Bienheureuse 
Marguerite-Marie, à laquelle il survécut plus de trente-huit ans, 
avait conçu de sa sainteté la plus haute estime. Voici ce qu'elle 
écrivait de lui à l'une de ses anciennes supérieures, dans une lettre 
où elle croyait ne pas devoir encore trahir son nom : « Votre charité 
me demande le nom de ce saint religieux auquel sa bonté a in- 
spiré tant de charité pour moi. Ayez la bonté de me dispenser de 
vous le dire pour le présent. Je vous dirai seulement que ce sera 



390 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

un second Père de la Coloinl)ièrc. Il nous a envoyé un petit office 
du Sacrfî-Gœur qu'il a composé, dans la pensée qu'il croyait que 
ce divin (^œur désirait cela de lui. C'est l'original que nous vous 
envoyons. Vous nous le renverrez, parce que je pense rpi'il vient 
d'un saint, auquel j'ai de grandes obligations pour les secours 
spirituels que j'en ai reçus, par le moyen de ses saints sacrifices 
et prières ». 

Parmi les dons que le Cœur de Jésus communiqua libéralement 
à son lidèle disciple pour le bien des âmes, l'auteur d'une très 
courte note sur Antoine Cette croit devoir signaler une merveilleuse 
grâce de saintes et douces paroles, dont les fruits étaient surpre- 
nants pour la conversion des pécheurs, la consolation des malades 
et la sanctification des cœurs de bonne volonté. On ne pouvait, 
ajoutc-t-il, sortir d'un entretien avec lui, sans se sentir meilleur. 
I3ien des mourants le réclamaient, aussi bien la nuit que le jour, 
persuadés que nul autre ne les aiderait mieux à paraître avec con- 
fiance devant Dieu ; et on le trouvait toujours prêt. C'est ainsi que 
lorsqu'il était Recteur du collège de Nîmes, un grand évêque et un 
grand ami de la Compagnie, Fléchier, voulut mourir entre ses 
mains. Le P. Cette ne le quitta [)as une seule heure, durant les 
trois derniers jours et les trois dernières nuits de sa vie. Pendant 
des années entières, cet homme de Dieu avait passé peu de jours 
sans donner au moins six heures au saint ministère do la confes- 
sion et de la sanctification des Ames. C'était son apostolat par ex- 
cellence et comme un fruit naturel de son attrait pour la vie inté- 
rieure ; mais ceux (pii le connaissaient plus intimement, attribu- 
aient (Ml grande partie la grâce cl la puissance divine» de sa direc- 
tion aux rigueurs incroyables d'une immolation qui l'égalait aux 



XXII MARS. — P. FRANÇOIS GERBILLON. 391 

plus saints pénitents, et faisait de lui une victime d'amour du 
Cœur de Jésus. 



Histor. Provinc. Lugdun., Ann., 1695, 1709 ( Archîv. Roman.). — Vie et 
œuvr. de la Bienheur. Marguerite-Marie , t. 2, p. 162. 



Le même jour encore, l'an 1707, mourut à Pékin le P. François 
Gerbillon, l'une des plus fermes colonnes de toutes nos missions 
de Chine pendant près de vingt ans. La paix qu'il était seul par- 
venu à conclure entre les Chinois et les Russes, au moment où les 
deux partis, plus irrités que jamais, allaient en appeler aux armes ; 
les savantes leçons qu'il donnait presque chaque jour à l'empereur 
Cang-Hi ; la santé qu'il rendit à ce prince dans une dangereuse 
maladie, à laquelle les médecins du palais ne voyaient plus aucun 
remède ; son habileté dans toutes les sciences de l'Europe et dans 
les langues tartare et chinoise, lui avaient -gagné la bienveillance 
et même la familiarité de ce redoulable monarque. Après le traité 
de Nipchou, Cang-Hi l'avait fait paraître en public couvert de ses 
vêtements impériaux ; il lui avait accordé la liberté de prêcher 
l'Evangile dans tout l'empire, et jusqu'à une résidence et une é- 
glise bâties dans l'enceinte même du palais et ornées d'inscriptions 
qu'il avait écrites de sa propre main : de plus, il voulait l'avoir 
pour compagnon toutes les fois qu'il s'éloignait de sa capitale, et 
particulièrement chaque année dans ses voyages en Tartarie. 

Mais il est difficile d'imaginer au prix de quels travaux et de 
quels sacrifices le P. Gerbillon devait acheter ces faveurs, dont il 



392 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE UE FRANCF. 

savait si bien profiter pour la gloire de Dieu. Chaque jour, souvent 
dès quatre ou cinq heures du matin, il devait être à hi porte du 
palais, et quand il avait travaillé jusqu'au soir pour satisfaire les 
moindres caprices de l'empereur, il hii fallait encore, épuisé de fa- 
tigue, prendre une partie de la nuit pour préparer la leçon du len- 
demain. Dans ces voyages si enviés à la suite du monarque, ré- 
duit plus d'une fois à l'extrémité, couché sur un chariot de baga- 
ges, et renversé à terre au milieu de chemins affreux, il lui fallait 
traverser des déserts immenses, sans pouvoir s'arrêter un moment 
pour se reposer, et sans rencontrer aucun secours humain. Mais 
loin de succomber sous cette charge ingrate, qui lui refusait éga- 
lement les consolations de la nature et les joies sensibles de l'a- 
postolat, l'homme de Dieu s'animait au pied de son crucifix à la 
porter généreusement jusqu'à la mort ; heureux de donner à ses 
frères, en se sacrifiant pour eux, la facilité de répandre au loin 
sans obstacle la connaissance et l'amour de Jésus-(-hrist. 



Relations de ses voyages en Tartarie dana le P. uu H.^^lde : a Description 
de l'Empire de la Chine », t.k, p. 31 r/ suiv. ; p. 87 et suiv. — 1d., /. 3, p. 101 
et suiv. — Grosier, Hist. générale de la Chine, t. il, p. lli et suiv. {note); 
p. 188 et suiv. {note) ; p. 233 et suiv. { note ). — Lettres édifiantes, édit. 1781, 
/. 17, p. -276-287 .- 310-331; 342 et suiv. — Lk Gobien. Hist. de ledit 
de l'Emnereur de la Chine en faveur de la religion chrétienne. — de B.v- 
CKER, Bibliotli., l"* édit., t. h, p. 225. — Puster, L'Ancienne mission de 
Chine, n" 166, article Gerbillon. — Feller, Dictionn. historiq. — Crk- 
TiNEAU-JoLY, t. 5, p. 42, 50. — DoM Cxi.MET, BihUoth. de Lorraine, p. 412. 



XXII MARS. — F. PIERRE COLLET. 393 

Le même jour encore de l'an 1628, mourut au collège de Tour- 
non le F. Coadjuteur Pierre Collet, compagnon des voyages et 
des tribulations du célèbre P. Emond Auger. Pour prix de sa 
fidélité à toutes les observances religieuses, Notre-Seigneur daigna 
lui apparaître un jour, attaché à la croix, et lui promit de l'ad- 
mettre pour l'éternité dans la glorieuse troupe de ses élus. Une 
parfaite obéissance avait été constamment la règle de tous les 
actes du bon Frère ; quand approcha l'heure de sa bienheureuse 
fin, il témoigna hautement le désir de mour.ir par obéissance. M 
en demanda même l'ordre à son supérieur, et sur la prudente 
réponse qui lui fut faite , d'accepter en esprit de soumission la 
manière dont Notre-Seigneur disposait de lui, il ne fit plus que 
bénir avec effusion la bonté divine et témoigner sa joie de pou- 
voir la glorifier par son agonie. 



"Na.da.si, Annus dier. memorab., 22» mart., p. 162. — Id., Pretiosas occu- 
pât, morient. in Soc. Jesu, c. 24, p. 252. — Drews, Fasti Soc. Jes.., 22» 
mart., p. 111. 



Enfin, le même jour de l'an 1799, mourut à Léry, dans le diocè- 
se de Dijon, le P. Jean Couturier, de l'ancienne Province de Cham- 
pagne, si connu par son zèle et par ses travaux pour l'instruction 
et la sanctification des enfants, des pauvres et des ignorants. Con- 
fesseur de la foi pendant la Terreur, il ne dut qu'à la mort de Ro- 
bespierre de ne pas monter sur l'échafaud ; à peine rendu à la 
A. F. — T. I. — 50 



'i94 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

liberté, il n'en lil usage ([ue pour braver de nouvelles perséculions, 
en se consacrant jusqu'à la mort au salut des campagnes de la 
Bourgogne dans la paroisse de Léry. Telle était son influence, que 
le clergé constitutionnel de Dijon l'avait surnomnK' par dérision le 
petit évèque de la montagne ; c'était à lui que s'adressaient la plu- 
part des prêtres fidèles de cette partie du diocèse, pour assurer le 
succès de leurs travaux, parmi les difïicultés et les périls de leur 
apostolat. Durant les vingt-six années (jui avaient suivi le bref de 
destruction de ('lément XIV, le P. Couturier était constamment de» 
meure fidèle à l'esprit, et aux règles de la Compagnie, et s'était 
toujours montré un modèle de pauvreté, de perfection religieuse; 
d'amour des Ames el des ministères les plus humbles ; il mourut 
en réputation de sainteté, pendant qu'assisté par son propre frère, 
il se faisait lire, à son agonie, le récit des évangélistes sur la Pas» 
sion de Jésus-Chrisl. 



Notice sur la vie et les écrits de M"" Coltuhier ( En tête du Catéchis- 
me). — ■ Fklleu, Dictionn. histor. , edit. 1838, /. 2, p. Ml. — Ami de 
la Religion, t. 31, p. 81; /. 35, p. 210; /. 49, p. i. 



XXin MARS 



Le vingt-troisième jour de mars 1833, moiirut à Laval le P. An- 
toine Thomas, né en Normandie, docteur de l'ancienne Sorbonne 
avant 1789, confesseur de la foi dans les prisons d'Arras pendant 
la Terreur, Père de la Foi sous l'empire, et depuis le rétablisse- 
ment de la Compagnie, Supérieur du corps des missionnaires fondé 
à Laval dès 1816, et qui évangélisa la France entière avec tant de 
fruit, durant les quinze années de la Restauration. Cet apostolat de 
quinze ans, contre lequel se déchaîna toute la fureur de l'enfer, est 
une des plus belles pages de la Compagnie renaissante en France. 
Le zèle, l'esprit d'organisation et la haute sagesse du P. Thomas 
lui en firent confier la direction. Il possédait lui-même au plus haut 
degré le don d'instruire, de charmer, de gagner à Dieu ses audi- 
teurs. On appliquait à sa parole ce que dit saint Ignace de la voix 
intérieure du bon esprit, pénétrant doucement dans l'ame comme 
l'eau pénètre dans une éponge. Les villes qu'il avait évangélisées 
lui gardaient le plus affectueux souvenir. On lui donnait des signes 
de vénération que l'on n'accorde guère qu'aux saints, jusqu'à bai- 
ser la trace de ses pas. Tous les témoignages contemporains se 
plaisent en efTet à le représenter comme un véritable homme de 

395 



396 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Dion, un homme de prière et de prudenc(^ surnaturelle, également 
modeste et puissant en œuvres. 

(jomme aux anciens jours de (^anisius et d'Kmond Auger, cha- 
cune des missions ([u'il donnait ou qu'il dirigeait, était suivie des 
plus vives instances de la population et des évèques pour obte- 
nir un collège do la (Compagnie ; rien (jue pour l'année 1823, 
nous avons pu retrouver les demandes des archevêques de Sens et 
de Toulouse, des évèques d'Aire, de Limoges, de Lur-on, de Rennes, 
d'Angers, de Goutances, de Beauvais, de Saint-Claude, de Carcas- 
sonne et de Clermont. Parvenu à l'âge de quatre-vingts ans, et pour- 
suivant toujours l'œuvre de la sanctification des Ames, le P. Thomas 
ne déposa les armes que le cinquième jour avant d'expirer, et 
avec tant de calme et de sérénité que, visitant peu de jours au- 
paravant un de ses compagnons en danger de mort, auquel il 
avait administré le saint viatique: « Mon Père, lui dit-il, c'est moi 
qui vais prendre votre place ». Puis sans se préoccuper davanta- 
ge de ce qui pouvait lui rester de vie, il ne songea plus, selon 
sa coutume, qu'à se tenir doucement uni et soumis de cœur au 
bon plaisir de Dieu. 



GtiiDKK, Vie (lu R. P. Joseph Varin, p. 154, note. 



Le même jour de l'an 1724, mourut au collège de CiOmpiègnc, à 
l'âge de soixante-trois ans, le P. Jban-Bonavknture i,e Seigneur, 
l'apôtre du Valois et des contrées environnantes pendant les vingt- 
trois dernières années de sa vie. Il s'était vu contraint par la ma- 



XXIII MARS. — P. JEAN-BONAVENTURE LE SEIGNEUR 397 

ladie de renoncer, encore à la fleur de l'âge, au travail de la grande 
prédication dans les premières chaires de France. Envoyé à Com- 
piègne par ses supérieurs pour y rétablir sa santé, il y devint en 
peu de temps, dans des ministères d'abord moins pénibles, l'hom- 
me de toutes les œuvres de zèle et de charité ; à tel point que 
lorsqu'il eut recouvré ses forces, on crut avec raison que la plus 
grande gloire de Dieu exigeait qu'il en conservât la direction jus- 
qu'à la mort. 

Profondément pénétré de cette maxime que, pour gagner des 
âmes à Jésus-Christ, un apôtre doit avant tout n'être à charge à 
personne et ne laisser voir aucune recherche de son amour-propre 
ou de ses aises, le P. Le Seigneur parcourait les campagnes en 
vrai pauvre ; il voulait n'être traité que comme les pauvres, refu- 
sait jusqu'aux soulagements les plus légitimes, et donnait au clergé 
des bourgs qu'il évangélisait, une haute idée de l'abnégation aussi 
bien que du zèle des ouvriers de la Compagnie. Il s'estimait du 
reste si heureux de beaucoup souffrir sans qu'on s'en aperçût, que 
l'a veille même de sa mort, il était encore debout au travail ; et 
après s'être confessé pour recevoir le saint viatique, il ne s'ali- 
tait que cinq heures avant de rendre le dernier soupir. 



Elogia defunct. Prov. Franc. ( Archiv. Rom. ). — Lettre circulaire du 
P. Fknice sur la mort du P. le Seigneuh, i< à Compiègne, le 26 mars 1724». 



XXIV MAKS 



Le ving-t-quatriènie jour de mars de l'an 1749, mourut à La Flè- 
che le P. Hervé Guimond, Agé de qualre-vingt-quatro ans, dont il a 
vait passé près de soixante-huit dans la Compagnie. On peut en un 
seul mot résumer son éloge, en affirmant qu'il fut, pour la Province 
de Paris, ce que fut pour celle de Toulouse, vers la même époque, 
un autre admirable fds de saint Ignace, dont la vie nous est plus 
connue, le Vénérable Père Jean-Pierre Ga3Ton. Directeur des retrai- 
tes de Vannes à plusieurs reprises, Recteur du noviciat et Instruc-^ 
leur des Pères du troisième an, Supérieur de la maison professe de 
Paris, il répandit partout un tel parfum de sainteté et conduisit 
tant d'Ames, surtout parmi les jeunes gens, dont il fut le père, à 
une perfection consommée, que bien peu d'hommes ont mérité au 
môme degré la reconnaissance de la Conq)agnie. Dès les premiers 
jours de son noviciat, il avait, disait-il, gravé en son cœur cette 
[)ensée, <jui fui vraiment l'àme de toute sa longue et sainte vie: 
« Je suis eonq)agnon de Jésus ! J(^ dois (mi loul le suivre, en tout 
lui ressembler. Ferait-il ce (pie je vais faire? CommenI le ferait- 
il ? Fn <juel esprit ? Avec quel soin « ? (Vêlait là le sujet de son 
examen de chaque jour, cl e'esl dans celle vue (|ue durant tant 



XXIV MARS. — P. HERVÉ GUIMOND. 399 

d'années, sans qu'on eût pu noter un jour de défaillance, il priait, 
il étudiait, il enseignait, il travaillait et portait sa croix. 

Guéri miraculeusement par sainte Geneviève, pendant ses pre- 
mières études de philosophie, il estima que la santé lui était ren- 
due pour mener non une vie molle et lâche, mais une vie toute 
crucifiée avec Jésus-Christ ; la sainte haine avec laquelle il traitait 
constamment son corps, même à plus de quatre-vingts ans, parut 
égaler les rigueurs des plus illustres pénitents. La courte notice 
que lui consacra un de ses supérieurs après sa mort, signale en 
particulier la manière dont il faisait à pied tous ses plus longs voy- 
ages, à l'exemple de saint Ignace, ou plutôt du Sauveur lui-même, 
en des temps où il était si faible et si abattu, qu'une visite de ma- 
lade semblait suffisante pour l'épuiser. Il en avait obtenu la per- 
mission du Père Général, et ne suspendait pas même alors ses jeû- 
nes, ses flagellations de chaque jour, ni le perpétuel usage du ci- 
lice ; et ce fut encore à pied, en pèlerin ou plutôt en pénitent, 
qu'à l'âge de soixante-dix-neuf ans, il vint, en 1715, de La Flèche à 
Paris pour une Congrégation provinciale. Ce temps de fatigue pour 
son corps était pour son âme, assurait-il, un temps de repos et 
même de saintes délices, tant il trouvait de joie à passer les jour- 
nées entières dans les exercices de l'oraison et de la souffrance; 
et toutefois le même auteur ajoute, pour nous donner une idée de 
la vigueur d'âme surhumaine du P. Guimont, qu'il lui arrivait sur* 
la route de tomber plusieurs fois à terre en une journée. Mais par- 
venu au terme, on ne le voyait ni se dispenser d'un seul exercice 
de la vie commune, ni s'accorder une heure de délassement. « Un 
aussi grand pécheur que lui, comme il s'exprimait dans un hum- 
ble compte rendu de ce qu'il pensait de lui-même, un aussi grand 



''lOO MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

pécheur un pouvait jamais trop souffrir ». Aussi dans les crises 
redoublées et toujours plus aiguës de ses derniers jours, répétait- 
il à ceux (|ui le visitaient et lui témoignaient avec larmes leur 
compassion, « qu'il n'avait jamais été plus heureux ». 



Elof^ia defunvt. Prov. Franc. ( Arc/i. Hom. ). — Lettre circulaire du P. 
Hecteur du collège de La Flèche sur la mort du P. Guimont ( Arch. dom. ). 
— Summarium vitsc P. Hervaei Guimont (Arch. dom.). 



* Le même jour de l'année 47213, mourut à Paris le P. Thomas 
(iOUYE, que ses rares connaissances en mathématiques, appréciées 
par le monde savant dès le temps où il les enseignait dans notre 
collège de Paris, avaient fait agréger à l'Académie des Sciences et 
appeler même à l'honneur de présider l'illustre assemblée. Mais 
ces avantages, si recommandables qu'il soient aux yeux des hommes, 
observe avec raison le supérieur du P. Gouye dans la courte no- 
tice consacrée à sa mémoire, « seraient comptés pour peu de chose 
devant Dieu, si le P. Gouye n'avait pris soin de les sanctifier par 
toutes les vertus propres de son état », l'obéissance, la modestie, 
le détachement de toutes les choses du monde, une inaltérable pa- 
tience au milieu de longues et douloureuses infirmités, et surtout 
une admirable charité, mise au service des apôtres dans le labo- 
rieux et important emploi de Procureur des missions A*:' l'.Vmérique 
méridionale. Il exerça cet office plusieurs années « avec baucoup 
d'exactitude et d'application «, heureux (ju il élail de pouvoir alléger 
ainsi les travaux de ses frères et contribuer à la dilatation du roy- 



XXIV MARS. — P. THOMAS GOUYE, 401 

aume de Jésus-Christ. Le P. Gouye mourut dans la soixante- 
quinzième année de son âge et la cinquante-huitième depuis son 
entrée dans la Compagnie. 



Elogia defunct. Piov. Franc. (Arch. Rom.). — Lettre circulaire du P. 
Claryer sur la mort du P. Gouye, « à Paris, ce 27 m^ars 1725 » (Arch. 
dam.}. — DE Backer, Biblioth. des écrivains, 1ère édit.., t. 2, p. 255. — 
Lettres édifiantes, 1781, t. 7, p. 188, 192, 193. 



A. F. — T. I. — 51. 



XXV MARS 



Lo vingt-cinquième jour de mars, dimanche des Rameaux, de l'an 
i73C, mourut glorieusement au milieu des flammes, dans le pays 
des Illinois, le P. Antoine Sénat, jeune missionnaire de la Loui- 
siane, martyr volontaire du salut des àmos. Il n'était arrivé que de- 
puis dix-huit mois parmi les sauvages; et la perfection avec la- 
quelle il parlait leur langue, ne les charmait pas moins que son 
zélé et sa charité. 

Dans les derniers mois de Tannée 1735, la guerre ayant éclaté 
entre les Français el la tribu des Tchicachas, le P. Sénat fut choisi 
pour aumônier d'un petit corps d'armée, composé de Français et 
d'Illinois, (pii marchait contre ces barbares. Mais cette expédition fut 
désastreuse. Surpris à l'improviste par l'ennemi, le commandant et 
environ vingt-cin([ de ses plus braves compagnons, mis hors de com- 
bat, durent se rendre. Le reste fut sauvé par un jeune homme de 
seize ans qui organisa la retraite; rien n'c'tail plus facih' au P. Sé- 
nat (|ue de s'enfuir aussi. Mais il n'était pas homnu> à se soucier de 
sa vie, à la vue d(^s captifs (lestin('s à mourir dans les tortures. 11 
demeura doiu* au milieu d'eux, ('/était d'ailleurs la mort cpTil avait 
souvent demandée à Notre-Seigneur. C-onsumi'' pai- la lièvre, avant 
402 



XXV MARS. — P. ANTOINE SÉNAT. 403 

son départ de France pour la Louisiane, on l'avait entendu, au col- 
lège de la Rochelle, répéter avec larmes cette prière: « Mon Dieu, 
faut-il donc que je meure ici ? Ne me ferez-vous pas la grâce de 
parvenir à ma chère mission et de l'arroser de mon sang » ? Saisi 
par les vainqueurs et destiné au supplice du feu, Antoine Sénat, 
après une longue scène d'outrages et de cruautés, mit à profit les 
dernières heures du jour, pour exhorter ses compagnons de tour- 
ments, les absoudre, les animer à offrir vaillamment et en vrais 
martyrs le sacrifice de leur vie. Puis quand il les eut préparés à 
paraître avec confiance devant Dieu, tous, malgré la douleur de 
leurs blessures, se mirent à genoux, et en présence même des bû- 
chers où ils allaient consommer leur holocauste, ils commencèrent 
à entonner des psaumes et des cantiques , d'une voix si ferme 
que les barbares en furent frappés de stupeur. Quelques-uns des 
bourreaux racontant plus tard ce spectacle étrange qui s'était 
poursuivi au milieu des flammes: «Vraiment, disaient-ils, ces Fran- 
çais n'étaient pas des femmes ! Tant qu'ils ont conservé un souffle 
de vie, ils n'ont pas cessé de faire entendre leur chanson de mort 
pour aller au ciel » ! 



Gharlevoix, Hist. de la Nouvelle-France, t. 4> p. 297. — Lettres du 
P. Mathurin Le Petit, Supérieur de la mission de la Louisiane, 29 /uin 
1736 et 25 Juin 1738 (Arch. dom.). — Grétineau-Joly, Histoire de la 
Compagnie de Jésus, édit. Casterman, 1846, t. % ch. 33, p. 725. — Ban- 
CROFT, History of the United States, t. 3, p. 367. 



''lOA MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Le même jour, l'an 1786, la mission française de Chine perdit un 
de ses plus vaillants ouvriers, le P. Louis du (jAD, après plus de 
cjuarante-cinq ans d'apostolat. Pour attirer sui- lui et sur ses néo- 
phytes des bénédictions plus abondantes, le P. du (lad avait, dès ses 
premiers pas dans la carrière apostolicpie, mis sous la protection 
spéciale du Sacré-Cœur de Jésus et du Cceur Immaculé de Marie, 
l'immense ])rovince qui lui était confiée. <( Je suis très convaincu, 
écrivait-il à un de ses amis, que les grâces que nos chrétiens ont 
reçues du ciel, en particulier cette vivacité de foi qui les distingue, 
sont le fruit de leur zèle et de leur assiduité à honorer les Sacrés 
Cœurs de Jésus et de Marie <>. 

La persécution ne devait par tarder à faire briller d'un plus vif 
«îclat la ferveur <lc ces chrétientés nouvelles et de leurs apôtres. 
Plus d'une fois, le P. du Cad crut qu'il aurait le bonheur de ver- 
ser son sang pour Jésus-Christ. Poursuivi par les infidèles, errant 
sans asile et sans ressources, contraint de se retirer pour un temps 
à Macao, il épiait le moment favorable de rentrer dans sa chère 
mission, lorsqu'en 1762, il se vit arrêté tout à coup avec les mis- 
sionnaires portugais du Tonkiii, de la Cochinchinc et de la Chi- 
ne, dont les satellites du gouverneur purent s'emparer, et ramené 
captif en Europe au milieu de souffrances inouïes. Nous avons de sa 
main le touchant récit dos vingt-et-un mois de traversée, où plus 
durement traités que des forçats, « nous fûmes, dit-il, donnés en 
spectacle sur plus d'un rivage célèbre de T.Asie, do l'Afrique et 
de l'Amérique, au grand scandale do la gontilitô, au déshonneur de 
la religion catholique, du caractère sacerdotal, «'l du corps entier 
do la Comj)agnio <K' J(''sus ». 



XXV MARS. P. ANDRÉ CASTILLON. 409 

Cette longue et douloureuse course achevée, le P. du Gad fut, 
par ordre de Pombal, jeté avec ses compagnons dans les trop cé- 
lèbres cachots du fort Saint-Julien. 11 y demeura enseveli deux an- 
nées entières, et il y aurait terminé ses jours, si la pieuse reine 
Marie Leczinska ne l'eût fait réclamer au nom de la France, et 
n'eût contraint Pombal à lâcher sa proie, 

A peine rendu à la liberté, le P. Louis du Gad se hâta de re- 
passer les mers pour consacrer à ses néophytes les derniers res- 
tes de sa vie. Bientôt après, frappé au cœur dans ses plus chères 
affections par la destruction de la Compagnie, il ne fit plus que lan- 
guir, épuisé de forces mais non de courag*e, toujours uni à Dieu 
et ne cherchant que sa gloire, et laissant les saints missionnaires 
qui environnaient son lit de mort, dans l'admiration de ses vertus. 



Lettres édifiantes, édit. 1781, t. 22, p. 448; t. 23, p. 5, 97, 303, 375, 
570, 613. — Relation du P. du Gad^ cf. Documents du P. Cahayon, Do- 
cum. I, « Les Prisons du marquis de Pombal », p. 123-141 (note). — 
Carayon, Les Prisons de Pombal, p. 143, 144 (note). — Anecdotes du 
Ministère . . . du marquis de Pombal, 1783, p. 438. — Lettre du P. 
Bourgeois, Pékin., 29 oct. 1788 (Arch. dom.). — P. Pfisteh, notices. . . , 
«» 346. 



Le même jour encore, l'an 1671, mourut à Paris le P. André 
Castillon, qui, vers la fin du règne de Louis XIll, avait occupé a- 
vec le P. Claude de Lingendes, le premier rang parmi les prédi- 
cateurs de la capitale. Bien que le grand art de la parole ne dût 
atteindre sa perfection qu'en plein siècle de Louis XIV, les hautes 



/lOO MÉNOLOGIÎ S. J. — ASSISTANCK DE IRANCH. 

pensées (jiii f'ornienl la trame des discoiirs du V. (^aslillou, expli- 
quent les éloges et l'admiration de ses contemporains : il prêchait, 
selon leur expression, d'une façon si belle, fjue nul ne leur sem- 
blait l'avoir surpassé. Enlevé à la chaire et appelé, dans des temps 
difficiles, au gouvernement do la Province, le grand orateur acquit 
un égal renom j)ar son rare talent de manier les hommes et les 
choses, en tout ce qui intéressait l'honneur d(î Dieu. 

«C'était de lui, écrit un de ses successeurs, le W Bordier, qu'on 
empruntait les plus vives lumières et les plus forts conseils » ; peu 
de supérieurs, par leur charité, leur prudence et leur dévouement, 
méritèrent au même degré la reconnaissance de la (lompagnie. 



Lettre circulaire du P. Hokuikh .s7//- la mort du P. André' Castillon 
« à Paris, ce 25 de mars 1671 {Arc/i. dom.) — Elogia defunct. Pro- 
vinc. Franc. (Arch. Hom.). — Kybeykkte, Scriplor. Provinc. Franc, p. 12. 
— SoTiJELLLs, Biblioth. Script. Soc. Jes., p. \*d. — Coihcieh, Maria ne- 
î^otium omnium sœculor.. p. 431. 



XXVI MARS 



Le vingt-sixième jour de mars de l'an 1634, mourut au collège de 
Dole le P. Jean Lorin, l'un de nos plus doctes interprètes des Li- 
vres saints, et en particulier du livre des Psaumes. Les juges les 
moins favorables à la Compagnie, tels que le célèbre Ellies Dupin, 
n'ont pu refuser leurs hommages à l'esprit de sage critique, à la 
profonde connaissance des langues sacrées, à la vaste érudition du 
P. LoRiN. Mais en même temps ce savant homme était aussi un 
grand et parfait religieux, bien plus attentif à se rendre digne des 
lumières de l'Esprit-Saint, qu'à s'enrichir des trésors de la tradi- 
tion sacrée et profane. Pour obtenir le don d'intelligence et péné- 
trer les sens les plus mystérieux des divins oracles, il recourait 
souvent au jeûne et à la prière, à l'exemple de saint Thomas, en 
dépit des fatigues que lui imposait déjà le rude travail d'étudier, 
d'écrire et d'enseigner. Ses plus saints amis lui reprochaient mê- 
me parfois l'excès des rigueurs de sa pénitence. Mais il s'estimait 
trop heureux de pouvoir partager les douleurs de son divin Maî- 
tre. 

Appelé d'abord à Paris, pour y recueillir l'héritage de Maldo- 
nat et de Mariana, le P. Lorin se montra digne de soutenir la 

407 



408 MKNOLOGK S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

renoniméo de ces deux grands hommes ; et plus tard , quand le 
P. Claude Aquaviva voulut qu'il vînt au Collège Romain occuper 
la chaire d'J'lcriture sainte, sa réputation n(; fit que grandir en- 
core, dans la capitale du monde chrétien. Le P. Alegambe nous 
assure (ju'il profita de son influence, pour propager par lui et par 
ses amis, en Italie, en France et en Espagne, la croyance et la dé- 
votion à l'Immaculée Conception de la très sainte Vierge, dévotion 
si chère à la Compagnie, et dont il mérita d'être signalé comme 
un des plus zélés et des plus heureux défenseurs. Ce fut en par- 
ticulier par ses conseils et à la grande joie de ses derniers joars, 
que l'université de Dole s'imposa la loi de n'admettre désormais 
aucun de ses membres au grade et au titre de Docteur, à moins 
qu'il ne s'engageât par serment à défendre jusqu'à la mort ce glo- 
rieux privilège de la Mère de Dieu. 

Enfin parmi les monuments du zèle et de la piété du P. Lorin, 
les historiens de la Compagnie en signalent deux autres, également 
dignes de souvenir. Avec l'assentiment des autorités ecclésiastiques, 
il établit, pour les Juifs d'Avignon, une œuvre de conférences heb- 
domadaires, où, grâce à sa science et à sa charité, un grand nom- 
bre de ces malheureux ouvrirent les yeux à la lumière de l'hlvan- 
gile ; et c'est à lui encore que beaucoup de villes et de villages, 
surtout aux environs de Dole et d'Avignon, durent rétablissement 
du pieux usage d'inviter chaque soir, au son de la cloche, toutes 
les familles chrétiennes à prier pour les trépassés. 



SoTtîKi,i,i;s, Hiblioth. Scriptor. Soc. Jesu, p. ''iGV). — Cochcikb, ]\fnria 
negotiuni omnium sivculor., p. 405. — Drews, Fasti Soc. Jesu, 26» rnarl.. 



XXVI MARS. — ETIENNE LINOT. 409 

p. 117. — Patrignani, Ménolog. 26 marzo, p. 188. — Feller, Dictionn. 
histor., Articl. Lorin. 



Le même jour, l'an 1718, mourut à La Flèche le F. Coadjuteur 
Etienne Linot, parfait modèle d'obéissance, de travail, de renon- 
cement à lui-même et d'oraison, dans les offices de portier ou de 
sacristain, qu'il ne cessa de remplir pendant ses quarante-cinq 
ans de vie religieuse. Le P. Jean Chauveau, Recteur de La Flèche, 
lui rendit, après sa mort, ce beau témoignage, qu'il voyait vrai- 
ment Dieu dans chacun de ses supérieurs, et se conformait à leurs 
volontés avec tout le respect et l'exactitude que peut inspirer cet 
esprit de foi. Les nombreux étrangers auxquels son emploi l'obli- 
geait de répondre du matin au soir, ne pouvaient assez admirer 
sa modestie, sa patience, et la manière humble et simple, mais af- 
fectueuse, dont il savait parler des choses de Dieu, surtout aux pau- 
vres qui venaient à la porte recevoir l'aumône. C'était l'abondance 
d'un cœur dont l'entretien le plus ordinaire était avec la sainte 
Vierge et son divin Fils. Dieu éprouva son serviteur par de lon- 
gues infirmités, durant près de vingt ans. Mais loin de désirer ou 
d'accepter un peu de soulagement et de repos, le F. Linot refu- 
sait même alors toute dispense des jeûnes et des abstinences de 
l'Eglise, toute permission de prendre quelque chose entre ses re- 
pas, donnait constamment la préférence aux aliments les plus gros- 
siers, et jeûnait encore en l'honneur de Notre-Dame tous les sa- 
medis. 



A. F. — T. I. — 5' 



A\0 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Lettre circulaire du P. Chauveac sur la mort du V. Ktienne Linot, 
« à La Flèche, ce iJO mars 1718 » (Arc/i. dom.). 



Le même jour encore, l'an 1746, le P. de Kérivon mourut au 
collège de Nevers, dont il était Recteur depuis un an. Son at- 
trait, ses talents et l'ardeur de son zèle le portaient surtout vers 
les ministères apostoliques ; pendant plusieurs années les mis- 
sions de Bretagne et la maison de retraites de V'annes lui don- 
nèrent une abondante moisson. Mais pour ne pas le voir périr d'é- 
puisement avant l'iige, les supérieurs avaient été contraints de lui 
chercher une occupation moins pénible. Heureusement il avait pour 
maxime que toujours et partout un vrai Jésuite doit vivre en a- 
pôtre, et peut trouver à chaque pas mille occasions de porter les 
Ames à Dieu. Pour lui, il n'en laissait échapper aucune, auprès 
des étrangers, des enfants, des pauvres, des malades, des prison- 
niers et surtout de ses frères et de ses inférieurs, auxquels il sa- 
vait merveilleusement inspirer, par ses conversations de chaque jour, 
le désir de se rendre en tout de dignes enfants de la Compagnie. 



Lettre circulaire sur la mort du P. de Ke'rivon, « ri JVevers, ce 30 mars 
1746 » (Arc/t. dom.). 



XXVII MARS 



Le vingt-septième jour de mars de l'an 1821, mourut à Paris 
le P. Jean-Baptiste de la Fontaine, saint et vénérable vieillard 
de quatre-vingt-deux ans; bénissant avec la plus douce effusion 
de cœur jusqu'à son dernier souffle, Dieu qui l'avait appelé à la 
Compagnie dès sa jeunesse, et lui avait donné la joie de la voir 
renaître. Il avait passé en Angleterre, parmi les nombreux exilés 
de France, une partie notable de sa longue vie, constamment fidèle 
à toutes les règles et au plus pur esprit de saint Ignace, même 
après le bref de Clément XIV. Parmi les âmes qui parvinrent sous 
sa conduite à une très haute perfection, il faut signaler au premier 
rang la princesse Louise de Condé, fondatrice des Bénédictines du 
Saint-Sacrement, qui le vénéra toujours comme un saint. Elle avait 
reçu de Dieu par son entremise des grâces insignes, et se plaisait 
entr'autres à raconter comment, au milieu d'épreuves intimes et 
d'anxiétés qui la réduisirent à une sorte d'agonie, elle en fut déli- 
vrée soudain après s'être mise à genoux près du seuil de la sa- 
cristie, pour recevoir sur elle l'ombre de l'homme de Dieu, qui se 
rendait à l'autel. La vie de cette fervente princesse nous a con- 
servé pareillement le texte des règles de perfection que lui dic- 

411 



^j12 MÉNOLOGE s. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

ta le p. de la Fontaine, et qui n'étaient autres que celles qu'il s'é- 
tait tracées pour lui-même. On y sent le souffle d'une âme pro- 
fondément unie à Dieu par amour et uniquement dépendante du 
Saint-Esprit. 

Cet amour, joint à une innocence et à une simplicité de cœur 
incomparable, rappelait à plusieurs témoins des dernières années 
du P. de la Fontaine, la douce et affectueuse physionomie du 
patriarche d'Assise et de Jean l'apôtre de la charité, tant il sem- 
blait en effet ne plus vivre que pour parler d'aimer Dieu et le 
prochain. On le voyait répéter des heures entières le cantique des 
trois enfants de la fournaise, et inviter toutes les créatures qu'il 
rencontrait, les oiseaux, les fleurs, toute la nature, à bénir et à 
glorifier leur Créateur. Partout il portait aux âmes la paix, la 
confiance, la joie des enfants de Dieu. Chaque soir, avant de s'en- 
dormir, il voulait que son dernier acte fût un acte aussi ardent 
que possible d'amour de Dieu, désirant, s'il se réveillait dans l'é- 
ternité, être accueilli de Dieu dans cet exercice d'amour. Enfin, 
durant sa dernière maladie, veillé chaque nuit par deux novices, 
il convint avec eux d'entretenir dans sa cellule l'adoration perpé- 
tuelle du saint sacrement, se chargeant, disait-il, et du jour en- 
tier et des longues heures de ses insomnies, mais les priant de 
le suppléer, dès qu'il s'endormait. 



Lettre sur la mort du P. Jean-Baptiste de la Fontaine. Cf. Vie et œu- 
vres de la princesse Louise de Conde', t. \, p. 181 et suiv., p. 311 et 
suiv. — Témoignages de quelques contemporains sur le P. de la Fontaine 
(Arc/i. dom.). — Mémoires sur le noviciat de Montrouge, p. 90. l'2l, 154. 



XXVII MARS. — P. EMMANUEL VALLET. 413 

Le même jour, un an après le P. de la Fontaine, mourut en 
odeur de sainteté à l'âge de trente-deux ans, dans l'hôpital de 
Lyon, après deux années seulement de vie religieuse, le P. Em- 
manuel Vallet, jeune prêtre du diocèse de Besançon. Des trente 
années qui précédèrent son entrée dans la Compagnie, il ne reste 
d'autre souvenir que celui de sa merveilleuse innocence, de son ar- 
dent désir d'aimer Dieu, et de ses peines intérieures si cruelles, que 
le P. Gury, Maître des novices de Montrouge, hésita longtemps à 
l'admettre. Mais la surprenante perfection de son obéissance, qui 
mérita d'être comparée à celle du B. Pierre Le Fèvre et de saint 
Alphonse Rodriguez, fit passer par-dessus toute autre considéra- 
tion. 

Les difficultés de ces premiers temps de la Compagnie renais- 
sante, contraignaient parfois les supérieurs à confier aux novices, 
surtout aux prêtres, des emplois au-dessus de leurs forces et de 
leur science. Il fallait suppléer presque à tout le reste par le dé- 
vouement. Celui d'Emmanuel Vallet fut sans bornes, et il y sacrifia 
sa vie en moins de dix-huit mois. S'abandonnant sans réserve à 
l'obéissance, avec cette foi que saint Ignace avait tant admirée dans 
Canisius partant pour Messine, il fut envoyé dès le milieu de sa 
première année de noviciat, au collège de Forcalquier, où il reçut 
l'ordre d'enseigner la philosophie. « Il prit le joug sans résistance 
et le porta sans murmurer », écrit un de ses compagnons, mon- 
trant assez qu'il travaillait pour Dieu et qu'à ce prix peu lui im- 
portait même de mourir. « Jamais, ajoute le même Père, nul ne 
l'entendit raisonner sur un commandement ; et il en recevait pour- 
tant de bien difficiles, sans perdre jamais la paix de l'âme et l'i- 



^d^l MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRAXCE. 

naltérable reflet de joie qui se peig-iiait sur sou visage séraphi- 
que; doux et humble de cœur, sans même soupçonner qu'un enfant 
de la Compagnie put être autrement ». — « Je ne pouvais douter, 
dit un autre, qu'il ne marchât continuellement devant Dieu et qu'il 
ne fût parfait». Et un plus jeune religieux qu'il avait prié instam- 
ment de le surveiller et de l'avertir de ses moindres fautes, ajoute 
que l'homme de Dieu lui en témoignait une reconnaissance sans é- 
gale, et lui obtenait en retour, par quelque fervente prière, d'a- 
bondantes grâces pour répondre à sa vocation. 

Miné par l'épuisement et par la fièvre, et visiblement hors de 
combat, sans avoir jamais témoigné l'ombre d'une répugnance, d'un 
désir, le P. Vallet reçut enfin l'ordre de s'arrêter. La décision du 
médecin fut que, pour lui sauver la vie, il ne restait d'autre res- 
source que de renvo3'er sur-le-champ respirer l'air natal. L'humble 
religieux, pour qui toute parole de son supérieur était la parole 
de Dieu même, se soumit avec sa simplicité ordinaire, sans em- 
pressement et sans résistance , et quitta Forcal([uier dans les pre- 
miers jours de 1822 ; mais il ne put aller au delà de Lyon, où 
une défaillance irrémédiable le contraignit de demander aux Sœurs 
de Saint-Charles un lit de pauvre dans l'hospice de la Provi- 
dence de Saint-Nizier. Il y passa les cinquante-neuf derniers jours 
de sa sainte vie, donnant aux Sœurs qui le soignaient et à tou- 
tes les personnes qui le visitèrent, de tels exemples de vertus, que 
la ville entière on fut bientôt embaumée. Sept ans plus tard, pour 
satisfaire an pi(Mix désir de ses frères, la supérieure des Sœurs 
de Saiiil-C-harlos écrivait cllo-nième, sur les souvenirs toujours vi- 
vants de cet admirable fils do saint îgiiao(\ une relalion (h'tailléo 
i\v sa maladie et de sa niorl, dont roriginal i^st outre nos mains. 



XXVII MARS. — P. LÉONARD DUMANS. 415 

et qui commence par ces touchantes paroles : « Béni soit Dieu, le 
Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui permet que les vertus de 
son fidèle serviteur Pierre-Emmanuel Vallet soient connues » ! Elle 
y atteste avoir vu de ses yeux, avec une de ses compagnes, du- 
rant trois nuits où le saint mourant se préparait à la visite de No- 
tre-Seigneur, une splendeur miraculeuse ^éclairer sa pauvre cellu- 
le. Elle l'entendit elle-même révéler le secret des cœurs et annon- 
cer l'heure précise où il irait jouir du bonheur des anges. L'af- 
fluence du peuple, accourant du matin au soir à l'hôpital, pendant 
trois jours entiers, pour y vénérer la dépouille du saint Jésuite, 
fut si surprenante, que par cette mort la Compagnie sembla, di- 
sait-elle encore, « prendre possession de notre ville ». Et long- 
temps après, dans une courte note sur ce qu'il savait de l'homme 
de Dieu, le P. Alexis Pernet ajoutait ces mots : « Je vis en pas- 
sant par Lyon le buste du P. Vallet, ainsi que l'endroit où il est 
mort; on les montrait avec vénération ». 



Relation de la Sœur S.-Clément, Supérieure des Sœurs de S. -Charles 
à l'hospice de la Providence de Saint-Nizier, 26 fe'vr. 1829 (Arch. dom.j. 
— Quelques témoignages contemporains (Arch. dom.j. 



Le même jour encore, l'an 1715, mourut à Québec, de la mort 
des saints, le P. Léonard- Martin Dumans, jeune missionnaire de 
trente-cinq ans, mais d'une perfection déjà consommée et dont la 
mémoire demeura longtemps en bénédiction. Il n'aspirait qu'à la vie 
crucifiée des missions sauvages ; mais la vigueur du corps n'éga- 
lait pas en lui la vigueur de l'âme ; et il fallut donner des bornes 



-'liO MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

à sa ferveur, en le rappelant bientôt à Québec, où il ne vécut mê- 
me pas deux années entières. Ce peu de temps lui suffît toutefois 
pour être reg-ardé, dit son supérieur, comme un homme envoyé du 
ciel, destiné à conduire un grand nombre d'àmes à la plus haute 
sainteté, surtout par l'œuvre des retraites et la dévotion au Cœur 
de Jésus. « Il était, ajoute le même témoin, si vigilant, si maître 
de ses passions, que par une exception bien rare, même chez les 
saints, l'œil le plus attentif ne pouvait découvrir, ni dans ses ac- 
tions ni dans ses paroles, l'ombre d'un défaut sensible ou d'une 
démarche qui n'eût pas pour but unique le bon plaisir, l'amour et 
la plus grande gloire de Dieu ». De son propre aveu, c'était si bien 
là le principe de sa vie et comme la respiration de son cœur, qu'à 
grande peine aurait-il trouvé, en plusieurs jours et plusieurs semai- 
nes, un demi-quart d'heure où il n'eût joui de la présence et de 
la pensée actuelle de Notre-Seigneur. 

Pour faire aimer Dieu, rien n'était capable d'arrêter le P. Du- 
mans. Consumé d'une fièvre ardente, et prévenu au milieu d'une 
nuit d'hiver, qu'une pauvre femme était attaquée d'une maladie 
contagieuse, il n'hésita pas, mais se leva sur-le-champ, courut 
l'assister, et revint, la mort dans les veines, bénissant Dieu et 
plein de la plus douce joie, durant les quatre jours qu'il vécut en- 
core. « Et maintenant la voix publique le canonise, dit la trop cour- 
te relation envoyée en France sur sa vie et sur ses vertus; bien 
des personnes ont voulu avoir de ses reliques ; et l'on publie des 
grâces insignes, de merveilleuses guérisons de corps et d'àmes, 
demandées avec confiance et subitement obtenues [)ar l'intercession 
de cet admirable serviteur de Dieu ». 



XXVII MARS. — P. BERTRAND PARRA. 417 

Lettre circulaire du P. Jos. Germain sur la mort du P. Martin Du- 
BiANs, « à Québec, le 1" no^. 1715 » (Arc/i. domest.}. 



Enfin, le même jour moururent trois généreux enfants de saint 
Ignace qui, dans le ministère des missions aux Indes, ou en France, 
ou dans les modestes fonctions de Frère Goadjuteur, se signalèrent 
également au service de Notre-Seigneur : le P. Bertrand Parra à 
Saint-Afîrique en 1639, le P. Gilbert Petit à Blois en 1740, et le 
F. Pierre Laberie à Strasbourg en 1699. 

Le P. Bertrand Parra était un homme puissant en œuvres et 
en paroles, et l'un des missionnaires du Rouergue les plus vénérés. 
Ce que François Régis faisait à la même époque pour le diocèse 
du Puy, il l'accomplissait pour celui de Rodez. A la nouvelle de sa 
mort, le conseil de ville et le chapitre de la cathédrale se hâtè- 
rent de députer un des premiers magistrats et deux chanoines, pour 
aller en leur nom à Saint-Affrique, réclamer le corps de l'homme 
de Dieu. Ils n'y réussirent qu'en se résignant à laisser du moins 
la précieuse relique de son cœur à un monastère de religieuses 
qu'il venait en dernier lieu d'évangéliser ; longtemps après, ces 
pieuses filles conservaient encore la coutume d'aller chaque jour 
le vénérer, protestant qu'elles continuaient à recevoir, par l'inter- 
cession du P. Parra, des grâces insignes, et sentaient se renouve- 
ler dans leurs cœurs les flammes de l'amour divin, dont il les 
avait embrasés. 

Le P. Gilbert Petit avait été l'un des cinq premiers fondateurs 
de la mission du Carnate, vénérés tous les cinq par leurs néophy- 
tes comme de vraies merveilles de sainteté. Sur le vaisseau qui 

A. F. _ T. 1. — 53. 



418 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE 

l'emportait aux Indes, il s'était déjà mis en danger de mort par 
son dévouement au service des malades de ré([uipage ; l'épuise- 
ment de ses forces ne l'empêcha pas d'embrasser dès les premiers 
jours la vie de privations et de pénitence, indispensable alors à 
tout missionnaire de ces contrées. Plus tard, lorsque la distinction 
des castes de l'Inde, qui mettait de si redoutables obstacles à l'œu- 
vre de Dieu, parut exiger la création de l'humiliant ministère d'a- 
pôtre et de père des parias, Gilbert Petit, heureux d'y trouver l'oc- 
casion de suivre de plus près Jésus crucifié, s'offrit un des pre- 
miers et obtint que le choix de ses supérieurs tombât sur lui. C'é- 
tait se dévouer à être le rebut des hommes, et même en appa- 
rence le rebut de ses propres frères, puisqu'il ne pouvait plus 
traiter avec eux ; et il y persévéra dix années entières, jusqu'à ce 
que sa vie s'y fût ruinée. Rappelé alors en Europe, l'humble mis- 
sionnaire obéit ; mais il ne fit plus que languir ; loin de ses chers 
néophytes, il offrait du moins pour leur salut, avec le parfait aban- 
don des saints, les longues souffrances de ses douze dernières an- 
nées. 

Le F. Goadjuteur Pierre Laberie, de la Province de Champagne, 
se montra toujours un vrai modèle de toutes les vertus religieuses 
dans les divers emplois que lui confia l'obéissance, surtout dans 
celui d'infirmier. Avant de renoncer pour l'amour de Dieu à sa li- 
berté, il avait rempli les fonctions de chirurgien militaire d'un ré- 
giment suisse, avec la réputation d'un parfait chrétien ; les huit 
années qu'il vécut dans la Compagnie, lui valurent celle d'un saint. 
Ce que l'on semble avoir le plus admiré en lui, après sa profon- 
de union à Dieu, ce fui sa charité à soulager toutes les douleurs 
de ses frères, cl on inènic temps l'ardent désir de soullVir les 



XXVII MARS. — F, PIERRE LABERIE. 419 

mêmes douleurs et de bien plus vives encore, pour mieux imiter 
Jésus crucifié. Dieu contenta son serviteur, en lui accordant de 
cruelles infirmités. Loin de trouver l'épreuve trop lourde, Pierre 
Laberie ne suspendait alors ni son travail, ni même la rigueur de 
ses pénitences, qui ne faisaient parfois de son corps qu'une plaie. 
Pour adoucir ses souffrances, il lui suffisait, disait-il, ou de re- 
garder son crucifix, ou lorsqu'il avait terminé sa tâche, d'aller se 
reposer au pied du très saint Sacrement. 



P. Parra. — Litt. Afin. Provinc. Aquit., Ami. 1639 (Arc/i. Rom.). — 
Nadasi, Ann. dier. memorab., 27a mart.^ p. 170. 

P, Petit. — Elogia defunct. Prov. Franc. [Arch. Rom.). — Lettres édifi- 
ant., t. 10,/?. 296, 302, 334; t. H, p. 238. — de Backer, Biblioth., t. 
5, p. 578. 

F. Laberie. — Elogia defunct. Prov. Campan. [Arch. Rom.). 



XXVIII MARS 



Le vingt-huitième jour de mars de l'an 4715, mourut au collège 
d'Avignon le P. Annibal-Ignace ReStaurand, prévenu des bénédic- 
tions de Dieu dès son enfance , bien que sa naissance parût le 
Vouer à l'hérésie. Son père était un gentilhomme du Pont-Saint- 
Esprit , ardent sectateur de Calvin ; mais sa mère était catholi- 
que , et la douce influence qu'elle exerça sur son cœur le pré- 
para aux touches secrètes de la grâce . En effet, à l'Age de treize 
ou quatorze ans, Annibal quitta en fugitif la maison de son père 
pour embrasser librement la foi romaine, et bravant de dures épreu- 
ves; obtint d'être admis d'abord au collège, puis au bout de quatre 
ans, au noviciat d'Avignon. Cette fidélité précoce à la voix de Dieu 
était d'autant plus admirable, qu'il avait à lutter contre une timi- 
dité naturelle presque insurmontable; plus tard, durant le cours de 
sa carrière apostolique, nul ne put jamais se douter, à la force et à 
la ferveur de sa parole, qu'il eût constamment besoin d'efforts hé- 
roïques, rien que pour adresser quelques mots à ses auditeurs. Mais 
l'Esprit-Saint, auquel il s'était livré, préféra lui laisser l'honneur et 
le mérile d'un pareil combat, tout en l'armant d'un courage invin- 
cible. Toute sa vie religieuse se résuma, pour ainsi dire, en la 
/i20 



XXVIII MARS. ' — P. ANNIBAL RESTAURAND. 421 

pratique incessante de cette maxime qu'il avait tracée au pied de 
son crucifix, et qu'il fit adopter par un grand nombre d'àmes géné- 
reuses : « Ou la mort, ou la croix » ! 

Aux luttes intérieures, le P. Restaurand joignait, autant que l'obé- 
issance le lui permettait, d'étranges exercices de pénitence. Dans 
sa sainte haine de son corps, on peut affirmer qu'il en vint à ne 
plus lui donner un moment de repos. Parmi les fatigues de l'en- 
seignement, de la prédication, du confessionnal, il s'armait d'ordi- 
naire d'un long cilice de lames de fer-blanc en forme de râpe, ou 
d'une ceinture de fer, et d'un cœur de métal hérissé de pointes qui 
avaient gravé sur sa chair le cœur et le nom de Jésus. La nuit, 
il dormait sur la terre nue ou sur une planche ; et non content de 
se flageller une fois par jour, il recommençait à plusieurs reprises, 
quand il avait à sauver de l'enfer quelque âme endurcie . Plus 
d'une fois, lorsqu'il désespérait presque de la fléchir, il laissa échap- 
per cet aveu : « Oh ! si Dieu vous faisait savoir ce que vous m'avez 
coûté de sang » ! D'atroces calomnies ne furent pas ménagées à ce 
saint homme. Il se vit traiter en public avec la dernière indignité. 
Mais il ne demandait pas mieux que d'être soufflette, ou brisé de 
coups de bâton, comme on lui en fit souvent la menace. Loin de 
s'en plaindre, il suppliait alors très instamment Jésus outragé et 
flagellé de combler de biens ses insulteurs et ses accusateurs. Dieu 
se chargea de sa défense, et le glorifia même aux yeux des hommes, 
jusqu'à le faire voir élevé de terre à l'autel et environné de lu- 
mière. Les plus hauts personnages, aussi bien que le pauvre peu- 
ple, l'aimaient et le vénéraient comme l'apôtre et le saint d'Avignon. 
Le dernier confesseur du P. Restaurand ne craignit pas d'affirmer, 
après sa mort, que non seulement le serviteur de Dieu emportait 



422 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

au tribunal du souverain Juge l'innocence de son baptême, mais en- 
core que depuis au moins huit ans, il n'avait pas apporté, dans ses 
aveux au tribunal de la pénitence, une seule faute volontaire, qui 
[)ût servir de matière suffisante d'absolution. 



P\THiGN\Ni, Menologio, 28 marzo, p. 203. 



Le même jour, l'an 1731, mourut dans l'île de Saint-Domingue, 
au lieu appelé les Terriers Rouges, le P. Louis Olivier, de la Pro- 
vince d'Aquitaine, vénéré comme un saint par les colons et les es- 
claves noirs de la mission du Cap-Français. Lorsque les premiers 
religieux qui s'étaient dévoués au soin de la colonie de Saint-Do- 
mingue, décimés par les fièvres et les privations de ce dévorant 
apostolat, eurent déclaré au gouvernement qu'ils se retiraient, la 
Compagnie n'hésita point à se charger d'un poste aussi périlleux; 
et plus de cinquante de ses enfants y sacrifièrent leur vie en 
peu d'années, dans le plus obscur des martyres du zèle et de la 
charité. 

Un de ceux qui s'étaient offerts les premiers, et que la délica- 
tesse de sa complexion semblait vouer à une mort prochaine, fut 
le P. Olivier, jeune missionnaire de trente-deux ans, ne respirant 
que le salut des âmes, et préparé déjà de longue main, par l'orai- 
son et par la pénitence, à tout entreprendre et à tout endurer pour 
l'amour de Dieu. Jamais il ne croyait avoir troj) à soulTrir; et il 
semblait, comme lo bienheureux apôtre des noirs de Carthagène, 



XXVIII MARS. — P. VINCENT FRANCHOMME. 423 

puiser, dans des austérités vraiment prodigieuses, la force et la vie 
nécessaires à des travaux dont il soutint le poids durant plus de 
quinze ans. Son plus doux repos était à l'autel; après avoir consa- 
cré, chaque matin, trois heures entières, à s'unir au Sauveur, avant, 
pendant et après le saint sacrifice, il se sentait une vigueur que 
nulle fatigue n'épuisait. Dans ses dernières années, une plaie 
dont il avait eu trop peu de soin, le condamna à l'immobilité, et ne 
fît que mieux éclater sa patience. Tout le temps libre que lui lais- 
sait l'instruction des nègres, à laquelle il ne renonça jamais, ap- 
partint dès lors à la prière, où il trouvait un avant-goût du ciel. 
Il accueillit l'approche de sa fin avec cette douce sérénité des ou- 
vriers de Dieu qui ont achevé leur tache et attendent joyeusement 
leur récompense. 



Lettres édifiantes^ e'dit. 1781, t. 7, p. 193, 210 et suw. 



Le même jour encore de l'an 1637, mourut en odeur de sainteté, 
à Gharleville, le P. Vincent Franchomme, humble et laborieux ou- 
vrier de la Compagnie, d'une vertu et surtout d'une obéissance si 
parfaite, qu'après en avoir été témoin de ses propres yeux, le P. 
Claude Aquaviva crut devoir l'honorer de la profession des trois 
vœux. Avant d'entrer au noviciat à l'âge de vingt-cinq ans, Vincent 
Franchomme avait fait le pèlerinage de Saint-Jacques de Gompo- 
stelle, et avait rempli quelque temps l'emploi de payeur militaire 
dans l'armée du roi catholique. Mais à partir du jour oi^i il eut re- 



424 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

nonco à sa liberté pour s'enrôler sous l'étendard de saint Ignace, 
jusqu'à l'heure de sa mort, il parut s'être abandonné sans le plus 
léger souci de sa personne et de ses intérêts, à la discrétion de 
ceux qui lui tenaient la place de Dieu. Après les premières épreu- 
ves du noviciat, il fut chargé de la dernière classe de grammaire, 
et il monta par tous les degrés de l'enseignement jusqu'à la rhé- 
torique. Envoyé alors aux études, à l'âge de plus de trente ans, il 
suivait à peine depuis quatre mois les cours de la première an- 
née de philosophie, lorsque la maladie d'un professeur le ramena 
de nouveau dans la plus basse classe de grammaire, et lui fit par- 
courir encore une fois toute la carrière de la régence, sans qu'il 
donnât un signe d'ennui ou d'impatience, même par rapport au 
délai de son élévation au sacerdoce. Le bon plaisir de Dieu lui suf- 
fisait. 

Ce long terme écoulé, il se soumit avec la même docilité à n'étu- 
dier que la morale, afin d'être ordonné prêtre et de pouvoir enten- 
dre les confessions ; puis presque au lendemain de son sacerdoce, 
jeté en exil par la tempête que déchaîna contre la Compagnie le 
crime de Ghâtcl, il continua à donner les mêmes exemples de l'in- 
difîérenee la plus parfaite, et en Allemagne, où il enseigna pendant 
les neuf années suivantes la langue grecque, et à Rome, où l'avait 
appelé le P. Général. Quelques détails, conservés par bonheur, sur 
ce dernier voyage à travers les Alpes et l'Italie, laissent entrevoir ù 
quel degré l'humble et obéissant serviteur de Dieu portait aussi la 
mortification. Il fit la route tout entière à pied, sans viatique, de- 
mandant l'aumône, les épaules chargées de son huml)le mais pesant 
bagage, (pii se composait de ses écrits, d'un lourd volume des 
poètes grecs dont il se servait, même en ce temps-là, pour achc- 



XXVIII MARS. — P. JEAN LHERMITE. 425 

ver un important travail, fruit de ses neuf dernières années d'en- 
seignement, et d'une longue croix de bois, qu'il avait coutume de 
porter dans les prisons et sur les échafauds, lorsqu'il devait accom- 
pagner quelque malheureux au dernier supplice. 

De retour en Lorraine , le P. Franchomme espérait consacrer à 
l'apostolat du pauvre peuple des campagnes ce qui lui restait de 
force et de vie. Mais de si saints désirs devaient faire encore l'ob- 
jet d'un sacrifice à la perfection de l'obéissance. Le duc de Nevers, 
Charles de Gonzague, fondateur du collège de Gharleville, avait de- 
mandé que chaque dimanche il y eût dans l'église de la Compa- 
gnie un sermon en langue allemande ; et durant trois années ce 
soin fut confié au serviteur de Dieu. Or il était bien rare que 
son auditoire allemand se composât de plus de trois ou quatre per- 
sonnes. Il y apportait néanmoins la même préparation et le même 
zèle que s'il eût compté devant lui plus de mille auditeurs. Et 
lorsqu'on lui en témoignait quelque étonnement : « Est-ce donc à 
faire notre volonté, ou la volonté de Dieu, répondait-il, que cha- 
que moment de notre vie doit être employé » ? 



Elogia defunct. Pr ovine. Campan. {Arc h. Rom.). 



Enfin le même jour de l'an 1682, le P. Jean Lhermite mourut au 

collège de Pont-à-Mousson. La pensée des fins dernières fut comme 

l'âme de sa vie. Après l'avoir arraché au monde, elle le fit parvenir 

dans la suite à une très haute perfection. Sa famille le destinait aux 

a. F. — T. I. — 54. 



426 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANTE DE FRANCE. 

«lignités ecclésiastiques; et dès i'àge de dix-huit ans, il avait ob- 
tenu un canonicat à la cathédrale de Sens, lorsque la mort soudai- 
ne d'un de ses collègues le remplit d'elîroi; dans son trouble, ou- 
vrant au hasard le livre de l'Imitation, il tomba sur ces paroles: 
«Pour une modique prébende, ou parcourt une longue voie; pour la 
vie éternelle, on ne lève pas même le pied pour faire un seul pas». 
A l'instant il promit à Notre-Seigneur de le suivre jusqu'à la mort, 
et peu do jours après il partit pour le noviciat de Nancy, où les 
plus violents assauts de la chair et du sang tentèrent vainement de 
le rejeter au milieu du monde. C'était sans retour que Jean Lher- 
mite mettait désormais ses espérances dans la vie pauvre, chaste et 
obéissante des lils tlo saint Ignace; et jamais sa lidélité ne se dé-< 
mentit. Néanmoins, au bout de quelques années, un second exemple 
de mort subite, parmi ses frères, le fît rentrer encore plus profon- 
dément en lui-même. 11 se demanda si une pareille surprise le trou- 
verait prêt, autant qu'il devait le désirer, pour se présenter, comme 
les saints, aux regards de Notre-Seigneur; et il commença dès lors 
cette vie nouvelle toute cachée en Dieu et crucifiée au monde, qui 
lui mérita d'être signalé parmi les plus parfaits religieux de la 
Compagnie. Il en résuma lui-même le plan dans ces deux vers la- 
tins, qu'il répétait sans cesse, au pied de son crucifix : 
Quid me vis facere aut fieri, dulcissime Jesu, 
Omnia ([ui pro me fecisti, ipse omnia factus ! 
Que voulez-vous ([ue je fasse ou (jue l'on fasse de moi, ù très 
doux Jésus, vous qui avez tout fait, et dont on a tout fait pour 
moi ! > 



Elogia de l'une tor. Prov. Campan. (Arc/t. Rom.). 



XXIX MARS 



Le vingt-neuvième jour de mars de l'an 1659, mourut à La Flè- 
che le P. Nicolas Adam, dont moins de quatre années au service 
de la mission du Canada, avaient épuisé les forces. La rigueur 
du climat l'avait tellement abattu dès les premiers mois, qu'il fut 
'sur-le-champ question de le renvoyer. Toutefois son courage et. ses 
instances lui obtinrent un délai de ses supérieurs. « Il dit, écrivait 
le P. Le Jeune, qu'il est venu ici pour donner sa vie à Notré-Sei- 
gneur , qu'il est prêt d'obéir, mais que le sentiment de son cœur 
serait de ne point reculer, et d'aller au ciel du haut de la croix où 
Dieu l'a mis. Nous le retiendrons donc; son exemple nous instruira, 
et sa patience obtiendra de nouvelles bénédictions pour ces déserts». 
C'était en effet une âme capable de tous les genres d'héroïsme, 
très habile à gagner le cœur des sauvages, à leur rendre sensi- 
bles toutes les vérités de l'Evangile, à les faire instruire en public 
les uns par les autres, sous ses yeux et sa direction, « d'où s'en sui" 
vrait, ajoute le P. Le Jeune, une émulation pleine d'édification et de 
profit ». Il sut ainsi travailler et souffrir, en passant trois années 
entières couché sur un lit de douleurs, où il étonnait ses frères et 
ses néophytes par sa sainte joie. Cette joie lui venait surtout, il en 

427^ 



^528 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

fil l'aveu, (le ce que sa pauvre couche était à peine séparée par une 
planche du tabernacle où reposait nuit et jour et si près de lui 
Jésus immolé. 

Mais la troisième année, à l'approche des fêtes de Noël, ne pou- 
vant résister à un désir subit d'offrir à l'autel la sainte Victime, il 
eut recours à Notre-Dame; et après l'avoir suppliée de lui obtenir 
cette grâce, en l'invoquant durant neuf jours en l'honneur des neuf 
mois qui avaient suivi son Immaculée Conception , il monta en 
effet à l'autel le jour de la Nativité. Mais il ne s'y maintenait de- 
bout qu'à grand' peine; quelques semaines plus tard, pressé du 
désir de pouvoir plier le genou pour mieux adorer le Roi des 
anges, il recourut de même à l'intercession de ces bienheureux 
esprits et de leur Reine. Or sa seconde prière, comme la première, 
fut exaucée le jour où saint Gabriel avait salué Marie Mère du Sau- 
veur. L'espoir de contribuer à l'accroissement du culte de Notre- 
Dame, l'engagea seul plus tard à révéler cette double faveur. C'était 
du reste par Marie qu'il avait, dès son enfance, offert ii Dieu toutes 
ses demandes. Sa joie de s'entretenir avec elle était si filiale, que 
dans les longues et cruelles douleurs cjui consommèrent sur la croix 
sa sainte vie, le plus doux remède à ses maux fut de réciter con- 
stamment, et jusqu'à plus de trente fois par jour, son chapelet. 



Elogin (lefunvt. Pnn'. Franc. (Arc/i. Rom.). — Rclat. dv la NouveUc- F ron- 
ce, cdit. 185S, Québec: ann. I63G, p. 2, 74; 1G37. /j. G, 86; IG^I, p. 1. 



XXIX MARS. — P. NICOLAS TALON. 429 

Le même jour, l'an 1691, mourut à Paris le P. Nicolas Talon, 
aumônier des troupes de Louis XIV au lemps des campagnes de 
Flandre, également aimé des soldats et des généraux, et en parti- 
culier du prince de Gondé; mais non moins heureux, ni moins ho- 
noré de l'affection et de la docilité des misérables qu'il visitait, con- 
solait, ramenait à Dieu, dans les hôpitaux ou dans les prisons, et 
dont il était appelé le père. L'unique scène de ce genre dont les 
détails nous ont été conservés, nous montre en lui le digne émule 
du célèbre P. Claude Bernard, le pauvre prêtre: c'est l'exécution 
d'Aimé du Poncet, roué vif en place de Grève, et assisté pendant 
quinze heures, sur l'échafaud, devant une foule innombrable, par 
le P. Talon, qui d'un blasphémateur et d'un assassin en fît un des 
imitateurs les plus parfaits du bon larron mourant en prédestiné. 
A entendre l'homme de Dieu s'adressant tour à tour au patient et 
à la multitude, à voir tout ce peuple oubliant qu'il était venu com- 
me à un spectacle, et s'agenouillant d'heure en heure pour chanter 
le Veni Creator^ le Salue Regina et quelques autres hymnes de la 
sainte Eglise, puis écoutant dans un profond silence le dialogue de 
l'apôtre et du supplicié, on eût cru, selon l'expression d'un témoin 
oculaire, que toute la Grève était changée en une vaste chapelle 
où l'on montrait au peuple le crucifix, pendant la Passion du Ven- 
dredi saint. 



Elogia defunct. Prov. Franc. (Arc/i. Rom.). — Une exécution en place de 
Grève. . . , pièce inédite publiée par le P. Carayon, Poitiers, 1863. — Ry- 
BEYRÈTE, Scriptor. Prov. Franc, p. 211. — Sotuellus, Biblioth. Scriptor. 
Soc. Jesu, p. 636. — de Backer, Biblioth. des écrivains. . , 1"* édit., 
t. 5, p. 717. 



XXX MARS 



Le trentième jour de mars de l'an lCo9, mourut saintement à 
Chambéry le P. Alexandre Fichet, l'un des plus vaillants défen- 
seurs de la foi romaine dans les provinces du Midi, sous les règnes 
d'Henri IV et de Louis Xlll, et en même temps, selon la parole 
du savant luthérien Albert Fabricius, l'un des maîtres les pliis ex- 
cellents de ceux que possède le désir d'apprendre. Ce dernier éloge 
s'applique surtout au remarquable ouvrage du F. Pichet, Arcanà 
omnium MetJiodiis et Bihiiotlicca sciciitiarum. Fabricius en fut lui- 
même le second éditeur, pour favoriser le progrès des études sa- 
crées et profanes de l'Allemagne. Né en Savoie presque au même 
lieu que le B. Pierre Le Fèvre, dont le culte était déjà en honneur, 
Alexandre Fichct aima tendrement la Compagnie dès qu'il eut le 
bonheur de la connaître ; et quand, après ses premiers vœux, il fut 
applicjué à l'étude et à l'enseignement, il parut n'aspirer à rien 
moins qu'à mettre au service de Dieu tous les trésors de la scien- 
ce humaiiu'. 11 y réussit sans rien perdre de sa ferveur. Une de 
ses prières de cha([ue jour était dès lors celle du grand et siiint 
docteur d'lli[)pone : « Faites-moi la grâce. Seigneur, que tout ce que 
je lis, tout ce que j'écris, tout ce (jue j'ai pu a[)prendro d'utile dc- 
430 



XXX MARS. — P. ALEXANDRE FICHET. 431' 

puis ma jeunesse, serve à votre plus grande gloire » ! Et il inscri- 
vit plus tard ces mêmes paroles en tête de son riche et vaste ré- 
pertoire de la tradition de tous les siècles. 

A cette ardeur d'autant plus vive pour le dur travail des études 
que l'amour et l'honneur de Dieu en furent toujours le mobile, 
Alexandre Fichet joignait en un si haut degré l'ardeur du zèle apo- 
stolique, que parmi les seuls écoliers confiés à ses soins, l'histoire 
de la Compagnie en signale plus de cent trente qui, grâce à la fer- 
veur de ses instructions et à ses exemples, embrassèrent en peu 
d'années la vie religieuse. Ce n'était là toutefois que le prélude de 
ce qu'il allait bientôt accomplir, en faveur de la foi et de la piété, 
parmi les catholiques et les hérétiques du Midi. Les témoignages 
contemporains nous assurent que peu d'églises pouvaient contenir 
les vastes auditoires attirés par sa renommée, souvent de bien loin, 
pour l'entendre. 11 lui fallait monter en chaire sur les places pu- 
bliques, et l'affluence des calvinistes ne le cédait pas à celle des 
catholiques, malgré les défenses les plus expresses de tous les mi- 
nistres de l'hérésie, dont on l'avait surnommé le marteau. Le vail- 
lant cœur de cet homme de Dieu ne reculait d'ailleurs devant au- 
cun obstacle. 11 en donna un illustre exemple en 1633, dans la ville 
de Nîmes, où il avait déjà remporté bien d'autres victoires. Avec 
la bénédiction de ses supérieurs, il entreprit d'y soustraire au moins 
en partie l'éducation de la jeunesse à l'influence des disciples de 
Calvin. Une ordonnance de Louis XI II avait décidé que désormais 
dans plusieurs villes du Midi, longtemps sous le joug des sectaires, 
à Nîmes en particulier et à Montauban, les consulats et les autres 
charges municipales seraient partagées également entre les catho- 
liques et les hérétiques. Mais jusqu'alors un seul collège, dont 



432 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

tous les professeurs appartenaient à l'hérésie , avait réuni toute 
la jeunesse, et l'on no pouvait songer à en fonder deux. L'unique 
moyen de conjurer cet enseignement de pestilence, fut d'enlever du 
moins à l'hérésie la moitié des chaires du collège et de les offrir 
à la Compagnie, qui les accepta. Ce furent celles de rhétorique et 
des classes de troisième et de cinquième. Il est facile de com- 
prendre ce qu'exigeait de science et de vertu, de patience héroïque 
et de dévouement, une tâche si ingrate et si délicate. Le succès en 
fut confié au P. Alexandre Fichet ; sous sa conduite, les jeunes pro- 
fesseurs de la Compagnie furent à la hauteur de cet apostolat, où 
les assaillirent d'étranges épreuves. Enfin une mort toute sainte et 
pleine de joie couronna dignement une vie si bien dépensée pour 
le salut des âmes et la plus grande gloire de son Seigneur. Aussi 
le vieil athlète la vit-il approcher sans crainte ; s'adressant d'un vi- 
sage riant aux religieux assemblés près de lui à sa dernière heure : 
« mes chers Frères, leur dit-il, cro3'ez-cn mon expérience ! Elle 
est bien facile et bien douce la voie qui mène au ciel par la Com- 
pagnie de Jésus » ! 



Elogia de/unct. Provinc. Lugdiin. (Arc/i. Rom.). — Sotuellus, Dîblioth. 
Scriptor. Soc. Jesu., p. 21, — de Backer, Biblioth. des c'crw. de la Com- 
pagnie, 1°" e'dit., t. 2, p. 193. — Feller, Dictionn. Instar., article Fi- 
chet. — Biographie univers. — Ménard, Histoire civile, ecclésiastique . . . 
de Aimes, t. 5, /;. 633. 



Le nicnic jour de l'an 1680, mourut en odeur de sainteté, h Con- 
stantinople, après soixante-cinq années de vie religieuse, le P. Nicolas 



XXX MARS. — P. NICOLAS DE SAINTE-GENEVIÈVE. 433 

DE Sainte-Geneviève, « un des plus vénérés et des plus accomplis 
missionnaires de l'Orient », dit la relation de sa mort. Malgré ses 
ardents désirs de se consacrer à l'apostolat, les rares qualités que 
Dieu lui avait données pour l'enseignement, le firent longtemps re- 
tenir en France. Il venait d'occuper successivement, durant seize 
années, les chaires de philosophie et de théologie dans la Pro- 
vince de Paris, lorsque appelé au gouvernement d'un de nos col- 
lèges, il en profita pour redemander avec plus d'instances l'humble 
et laborieuse mission de Grèce, et il obtint de partir à l'âge de 
cinquante-cinq ans. 

Sur ce nouveau théâtre, en face du schisme et de l'hérésie, la 
science n'était pas moins nécessaire que la sainteté ; et cette longue 
attente, l'une des plus rudes croix du serviteur de Dieu, entrait 
merveilleusement dans les vues de la Providence. Aussi quand le P. 
de Sainte-Geneviève, après un nouveau prélude de huit années dans 
les îles de l'Archipel, reçut ordre de se fixer à Constantinople, il 
y parut soudain comme l'oracle de tous les Francs, c'est-à-dire de 
tous les catholiques et des orientaux de toute religion et de toute 
secte, au témoignage du P. Fleuriau. Par ses conférences particu- 
lières et par une direction également pleine de douceur, de force 
et de sagesse, il produisit, ajoute le même auteur, des fruits 
incroyables, durant encore près de vingt années. « A le voir seu- 
lement », tous étaient pénétrés pour lui de vénération, tant on 
sentait l'homme de Dieu et l'homme absolument mort à lui-même, 
toujours prêt à tout entreprendre et à tout laisser, par charité ou 
par obéissance. A plus de quatre-vingt-deux ans, il enseignait en- 
core à lire ou à écrire, dans une humble classe de petits enfants, 
heureux de leur apprendre en même temps à conserver leur inno- 
A. F. — T. I. — 55. 



434 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

cence et à aimer Dieu ; et s'il lui restait quelque moment libre, il 
l'employait à terminer son savant lexique pour l'enseignement du 
grec vulgaire, bien résolu, autant que Dieu le lui permettrait, de 
consacrer les restes de sa vie et jusqu'à son dernier soufïle au sa- 
lut des Ames. Enfin se sentant défaillir, l'humble et laborieux vieil- 
lard, étendu sur son lit de mort, s'exhortait lui-même à partir en 
paix, et il répétait, plein de confiance, les touchantes paroles du 
grand llilarion durant sa suprême lutte avant d'expirer: « Sors, 
mon âme, qu'as-tu à craindre, puisque depuis plus de soixante ans 
tu sers le Seigneur » ? 

Ses obsèques furent un triomphe pour la foi romaine. Car ce fut 
chose merveilleuse, écrivait peu de jours après son supérieur, de 
le voir parcourir les rues de la grande ville infidèle, porté à vi- 
sage découvert sur les épaules des catholiques les plus qualifiés, le 
crucifix en main, vêtu de ses ornements sacerdotaux, accompagné 
de plus de trente religieux, suivi de l'évêque latin, qui présidait 
à cette glorieuse cérémonie, et des trois ambassades de France, de 
Gênes et de Venise, au milieu des Turcs saisis de respect, et dont 
pas un n'osait faire entendre les malédictions ordinaires contre les 
chrétiens. 



Elogia (lefunctor. Prov. Franc. (Arc/t. Rom.}. — Fleubiau, État des 
Missions de Grèce, p. 75 et suiv. — Lettre du P. Franc. Guilly sur la 
mort du P. de S^^-Geneviève, Constantinople, 31 Mars 1680. 



XXXI MARS 



Le trente-et-unième jour de mars de l'an 1681, mourut à Besan- 
çon le P. Louis Ghiquet, homme apostolique toujours à la chasse 
des âmes, et ne reculant jamais, pour les arracher à l'enfer, de- 
vant le travail, les obstacles et les dangers. Souvent il parlait trois 
ou quatre fois dans un jour, dans les congrégations, aux pauvres, 
aux soldats, au peuple réuni sur la place publique, et il employait 
à des démarches de zèle ou à entendre les confessions, tout le 
reste de la journée et même une partie de la nuit. Profondément 
pénétré de cette pensée, que pour chasser le démon des âmes 
aussi bien que des corps, il n'est point d'arme plus puissante que 
la pénitence et la prière, il joignait continuellement le jeûne aux 
fatigues de l'apostolat; et après un court sommeil pris à terre, 
et toujours précédé ou suivi d'une rude flagellation, il donnait à 
l'oraison tout le temps dont il pouvait disposer. Sa mort fut un 
deuil universel pour la ville de Besançon, en particulier pour les 
soldats de la garnison, qui vinrent en foule vénérer ses précieux 

435 



^30 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

restes, et se partagèrent les lambeaux de ses pauvres vêtements 
comme les reliques d'un saint. 



Elogia defunctor. Prov. Lugdun. (Arch. Rom.}. 



Le même jour, l'an 1698, mourut à Paris lo P. Pierre-Joseph 
d'ORLÉANS , âgé de cinquante-sept ans, dont il avait passé près 
de quarante dans la Compagnie. Appelé d'abord à annoncer la 
parole de Dieu , il paraissait destiné par ses talents à jeter un 
grand éclat dans la chaire chrétienne. Ses sermons imprimés et 
la préface qu'il a mise en tête, prouvent assez qu'il avait ap- 
profondi tous les secrets du grand art de la prédication, au dou- 
ble point de vue de l'éloquence et de l'apostolat. Mais lorsqu'il 
était à peine au début de la carrière, ses forces le trahirent tout 
à coup, et il se vit condamner jeune encore au travail ingrat et 
silencieux du cabinet. Ses ouvrages historiques, surtout ses Révolu- 
tions d'Angleterre et d'Espagne, ne tardèrent pas à lui créer une 
brillante réputation dans le monde littéraire; et les ennemis mêmes 
de là Compagnie ne purent se dispenser d'en faire l'éloge. Mai.9 
ce zèle ardent pour la gloire de Dieu et des saints et pour le 
salut des Ames, que la maladie n'avait pu éteindre ni affaiblir en 
lui, l'engagea surtout à consacrer sa plume à des sujets de piété. 
Sou beau travail sur la dévotion à la sainte Vierge, contre les 
froides doctrines du Jansénisme, les biographies de saint Stanislas, 
de saint Louis de Conzague, et des Pères Charles Spinola, Pierre 



XXXI MARS. — P. PIERRE-JOSEPH d'oRLÉANS. 437 

Coton et Matthieu Ricci, les Pratiques chrétiennes pour les actions 
ordinaires de la vie, l'abrégé des méditations du P. Dupont, la 
Méthode courte et facile pour discerner la véritable religion, doi- 
vent nous faire admirer la piété et le zèle du P. d'Orléans, bien 
plus encore que ses talents littéraires si distingués. 



Elogia defunct. Prov. Franc. {Archiv. Rom.j. — de Backer, Biblioth. des 
écrivains. . , , 1ère édit., t. i, p. 527. — Feller, Dictionn. histor., article 

D'oRLÉANS. 



Typ- M. Schneider, 185, rue de Vanves — Parit. 



MÉNOLOGE 



DE 



LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 



ASSISTANCE DE FRANGE. 



I"- AVRIL 



Le premier jour d'avril de l'an 1717, mourut à La Flèche le P. 
François Nail, âgé seulement de trente-six ans, (c homme auquel il 
ne manquait que la santé », écrit un de ses supérieurs. Doué d'un 
esprit excellent, d'une bonté de cœur qui le faisait aimer de tout 
le monde, il soutenait avec une vigueur d'âme portée jusqu'à l'hé- 
roïsme, l'épuisant travail de l'enseignement, sans qu'il lui échappât 
jamais un mot de plainte. Se sentant frappé à mort à l'autel, 
pendant qu'il célébrait le saint sacrifice, il eut le courage de com- 
primer tout signe de douleur ou d'inquiétude, et de rester debout 
jusqu'à ce qu'il eût pris en viatique le corps et le sang du Sau- 
veur ; et quand il dut, après le dernier évangile, se laisser repor- 
ter à la sacristie: «Je suis mort, dit-il, mais je m'en console; 
car j'ai affaire à un bon maître ; et il aura pitié de moi » ! 

439 



^i'iO MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Son tendre amour pour Jésus au saint tabernacle, semblait lui mé- 
riter une pareille mort. Nul n'clail i)lus assidu ;i le visiter, ni ne 
se tenait à ses pieds dans un plus profond recueillement ; les senti- 
ments de foi et de dévotion qu'insj)irail alors sa vue, ne furent pas 
le moindre fruit de sa trop courte carrière apostolique. Là il se 
reposait de ses incessantes douleurs et s'estimait heureux de n'en 
avoir pour témoin cjue Dieu seul , car il en cachait la jjIus gran- 
de part aux yeux des hommes avec un soin jaloux , ol la vigi- 
lante charité de ses supérieurs no lui en arrachait l'aveu qu'avec 
peine. Il ne se plaignait auprès d'eux que du misérable état de 
son Ame, dont il était seul à s'apercevoir, et de sa paresse à tra- 
vailler au salut des âmes, bien qu'il travaillât en réalité toujours 
au delà de ses forces. Il avait un don tout particulier pour parler 
de Dieu à ses élèves et aux pauvres, qu'il aimait à visiter et aux- 
quels il enseignait l'amour et la sanctification de leurs souffrances. 
Depuis quelque temps déjà, le P. Nail sentait, au délabrement de 
ses forces, qu'il n'avait plus que peu de jours à vivre. Dans son 
humilité, il s'en estimait d'autant plus heureux, que sa mort lui 
semblait devoir décharger la Compagnie d'un fardeau inutile. Mais 
Notrc-Seigneur le préparait à la récompense de son dévouement 
par un tel accroissement d'amour et de confiance filiale, que pres- 
que à la veille de sa dernière défaillance, lorsqu'on était loin, au- 
tour de lui, de la soupçonner si voisine, il fit cet aveu à l'un de 
ses frères : « Je sens que mon heure s'approche, et j'en goûte une 
joie vraiment inconcevable, à la pensée que* je vais bientôt voir et 
posséder mon Dieu pour l'éternité ». 



I^"" AVRIL. — F. LOUIS DE BEAUREIN. 441 

Lettre circulaire du P. L. des Fosses sur la mort du P. François Nail, 
« à La Flèche, ce 1" avril Mil » (Arch. dom.j. 



Le même jour nous rappelle la mort édifiante de deux jeunes 
Scolastiques de la Province de France, le Frère Louis de Beaurein, 
mort au collège de Paris en 1656 à l'âge de vingt-sept ans, et le 
Frère René Sylvain d'Auvergne, au collège d'Arras, en 1758, à 
l'âge de vingt-sept ans, dignes l'un et l'autre d'être proposés pour 
modèles, par leur innocence angélique, leur fidélité aux plus peti- 
tes règles et l'esprit intérieur dont ils étaient animés. Le F. de 
Beaurein était appelé l'ange de la maison, et la douce modestie de 
sa démarche et de son visage montrait assez que toute sa conver- 
sation était dans le ciel ; le F. d'Auvergne semblait avoir pris à 
tâche d'imiter la pénitence, aussi bien que la pureté de vie de saint 
Louis de Gonzague ; il s'était si parfaitement détaché de tout 
par cette continuelle mortification, que ne tenant plus à rien sur 
la terre, il répétait avec joie, au moment de rendre le dernier 
soupir : « Vous le voulez, ô mon Jésus, je suis prêt » ! 



Lettres circulaires du P. André Gastillon sur la mort du F. Louis de 
Beaurein, « Paris, 1" avril 1656 » [Arch. dom.); et du P. Coifkieu sur la 
mort du F. d'Auvergne, « Arras^ 4 avril 1758 » (Arch. dom.j. 



A. F. — T. I. — 56. 



Il AVRIL 



Le second jour d'avril de l'an ^620, mourut dans la mission du 
Béarn, à Sainte-Marie-d'OIoron, le P. Jean dk Bordks, l'un des plus 
grands, des plus saints, dos plus savants hommes du premier siè- 
cle de la Compagnie, le fondateur des Filles-Notre-Dame, le Fran- 
çois-Régis de la Saintonge, des vallées Béarnaises, du Lavedan, 
d'Aspe et d'Oloron. (le que nous racontent de lui, dès sa jeunesse, 
les historiens de la Compagnie, lient vraiment du prodige. 11 avait 
appris et possédait tout ce qu'un homme peut aj)prendre : lettres 
divines et humaines, universalité des arts et des sciences, il était 
capable de tout enseigner. Ses leçons excitaient un loi enthousias- 
me, que la peste ayant envahi soudain la ville de Milan, où il oc- 
cupait la chaire de rhétorique, la jeunesse milanaise le suivit en 
foule dans un hourg voisin, où il poursuivit son cours d'éloquence. 
Provoqué à l'improvistc dans ses missions |)ar des ministres cal- 
vinistes, qui avaient amassé (\o longue main cl lui Citaient des 
pages entières de lexlcs grecs et hébraïques, il v répondait sur-le- 
chanq) et leur fermail la bouche par l<^s auteurs mêmes (ju'on lui 
opposail. 

Ce grand /('•lalciii" «les âmes s'affligeait vivoiiciil des ravages «le 



II AVRIL. P. JEAN DE BORDES. 443 

l'hérésie parmi la jeunesse, surtout parmi les jeunes filles de la 
noblesse du Midi ; et il suppliait avec larmes le Sauveur et sa sain- 
te Mère d'apporter remède à un si grand mal, lorsque le vingt- 
trois septembre 1605, pendant qu'il offrait à l'autel le saint sacri- 
fice, il fut tout à coup ravi en extase et apprit par révélation que 
la Reine du ciel, « en qualité de Reine des apôtres », voulait avoir 
une Compagnie qui portât son nom, comme son divin fils Jésus, le 
Roi des apôtres, en avait une. Puis quelques jours après, comme 
il implorait de nouveau le secours divin pour savoir quel serait 
l'instrument de cette grande œuvre, saint Pierre et saint Jean lui 
apparurent au milieu du saint sacrifice ; et saint Pierre lui dési- 
gna pour coopératrice choisie de Dieu, la Vénérable Jeanne de 
Lestonnac, dont il ne put cependant obtenir le consentement et 
vaincre entièrement les résistances, qu'après lui avoir prophétisé 
les croix et les ignominies que lui vaudrait, au lieu d'honneurs, 
la fondation des Filles-Notre-Dame. Aussi comme témoignage de 
reconnaissance, le nom de saint Ignace est aujourd'hui encore le 
premier, après celui de Marie, invoqué dans les litanies, pour la 
profession de chaque nouvelle fille de la Vénérable, et Jean de 
Bordes est reconnu et vénéré dans l'Ordre comme fondateur. 

C'est encore à l'inspiration et aux instances de ce grand servi- 
teur de Dieu, que la Compagnie est redevable de la mission du 
Canada ; mais il n'eut pas la joie d'être, selon ses désirs, le pre- 
mier apôtre des sauvages. Notre-Seigneur lui destinait, pour ses 
dix dernières années, le sol non moins stérile et dur à défricher 
du Béarn , livré depuis près d'un demi-siècle à l'hérésie. Ce qu'il 
y trouva d'ignorance, de superstitions et de corruption, semble dé- 
fier toute croyance et peut explfquer en partie les prompts et dé- 



Wl MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

solaiits Hucccs (I(! l'erreur sous Jeaniuî d'Albrel. Pour n'eu apporter 
ici qu'un exemple, le 1^. de Bordes eut de; histes preuves que de 
mauvais [)rèlres avaient eonleré le baptême à nu trop grand nom- 
bre de nouveau-nés, non pas au nom du Pèic, du l'ils et du Saint- 
Espril, mais au nom de B('*elzébulli ; et dans des villages entiers, 
il lui l'allul, sous condition, faire jebaptiser une partie notable de la 
jeunesse. Quant à la vie du serviteur de Dieu, pour sauver ces 
âmes rachetées au piix du sang- de Jésus-Christ, elle était d'ordi- 
naire, à rexenq)le et suivant l'expression énergique du grand Apô- 
tre, une vraie mort de chaque jour. Réduit tantôt à errer, même 
la nuit, au travers des bois et des montagnes, pour y découvrir 
i}{\ et là de pauvres catholiques abandonnés, tantôt à ne trouver , 
au milieu des villes, d'autre abri et d'autre refuge qu'une masure 
ouverte ou la place publique ; regagnant à la foi romaine, bien 
plus par sa charité que par sa parole, de pauvres mendiants, des 
malades, ([u'il ranuissait et portait jusqu'à l'hôpital sur ses épau- 
les, pansant de ses mains leurs plaies les plus dégoûtantes ; par- 
fois se travestissant, pour venir à bout d'aborder des populations 
calvinistes, «pii avaient ordre de le fuir, sous peine d'anathème, 
commet un suppôt d'enfer, ou pour attirer au combat les plus sa- 
vants émissaires de Genève, dont pas un n'osait l'affronter ; traîné 
devant les tribunaux, abreuvé d'outrages, honteusement chassé de 
tout le Béarn, où il reparaissait bientôt, au pi'ril de sa liberté et 
«le sa vie : il ne lui manqua, aux yeux des hommes, «pie l'auréole, 
mais non la patience des martyrs. 

Ou moins la bonté divine, qui le conservait pour le salut éter- 
nel d(^ tant d'àmes, lui donna l'ineifable consolation ilc voir relleu- 
rir en ces contrées le culte solennel, depuis si longtemps aboli, 



II AVRIL. — P. JEAN DE BORDES. 445 

tle la Reine des cieux et du sacrement adorable de nos autels. 
Parvenu à l'âge de soixante ans, épuisé de forces, et d'ailleurs 
averti par révélation que sa délivrance était proche, le P. .lean de 
Bordes ne songea plus qu'à s'y préparer, peu après avoir publié, 
en faveur de la piété catholique, l'histoire de Notre-Dame de Sar- 
ranz, dont il avait relevé le pèlerinage, et mis la dernière main |au 
recueil des règles et constitutions qu'avait réclamé de son dévoue- 
ment l'Ordre de la Reine des apôtres. Lorsque la nouvelle se ré- 
pandit qu'il lui restait à peine quelques heures avant de remet- 
tre à Notre-Seigneur sa bienheureuse âme, d'un assentiment unani- 
me, les chanoines de Sainte-Marie d'Oloron lui portèrent en pro- 
cession le chef d'un saint évêque, l'une des reliques les plus vé- 
nérées de leur trésor, voulant payer ainsi solennellement un der- 
nier tribut de vénération et de reconnaissance à ce grand apôtre 
des Béarnais. 



Litterœ annuœ Prov. Aquitan., ann. 1620 (Arch. Rom.). — Cordara, Histor. 
Societ. Jesu, part. 6^ , lib. \, p. 47; /. 5, p. 254. — Tanner, Societas Jesu 
Apostolorum imitatrix, p. 527. — Sotuellus, Biblioth. Scriptor. Soc. 
Jesu, p. 424. — Abram, U Université de Pont-à-Mousson, Cf. Garayon, 
Documents inédits. . , liv. 2, p. 129 et suiv. — Nadasi, Annales Mariani, 
p. 321. — Id., Annus dier. memorab., 2^ april., p. 181. — Patrignani, 
Menologio, 2 aprile, p. 11. — Nieremberg^ Varones ilustres, t. 3, p. 1^1. 

— Prat_, La Compagnie de Jésus en France du temps du P. Coton, t. 4, 
p. 259 et suiv. — Histoire des Filles-Notre-Dame, t. i, p. 52, 61, 149. 

— Beaufils, Vie de Madame de l'Estonnac, p. 68^ 78, 160, 409. 



^t^ti) MKNOrOGK S. J. — ASSISTANCE DR FRANCE. 

* |je inrinc jour nous raj)])ollo encore la mémoire de deux saints 
Frères (]oadjuteurs, les l'Vèrcs .Ikan Maigkr et (Iliim.aimk Pierre, 
morts le premier à Orléans en 171^i, et le second à Moulins en 1651. 

Dans sa longue vie religieuse de cinquante-deux ans, le F. Mau- 
(;hr avait constamment pratiqué toutes les vertus propres de son 
état, « <'t l'on p(uit (lire, affirme le I*. (Ihauveau, son supérieur, 
(fu'il en avait acquis la perfection ». Doux, comj)laisaut, d'une 
candeur d'âme admirable, d'une humeur toujours égale, ami du 
silence, d'une ardeur singulière au travail, il répandait autour de 
lui un véritable parfum d'édification, el l'estime qu'on avait au 
dehors pour sa vertu « allait juscju'à la vénération ». Pendant 
trente-sept années consécutives, il avait rempli « avec une exactitu- 
de surprenante » le pénible office d'excitateur, et ni ses infirmités 
croissantes îivec l'âge, ni les instances des supérieurs n'avaient pu 
lui persuader de s'en décharger. « Il semble que Dieu, ajoute le 
P. Chauveau, ait voulu marquer que cette action faite avec tant 
de constance lui a été bien agréable ; car il a rappelé à lui son 
serviteur à l'heure même où celui-ci avait coutume de la faire ». 

La courte notice consacrée au l\ Guillaume Pierre le repré- 
sente comme un icligieux d'une vertu consommée, qui jetait dans 
une sorte d'admiration l(»s témoins de sa vie. Son oraison était 
pour ainsi diic continuelle; afin de mieux s'entretenir avec Dieu, il 
s'interdisait toute j)arole inutile avec les hommes, (ît sa réserve 
sui* ce point ('tait si exlrr'ine, (pie h^s personnes du dehors l'avaient 
surnommé « le l'rère (pii ne parle pas ». Sa morlillcalion n'était 
pas moins grande ; il prenait son repos sur (piehpies planches 
ét(Mi(lues à terre el ne (piitlait jamais ses vêtements, même pen- 



II AVRIL. — P. RICHARD GORRÉ. 447 

dant ses maladies. Mais le trait distinctif du F. Pierre semble 
avoir été son amour du travail. Il s'était véritablement donné corps 
et âme à la Compagnie, uniquement désireux de la servir et de se 
dépenser pour la gloire de Dieu jusqu'au complet épuisement de 
ses forces. On ne comprenait pas comment un homme pouvait suf- 
lire à tant d'emplois différents, sans en laisser un seul en souffran- 
ce. Il était à la fois linger, excitateur, infirmier, socius du P. Pro- 
cureur et sacristain ; et comme on lui en témoignait un jour dé 
l'étonnement : « Le temps, répondit-il, ne fait jamais défaut à qui 
n'en perd pas une minute ». Sa mort fut le digne écho de sa vie ; 
et la vénération populaire se disputa ses reliques comme celles 
d'un saint . 



F. Maugeh. — Lettre circulaire du P. Chauveau sur la mort du F. Jean 
Mauger, « à Orléans le 6® d'avril 1714)) (Arch. dont.}. — Elogia defunct. 
Provinc. Franc. — Elogium F. Joann. Mauger^ (Arch. Hom.}, 

F. Guillaume Pierre. — Litlerse annusc Prov. Franc, ami. 1651 (Arch. 
Rom.). 



Le même jour encore de l'an 1712, mourut glorieusement à Scio 
le P. Richard Gorré, frappé, à fond de cale des galères turques, 
de la maladie contagieuse qui lui assura la couronne des martyrs 
de la charité. Sa ferveur, ses exemples, ses entretiens, sa joie 
dans le dénuement de toutes choses, lui avaient partout gagné les 
coeurs ; et l'on ne saurait dire, écrivait un de ses compagnons d'a- 
postolat, combien de pécheurs il a retirés du désordre, et combien 



A ^8 MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

<lo hoiinos Ames il a sanclifiôos. Instruit ({ue les galères du firand- 
Seignour étaient encombrées de malades et devaient bientôt partir 
de Soio pour s(î rendre dans la Mer Noire, où elles ne trouveraient 
aucun secours, il alla s'enfermer au milieu dos |)auvres esclaves. 
Français, italiens, allemands, espagnols, au nombre de plus de dou- 
ze cents : et quand il les (juitta réconciliés tous avec Dieu et ne 
sachant commeni lui témoigner leui- reconnaissance, l'insomnie, 
l'infection, l'épuisement avaient réduit cet héroïque zélateur des 
âmes à un \v,\ état d'agonie, que peu tic jours après, le peuple, le 
clergé, les représentants de la France, tous les religieux de Scio 
venaient pleurer auprès de son lit de mort et le déposaient dans 
sa tombe en l'invoquant comme nn saint. 



Elogia defunct. Prov. Franc. (Arch. Rom.}. — Lettre circulaire .fur la 
mort du P. Richard Gorré {Arch. dom.). — Nouveaux Me'moires du Le- 
vant, f. \. /). 84. 



m AVRIL 



Le troisième jour d'avril de l'an 1827, mourut en odeur de sain- 
teté, au noviciat d'Avignon, le F. Goadjuteur novice François Ber- 
ger, à l'âg-e d'un peu moins de vingt-deux ans. Nous avons sur les 
seize mois de sa vie religieuse deux courtes relations, l'une rédi- 
gée par son supérieur, le P. Renault, l'autre par un Père du novi- 
ciat, témoin de ses admirables vertus ; et toutes les deux nous 
le représentent comme une de ces âmes pures et droites, ne cher- 
chant que Dieu en toute chose, le^ trouvant partout comme sans 
effort, et n'ayant ici-bas d'autre sollicitude que de lui plaire et de 
l'aimer. Quand on lui faisait rendre compte de son oraison, il ré- 
pondait avec une naïveté si affectueuse, qu'elle était pour les plus 
fervents de ses frères un perpétuel sujet d'admiration ; on y sen- 
tait un cœur toujours plein de Dieu, bien qu'il n'eût pas le plus 
léger soupçon des dons surnaturels de vie intérieure et de lu- 
mière que lui prodiguait l'Esprit-Saint. Déjà retenu à l'infirmerie, 
pendant qu'il faisait les grands Exercices de saint Ignace, et n'ayant 
pu se rendre à Notre-Dame-de-Lumière avec les autres retraitants, 
il répondit le soir à un Père novice qui lui en faisait le récit pour 
ie consoler : « Mon Père, c'est la sainte volonté de Dieu. C'est 
comme si j'y avais été ». 

A. F. — T. I. — 57. 449 



-'iKO . MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

L'amour de la croix lui était devenu si familier <(ue, tout brûlant 
déjà «les ardeurs de la fièvre, il garda <|uelque lemjjs son mal en 
silence, comme un vrai trésor ; et quand on s'en aperçut, il était 
trop lard. Le I*. (lodinot. Provincial de France, criil donc qui! 
fallait rendre le pauvre malade à sa famille; et voici en quels ter- 
mes le P. Renault, alors Maître des novices d'Avignon, raconte la 
scène touchante dont il fut témoin, lorsqu'il lui fallut annoncer au 
l'\ Berger cette douloureuse nouvelle : « Vous savez, mon Père, me 
dit-il, que la Compagnie est tout ce que je désirais sur cette terre. 
Mais je n'en suis pas digne »! — « Kn disant cela, il levait les yeux 
au ciel et les y tenait lixés, avec l'expression de la douleur et 
de la résignation. Puis me regardant : « Mon Père, «juand voulez- 
vous que je j)arte » ? — «Je n'eus pas le courage de lui répondre. 
Et comme il demeurait à la même place, attendant humblement 
l'ordre de Dieu : « Allez, mon frère, lui dis-je, nous verrons enco- 
re ». 11 alla, comme si de rien n'eut été. Lt jadinirais cette sim- 
plicité de la confiance ». 

Peu à peu cependant Dieu permit qu'une tristesse profonde enva- 
hît son âme ; (^t comme il baissait de jour en joui", bientôt son supé- 
rieur dut se décider à le prévenir de sa mort prochaine, en ajoutant 
toutefois (ju'il mourrait novice. \ ces derniers mots, le bon Frère 
entra soudain <lans un transport de joie véritablement extatique : 
<< .le mourrai novice ! répétiiit-il ; ah ! je ne Tai point mérité ; mais 
je prierai bien pour la Compagnie? 11. Le joui" où il reçut les der- 
niers sacrements, il était, lisons-nous encore dans la relation du 
P. Renault nous décrivant cette dernière scène, il était dans 
une joie cpii ne se conçoit pas. Il ressend)lail à un homme qui 
prendrai! plaisir h ("coûter un concert dans le lointain . 11 s'y mtV 



III AVRIL. P. ANNE-JOSEPH DE LA NEUVILLE. 451 

lait et disait plein de confiance : « Entre mon Dieu et moi, il n'y 
a plus que ce corps de boue, qui se dissout » ! Pour nous, nous 
admirions la bonté de Dieu qui lui inspirait de tels sentiments. 
Ce fut ainsi qu'il expira en prononçant doucement et joyeusement 
les noms de Jésus et de Marie, et tenant la croix embrassée. 
Mort, il semblait respirer le bonheur. « Je ne sais, ajoute le P. 
Renault, si je dois le dire ; mais je crois avoir reçu quelques grâ- 
ces particulières, les jours qui suivirent sa mort ». 



Lettre du P. François Renault sur la mort du F. Berger, « Avignon^ l" 
févr. 1829 » {Arc/,, dom.}. 



Le même jour de l'an 1750, mourut à Paris le P. Anne-Jo- 
seph DE LA Neuville, à l'âge de soixante-dix-huit ans, dont il avait 
passé cinquante-deux dans la Compagnie. Son ardeur pour les mi- 
nistères les plus pénibles du salut des âmes, l'avait attiré de bon- 
ne heure à l'apostolat des nègres et des sauvages de la Guyane. 
Mais la faiblesse du corps était loin d'égaler en lui la générosité 
d'une âme avide de croix. Rappelé en France par ses supérieurs, 
il ne cessa jusqu'à la mort, surtout en qualité de Procureur des 
Iles de l'Amérique, de travailler à l'œuvre de ces missions, que 
l'obéissance seule avait pu lui faire abandonner. Au milieu de 
continuelles infirmités, qui le mirent plus d'une fois en danger de 
mort, et ne laissèrent place qu'à la douleur et à la prière dans les 
dernières années de sa vie, le P. de la Neuville puisait encore 



^\)^ MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCR DK FRANCE. 

assez do force, dans son zèle de; Im g-loire do [)ioii, pour travailler 
à la sanctification dos âmes, au tribunal do la jx'nitonce, et par 
ses exhortations, ses conseils ot ses ouvrages de piété. Ses Ré- 
llexions sur le Nouveau Testament pour tous les jours de l'année, 
tiennent un rang- distingué parmi les meilleurs livres do médita- 
tions, aussi bien que le Modèle des veuves chrétiennes, tiré du li- 
vre de Judith, et celui des familles chrétiennes, tiré ilu livre de 
Tobio, où l'on trouve les plus solides leçons do la foi ot do la j)iété, 
proposées avec une onction <juo notre siècle ne connaît plus. Aussi 
de savants auteurs n'ont pas fait difïiculté d'appliquer à l'explica- 
tion des Evangélistes par le P. do la Neuville, ces belles paroles 
des disciples d'Emmaiis : « Notre cœur n'était-il pas tout brûlant 
au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait durant io olioniin ot qu'il 
nous expliquait les Ecritures » ? 



Lettre circulaire du P. Fhey de la Neuville sur la mort du P. Anne- 
Joseph (le la Neuville, a à Paris, le 4 avril 1750» (Arc/i. dont.}. — Afe- 
moires de Trévoux, sept. 1722, nov. il^l^i, jonv. 1721). — i>k Hacker, Di- 
blioth. des écriv. de la Compagnie, 1"" édit., t. l, p. ô2l. 



Le même jour encore de l'an 1763, mourut à Lyon \o P. Tous- 
saint Bhaissoud, dernier professeur de sixième du petit collège do 
cette ville, au moment de l'expulsion de la ('ompagnio. Dans ce 
modeste onq)loi, il s'cUail acquis la réputation d'un parfait religieux, 
loul (h'vouo au sorvi<H' do Dion cl à l'apostolat de la jeunesse. 



m AVRIL. — p. TOUSSAINT BRAISSOUD. 453 

Chassé de sa cellule, il était allé chercher un asile au milieu des 
pauvres du grand hôpital de Lyon, et ce fut là qu'au bout de 
quelques mois il couronna sa sainte vie par une mort précieuse 
devant Dieu et devant les hommes. A ses funérailles, dit une tou- 
chante relation publiée dès le lendemain par un témoin oculaire de 
cette scène, la population lyonnaise montra tout ce qu'elle pensait 
de lui et de la persécution qui l'avait frappé. La foule courut vé- 
nérer son corps et se partager les parcelles de ses vêtements com- 
me les reliques « d'un saint et d'un confesseur de la foi ». 



Lettre d'un créancier des Jésuites à M***, avocat au Parlement, Lyon 
1764, m-12, p. 5 et suiv. {Collect. du P. Pra.tj. 



IV AVRIL. 



Dans lii miil du jeudi au vendredi saint, du trois au cjuatre avril 
1738, mourut à (h'ichnebouram dans les lnd(^s, après trente-cinq an- 
nées d'apostolat, le P. Ktienne i.i:: Gag, véiu''r<* des fidèles et des 
missionnaires comme un des plus g-rands ouvriers des royaumes 
du (iarnale et du Maduré. « Tout (;e (|U(^ j'ai counii (mi lui me le 
fait rtîgarder comme un j^rand saint », «'ciivail de Pondichéry le 
P. Memmius dargan son supérieur. .\ la nouvelle de sa mort, 
<< ma ])remière pensée, disait un autre IcMUoin de ses vcMtus, a été 
de me piosteiner, de l'invoquci' et de le prier d'être mon ami dans 
le ciel comme il l'a été sur la terre ». — « Je j)ourrais, ajoute le 
P. Cœurdoux, ^■ous rapporter de lui des traits de miracle et de pro- 
phétie )> ; mais ce qui \aut mieux qu un paieil (doge, c est qu'entre 
tant d'hommes admirables, de confesseurs de la loi ef de martyrs, 
dont les missions de l'Inde oui conserve'' le souvenir, il eut été, 
croyait-on, bien dillieile d'en trouver de plus iuh'rieurs, de plus 
morts à eux-mêmes, de plus crucirK's. Sa vie de missionnaire avait 
été un long- enehainemenl de j)ei*s('>culions et de compuHes sur ren- 
ier. Lui-nuMue nous on a conserM* (juchpu^s traits, en racontant l'hé- 
roisnu' <le ses néophytes. Prcscpie à si's débuts, il s'('*tait \ u traité si 



ÏV AVRIL. — P. ETIENNE LE GAC. 455 

indignement, qu'un vieux brame ne craignit pas de dire en présence 
du prince qui laissait l'émeute se déchaîner contre lui, que la ma- 
lédiction de Dieu pourrait en tomber sur la ville. 

Il passait parfois plusieurs jours et plusieurs nuits de suite, sans 
aisile et presque sans nourriture, exposé en plein air à un soleil 
brûlant ou à des pluies torrentielles. Instruit qu'en son absence les 
prêtres de Vichnou en étaient venus aux derniers excès contre une 
partie de son troupeau, il se hâta d'écrire une lettre admirable, où 
il promettait à ces pauvres persécutés de se rendre au plus tôt 
près d'eux, pour participer à leurs souffrances, et leur rappelait 
qu'en les invitant à devenir disciples de Jésus-Christ, il ne leur 
avait pas fait espérer les biens de ce monde, mais la croix. Aussi 
eut-il la joie de voir jusqu'à des enfants s'offrir à la mort, et des 
femmes chrétiennes se laisser traîner par les cheveux et meurtrir 
de coups à travers les rues, en confessant leur foi. Trois mois 
avant de rendre à Dieu sa sainte âme, le P. Le Gac venait d'écrire 
à l'un de ses compagnons d'apostolat : « Vous passerez encore cette 
année ; mais moi je ne la passerai pas ». Et cependant il se por- 
tait alors aussi bien que jamais, dit la relation de sa mort. Mais 
bientôt apprenant qu'une maladie contagieuse exerçait de cruels ra- 
vages dans un des lieux les plus malsains de tout le Carnate, il 
Vola au secours de ses néophytes, et fut atteint du mal qui les dé- 
cimait. V On ne peut exprimer la joie, dit l'auteur d'une autre re- 
lation, que ressentit ce fidèle disciple de Jésus, quand le médecin 
malabare qui le traitait, lui annonça sa fin prochaine. Dès lors, 
malgré la fièvre ardente qui le consumait, il ne cessa plus de 'prier 
que quand il eut cessé de vivre. C'était mourir comme il avait vé- 
cu »- Car on ne croyait pas que, depuis des années, son apostolat 



^iSf) MÉNOLOOE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

lui eût laissé un seul quart d'heuro libre, qu'il ne l'eût employé à 
prier. 



Lettres édifiantes, 1ère édit., t. 25, préface, p. xvi , édit. 1781, t. H, 
p. 238; t. 12,/;. 3i;{, 349, 364, 428; t. 13, p. 141, 222. 340, 356, /. 14, 
l). 207. 



Le même jour moururent trois grands serviteurs de Dieu, le V. 
Charles Le Roi à Amiens en 1626, le P. Pierhe Maillefer à Auxerre 
en 1634, et le P. Pierre Marnât à Paris en 1645. 

Le 1*. Le Roi mérite d'être regarde'' comme le fondateur ul le père 
du collège d'Amiens. Il avait reçu de la Compagnie les premières 
leçons de science et de piété dans notre université de Douai; et dès 
lors, jeune écolier de quinze ans, pour conserver sans tache la pu- 
reté de son ame et de son corps, il joignait l'usage des plus rudes 
instruments de pénitence à une tendre dévotion à la Reine des 
vierges, à laquelle il s'était consacré. Elevé à la dignité de grand 
archidiacre de la cathédrale d'Amiens, il s'appliquait surtout à in- 
struire les enfants, les pauvres et les ignorants, en leur enseignant 
le catéchisme; il le fit avec tant de succès, que l'évèque d'.\miens, 
dont il était tendrement aimé, le suj)plia d'accepter la direction de 
la jeunesse chrétienne de son diocèse, afin de peupler la Picardie 
tout -entière de fervents chrétiens et d(^ prêtres savants et (h'voués. 
Le P. Le Roi, ^()ulanl assurer l'aveiiir d une entreprise toute à la 
gloire de l)i(Hi, piolita de cette circonstance pour inspiriT au pré- 



IV AVRIL. — P. PIERRE MAILLEFER. 457 

lat et aux magistrats de la ville la pensée de fonder un collège de 
Jésuites. A peine eut-il réussi dans ce pieux dessein, qu'il se don- 
na lui-même à la Compagnie ; et ne désirant plus que de se faire 
oublier dans les ministères les plus humbles et les plus laborieux, 
il obtint de se consacrer uniquement à l'apostolat des campagnes 
tout le reste de sa vie, et mérita d'être honoré comme le premier 
des intrépides missionnaires, qui n'ont cessé, depuis deux siècles, 
d'entretenir la foi et la piété chrétienne dans ces contrées. 

Le P. Pierre Maillefer était un religieux dont les annales de sa 
Province célèbrent l'union continuelle avec Dieu, qui le retenait cha- 
que nuit de longues heures au pied de l'autel, la tendre charité 
pour les pauvres, dont il était surnommé le père, et le parfum de 
douce sainteté qu'il exhalait autour de lui. Sa tendre familiarité avec 
son ange gardien et sa fidélité à en suivre les inspirations, lui mé- 
ritèrent la grâce d'être consolé à l'heure de la mort par la pré- 
sence visible de ce bienheureux esprit. 

Le P. Pierre Marnât était un directeur très éclairé dans la con- 
duite des âmes. Le célèbre et saint Père Bernard, surnommé le 
pauvre prêtre, n'avait cru pouvoir choisir un meilleur guide. Il le 
regardait (ce sont ici ses propres paroles) comme l'organe du Saint- 
Esprit; et c'est sous sa conduite qu'en faisant les Exercices de saint 
Ignace, il jeta les fondements de son admirable sainteté. Le P. 
Marnât, rempli de l'esprit de Dieu, le formait énergiquement à la 
plus mâle vertu, l'humiliant souvent en particulier et en public; 
mais en même temps il lui inspirait, au milieu des plus rudes tem- 
pêtes, un courage invincible et une inaltérable confiance en Dieu. 
Malgré ses travaux et de continuelles infirmités, qui faisaient briller 
sa vertu comme l'or dans la fournaise, le P. Marnât aimait à joindre 

A. F. — T. I. — 58. 



^l58 -MKNOJ.OGE S. J. — ASSISTANCK I)i: FRANCE. 

à la (lirecLioli de ces grandes Ames, la direction plus humble de 
jeunes écoliers, auxquels il apprenait avec le plus grand soin à fuir 
le péché, à pralicpiei' les plus ijclles vertus de leur Age, à con- 
naître et à suivre en toutes choses l'appel et la sainte volonté de 
Dieu. 



P. Le Roi. — Coruara, Histor. Socict. Jesit, f. 2, p. '18. — Patri- 
GNANi, Menai. , \ april. , p. 37. 

P. Maillefkr. — Elog. defunct. et Ann. Litt. Prov. Camp. (Arch. 
Rom.). — Nadasi, Ann. (lier, memor. , 4^ april., p. 184. 

1*. Marnât. — Elogia Provinc. Franc. {Archiv. Rom.). — Lempebeur, 
Vie (lu V. P. Bernard {Clermont, 1834J, /;. 23 et suiv. , 46 et suiv., 70, 
î)9, 113, 131 et suiv., 152, 159 et suiv., 109, 225 et suiv. — Le Gauf- 
KRE, y^ie du J^. Rernard, p. 68, 242. 



Le même jour encore, l'an 1747, mourut au collège de Rennes, 
où il avait consacré plus de vingt-cinq ans à l'instruction et à la sanc- 
tification de la jeunesse, le P. Charles Desphéaux, l'un des théolo- 
giens et des littérateurs les plus distingués de la Bretagne au dix- 
huitième siècle, et vénéré par les habitants de Rennes comme un vé- 
ritable apôtre et un saint. Il serait difliciio de se figurer, écrit un 
témoin oculaire, jusqu'où allait pour lui la confiance de toute la 
ville. Il l'avait en (juelque sorte instruite cl formée tout entière du- 
rant lant d'années; el il <Uait comme passé en proverbe que, pour 
bien mourir, il fallait rendre le dernier soupir enlre les mains <lu 
P. Despréaux. Homme (l'oraison, de vie intérieure, «le renonce- 



lY AVRIL. P. CHARLES DESPRÉAUX. 459 

ment parfait à lui-même, il ne sortait de son recueillement que pour 
accueillir ou chercher des âmes et leur inspirer son' amour de Dieu. 
L'influence de ses leçons se faisait ressentir parmi toutes les clas- 
ses de la société. A sa mort, on ne put voir sans étonnement 
le g-rand nombre de prêtres et de religieux étrangers qui vinrent 
demander à célébrer le saint sacrifice dans notre église, près du 
corps de celui dont ils avaient été les élèves, les pénitents, les con- 
gréganistes. Non content d'assister avec sa communauté entière 
aux funérailles du P. Despréaux, le gardien du couvent de saint 
François la ramena encore peu de jours après pour célébrer un 
office plus solennel, à la mémoire du serviteur de Dieu. 



Lettre circulaire du P. Dhouppeville sur la mort du P. Charles Des- 
pre'aux, « à Rennes, ce 6" avril M kl » [Arcli. doni.). — de Backer, Biblioth. 
des écrivains de la Compagnie^ 1"* édit.^ t. 6, p. 1L3. 



V AVRIL 



Le cinquième jour d'avril de l'an J635, mourut au collège de 
Bourges, après vingt-neuf ans et demi de vie religieuse, le P. Louis 
Lallemant, surnommé, par plusieurs de ses contemporains, le Bal- 
*thasar Alvarez de la France, nom qui suffirait seul à son éloge. 
Il semble avoir en effet mérité ce glorieux titre, et par l'héroïsme 
de ses vertus, et par la science des voies divines dans lesquelles, 
à l'exemple du grand directeur de sainte Thérèse, il guida des âmes 
éminentes jusqu'à la plus haute sainteté. A peine était-il sorti de 
l'enfance, que déjà l'Esprit-Saint possédait son cœur. Au milieu 
de ses premiers jeux et de ses premières études, on voyait avec 
un profond étonnement ce jeune écolier s'arrêter souvent et se re- 
cueillir pour écouter et suivre la voix intérieure qui lui apprenait à 
chercher et à trouver Dieu en loute chose. Tout en lui respirait 
l'amour de la pureté, du travail, du silence, de l'oraison et même de 
la croix; et cette inconqiarablc fidélité le (it vénérer dès lors com- 
me le disciple, et plus tard comme 1 interprète, l'oracle et le plus 
fervent des adorateurs de la divine personne du Saint-Ksprit. 

Admis à l'Age de dix-sept ans parmi les enfants de saint Ignace, 
il y recul, dès les premiers jours, une grâce insigne pour concevoir. 



V AVRIL. — P. LOUIS LALLEMANÏ. 461 

dans toute son étendue, la perfection que le saint fondateur propose 
à tous ceux qui veulent porter dignement le nom de Jésus. Mais 
l'esprit d'anéantissement du Fils de Dieu fut en particulier, dit le 
P. Champion son historien, le modèle d'humilité qu'il se proposa, 
et le Sacré Cœur du Verbe incarné l'école divine où il s'instruisit 
des secrets et de la pratique de cette vertu. Cette dévotion et cet 
amour pour la personne adorable du Verbe fait chair, ne firent que 
s'accroître avec les années ; et il fut payé de retour par de telles 
faveurs, que l'histoire des saints nous en offre bien peu d'exemples 
semblables. Nous n'en citerons ici qu'une seule, dont il lui fut 
donné de ressentir constamment les effets durant plusieurs années 
avant sa mort. Une nuit, selon le récit de son biog-raphe, Notre- 
Seigneur, l'ayant éveillé soudain, lui dit que c'était l'heure où le 
mystère de l'Incarnation s'était accompli ; qu'il se levât donc et se 
disposât à recevoir quelque participation de la grâce accordée en 
cette même heure à Notre-Dame, lorsqu'elle devint Mère de Dieu. 
Il se leva et se mit à prier; et dans la ferveur de son oraison, il 
se sentit intérieurement comme investi et tout pénétré de l'Homme- 
Dieu, par une miraculeuse union qui purifia, dit-il, son âme et ses 
sens d'une façon inexplicable . Puis la Reine du ciel lui étant ap- 
parue et daignant l'appeler son fds, il ne craignit pas de deman- 
der à cette Mère de bonté deux autres grâces merveilleuses : l'une 
de penser désormais constamment à elle ; l'autre de ne plus jamais 
être séparé de cette adorable Humanité, qui venait de s'unir à lui. 
Or la divine Vierge lui promit que sa double requête serait exau- 
cée ; et en effet, à partir de cette heure, il jouit toujours également 
de la double présence du Verbe incarné et de sa Mère. 

Quant aux autres faveurs d'ordre moins élevé, telles que ses fré- 



^•02 MÈNOLOGE S. J. — ASSISTANCE Di: I RANGE. 

quents entretiens avec les deux angos (jiie Notre-Scignciir lui avait 
donnés, avec saini Josc|>h, sainl Ig-naco cl sainte Thérèse, avec les 
anf>;es (il les saints qui semblent avoir pris quelque part singulière 
ji radorable mystère de l'Incarnai ion. cnlin avec |)lusic'urs glorieux 
enfants de la (k)iiq)agnic, ((u'il vil cnli'cf liiomphants <lans le ciel, 
conduits et présentés par leui- bienheureux Père à Notre-Dame, et 
par Notre-Dame à son divin l'ils : on peut en lire le détail, aussi 
bien (jm; celui de ses vertus, dans la notice publiée en tète de ses 
opuscules. Qui! sullise ici d'ajouter cpi il a\ail lail le vœu héroï- 
que de saiirte Thérèse, s'engageanl à choisir toujours et en tous 
ses actes, ce (ju'il jugerait être le plus parfait. Comme pour don- 
ner au P. Louis Lallemant un nouveau trait de ressemblance avec 
Balthasar Alvarez, Notre-Seigneur voulut qu'il méritât pareillement 
le gloi'ieux titre de père des saints, siirloul durant les sept années 
où ses supérieurs le chargèrent de la l'orniatioii dos novices et 
des Pères du troisième an. 

yVu premier rang des Ames héroïques qui, dans la C-onqiagnie ou 
hors de la Compagnie, se glorifièrent alors de l'avoir pour maître, 
l'histoire ne saurait oublier des noms tels que ceux des PP. Su- 
l'in, llayneufve et Higoleuc. Il s'attachait surtout à Icui' incuhjuer 
que, pour être saint, il n'est })as besoin d'avoir l'occasion de faire 
ou de souffrir pour Dieu de grandes choses, mais (pie la sainteté 
consiste en un cœur fidèle, intérieur et généreux. Il leur répétait 
avec insistance et d'après les lumières toujours croissantes répan- 
dues en son Ame par le Saint-Esprit, (jue cette sainteté du cœur 
à laquelle étaient apj)elés, sans distinction d'ollice, tous les reli- 
gieux de la (compagnie, surpassait de beaucoup ce (pi'ils en pou- 
vaient imaginer. Et lui-même en offrait un bel exemple, ayant con- 



V AVRIL. P. LOUIS LALLEMANT. 46f3 

sacré par obéissance dix-neuf années entières do sa sainte vie à 
l'étude ou à l'enseignement de la philosophie, de la théologie et 
des mathématiques. « Mais qui pourrait voir, ajoutait-il, les grâces 
destinées par la bonté divine à chacun de nous, si nous avions 
vraiment ce cœur fidèle, jugerait que Dieu les prépare ou pour un 
Ignace ou pour un Xavier ». 



Pierre Champion, La Vie et doctrine spirituelle du P. Louis Lallemant. 
— Summarium vitas R. P. Lud. Lallemant (Arc/i. dom.). — Nadasi, Ann. 
dier. inemorab., 5* april., p. 185. — Drews, Fasti Societ. Jes.^ 5'* april., 
p. 129. — Patrignani, Menolog., 5 april., p. 42. — de Backer, Biblioth. 
des écriv. de la Compagn., l"'" édit., t. 3, p. 432. 



*^Q^ 



VI AVRIL 



* Le six avril 4827 mourut au collège de l3illom, à l'Age de vingt- 
huit ans et après quatre années seulement de vie religieuse, le F. 
Claude Brand, Coadjuteur temporel, signalé par le P. Oury dans ses 
Mémoires inédits sur le noviciat de Montrouge, comme un des plus 
saints Frères Goadjuteurs de la nouvelle Compagnie. Né au bourg 
de Cruseilles, dans la Haute-Savoie, il était parvenu à l'Age de plus 
de vingt ans sans avoir jamais entendu parler de l'Ordre de saint 
Ignace, lorsqu'un étranger en fit un jour, comme par hasard, l'élo- 
ge en sa présence. Ce lut un trait de ilamme qui l'embrasa sur-le- 
champ d'un ardent désir de partager une si belle vocation. Pour le 
détourner de ce dessein, plusieurs de ses parents lui représentèrent 
que la Compagnie de Jésus était un des Ordres les plus austères 
de l'Kglise, qu'on y marchait toujours pieds nus, môme en hiver, 
qu'on n'y portait jamais de linge, qu'on y jeûnait au pain et à l'eau 
plus de la moitié de l'année, et qu'on ajoutait à tout cela le con- 
stant usage des plus douloureux instruments de pénitence. 

Loin de s'effrayer de cette sombre peinture, Claude Brand se 
contenta de répondre : « Les Jésuites ne sont-ils pas de chair et d'os, 
comme vous et moi? Et si l'amour de Dieu leur fait trouver assez, de 



VI AVRIL. — F. CLAUDE BRAND. 465 

forces pour mener une vie aussi pénitente, pourquoi ne la mène- 
rais-je pas aussi ? Je veux être Jésuite, quoi qu'il m'en coûte ». Et 
sur-le-champ, comme pour exercer son courage, il se mit à prati- 
quer à la lettre les austérités dont on lui avait tracé le tableau. 11 
partit quelque temps après et fit à pied le long- trajet qui sépare 
la Savoie de Montrouge. Admis au noviciat, il crut, disait-il, « entrer 
en paradis ». Rien n'égalait sa ferveur ; il se portait à tous les ex- 
€Srcices de mortification avec une ardeur incroyable ; « car je m'at- 
tendais, ajoutait-il, à de bien autres sacrifices ». Deux frères au- 
raient à peine suffi au travail dont il se chargeait. Sa joie d'être 
dans la maison de Dieu s'exhalait en accents de la plus vive recon- 
naissance : « En un jour, aimait-il à répéter, j'ai plus de moyens de 
sanctification que d'autres dans une année et même dans toute 
leur vie ». 

C'est au pied de l'autel que le F. Claude Brand entretenait sa 
ferveur ; il passait devant le saint Sacrement, avec la permission 
de son supérieur, toutes les heures dont il pouvait disposer ; le di- 
manche, il ne s'en éloignait, pour ainsi dire, pas un seul instant. 
Notre-Seigneur se hâtait de faire mûrir ce fruit de bénédiction, 
qu'il allait bientôt cueillir. Après son noviciat, le F. Brand fut en- 
voyé au collège d'Aix, où il renouvela les mêmes exemples de dé- 
vouement, d'abnégation et de vie intérieure. Mais bientôt atteint 
d'une maladie de langueur qui fit éclater sa patience, son humilité, 
son courage et sa foi, il fut, sur l'avis du médecin, transféré au 
collège de Billom , qu'on venait d'ouvrir ; et c'est là qu'il remit 
pieusement entre les mains de Dieu son âme vaillante : « Vraiment, 
dit un des témoins de sa vie, c'était un saint ». 



59. 



''l66 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Mémoires sur le noviciat de Montrouge, p. 258. — Notes sur le F. Claude 
Brand par des contemporains (Arch. dom.). 



Le même jour de l'an 4611, mourut très saintement à Tarascon, 
où il venait de prêcher le carême, le P. Christophe Clémenson, l'un 
des grands adversaires du calvinisme dans le midi de la France, 
durant trente années. Le Dauphiné et le Languedoc furent les prin- 
cipaux théâtres de ses combats. Ne pouvant triompher de lui par 
la parole, les ministres de Calvin tentèrent à plusieurs reprises de 
s'en défaire par le poison, le poignard et la sédition. Christophe 
Clémenson ne s'en effraya pas ; et l'un des plus fameux suppôts de 
l'erreur dut lui-même s'enfuir avec ignominie, maudissant ses an- 
ciens auditeurs, qui l'abandonnaient et préféraient, leur reprochait- 
il, les ténèbres à la lumière. Puis dès 1583, Clémenson pénétrait 
dans Nîmes, un des plus forts boulevards de l'erreur dans le Lan- 
guedoc, et il y rencontrait des résistances, des outrages et des pé- 
rils plus grands encore ; mais ces difficultés ne servirent qu'à lui 
faire remporter des victoires plus signalées. En quelques semai- 
nes, il rendit le courage aux catholiques abattus, et arracha près 
de quatre cents aines à l'hérésie. Peu do mois après, il rendait 
aux cérémonies de l'Eglise leurs pompes antiques, convoquait les 
lidcles au son des cloches, muettes depuis de longues années, ré- 
tablissait les processions solennelles et, malgré la rage des mi- 
nistres, faisait présager la fin prochaine de leur puissance. 

A l'exemple de saint François de Sales, il se gardait bien déjà- 



VI AVRIL. — P. CHRISTOPHE CLÉMENSON. 467 

mais entamer contre ses adversaires une controverse irritante ; il 
se bornait à exposer, devant son immense auditoire, la vraie doc- 
trine catholique dans toute sa lumière et sa pureté. Cette charité 
devint plus persuasive encore, lorsqu'on le vit se vouer à la mort 
au chevet des pestiférés et, déjà près de rendre à Dieu sa sainte 
âme, ne pas cesser d'accueillir les pécheurs, de les exhorter, de 
les confesser, d'arracher en un mot de nouvelles dépouilles au dé- 
mon. Les magistrats de Tarascon voulurent qu'au milieu de la pom- 
pe de ses funérailles, son éloge solennel, prononcé devant tout le 
peuple, fût un témoignage de leur affection et de leur reconnais- 
sance pour cet héroïque serviteur de Dieu. 



PoussiNEs. — Histor. Societ. Jes., part. 5» , lib. 2,/?. 90; lib. 3,/?. 136. — 
Litteree annuœ, ann. 16H, p. 203. — 



N. B. Si l'on veut se faire une juste idée de la terreur qu'inspirèrent aux 
hérétiques les premiers missionnaires de la Compagnie dans le Dauphiné, il 
est bon de lire les prescriptions d'une de leurs assemblées de ministres, te- 
nue à Grenoble, en 1601 . Effrayés du bruit qui se répandait, que le roi 
Henri IV songeait à révoquer Tédit de bannissement de la Compagnie, après 
le crime de Châtel, ces fidèles disciples de Calvin déclarèrent « que si les Jé- 
suites étaient rappelés, la cause (de la Réforme) n'avait reçu jamais tant d'é- 
chec à Moncontour, Jarnac et Saint-Denys ; que de nécessité nécessitante, il 
fallait se jeter à la traverse, trouver quelque invention, la fureter sous terre, 
n'en fût-il point; qu'il était assez loisible de mentir, calomnier, faire et con- 
trefaire, dire et dédire en telles occasions fondamentales à l'Eglise ; que 
dès à présent un beau moyen se présentait à leurs yeux, à savoir : de faire 
courir sous main force papiers volants, les chargeant ores d'une chose, ores 
d'une autre, et que cela fût dru et menu comme grêle . . Sur quoi, d'une 



468 MÉNOLDGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

commune voix fut arrêté qu'il serait ainsi fait, confessant tous ingénument 
sans contradiction que, ou il fallait perdre les Jésuites, ou les Jésuites per- 
«Iraient leur religion » (1) • Et le j)reniier fruit de cette entreprise fut, dès 
l'année suivante, l'histoire du Jésuite Henry brûlé à Anvers. 



(1) P»A.ï, La Compagnie de Jésus en France du temps du P. Colon, t. 
\, p. 079 et suiv. 



VII AVRIL 



Vers le septième jour d'avril de l'an 4794, mourut à fond de 
cale d'une galiote hollandaise, dans le port de Nantes, le P. Phi- 
lippe-Gaspard MoREAU, de l'ancienne Province de Champagne, ago- 
nisant, depuis plus de vingt jours, de faim et de soif. Il enseignait 
la théologie à Pont-à-Mousson, lorsque la mort du pieux Stanislas 
laissa les Jésuites de Lorraine sans protecteur, livrés à toute la 
haine des Parlements. Chassé de ce dernier asile, après vingt-deux 
ans de vie religieuse, le futur martyr de la Terreur n'en demeura 
pas moins fidèle à l'esprit de sa vocation, et ne cessa, comme la 
plupart de ses frères, de consacrer le reste de sa vie au salut des 
âmes. 

Quand Fouché proclama, dans le diocèse de Nevers, la destruc- 
tion du fanatisme et promit trois cents livres de récompense à qui 
lui livrerait un prêtre, le P. Moreau, déjà signalé aux persécuteurs 
pour refus de serment à la Constitution civile du clergé, fut pris 
et condamné à la déportation, avec soixante prêtres de la Nièvre, 
qu'on entassa sur une barque, en les livrant au caprice de seize 
soldats. On pourrait justement donner le nom de v<Die douloureuse 
aux dix-neuf jours que ces vaillants confesseurs de la foi mirent 

469 



470 MÉNOLOGK S. J. — ASSISTANCE \)P. FRANCE. 

Il descendre la Loire jusqu'à Nantes, tant ils furent constammenl 
abreuvés d'outrages, et aux onze jours qu'ils passèrent dans les 
cachots de la citadelle d'Angers, [)resque mis à nu sous prétexte 
de les fouiller, liés deux à deux, menacés de la même mort que 
ceux donl ils voyaient flotter les cadavres sur la Loire. Un des sol- 
dats de leur escorte avait poussé la rage et la cruauté jusqu'à dé- 
pouiller un d'entre eux de son crucifix et à s'en servir pour en 
frapper plusieurs au visage. Et néanmoins le frère de Philippe 
Moreau, fidèle comme lui à son sacerdoce, compagnon de ses chaî- 
nes et témoin de sa sainte mort, ose attester que ce premier mois 
de douleurs fut bien au dessous du martyre qu'il eut à subir en- 
core durant vingt-et-un jours avant d'expirer. Le tableau seul 
en fait horreur. Les plus faibles, les plus âgés (et il était du nom- 
bre) furent liés sous les aisselles et hissés sur le pont de la ga- 
liote par leurs bourreaux, qui les faisaient ensuite retomber de 
tout leur poids jusqu'au fond de la cale. On les laissa sans pain 
huits jours entiers. Mais ce qui dépassait toute autre souffrance 
et peut à peine être même indiqué, il leur fallait demeurer jour 
et nuit au milieu de leurs immondices, et dans un air tellement 
enq)esté, que leurs gardiens se refusèrent à continuer, même sur 
le pont, leur service. Et ce fut du fond de ce purgatoire, où pé- 
rirent en trente-deux jours quarante-cinq victimes, que ce digne 
(ils de saint Ignace alla recevoir sa récompense, à l'âge de soi- 
xante-huit ans. 



GuiLLox, Les Martyrs de la Foi, t. \. p. '279 et suù'. ; f. \, p. 106 
et suiv. 



VIII AVRIL 



Le huitième jour d'avril de l'an 4681, mourut à Québec, après 
plus de trente-sept ans de vie apostolique, au milieu des tribus 
sauvages du Canada, le P. Gabriel Druillettes, de la Province de 
Toulouse, le premier apôtre des Abnaquis et de plusieurs peuples 
barbares dans le voisinage de la mer du Nord. Même dans les 
réductions du Paraguay, rien ne semble plus beau que cette mis- 
sion Abnaquise, arrosée des sueurs de cet homme de Dieu, qui 
dans sa vieillesse était appelé par les Français, aussi bien que par 
les sauvages, le patriarche et l'homme de miracles. Les Anglais des 
bords de l'Hudson, malgré leur aversion pour la foi catholique, 
pour la Compagnie de Jésus et pour la France, semblaient faire 
eux-mêmes une exception en faveur de Druillettes, l'accueillant et 
le vénérant comme un saint. 

Dans les relations annuelles de la Nouvelle-France, on ne sau- 
rait lire sans une admiration mêlée de frayeur, le récit de ses 
courses pour chercher et sauver de nouvelles âmes. Presque à ses 
débuts, il ose emprunter, et avec raison, les paroles mêmes de Moï- 
se dans le désert, Transwimus per eremum terribilem (Deut. i, 
19), ne trouvant point d'expression capable de peindre les montagnes 

471 



^l72 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

ot les abîmes où il lui a fallu disputer sa vie presque à cliaque 
pas. A peine (railleurs s'est-il mis en route, que Dieu semble vouloir 
soumettre son cœur et sa foi aux plus dures épreuves. La fumée 
des huttes sauvages lui fait, en p(;u de jours, totalement perdre la 
vue ; et après de nombreuses chutes, dos plus périlleuses, il doit 
se laisser conduire, à travers les bois, par la main d'un enfant. 
Bientôt ses néophytes, craignant de ne pouvoir emmener plus loin 
celui qu'ils aimaient déjà comme leur père, s'avisèrent, pour le 
guérir, de lui racler les yeux avec un morceau de fer. Mais ce re- 
mède étrange lui causa d'affreuses douleurs, qui les firent désespé- 
rer eux-mêmes de sa g-uérison. Alors invitant tous ses compagnons 
à joindre leurs prières aux siennes, et à demander au (Irand-Esprit, 
(jui lui avait donné les yeux, de les lui rendre, si ce devait être 
pour sa gloire, il commença, au milieu d'eux, à réciter par cœur 
et à haute voix, les prières de la messe en rhonnour de la très 
sainte Vierge ; et il recouvra subitement une vue si pleine et si 
ferme, que ni l'éclat éblouissant des neiges ni la fumée ne lui cau- 
sèrent plus désormais aucune fatigue. A partir même de ce jour, 
Dieu, pour récompen,ser et glorifier la foi de son serviteur, lui don- 
na sur les maladies de ses pauvres sauvages un empire souverain, 
lin signe de croix, un peu d'eau bénite, lui suffisaient pour les 
délivrer sur-le-champ de toutes leurs infirmités. Pour lui, se re- 
posant sur l'aimable Providence, à laquelle il s'était confié, il fai- 
sait de la croix ses délices et surabondait de joie dans les plus a- 
mères tribulations. 

Sans cesse il rocommençail à parcourir les lacs, les forêts et les 
montagnes, pour étendre plus loin le royaume de Jésus-Christ. Dans 
un seul voyage vers la mer du Nord, il annonçait le saint nom de 



VIII AVRIL. P. GABRIEL DRUILLETTES. 473 

Jésus à huit ou dix nations barbares qui vivaient sans Dieu com- 
me des bêtes. Voici en quels termes un sauvage, encore infidèle à 
cette époque, et qui lui avait servi de g-uide à travers le désert, 
ne lui épargnant parfois ni les injures, ni les plus indignes trai- 
tements, racontait plus tard aux autres sauvages la patience et la 
charité du saint missionnaire : « Vraiment, je n'avais pas d'esprit, 
de maltraiter ainsi un homme à qui j'ai de si grandes obligations ! 
Il m'a rendu la santé par ses prières, et tandis que j'étais mala- 
de, il veilla près de moi la nuit tout entière, chassant par son 
oraison le démon, qui me voulait ôter la vie. Me voyant infirme, il 
ne se contentait pas de son bagage, mais il se chargeait encore 
du mien. Il obtient de Celui qui a tout fait, tout ce qu'il veut : les 
eaux où nous passions étant trop basses, il demanda de la pluie 
pour faire grossir les torrents , et il fut exaucé sur l'heure, ce 
qui nous a bien soulagés. La faim étant près de nous faire périr, 
il pria pour nous, et Celui qui est le maître des animaux , nous • 
donna de la chair plus qu'il n'en fallait pour le reste de notre vo}^- 
age. Pour lui, il n'en mangeait pas pour l'ordinaire, lorsqu'elle 
était fraîche ; mais il péchait vers la nuit quelques petits poissons 
dont il se contentait. Lorsque notre canot était en danger de tou- 
cher le fond, il descendait à terre pour nous soulager, cheminant 
les six jours entiers par des broussailles et par des rochers épou- 
vantables. Quand je criais contre lui, ou le menaçais, l'accusant 
d'être la cause de quelque malheur, ou il ne disait pas un mot, 
ou s'il parlait, on eût cru qu'il était coupable et que j'avais raison, 
tant ses réparties étaient douces et pleines de bonté. Ce n'est pas 
un homme tel que nous ; c'est un des esprits supérieurs ! Désor- 
mais je veux aimer la prière et me faire instruire par lui ». 
A. F. — T. I. — 60. 



/i7^i MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Ce naïf récit d'un barbare, liabitué dès son enfance aux priva- 
tions et aux fatigues d'une telle vie, nous oifre à peine néanmoins 
une faible image de la vie crucifiée et des incessantes épreuves 
du P. Druillettes, capables, selon l'expression d'un de ses supé- 
rieurs, d'abattre un géant, mais pleines de charme pour un hom- 
me qui ne respirait que l'esprit, la croix et l'amour de Jésus- 
Christ. Et le P. Jérôme Lallemant ajoute: « Il fallait vraiment que 
Jésus souffrît pour sauver les Ames, car s'il les eût rachetées par 
des délices, qui serait jamais venu les chercher ainsi, jusques dans 
le fond de la barbarie, des neiges et des glaces, et de la faim et 
de la mort ? r>. 



Relations de la Nouvelle-France, aiui. 1G43, KJ'*;'), IG'iG, 1647, 1648, 
1650, 1651, 1652, 1656, 1661, 1664, 1671, 1672. Cf. édit. Québec, 1858. 

— Ch\hi,evoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. \, p. 4.35, 436; /. 2, 
p. 6 et suiv. — Cheuxius, Historia Canadensis, l. 6, p. 483 ; /. 8, p. 650. 

— Relations inédites de la Nouvelle-France. . . , publiées par le P. di? 
MoNTÉzoN, Paris 1861, t. 2, p. 7. — Brasselh de Bourbolug, Histoire 
du Canada, t. l, p. 60, 61. — Ferland, Cours d'histoire du Canada, t. 1, 
ch. 5, p. 346, 347. — Mémoires sur la Vie de M. de Laval, t. l,p. 64. 



Le même jour de l'an 1647, mourut au collège de Toulouse le 
P. Sauveur Durand, en grande réputation de sainteté. Toutes les 
connaissances qui conviennent à un ouvrier de la Compagnie, lui 
étaient familières ; et par un privilège singulier, après qu'il s'en 
était rendu maître un(î fois, il ne les oubliait plus. Mais les dons 



VIII AVRIL. P. SAUVEUR DURAND, 475 

surnaturels brillaient en lui d'un éclat encore plus admirable. Jus- 
tement persuadé que l'oraison est l'âme de la vie religieuse, et 
que, pour en assurer le succès, nul moyen ne doit être nég-lig-é, il 
s'était imposé la règle non seulement de la préparer la veille, com- 
me il est imposé à tous, mais de faire cette préparation la plu- 
me à la main, et d'en noter par écrit les pensées et affections prin- 
cipales, et il s'était même engagé à cette pratique par un vœu spé- 
cial. Son union à Dieu était continuelle. Au milieu de ses occu- 
pations les plus absorbantes, il ne manquait jamais, à l'exemple 
de saint Ignace, de se recueillir après chaque quart d'heure et mê- 
pie, quand il était sans témoins, de se jeter à genoux après cha- 
que heure pour adorer Dieu et renouveler l'offrande de ses actions. 
Son amour pour la Compagnie était celui d'un fils pour sa mère ; 
toute sa préoccupation était de la défendre, son désir de la glori- 
fier, sa joie de la voir se dilater dans tout le monde. Toujours égal 
à lui-même, aimable à tous, d'une modestie angélique qui composait 
également ses sens intérieurs et extérieurs, le P. Durand, dit la no- 
tice consacrée à sa mémoire, était la vivante image de la perfec- 
tion religieuse. La Province de Toulouse pouvait se promettre de 
jouir longtemps encore de l'exemple de ses vertus et du fruit do 
ses travaux, quand il plut à Dieu de le rappeler à lui ; il était dans 
la cinquantième année de son âge, et la trente-quatrième depuis 
son entrée dans la Compagnie. 



Litter. ann. Provinc. Tolos. , ann. 1647 (Archw. Rom.). 



IX AVRIL 



Le neuvième jour d'avril de l'an 1651, mourut à Caen le P. Pier- 
re Chénart, vieillard vénérable, chargé d'un immense trésor de 
mérites et d'âmes gagnées à Jésus-Christ. Visiter les pauvres, les 
prisonniers et les malades, consacrer chaque jour de longues heu- 
res à entendre les confessions d'une multitude presque innombra- 
ble de tout âge et de tout rang, et s'entretenir avec Dieu par la 
prière, fut son unique occupation pendant les quarante dernières 
années de sa vie. Aussi n'était-il appelé que le saint confesseur, 
le refuge des malheureux et le père de la ville de Caen. C'est au 
tribunal de la pénitence qu'à l'âge de quatre-vingts ans, il fut at- 
taqué pendant la semaine sainte des premières atteintes de la 
mort; après avoir uni, pendant les trois derniers jours, ses souf- 
frances et son agonie à celles de Jésus-Christ mourant sur la croix, 
il lui remit doucement son âme, plein de confiance et de joie, le 
jour de la résurrection. 



Elogia defunct. Provint-. Franc. (Arc/i. Hum.) — LiNera'. ann. Soc. Je- 
.su, on II. I ();")! . p. I IH. 

>i76 



IX AVRIL. — P. RENÉ DE CHATEIGNERAYE. 477 

* Le même jour de l'année 1708, mourut à Moulins le P. René 
DE Ghateigneraye, âgé de cinquante-sept ans. Pendant ses longues 
années d'enseignement à La Flèche, Rouen, Orléans et Paris, il 
s'était « également appliqué, dit la relation de sa mort, à se ren- 
dre habib lui-même, et à instruire ses écoliers dans la piété et dans 
les sciences ». Mais ce fut surtout dans la charge de supérieur, à 
Vannes, imiens, Moulins, ajoute la même relation, que toutes les 
vertus quil avait soigneusement cultivées depuis son noviciat, je- 
tère.îit un plus vif éclat. Vrai modèle de ceux qui gouvernent, il 
joignait à ane douCeur, à une égalité d'âme inaltérable, une appli- 
cation scruDuléuse à tous ses devoirs et une si parfaite régularité, 
qu'on l'appdait la règle vivante de sa maison. Rempli d'une ten- 
dre dévotiol pour Notre-Seigneur , extrêmement mortifié et dur à 
lui-même, il ne redoutait aucune fatigue dès qu'il s'agissait de ve- 
nir en aide aux âmes rachetées au prix du sang divin : il tomba 
victime de s charité, épuisé avant l'heure par des travaux exces- 
sifs. Lorsqu'il se vit frappé à mort et sans espérance de guérir, 
« pour montre lia joie qu'il ressentait d'aller bénir éternellement 
Dieu dans le ciel, après l'avoir servi si fidèlement sur la terre, 
il voulut qu'oi lui récitât le psaume Lœtatiis sum in his qux 
dicta sunt miJi, in domum Domini ibimiis ; et ce fut dans ces 
sentiments qu'il rendit doucement son âme le samedi saint, peu 
d'heures avant I résurrection du Sauveur glorifié. 



Lettre circulaire u p. François Dobeilh sur la mort du P. René' de 
Ghateigneraye, « à Malins, ce 10 d'avril 1708 » (Archiv. dom.j. 



X AVRIL 



Le dixième jour d'avril de l'an 183(), mourut à Rom(, dans la 
maison professe du Gesù, le P. Antoine Kghlmann, né en Alsace. 
Pendant la Terreur, il s'exila volontairement en Suisse pour y re- 
cevoir les ordres sacrés, et, à l'Age de vingl-('in<{ ans, il se réunit 
aux Pères Varin et de Tournely, dans la Société nissante des 
Pères du Sacré-Cœur, qui devinrent plus tard les Pères de la Foi. 
Neuf années entières il partagea leurs œuvres de zèle et de cha- 
rité, avant d'aller chercher, en 1803, la Compagnie le Jésus en 
Russie. Cette première période de sa vie religieux' et apostoli- 
que fit concevoir à ces hommes de Dieu la plus haute idée de 
sa vertu. A vingt-huit ans, il se dévouait, avec lantd'héroïsme, au 
salut des pestiférés d'Iïagenbriinn, (pie toute la cori'ée, témoin de 
ses souffrances, le proclama martyr de la charité, -a même année, 
il partait pour les hôpitaux de la Haute-Italie, enombrés de ])lu- 
sieurs milliers de malades et de blessés, victimes do la guerre, 
hommes de toute langue et de toute secte, qu* pour la plupart 
consentirent à se réconcilier avec Dieu avant h' mourir. C'était 
un travail presque surhunuiin . Pour mieux iiiter les premiers 
compagnons de saint Ignace, Antoine Kohlnvut cl ses frères a- 
/i78 



X AVRIL. — P. ANTOINE KOHLMANN, 470 

vaient décidé qu'ils mendieraient leur pain de porte en porte; mais 
pour ne pas laisser des âmes en péril imminent de leur perte éter- 
nelle, il leur fallut bien accepter, au bout de quelques jours, le 
pain de l'hôpital, où leur séjour d'ailleurs avait largement de quoi 
satisfaire les désirs les plus passionnés de mortification. On les voy- 
ait en efTet, tantôt à genoux dans la vermine, à côté des agoni- 
sants, ou bien couchés près de leur oreille, sur leur lit de paillo 
putride, ou encore debout, durant des heures entières, courbés 
vers eux ; et par cette charité incomparable ils triomphèrent des 
plus rebelles. 

Du reste, ce dévouement pour le salut des âmes et cette intré- 
pidité à ne reculer ni devant l'épuisement, ni devant la mort, fu- 
rent deux des traits caractéristiques de toute la sainte vie du P, 
Kohlmann. Admis au noviciat de Dunabourg, en 4805, il fut jugé 
digne, dès l'année suivante, d'aller prendre part à la création de 
l'Eglise, aujourd'hui si florissante, des Etats-Unis; et durant dix- 
huit ans, tour à tour missionnaire, curé de Saint-Pierre à New- 
York, Recteur de Georgetown, Maître des novices. Supérieur géné- 
ral de la mission du Maryland, il rendit à la foi de si éclatants 
services, qu'il ne parvint qu'à grand'peine à se dérober aux hon- 
neurs de l'épiscopat. Pendant son séjour à New-York, la liberté 
de l'Eglise aux Etats-Unis lui fut redevable d'un triomphe demeuré 
célèbre dans ses annales. Cité d'abord comme témoin, et bientôt 
comme criminel, au banc de la cour suprême de justice, pour a- 
voir refusé de révéler le nom d'un voleur pénitent, qui l'avait prié 
au saint tribunal de restituer le fruit de son vol, il montra tant 
de calme et de fermeté devant la menace d'être emprisonné lui- 
même comme voleur, et défendit si vaillamment le secret de la 



A80 MÉNOLOGE S. J. ASSISTA.NCE DE FRANCE. 

confession, qu'après de longs débals et par iin arrêt solennel, ses 
juges protestants eurent la loyauté de déclarer qu'on ne pouvait 
légalement contraindre un prêtre catlioli(jue à un acte contraire ù 
sa religion. 

De retoui" en Europe, douze ans environ avant sa mort, et 
professeur de dogme au Collège Romain, (pie Léon XII rendait à 
la Compagnie, Antoine Koldmann y jouil de la même estime dont 
il avait partout reçu tant de gages ; et (juand, pour lui accorder 
eidin un peu de repos, le R. P. Roothaan l'eut appelé à la mai- 
son professe du Cesii, ce fut dans l'exercice même du salut des 
âmes, au saint tribunal de la pénitence, ([ue sa dernière défail- 
lance vint le surprendre, l'avant-veille du jour où il rendit en paix 
sa vaillante ame à Dieu. 



Guidée, Notices historiques sur quelques membres de la Société' des Pères 
du Sacré-Cœur, t. 1, p. 103-123. 



Le même jour encore, l'an 1613, le P. Antoine Morgues mourut 
dans le petit village de Saint-Germain, près du Puy. Dieu récom- 
pensa les vertus de ce fidèle serviteur par une faveur qui fut re- 
gardée comme miraculeuse. Sentant que sa dernière heure était 
arrivée, et désirant vivement mourir entre les bras de ses frères, 
il demanda à plusieurs reprises si l'on n'apercevait aucun Jésui- 
te du haut de la maison où il allait rendre le dernier soupir . 



X AVRIL. — P. ANTOINE MORGUES. 481 

Contre toute attente, deux Pères de notre collège du Pu}' apparu- 
rent alors et arrivèrent bientôt. Après les avoir tendrement em- 
brassés, et avoir reçu d'eux une dernière absolution, le P. Morgues 
s'endormit doucement dans la paix du Seigneur. 



Nadasi, Annus dier. memorab., 10« april., p. 193. 



— i p •■ 



A. F. — T. I. — 61. 



XI AVRIL 



Lo onzièmo jour d'avril de l'an 1700, mourut à Vesoui le P. Claude 
UK RoMEViLLE, liumblo et laborieux niissionuairo de la Province de 
Lyon, en qui Dieu prit plaisir à faire éclater sa gloire, aux yeux 
des hérétiques et des catholiques du Midi de la France, de la Suisse 
et de la Savoie. Grand ami des pauvres et des ignorants, des pri- 
sonniers et des malades, joignant au travail de l'apostolat dans les 
montagnes, à l'âge de plus de soixante ans, des réunions de prê- 
tres du voisinage, auxquels il donnait les Exercices de saint Ignace, 
pour rendre plus durables les fruits de ses missions ; conduit en 
procession de village en village à travers les Alpes, Claude de Ro- 
meville se vit lout-à-coup revêtu par le Saint-Ksprit de la puissance 
«les miracles, à l'égal des plus surprenants thaumaturges des temps 
modernes. Maigre'; l'oubli de près de deux siècles, le doute est im- 
possible, devant les h'-moignages des contemporains, tels que ceux 
par ex(Mnple d(!s jouinalistes de Trévoux. Dans leurs débats publiés 
sur la vertu incessante des miracles dans la sainte Eglise, contre 
les calvinisles de Hollande, ils engageaient ceux-ci à consulter leurs 
frères de (lenèvc* sur cet homme tout miraculeux. Nous avons eu 
le bonluHir de retrouver (pielques lelations iiUMlites, de la même 



XI AVRIL. — P. CLAUDE ÙE ROME VILLE. 483 

époque, sur les seuls prodiges qu'il opéra dans les deux villes de 
la Roche-sur-Arve et de Vienne; ne pouvant ici les donner tout en- 
tières, nous en formulons du moins l'abrégé avec les propres ter- 
mes de ceux qui nous ont transmis de telles merveilles. 

Ce fut au moyen d'une bague, mise à l'un des doigts de la main 
de saint François-Xavier conservée à Rome, que le P. de Romeville, 
inspiré par sa charité, commença, dans un hôpital, à guérir les ma- 
lades, comme le faisait à Naples, dans le même temps, avec la re- 
lique de saint Gyr, saint François de lliéronymo. Ne soupçonnant 
pas qu'il dût lui en revenir le moindre honneur, l'homme de Dieu 
ne tarda pas à multiplier les merveilles, au nom et à la gloire 
du grand apôtre des Indes et du Japon; et l'on vit alors un spec- 
tacle peut-être inouï. « Des milliers de malades » (c'est l'expression 
même d'un protestant) étaient amenés de toute part, « de trente ou 
quarante lieues à la ronde » . Il en venait « de Suisse, d'Italie, d'Al- 
lemagne, de France», suppliant le saint missionnaire qu'il les déli- 
vrât de leurs maladies, « boiteux, aveugles, borgnes, sourds et muets, 
paralytiques, gens contrefaits dès leur naissance w . Ni l'éloigne- 
ment, ni la dépense, ni les mauvais chemins, ni la cherté des vi- 
vres ne les arrêtaient. De nombreuses troupes de pèlerins se pré- 
sentaient aux portes de Genève, pour franchir le Rhône, à tel point 
que les magistrats en prirent ombrage. Mais n'osant refuser l'en- 
trée et la traversée de leur ville, par crainte sans doute du roi de 
France, « ils font en sorte, ajoute un de nos narrateurs, qu'on ne 
s'y arrête point : et pour cet effet, ils ont des soldats qui ont soin 
de conduire (les pèlerins) d'une porte à l'autre, sans permettre même 
d'y acheter aucune nouriture » , les ministres de l'hérésie - étant 
« fort en intrigue pour prévenir les impressions que pourraient 



-^184 MÉNOLOGE S. J. * — ASSISTANCE DE FRANCE. 

fairr; sur leur peuple » les récits de tant de prodiges. Et en effet, 
lisons-nous dans l'article des journalistes de Trévoux, «< plusieurs 
ont eu la curiosité de l'éprouver . Quelques-uns de leurs malades 
sont allés à lui, avec une ferme résolution de renoncer à l'erreur 
s'ils guérissaient. 11 les a guéris, et ils se sont convertis ». 

Moins de deux ans après ces premiers faits, un des compa- 
gnons mêmes du saint thaumaturge, le P. Mascarany, écrivait de 
Vienne les lignes suivantes, peut-être encore plus surprenantes ; 
c'est la relation fidèle des scènes dont il venait d'être le témoin 
oculaire, en moins d'un .seul mois: «. Après ce que j'ai vu, rien ne 
me surprendra. On n'était pas plus accoutumé aux miracles, du 
temps des Apôtres ». Il y en a eu « plus de trois cents, la plupart 
sur-le-champ, d'autres par succession de temps. Notre prélat a é- 
erit une circulaire aux archiprêtres de .son diocèse, avec une in- 
struction pour faire des enquêtes dans toutes les paroisses qui en 
dépendent. On a vu presque tout Lyon venir à Vienne. Il y a eu, 
dans un seul jour, vingt-cinq bateaux, chargés de sains et de ma- 
lades de cette grande ville. A vingt lieues à la ronde, c'était un hô- 
pital déambulatoire, de caresses, coches, brancards, le chemin étant 
plein de monde, qui venait pour avoir la consolation de voir et 
d'être guéri du saint Père. . ... Si la voix du peuple est celle de Dieu, 
le xoilh canonisé ». — « Les rues servaient de logis aux artisans et 
aux pauvres , de bons bourgeois s'estimant heureux de coucher sur 
la paille dans des fenils et dans des écuries ». — Mais, ajoute le P. 
Mascarany, le plus grand miracle, selon moi, a été que Dieu ron- 
servAt « le bonhomme en vie, dans l'accablement oii il était, tout le 
jour et une partie de la nuit, sans prendre presque point de nourri- 
ture ou de repos, exposé au soleil, au serein, à la pluie et il la pous- 



XI AVRIL. — P. CLAUDE DE ROMEYÏLLE. 485 

sière, tête nue, dans l'infection des plaies et de la sueur de tant de 



gens », 



La guérison des âmes, le bien spirituel, la dévotion à saint Fran- 
çois-Xavier, que cherchait avant tout le saint missionnaire, n'étaient 
pas moindres. Dans la seule église de la Compagnie, on avait com- 
pté, dans le même temps, plus de trente mille communions; «et il 
y en a bien eu autant dans toutes les autres de la ville. Soyez assu- 
ré que je n'ajoute rien à la vérité ». Ce qui nous paraît toutefois, 
après tant d'honneurs et tant de prodiges, plus touchant et plus di- 
gne d'admiration; ce qui mit vraiment le dernier trait à la vie, à 
l'apostolat, à la vertu du P. Claude de Romeville, c'est l'humilité 
de ses derniers jours. Dix-sept mois avant qu'il rendît à Dieu sa 
sainte âme, les ministres du roi, sans doute importunés « de l'éclat 
et du fracas que cela faisait » (c'est le terme employé par le rédac- 
teur d'une note ajoutée à nos relations), voulurent que l'homme de 
Dieu fût comme relégué dans une petite maison du Comté de Bour- 
gogne , « où il demeura de bon cœur, humblement soumis à la dé- 
fense de ne plus faire baiser ni toucher » l'anneau, sanctifié par 
le doigt de son cher et glorieux père saint François-Xavier. 



Histor. Provinc. Lugdun., Ann. 1697, 1700, 1709 {Archw. Rom.). — Let- 
tre du R. P. Mascarany, de Vienne, le 10 juin 1704, à Monsieur son 
frère (Arch. dont., cop.). — Mémoires de Trévoux, suite du mois de Jam>. 
1704, p. . 87. — Vaullet, Histoire de la ville de la Roche-en-Faucigny , 
p. 401, 402. — Grillet, Histoire de la ville de la Roche, p. 85, — Mé- 
moire concernant le R. P. de Romeville, jésuite, le thaumaturge de nos 
jours (Archiv. nationales, carton M, 240 j, — Biblioth. germanique, t. xjx, 
p. 208-221: i< Lettre sur les miracles que l'on répandit en Savoie en 1703». 



480 MKNOLOGE S. J. ASSISTANCE 1)K FRANCK. 

Le môme jour de l'an 4680, mourut, à l'ûgc de quatre-vingt-trois 
ans, le K. Coadjulcur Pierki: Brunet. II était l'un des riches com- 
merçants de la ville d'Alep, et dans la fleur de l'Age, lorsque Dieu 
l'appela à la religion. La vue du dénuement et des vertus héroï- 
ques de nos premiers Pères qui, pendant les trente-cinq premières 
années de cette mission, ne j)OSsédèrent ni une chambre ni un mau- 
vais toit pour se mettre à couvert, et la lecture de la vie des saints, 
qui avait été si puissante autrefois sur le cœur de notre Bienheu- 
reux Père Ignace, l'embrasèrent d'une sainte ardeur pour se dé- 
pouiller aussi de tout, et solliciter instamment l'humble degré de 
Coadjuteur temporel, afin de mieux fouler aux pieds toutes les va- 
nités du monde. 11 mena parmi nous une vie si parfaite, que dans 
les quarante-neuf années qu'il passa en religion, nul ne se souve- 
nait avoir entendu sortir de sa bouche un regret, une plainte, ou la 
plus légère parole qui pût tant soit peu blesser la charité. 



Elogia defunctor. Prov. Franc. (Arc h. Rom.). 



XII AVRIL. 



Le douzième jour d'avril, veille du saint jour de Pâques, de l'an 
1653, mourut à Paris le P. Charles Paulin, dans la soixantième 
année de son âge. Il avait singulièrement contribué, avec les Pè- 
res Suffren et Gaussin, à répandre dans la cour de Louis XIII 
cet esprit de ferveur et de charité qui semblait rappeler les plus 
beaux siècles de l'Eglise ; mais parmi les services les plus si- 
gnalés qu'il rendit à la religion, on doit mettre au premier rang 
l'éducation chrétienne et la foi si vive de Louis XIV dès sa plus 
tendre jeunesse, ainsi que la réforme des chanoines réguliers de 
Sainte-Croix de la Bretonnerie, à Paris. L'autorité ecclésiastique et 
la puissance civile travaillaient vainement depuis plus d'un siècle à 
faire refleurir dans cette maison la règle primitive et les vertus 
religieuses, qui lui avaient donné sous saint Louis une si haute 
réputation de vertu, alors que l'occupation principale des pieux 
compagnons de Théodore de Celles était de méditer sur la pas- 
sion du Sauveur. Mais enfin cédant aux conseils du pieux car- 
dinal de la Rochefoucauld, les religieux demandèrent et obtinrent 
comme supérieur le P. Charles Paulin, qui leur fut accordé avec 

487 



-^188 MÉNOI.OGE S. J. ASSISTANCE DR FRANCE. 

trois autres de nos Pères et deux Frères Goadjuteurs, pour les di- 
rig-er pendant trois ans. Ce saint homme, devenu leur Maître des 
novices et leur Père, ranima tellement leur ferveur par ses exhorta- 
tions et ses exemples, pratiquant le premier et avec une extrême 
rigueur pour lui-même, tout ce qui pouvait s'accorder avec les 
constitutions de la Compagnie, que la communauté des Chanoines 
de Sainte-Croix fut toujours regardée dans la suite comme une des 
plus édifiantes, jusqu'à la suppression des ordres religieux. Peu de 
temps après, il fut nommé confesseur de Louis XIV, Agé de 
onze ans, et le prépara à sa première communion. Le jeune roi 
avait un respect et une affection extraordinaire pour le sers'iteur de 
Dieu, et lui dut en grande partie cette vivacité de foi et de religion 
qui ne l'abandonna jamais, même dans les années les plus criti- 
ques de sa vie. 

Le fruit des travaux du P. Paulin et les nombreuses faveurs 
qu'il reçut de Notre-Seigneur, furent regardés comme la juste ré- 
compense de son zèle et de ses vertus ; et l'on a tout lieu de 
croire qu'il eut une connaissance surnaturelle de sa mort prochaine. 
La dernière semaine de sa vie, au témoignage de ses frères, fut 
vraiment pour lui une semaine sainte, dans toute la plénitude de ce 
mot. Après avoir reçu, le jeudi saint, le viatique des mourants, et 
avoir uni ses dernières souffrances et son agonie à celle du Sau- 
veur le vendredi saint, il expira doucement le lendemain, la veille 
de Pâques de l'an 4653. Il était Agé de soixante ans, et en avait 
passé quarante-trois dans la Compagnie. In grand nombre d'évê- 
ques, de maréchaux, de secrétaires d'état, d'oflîciers de la mai- 
son du roi, et de personnages du plus haut rang assistèrent ù 
ses obsèques ; et les religieux de Sainte-Croix lui firent un servi- 



«Il AVRIL. — P. CLAUDE DE LINGENDES. 489 

ce solennel, pour témoigner hautement de leur reconnaissance et 
de leurs regrets. 



Elogia defunctor. Prov. Franc. {Arch. Rom.). — Liller. ann. Soc. Jesu, 
ann. 1653, p. 166 (Arch. Rom. ). — Lettre circulaire du P. Alain dk 
La.un.\^y sur la mort du P. . Charles Paulin (Arch. dom.j. — Sotuellus, 
Bihlioth. Script. Soc. Jesu, p. 132. — Nadasi, Ann. dier. memorab., p. 203. 
— Rapin, Mémoires, t. i, p. 276; t. 2, p. 141. — Voir dans les Etudes 
religieuses, ann. 1891, des articles très intéressants du P. H. Ghérot, 
S. J., sur « Le premier confesseur de Louis XIV , le P. Charles Paulin, 
d'après sa correspondance inédite ». 



Le même jour, en 1660, mourut le P. Claude de Lingendes, su- 
périeur de la maison professe de Paris. Le P. de Lingendes avait 
été, de l'aveu même de nos plus grands ennemis, le prince des 
orateurs sacrés de son temps, et l'un des plus excellents directeurs 
dans les voies de la perfection. Pendant les trente-sept ans qu'il 
exerça le ministère de la parole, et dont il passa vingt-sept à Paris 
avec un succès toujours croissant, il arracha au vice et à l'hérésie 
une multitude innombrable d'âmes, et il en conduisit un grand 
nombre à une éminente sainteté. On peut citer entre autres Madame 
de Montmorency, dont il ne craignait pas de dire aux religieuses 
de la Visitation : « Vous verrez en elle tout ce que vous verrez de 
meilleur dans la vie des plus grands saints » ! Sainte Jeanne-Fran- 
çoise Frémiot de Chantai voulut aussi l'avoir à son lit de mort, 
pour expirer, comme son bienheureux Père saint François de Sales, 
a. F. — T. I. — 62. 



490 MÉNOLÔGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

entre les bras de la Compagnie de J('sus; et après lui avoir rendu 
<îomj)te un(* dernière fois de toute sa vie, pcMi de moments avant 
de remettre son Ame à Dieu, elle lui dit ces bell(;s paroles : « Mon 
très cher Père, nous vous avons tant d'obligations, à vous et à vo- 
tre sainte Compagnie, que nous ne les saurions jamais assez re- 
connaître ». 

Au milieu de ses immenses travaux, le P. de Lingendes remplis- 
sait encore les charges les plus importantes et (pii semblaient de- 
mander à elles feeules les talents et les forces d'un homme tout en- 
tier. Recteur des collèges de Moulins et de Tours, Préposé de la 
maison professe de; Paris, Provincial de France, choisi, entre tant 
d hommes d'un rare mérite, comme député de sa Province h trois 
congrégations générales, il suffisait à tant et de si graves alTai- 
res, sans en négliger aucune et sans jamais plier sous le faix. Mais 
aussi l'on admirait en lui un soin extrême à ménager son temps ; 
et l'on disait hautement ([u'il n'en perdait jamais une minute. Dieu 
couronna ses mérites et ses travaux par les soiilVianccs et la sainte 
mort qu'il n'accorde qu'à ses plus fidèles serviteurs. Après dix-huit 
mois de douleurs sur la croix de son Maître, dont il avait fait com- 
prendre et goiiter à tant d'Ames l'onction et les amertumes toutes 
divines, le P. de Lingendes expira, l'esprit et le cdMir ravis en 
Dieu. Il était i\p;6 de soixante-neuf ans et en avait passé cinquante- 
trois dans la Conq)agnie. 



h'iogia (icfuNcfor. Provinr. Franc. [Arch. lîoni.). — Lettre circulaire 
sur 1(1 mort du P. (7(iu(/e de Lingendes ( Arc/i. dont.}- — Rybkyrktk. 
Scriptor. Prfn'inr. Franc, p. \'\. — Sotiiklli'.s, liihiioth. Soc. Jesu. p. 153. 



XII AVRIL. P. CLAUDE SICARD. 491 

-^ DE Backer, Bihlioth. des ecriv. de la Compagn., i"'^^ édit., t. 1, p. 461, 
— Rapin, Mémoires, t. 2, p. 153. — Henry de Maupas, \ie de la V. 
Mère Jeanne-Françoise Fre'miot. . , Paris, 1646, p. 375. — Vie de Ma- 
dame de Montmorency (Visitandinej, p, 89, 138, 140, 159, 268. — Vie 
de la V. Mère Jeanne-Marie de Matel, p. 105, 108. 



Le même jour encore de l'an 1726, mourul au Caire le V. Claude 
SiÇARD, le plus célèbre de nos missionnaires d'Orient par sa science, 
son zèle et sa charité. Parti de France pour la Syrie à l'Age de 
vingt-neuf ans, il avait déjà si bien mis à profit les premières an- 
nées de sa vie religieuse, qu'il était également préparé aux tra- 
vaux de l'érudition et de l'apostolat. Durant les deux premières 
années qu'il passa dans le Levant, ses entretiens familiers, ses ca- 
téchismes, son habileté dans la médecine, et surtout deux petits 
ouvrages arabes, chefs-d'œuvre de controverse, contribuèrent puis- 
samment à la conversion des dix mille hérétiques et schismatiques 
de la ville d'Alep. En même temps il faisait l'apprentissage de 
tout ce que doit souffrir un véritable apôtre ; chargé souvent d'ou- 
trages et de coups, les plus mauvais traitements ne furent jamais 
capables de le décourager ; et bientôt la moisson qu'il arrosait de 
ses sueurs et de son sang, fut si abondante, qu'il fallut lui donner 
un compagnon pour l'aider à la recueillir. 

Mais l'obéissance ne tarda pas à lui ouvrir un champ plus vaste 
encore et plus fertile en toute sorte de croix. Nommé supérieur des, 
missions de l'Egypte et de la Thébaïde, il visita, pendant dix-huit 
années de courses incessantes, jusqu'aux plus profondes solitudes 



492 MKNOnOGE s. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

pr(?cliant <lans tous les monastères <\v la vif^illo Kg-yj)t«, ramenant à 
l'unité (le l'Eglise les sueeesseurs «légénérés des Paul, des Antoine 
(!t des Macaire, doni il parlagail les jeûnes, les v<Mlles et toutes 
les austérités, pour les gagner à Jésus-Christ ; travaillant à Caire 
des hommes et des ehrétiens de la grossière el malheureuse na- 
tion des Coptes, si rebelle à la lumière, que dix aiirK'cs d'efforts 
incessants semblèrent dépensées en pure perte, avant cpielle com- 
mençât à s'ébranler. En même temps, pour rc'pondre aux désirs 
de l'Europe savante et aux ordres du Régent et du ri(''néral de la 
Compagnie, il s'occupe d'arracher aux ravages des sables, du temps 
et de l'oubli, les antiques monuments de la tenc des Pharaons, ex- 
plore et décrit, sans interrompre ses missions, le Sinaï et les ri- 
ves de la Mer Rouge, les bords du Nil, depuis son endjouchure jus- 
qu'aux cataractes les plus reculées, les ruines de Thèbes et de 
Memphis, d'Elephantine et de Phihe, des solitudes on n'avait pé- 
n('lr('^ jusqu'alors aucun missionnaire connu ; il jette, en annonçant 
partout le nom de Jésus-Christ, les fondements de cet ouvrage co- 
lossal dont les grandes découvertes de notre siècle n'ont pas même 
encore réalisé toutes les promesses. Puis tout à coup, appi'cnant 
que la peste vient d'éclater au Caire, il accourt exposer sa vie 
pour son trou[)eau, le console, le prépare à la mort, et frappé lui- 
même du flf'au, persévère dans son ministère <le charité jusqu'au 
moment où l'épuisement de la nature lu' répond plus à l'invincible 
énergie de son àme. ('e graïul apôtre n'c'tail àgc' cpie de quaran- 
te-neuf ans, <lont il avait passé trente-quatre dans la C()uq)agni»' el 
près de vingt <lans les missions d'Orient. 



XII AVRIL. — P. CLAUDE SICARD. 493 

Lettres édifiantes, l"'" édit., t. 25, p. xxiii, — e'dit. 1780, t. I, p. xxii; 
t. 5, comprenant plusieurs lettres et mémoires du P. SicAlUD. — Lettre du 
P. Pierre Fromage sur la vie et la mort du P. Claude Sicard, Tripoli, 
V^ juin 1726, — Carayon, Bibliographie historique. . , n" 2594. — Mercure 
de France, Sept. 1727, p. 1981, 1988 et suii'. Cf. Carayon, ibid. — he 
Backer, Biblioth. des écrivains. . , i"^" édit., t. 6, p. 638. — Crétineau- 
JoLY, Hist. de la Compagnie de Jésus, édit. C aster man, 1846, ch. 32, p. 
683. — Feller, Dictionn. histor. — Michaud, Biographie universelle, à l'ar- 
ticle Sicard. 



XIII AVRIL 



Lo treizième jour d'avril de l'an 4052, mourul à La Flèche le V. 
(«EORGES FouRNiER, l'aiitcur de la Dévotion des gens de mer, l'ami, 
le compagnon, le maître et le père d'un grand nombre de nos ma- 
rins, durant les expéditions maritimes des règnes de Louis XIII et 
de Louis XIV, très digne fds de saint Ignace et par sa science et 
par sa vertu. Sous les dehors les plus modestes et les plus affables, 
il cachait, dit le P. Henri Rybeyrète, une vraie et très éminente 
sainteté. Or pour trouver un plus facile accès auprès des hommes 
de mer, qu'il voulait gagner à Jésus-Christ, il s'était rendu maître 
en tous les genres de connaissances qui pouvaient les intéresser, et 
en donnait des lerons aux plus habiles. « Le premier traité de na- 
vigation vrainioni (li(hu'ti([ue, lisons-nous dans les Nouvelles Anna- 
les de Mathématiques de Terquem, fui un ouvrage du P. (îeorgcs 
Fournier », promptement adopté dans les écoles maritimes de YVax- 
rope. L'histoire des rapports de la Compagnie avec la marine fran- 
\,iaise, au dix-septième et au dix-huitième siècles, devait donc pla- 
cer au premier rang le nom du P. Fournier. On peut voir en dé- 
tail, dans les lettres du P. ('hampiou el (hi P. Taehard, à ({uel prix 
s'exerçait parfois le saint ministère sur les escadres, surtout h I al- 



XIII AVRIL. — P. CHARLES DE LESSAU. 495 

taque des ports et dans les naufrages. Et c'est au dévouement de 
ces premiers et vaillants aumôniers de mer, que la Compagnie dut 
en France l'édit par lequel Louis XIV lui confiait le soin et l'in- 
struction des aumôniers, gardes, soldats, matelots et malades dans 
les séminaires, casernes et hôpitaux des grands ports militaires 
de Brest et de Toulon. 



Rybeyhète , Scriptor. P ravine. Franc., p. 87. — Sotuellus, Bibliolh. 
Scriptor. Soc. Jesu, p. 288. ■ — de Backer, Bihlioth. . . l*"'* édit..^ t. 1, 
p. 316. — Terquem, Nouvelles Annales de mathématiques, t. 8 [apud de 
Backer., Le.}. — Nicéron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes 
illustres, t. 33, p. 252, — Huet, Origines de Caen, p. 370. — Cahayon, 
Etablissement de la Compagnie de Jésus à Brest .... Paris, 1864, p. 4 ei 
' suiv. — Champion, Cf. apud P. Carayon, op. cit., p. 8 et suiv. (note). 
— Tachabd, Cf. Lettres édifiantes, édit. 1781, t. 10, p. 288-338; t. 12, 
p. 5-55. 



Le même jour, l'an 16(57, mourut le P. Charles ue Lessau, Rec- 
teur du collège d'Alençon, encore plus uni par la même ardeur «lu 
zèle et de l'amour divin que par les liens du sang au saint P. Si- 
mon de Lessau dont nous avons rappelé la mémoire le onzième 
jour de mars. L'un et l'autre, par les paroles brûlantes qui sor- 
taient de leur cœur, embrasaient également leurs inférieurs et les 
étrangers du feu qui les consumait. La ville d'Alençon tout entière 



^lîH') MÉNoi.ocii; s. j. — ASSisTANcr: in: thanck. 

uccoiirul aux runéraillos du I*. (IharJe.s, pour vénôror sns reflU^s ot 
se roconiuiauder aux prièrns do celui t\o\\\ on diKiiil h liairte voix : 
«1 II n a jaiuais clier<diô que Dieu » ! 



/i7f>^'. (le/'unct. Prov. Franc. (Arc/t. Itom.j. 



XIV AVRIL 



Le quatorzième jour d'avril de l'an 1671, mourut au collège 
d'Arras le P. Jean Bihannic, du diocèse de Saiut-Pol-de-Léon, dont 
le P. Judde aimait à citer l'exemple, pour faire comprendre à ses 
novices ce que vaut, aux yeux des saints, le salut d'une âme. Il 
n'était âgé que de trente-six ans , et l'on admirait en lui les plus 
beaux exemples de zèle et de perfection religieuse. Mais l'héroïs- 
me de sa mort effaça l'éclat de tout le reste , Dieu sembla vouloir 
lui donner la palme du martyre de ses propres mains. Quelques 
années auparavant, frappé d'un mal terrible et sans remède, Jean 
Bihannic s'était vu guéri par l'invocation du grand thaumaturg-e 
des Gaules, saint Martin, dont il était allé vénérer le tombeau. Or, 
comme il travaillait, au collège d'Arras, à la conversion des pé- 
cheurs, il rencontra un jour une âme en si grand danger de 
damnation et si endurcie, que pour la sauver, il s'offrit de grand 
cœur à endurer tous les martyres qu'il plairait à Dieu d'accepter 
de lui ; et à l'instant, une voix intérieure lui fit entendre ces pa- 
roles : « Quoi ! même les douleurs dont tu as été autrefois guéri » ? 
Cette seule pensée le glaça d'une horreur subite ; mais bien loin 
de se laisser vaincre: « Oui, mon Dieu, reprit-il, oui, pourvu que 
vous m'accordiez cette âme, pour laquelle vous avez versé votre 
A. F. — T. I. — 63. 497 



^i98 ménoi.o(;k s. j. — assistance df: kranci:. 

sang'). Le pécheur fut réconcilié avec l)i(ni. Mais des le jour sui- 
vaul, .Icaii l)iliHmiic senlil ([ue son liéroï(|uc offrande é-tait accep- 
l(';c. Ses intestins commencèrent à se tordre av<;e <les douleurs vrai- 
nu;nt elfroyables. i^ientcM la gangrène les alta(ju;i. Durant j)Ius d'une 
semaine entière, des matières putrides lui sortirent j)ar la gorge, 
jusfpi'à ce <[ue la violence <lu mal leur eut ouverl, nii peu au-des- 
sus de l'estomac, quatre issues sanglantes. Kt ce fut au milieu de 
ces horribles tourmcMits, (|ue ce jeune et vaillant /.(Hateur des à- 
nies, conclu'' sur son lit de douleur comme sui" la croix cpii sauva 
le monde, agonisa dniant lr(!nle-six jours avant d'expirer, sans 
jamais cesser de bénir la bonté divine, <[ui lui avait donné d'ar- 
racher à l'enfer un pécheur de plus. 



Elogia (lefunct. Proi: Franc, (Arc/i. Rom.). — P. Jinui;, Œuvres spi- 
rituelles, recueillies par l'Abhe Le Non» Dupauc, Paris J78L (■ -, p- 33<>, 
337 ; Exercices, méditât, du zèle des âmes. 



Le même jour, l'an 1G22, mourut à Paris le P. Amoink le Gau- 
DiER, du diocèse de Soissons. Son grand ouvrage sur la nature, 
les degrés, les moyens et les obstacles de la perfection, mérite 
d'être comparé à ce ([ue l'h^glise possède en ce genre de plus 
parfait. Aussi le H. P. Koothaan, de pieuse UK-uioire, le regar- 
dait-il comnu> un des plus beaux monuments i-h'vés à la gloire (h* 
Dieu par les eufauls de la (Compagnie, et regrettait \ ivenieut cpi il 
IVit si p<Mi connu et si peu (''ludi('' mèui(> j)aruii nous. .Mais ce (jui 
est plus glorieux encore^ au P. Le (iauduM-, c'est cpi il avait passé 



XIV AVRIL. — P. ANTOINE LE GAUDIER. 499 

le premier par ces voies admirables avant de les enseigner aux au- 
tres ; et comme les plus célèbres auteurs ascétiques de la Compa- 
gnie, tels que les Pères Alvarez, Dupont et Lancicius, il en avait 
atteint lui-même la perfection. Il avait surtout un merveilleux ta- 
lent pour découvrir, par rapport à lui et aux autres, les plus se- 
crètes ruses du démon, qui n'a rien tant à cœur que d'empêcher 
les serviteurs de Dieu de parvenir à la véritable sainteté. Aussi cet 
ennemi des aines lui avait juré une haine mortelle. Souvent il lui 
apparaissait sous les formes les plus horribles et déployait contre 
lui toute sa rage ; mais le P. Le Gaudier, comme son bienheureux 
patron saint Antoine, se riait de ses vaines fureurs, et n'en fai- 
sait pas plus de cas que d'un épouvantail d'enfants. Un jour l'es- 
prit de ténèbres déclara hautement que le Père était un de ses 
plus grands ennemis ; et une autre fois, par la bouche d'un éner- 
gumène, il témoigna sa joie d'une chute qui lui avait brisé la jam- 
be, ajoutant avec un rire infernal : « Il n'a pas tenu à moi qu'il 
ne se soit brisé la tête en même temps » ! Cet admirable serviteur 
de Dieu eut la consolation de conduire un grand nombre de ses 
frères à une éminente vertu. Il s'attachait surtout, avec un succès 
extraordinaire, à en faire des hommes d'oraison et d'abnégation, 
et à leur inspirer cette connaissance et cet amour de Notre-Sei- 
gneur qui semblaient faire toute sa vie. 



Le Gaudieb, De natura et statibus perfcctionis, opus posthumum, Parisiis 
1643. — CoRDAHA, Histor. Soc. Jes., lib. 1 , n. 107, p. 374. — Sotuellus, 
Biblioth. Scriptor. Soc. Jes., p. 73. — de Backer, Biblioth. . . i"" édiL, 
t. 1, p. 331. — Patrignani, Menol., 14 April., p. 129. — Nadasi, xinnus 
dier. menior., 14» April,, p. 208. 



XV AVRIL 



Le quinzième jour d'avril de l'an 1063, mourut dans les Ilots, à 
la pointe des lies Sorlingues, le P. François IIkard, supérieur de 
la mission des Antilles IVnnçaises. (3n disait de lui ([uil travaillait 
à l'instruction v\ au salut des nègres de Saint-Christophe et de la 
Martinique, avec autant de respect et d'aireelion, ({ue si on lui eût 
conlii' des princes et des enfants de rois à gouverner. Or lel fut 
le prix de ses fatigues ([ue, de son prt)j)re aven, Dieu lui donna la 
joie de voir un grand nombre de ces pauvres gens <levenir chastes 
comme des anges, et souffrir mille cruautés, avec un courage hé- 
roïque, plutôt que de consentir à un seul péché. Quand il les visitait, 
soit au travail des plantations, en pleine campagne, soil dans leurs 
pauvres cases, une de leurs d(Mnandes les plus ordinaires était iju'il 
voulût bien prier avec eux; c[ (•'('■lail une chose ravissant(\ dit lau- 
leur d'une relation contemporaine, i\o les entendre alors remercier 
avec lui Notre-Seigneur de leiii- avoii' donni' leur corps, leur Ame, 
leur santc' ; d'avoir sondcil poui- eux les liens, les fouets, les clous, 
les «'pines ; et de leur pr(''j)arci- le paradis. Aussi lisons-nous après 
ces d(Hails : w II est dans l'c^stime cl ladmiialioii de loul le monde»! 
Ou a peine à conqu'cudrc» coinniciil. a\ ce un j)arcil apostolat, cet 



XV AVRIL. P. FRANÇOIS HÉARD. 501 

lîomme de Dieu trouvait encore le temps et la force de s'appliquer à 
une mission presque incessante, près des équipages et des passagers 
d'environ quatre-vingts vaisseaux, de plusieurs nations et de plu- 
sieurs langues, qui abordaient chaque année à la Martinique. Mais 
il avait vraiment le cœur d'un François-Xavier et d'un Glaver, et 
ne demandait qu'à pénétrer plus loin, jusque chez les tribus sau- 
vages, oii il espérait trouver encore plus à souffrir et à travailler. 
Nommé supérieur général des missions françaises dans l'Amérique 
Méridionale, et rappelé momentanément en Europe, pour y traiter 
plus efficacement des intérêts et de la propagation de l'Évangile, le 
P. François Héard touchait presque au port, lorsqu'une l'ausse ma- 
nœuvre du pilote jeta le vaisseau qui le ramenait, sur les rochers 
voisins des côtes de l'Angleterre ; et il perdit la vie dans ce nau- 
frage, après dix années de mission, et n'ayant pas encore quaran- 
te-trois ans. 



Lettre circulaire sur la vie et la mort du P. Franoms Heard (Arcli. 
dom.). — Relation du P. Héard sur réçange'lisation des nègres de S.- 
Christophe et de la Martinique (Archiv. dom.). — Flog. defumt. Prov. 
Franc. {Archiv. Rom.). 



XVI AVRIL 



Le seizième jour d'avril de l'an 1598, mourui à Bordeaux le P. 
Clément du Puy, auquel il ne manqua, ce semble, rju'un historien, 
pour transmettre son nom à la postérité, comme un des plus 
grands de la Compagnie au seizième siècle. Presque chaque fois en 
efTet que ses conlemporains parlent de lui, c'est pour lui donner, 
en tout genre, le pas à côté des plus illustres. Par ses travaux 
littéraires, sa science ihéologique, son érudition, il soutient le paral- 
lèle avec les Pcrpinien, les Maldonat, et les Fronton du Duc. iSon 
éloquence est égalée à l'éloquence mt^me d'Kmond .\uger : et Flo- 
rimond de Rémond, les réunissant dans un même éloge, ne craint 
pas de les appeler « les deux plus grands prêcheurs que la Fran- 
ce ait vus, propres à pétrir les âmes à toutes formes ». — « Son 
âme est toute du ciel », ajoute-t-il. — Sa fidélité à la Compagnie, 
jointe à son talent, jette dans Rome un si grand éclat, que pour 
détromper Clément VIII et faire avorter les complots des pertur- 
bateurs, la congrégation générale de io93 le choisit pour porter 
l'expression d(^ ses craintes et de ses désirs aux pieds du Vi- 
caire de Jésus-Christ. Enfin la sagess(; surnaturelle de son gou- 
vernement semble si conforme au plus pui- espril di* saint Ignace, 
502 



XVI AVRIL. — P. CLÉMENT DU PUY. 503 

qu'un grand nombre -de Pères de la même congrégation, inquiets 
pour la vie de Claude Aquaviva, songent à lui donner pour suc- 
cesseur, en cas de mort, ce jeune Provincial de Paris, âgé seulement 
de trente-neuf ans. « De plus, au témoignage du P. de la Vie, doué 
d'éminentes vertus, très dévot, très uni à Dieu, grand mépriseur 
de toutes les choses du monde, se faisant tout à tous et ravissant 
en sa conversation , jusqu'avec les petits enfants , dont je puis 
parler, ajoute-t-il, pour l'avoir éprouvé ; de très douce modestie 
et condescendance ; tel enfin que, sans rien de particulier en ap- 
parence, il était, d'accord unanime, tenu pour parfait, de tous et 
en tout. 11 demandait chaque jour instamment trois choses à No- 
tre-Seigneur, en le tenant entre ses mains et l'élevant au milieu 
du saint sacrifice : persévérer jusqu'à la mort dans sa bienheureu- 
se vocation, vivre et mourir vierge et pur comme les anges, ver- 
ser son sang pour la cause de Dieu ». 

Ce dernier vœu de tant de saints ne fut exaucé pour Clément du 
Puy que par le martyre du cœur, et une large part aux amertumes 
du calice de Jésus-Christ. Il était encore Provincial, lorsque dans 
la nuit du vingt-sept au vingt-huit décembre de l'an 1594, il fut 
arrêté soudain par la force armée, et conduit à travers les rues 
de Paris, avec trente-six autres membres de la Compagnie, au 
milieu d'une foule émue et ameutée, qui les accusait à grands cris 
d'être les complices de Chatel, et les chargeait d'injures ; tandis 
que les soldats qui les conduisaient en prison, ne leur épargnaient 
pas les coups de hallebardes. Onze jours plus tard, exilé de France, 
il partait à pied pour la Lorraine, suivi des Pères et des Frères 
de la maison professe et du collège. Mais déjà le peuple était dé- 
trompé et témoignait hautement son regret de les voir s'éloigner. 



î)04 MHNOLOGR S. f. — ASSISTANCK DF- FRANCE. 

(lalinc au inilicni de re tcrrihic oiag-e, lo I'. du Puy consolait ses 
frères, c[ les (îxhoilail h soulVrir volontitMs les derniers outrag-es, 
|K)ui' le nom (ju'ils avai(Mif riioniu'iir de porter ; et pas un d'eux, 
inalgi('' les supplications de leurs familles, n'eut un mouvement de 
défaillance. Pendant les loisirs (jue lui lit l'cxii, le P. du Puy, de con- 
cert avec le P. l'ioulou du Due et quelques autres théologiens de la 
Compagnie, revisa el ])ul)iia la première édition des eommentaires 
de Maldonat sur les saints Évangiles. Puis il quitta la Lorraine, el 
prit, à pied selon sa coutume, la route de fîordeaux, par Lyon et 
Toulouse. Son éloquence remportait, dans cette <lernière ville, ses 
derniers et ses plus éclatants triomphes, lorsqu'il succomba, épui- 
sé de forces, quinze jours après Pâques l'an l.')98. Il avait h peine 
quarante-quatre ans. 



Fii\Nç. DE i,\ Vie, Mémoires historiq. et npolog Ann. 1598. La mort 

et l'éloge du P. Clément du Puy (mss.). — Juvencivs, Histor. Societ. . 
part. 5. lib. 12, a. 37, et lib. 24. n. 52,/). 821. — Aun\M, L'Université de 
Ponl-à-Mousson, édit. C.vr.vyox, /. 3, /;. 185-191. — Pr\t. La Compagnie 
de Jésus en France du temps du P. Coton, t. \, p. 171, 172, 198 et 
suiv. ; t. 5, /). H, 52 et suiv. — In., Maldonat et l'Université de Paris 
au XVIc siècle, l. 4, c. \, p. 492 et suiv. — Florimond de Rémond. L'his- 
toire de l'hérésie de ce siècle, p. 531. Cf. Pmvt et Cvrvyon, //. ce. 



Le môme jour de l'an 1742, mourut à Paris le P. Pirrki- Bri:moy. 
l'un des savants les plus dignes d'être cités et les plus modestes 
des <lerniers temps de l'ancienne Compagnie. Professeur de mathé- 



XVI AVRIL. P. PIERRE BRUMOY. 505 

matiques au collège Louis-le-Grand, il ne se délassait des fatigues 
de sa classe que par un changement de travail, et consacrait une 
partie de ses loisirs à de remarquables ouvrages de littérature et 
d'érudition . C'est ainsi qu'il composa son Théâtre des Grecs, dont 
l'apparition fut saluée comme celle d'un chef-d'œuvre, même par 
les plus savants hommes de l'université de Paris; entre autres par 
le célèbre Rollin, qui n'hésita pas à se dire, aussi bien que Jean- 
Baptiste Rousseau, Louis Racine et un grand nombre de person- 
nages du plus haut rang et du plus rare mérite, l'admirateur et 
l'ami du P. Brumoy. Ce fut encore sur lui que l'assemblée géné- 
rale du clergé de France jeta les yeux, pour continuer l'Histoi^^e 
de l'Eglise Gallicane, après la mort des PP. Longueval et de Pon- 
tenay. Dans cette difficile carrière, qui était pour lui toute nouvelle, 
il justifia la confiance et les libéralités d'une aussi illustre com- 
pagnie. 

L'éclat des plus nobles amitiés et la réputation la plus brillante 
n'altérèrent jamais la modestie du P. Brumoy, ni cette simplicité 
évangélique, tant recommandée par Notre-Seigneur à ses disciples, 
et si belle quand elle s'allie aux dons les plus éclatants. Véritable- 
ment humble, il s'estimait aussi heureux d'achever et de publier 
les ouvrages de ses frères, que de faire paraître les siens; plus ja- 
loux de rendre service et de faire quelque bien, que d'en retirer 
aucune gloire parmi les hommes. Dans une position où il devait 
à chaque instant donner au public l'analyse et la critique d'une 
foule de productions de tout genre, ses collaborateurs au Journal 
de Trévoux, rendant hommage à ses rares vertus et à la délicates- 
se de sa conscience, assurent que jamais il ne prononça une parole 
dont pût s'alarmer la plus attentive charité. 

A. F. — T. 1. — 64. 



T)i)(} MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCi: DK FRANCF. 

Jji'tlrc cinulain- du l*. Koi;Kii sur la niorl du P. Picrir liruinoy^ » à 
/*ari.s, tir lu Maison projcsse^ 17 avril \l\'l » [Arvlii^'. dom.j. — Elogi<i 
dcfinirt. Pi<ninc. Franc. (Arc/iiv. Hain.). — Hist. de l K'^l. •pallie t. W, 
Prcj; — Mrmoirrs de Trn'ou.v, juill. I7'i2, p. UOH-l-iOH. — Phvt, Let- 
tres du P. Priinun/ ait inarfjuis de (Wiumonl f I7;{()-I7^i0i. Cf. (>vrayox, 
Hiblio^raphie histor. , //. I()78. — liiogr. univers., a l'ardclr Hiu^oY. — 
Fellkii. Dirlionn. histor.. I. I. (). (i.'i.T 



XVII AVKIl. 



. Le dix-septième jour d'avril de l'an 1784, le P. Jean Sérane mou- 
rut à Toulouse, eu si haut renom de sainteté, que moins de vingt- 
quatre heures après sa mort , le Parlement de Toulouse , l'un des 
plus acharnés naguère contre les Jésuites , ne pouvait se refu- 
ser à autoriser son inhumation dans l'église de Nazareth. Le mê- 
me jour, lisons-nous dans nos plus récents historiens, au tribu- 
nal de l'Ofïicialité diocésaine, commençait l'enquête préliminaire 
pour la béatification de cet héroïque serviteur de Dieu. Né à Per- 
pignan, Jean Sérane dut à la foi et h la piété de ses père et mère, 
d'aimer Dieu dès qu'il fut capable de le connaître. Confié par eux 
à la Compagnie vers l'iige de neuf ans. il donna bientôt à ses 
condisciples de tels exemples de vertu, que le souvenir de son 
influence mérita d'être consigné dans les annales du collège. Sa 
ferveur surtout à se préparer pour sa première communion fît 
sur tous ceux qui devaient partager son bonheur, une impression 
si vive, et alluma dans leur cœur de si ardentes flammes de l'a- 
mour divin que, par un privilège digne de leur sainte émulation 
et de leurs désirs, le Recteur du collège de Perpignan crut devoir 
cette année devancer l'époque ordinaire, en faveur de Jean et de 

507 



508 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

SCS amis. « Ce chœur tout cclestc, ajoute rhistoricii «lu 1*. Sérane, 
fit éclater en tcuioignag-es d'affectueuses actions de grâces les reli- 
gieux de la Compagnie et les assistants ». Soixante ans plus tard, 
on signalait encore, dans notre ancienne église de Perpignan, la 
chapelle de Notre-Dame, où l'on avait souvent admiré dès lors ce 
petit enfant, se consacrant à la Reine des anges et «les apôtres. 

Parvenu au terme de ses études, Jean obtint, à l'âge de dix-sept 
ans, d'être admis à Toulouse, au nombre des lils de saint Ignace ; 
et sous l'impulsion vigoureuse <lu Vénérable Joan-Pierre Cayron , 
il acheva bientôt d'a(;quérir cette trempe d'âme (jui fait les saints. 
Sa joie dans les humiliations ravissait surtout le cœur tic son maî- 
tre. On remarqua, dès son pèlerinage, qu'à l'exemple de saint Igna- 
ce, non seulement il répandait partout la bonne odeur de Jésus- 
Christ, mais qu'il terminait tous ses entretiens et ses catéchismes 
par ces paroles, dont l'impression était presque irrésistible sur ses 
lèvres : « Aimons Dieu, mes chers Frères. II uK-rite bien que nous 
l'aimions » ! Appliqué à l'enseignement des lettres humaines, il ne 
se permit jamais, dit son biographe, une simple lecture qui put a- 
languir en lui l'esprit de prière, sans être revêtu, durant tout le 
temps qu'il lui accordait, de ses plus rudes armes de pénitence. 
Le seul frein de l'obéissance modérait son ardeur à se crucifier. 
Mais ce fui à })artir de son élévation au sacerdoce, (|ue Jean Sé- 
rane devint, entre tous ses frères et à l'égal, ce semble, du Père 
('ayron, le saint o\ rapôlro de Toulouse, l'homme de toutes les œu- 
vres de zèle, de foi cl de charité, le père des pauvres, des malades, 
<les prisonniers cl des suppliciés. On citi' dis âmes r(d)(>lles et ob- 
slinc'cs juscpi'au j)i(Ml du gibel, doul les dciiiiiMs cllorls de sa ten- 
dresse triomphaient enlin, el (|ui dans lliornur «les lourmcnts en- 



XVII AVRIL. — P. JEAN SÉRANE. 509 

core en usage à cette époque, devinrent de vives images du bien- 
heureux larron mourant sur la croix. 

La voix du peuple de Toulouse l'avait canonisé bien avant sa 
mort. Aussi, quand se répandit la nouvelle qu'il venait de rendre son 
âme à Dieu, toutes les rues voisines de la pauvre demeure où il 
était mort, d'après plusieurs récits de témoins oculaires, se rempli- 
rent durant deux jours d'une multitude si compacte, qu'à peine était- 
il possible de la traverser. Au jour des funérailles, longtemps avant 
l'heure, non seulement l'église de Nazareth, désignée pour la sépul- 
ture, était déjà comble, à tel point qu'on craignit de voir s'écrou- 
ler sur la foule les tribunes encombrées ; mais le long des rues et 
des places, les portes, les fenêtres, les balcons et la voie publique 
étaient envahis. « Vous n'en serez pas étonné, dit un des témoins ; 
mais j'ose assurer que jamais vous n'avez rien vu de semblable ». 
Et ne trouvant pas de terme assez expressif, pour manifester le sen- 
timent unanime de tout ce grand peuple, un autre spectateur ose 
bien ajouter : « S'il ne s'opère pas autant de miracles à cette tombe 
qu'à celle du saint mendiant de Rome, Joseph Labre, ce ne pour- 
ra être, croyez-le bien, qu'en punition de nos péchés ». 



Vie du P. Jean Se'rarie, de la Province de Toulouse, mort en odeur 
de sainteté' le 17 avril 1784 {mss. , Archiv. Rom.). — Vita del P. Giov. 
Serane [traduct. italienne). — Caballero, Bibliothecœ Scriptor. Societ. Jesu 
Supplément, alter., p. 94. — de Backer, Biblioth. . . , i"" edit., t. 6, 
p. 633. — On peut consulter aussi la notice publiée par le P. Emile Bou- 
niol., « Le P. Jean Se'rane. . . , mort à Toulouse en odeur de sainteté' ». 
Toulouse 1884. 



'iiO MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

\a' (lix--scptièino jour d'avril rappelle encore la mémoire d'iui autre 
disciple du W P. (layron , le V. Paul Antoine Dauphin, mission- 
naire du collège du Puy, mort glorieusement au milieu même de ses 
travaux apotoliques en \7^/i, à peine C\g6 de trente-cintj ans. Bien 
avant d'entrer dans la Compagnie, le P. Dauphin avait puisé dans 
sa famille une tendre dévotion pour saint François-Régis, et s'offor- 
eait déjà de l'imiter dans la mesure de ses forces. Mais ce fut sur- 
tout à partir de son noviciat, qu'il ne mit plus de bornes à cette 
émulation. « ,]c. veux, disait-il, je veux faire une mort sendjlahle à 
celle du D. Régis. Je dois donc faire ce qu'il a fait, vivre comme 
il a vécu w ! Dieu parut vouloir exaucer à la lettre les désirs de son 
serviteur, et dans les ministères auxquels lo P. I)au[)hin fut appli- 
qué par l'obéissance, et jusque dans l'occasion de sa dernière mala- 
die, les circonstances de sa mort et la gloire de son tombeau. 
Par une singulière providence, ce fut même presque toujours aux 
lieux consacrés par la présence et la vertu de saint François-Ré- 
gis, que le P. Dauphin se vit appelé à remplir les mêmes fonc- 
tions. On le regardait comme un si parfait imitateur de ce 
grand modèle, qu'il n'était pour ainsi dire connu des Nôtres et 
<les étrangers que sous le nom de nouveau Régis et de saint. Il 
faut lire dans sa vie si édifiante le détail de ses travaux et de ses 
vertus ; ses pieuses industries pendant le temps de ses études et de 
son enseignement, pour ne rien perdre de tout ce (ju'il pouvait ac- 
quérir de verlu et de science; sou tendre amour pour les pauvres, 
dont il obtint dès lors K; soin, et (pii lircul s(>s plus chères dé- 
lices durant Ion! le cours de sa vie; S(^s missions dans les mon- 
tagnes du N'ivarais, du Velay et de IWu vergue, toujours à pied, 



XVII AVRIL. ^— p., CLAUDE CHAUCHETIÈRE. b'I i 

malgré la glace et la neige, mendiant son pain dans les villages, 
souvent à jeun jusqu'au soir, et passant encore en prière la plus 
grande partie de la nuit; la multitude des hérétiques et des pécheurs 
dont il gagna les âmes au prix de ses sueurs et de son sang. 
Partout, ce pieux récit montrera, dans une harmonie bien rare, ce 
qu'il y a de plus admirable et de plus imitable tout à la fois, dans 
la vie des plus grands serviteurs de Dieu. 



Prat, Le disciple de S. Jean François Régis, ou la Vie du P. Paul 
Ant. Dauphin, Lyon 1850. — Lettre du P. Pradal, Recteur du collège du 
Puy sur la mort du P. Dauphin, a Le Puy, 24 a^'ril 1744» (Arch. dont.}. 



* Le dix-septième jour d'avril de l'an 1709, mourut à Québec 
l'humble et apostolique P. Claude Chauchetière , de la Province d'A- 
quitaine. Il n'avait que sept à huit ans quand il fut témoin de la 
précieuse mort d'un prêtre qui se disposait à partir pour le Cana- 
da : « Cela me fît goûter, dit-il, qu'il faisait bon de se donner à 
Dieu ». Admis au noviciat de la Compagnie à l'âge de dix-huit ans, 
son attrait ne fît que grandir ; dès qu'il entendit parler de la mis- 
sion du Canada, « il se sentit appelé », dit-il. Ce qui l'attirait sur- 
tout, c'est que sur ces rivages arrosés de tant de sueurs et de 
sang, il y avait plus à souffrir et plus à se renoncer. En attendant, 
il s'appliqua de toutes ses forces au travail de sa perfection. Mais 
malgré sa ferveur « et son désir constant de faire toujours la vo- 
lonté de Dieu », il lui semblait que ses progrès étaient lents et 



542 MKNOI-OGE S. J. — ASSISTANCE DK FRANCE. 

quo chncjuo jour, selon son expression, il défaisait l'œuvre de la 
veille. « Alors, dit-il, je m'imaginais que je pourrais bien mieux 
suppléer par l'humilité à ce qui me manquait, et qu'ayant pour 
principe que je ne suis capable de rien, je mériterais devant Dieu 
tout ce que méritent ceux qui peuvent beaucoup . . . dette humilité, 
ajoute t-il, a été tout mon bonheur». Les emplois les [)ius laborieux 
et les plus obscurs étaient ceux qu'il recherchait avec une sorte 
(l'avidité; et quand l'obéissance les lui présentait sans qu'il les eût 
demandés, il triomphait d'aise d'entendre dire qu'on les lui don- 
nait parce <|u'on ne le jugeait pas capable do faire davantage. Dieu 
et les hommes semblaient conspirer à l'envi à lui procurer d'étran- 
ges confusions; il les savourait à longs traits, heureux d'avoir cette 
ressemblance avec Jésus humble de cœur. 

Des faveurs extraordinaires dont il a laissé le récit dans des no- 
tes intimes communiquées à son frère, le P. Jean Chauchetière, et 
([u'il n'aurait pu cacher « sans se rendre coupable d'ingratitude », 
récompensèrent magnifiquement cette faim et cette soif de l'abjec- 
tion : c'étaient des transports d'amour dont il avait peine à soute- 
nir la violence, et qu'il avait besoin d'exhaler dans la solitude ; 
des lumières si vives dans ses méditations, qu'il voyait en quel- 
que sorte les mystères du Sauveur se dérouler sous ses yeux ; des 
ravissements ineffables qui l'inondaient de consolation ; une union 
presque continuelle de cœur et d'esprit avec Dieu, que la nuit 
elle-mcMne ne pouvait interrompre. 

Ainsi préparc' par la prière et par l'humilité, le P. Chauchetiè- 
re j)artil j)(>iir h; Canada à l'âge d'environ trente» ans. II reçut 
alors, dit-il, « la plus grande grâce que Dieu lui ait faite pendant 
toute sa vie ». Ce fut d'être le témoin et le confident de* inerveil- 



XVII AVRIL. — P. CLAUDE CHAUCHETIKRE. 51?) 

les de gTâce et de vertu répandues dans l'âme d'une humble fille 
de la tribu des Iroquois , l'illustre vierge C^latherine Tégakouita , 
morte en odeur de saintett; le 17 avril 1680 et glorifiée par la ver- 
tu des miracles. « Oh ! que la moisson est grande, s'écria-l-il avec 
admiration, quand on donne des saints au Paradis >« ! 

Le P. (Uaude Chauchetière se dépensa trente années entières 
au salut des pauvres tribus de la Nouvelle-France ; épuisé de fati- 
gue, il rendit paisiblement son Ame à Dieu le même jour que sa 
sainte pénitente , dans la soixantième année de son âge et la qua- 
rante-deuxième depuis son entrée dans la Compagnie. 



Notes autobiographique^! du P. Claude Chauchetièke, Montréal, août 
1695 (Copie, Arc/i. dom.). — Lettres du P. Chauchetière à son frère 
(Arc/i. dom.j. — Lettre du P. Cholenec au P. Augustin Le Blanc, au 
Sault de Saint-Louis, le 27 août 1725, notice sur Catherine Tégakouita. — 
Lettres édif., 1"' édit, t. i% p. 119 et suiv. 



wssa^'^^^Kss^ 



A. F. — T. I. — 65. 



XVIII AVRIL 



Le dix-huitième jour d'avril de l'an 1711, mourut au Sault Saint- 
Louis, près de Montréal, le P. Jacques de Lamberville, « l'un des 
plus saints missionnaires de la Nouvelle-France, écrit Gharlevoix, 
consumé de travaux et de pénitences », et d'une telle ardeur à se 
crucifier, que les Iroquois, disait-on, n'auraient pas été plus ingé- 
nieux et plus impitoyables à son égard, (juil ne l'était à se pré- 
parer lui-môme au mart^'re. Aussi comptait-il pour bien p(ni do cho- 
se de n'avoir d'autre lit que la terre nue, ou de passer à genoux 
les nuits entières. Les sauvages eux-mêmes l'appelaient un homme 
divin. Sa sérénité au milieu des plus grands dangers montrait assez 
que son uni([ue joie était de faire et de souffrir tout ce <jui pour- 
rait plaire à la bonté divine. La courte notice sur ses trente-sept 
ans d'apostolat, envoyée à Rome, ajoute qu'après sa sainte mort, 
Notre-Seigneur daigna le glorifier, en communiquant une vertu mi- 
raculeuse aux moindres objets qui avaient été à son usage. 



Ëlogia (U'funclor. P/(ni/ic. Fidiicliv {Arr/i. lîom.l. — Lctfres rdi fiant es, 
('(lit. I7HI, /. (■). j). .'jO. — Relations inédites de la Xouvelle-Franee, Paris, 
iSGl, /. -2, p. 104. 

514 



XVIII AVRIL. P. LOUIS LA GUILLE. 515 

Le même jour, l'an 1742, mourut à Pont-à-Mousson le P. Louis 
La Guille. Il possédait dans un haut degré le talent de gouverner 
les religieux de la Compagnie selon le plus pur esprit de saint 
Ignace, et il consuma dans la direction des Nôtres la plus grande 
partie de sa vie, tour à tour Recteur de nos principaux collèges, 
Vice-Provincial, Visiteur, Provincial à trois reprises différentes des 
Provinces de Champagne et de Paris. Cette merveilleuse sagesse, 
jointe à une rare piété, lui avait gagné l'affeclion et la confiance 
d'un grand nombre de hauts personnages de l'Eglise et de l'Etat ; 
mais il n'en usa que pour procurer le salut des âmes et pour ré- 
tablir la paix entre les puissances divisées. 11 travailla même à cette 
dernière œuvre avec tant de zèle et de succès au cong-rès de Bâle, 
que les princes crurent devoir lui donner des témoignages solen- 
nels de leur satisfaction. Mais ce qui semble prodigieux, c'est qu'au 
milieu de ces continuelles et si graves occupations, pendant qu'il 
se livrait sans réserve aux devoirs de sa charge, à la direction de 
ses inférieurs, à l'exécution incessante de tout ce qui pouvait con- 
tribuer à la plus grande gloire de Dieu, il trouvait encore dans 
son zèle et dans son amour du travail, les forces et le temps de 
composer des ouvrages de piété, d'érudition et de controverse, tels 
que sa remarquable Histoire de la province d'Alsace , ses Préser- 
vatifs pour un jeune homme de qualité contre l'irréligion et le li- 
bertinage, et son Exposition des sentiments catholiques sur la 
soumission due à la bulle Jjnigeiiitus , où il confondit, par les 
textes mêmes de Bossuet, les Appelants Jansénistes qui cherchaient 
à s'autoriser dans leur révolte du nom, des doctrines et de la 
gloire de l'illustre évêque de Meaux. 



ÎM6 MÉNOLOGE S. 4. — ASSISTANCE DK FRANCE. 

Liller»- anu. Provinc. Canipan. ,"nnn. I7'i2 {Archiv. Honi.j. — dk Backkh, 
liihliol/i. des écrivains de la Compagn., 1"* e'dit., t. I, /». 'i'i4. — Bio- 
•^/•(ipliic univers., t. 23, p. 179. — Nouvelle Biographie générale, t. 2S, 
j). 872. — Fki-lk», Divtionn. hislor., t. ''i, p. 2.V — F*.m>ili.o.n, Biblio- 
thèque des auteurs de Bourgogne. 



XIX AVRIL 



* Le dix-neuvième jour d'avril de l'an 4790, le P. Julien Despréaux 
mourut à Nantes, au jour et à l'heure qu'il avait prédits, en si grande 
réputation de vertu et de sainteté, que l'auteur d'une notice sur sa 
vie, écrite au lendemain de sa mort, ne craig-nit pas de lui donner le 
titre de Bienheureux. Dès sa plus petite enfance, Julien Despréaux avait 
montré un attrait extraordinaire pour la pénitence et pour l'orai- 
son. Elève de la Compagnie au collège de Rennes, il se flagellait 
chaque jour en secret avec une rigueur qui faillit compromettre gra- 
vement sa santé. Arrêté dans ses pieux excès, il forma le projet de 
se réfugier dans une Trappe pour donner librement carrière à son 
amour de la mortification. Il n'avait pas encore compris la parole 
des saints Livres, que l'obéissance vaut mieux que le sacrifice. In- 
struit des avantages d'une règle, il sollicita et obtint son admis- 
sion dans la Compagnie. Le même attrait l'y suivit, comme il avait 
suivi autrefois saint Louis de Gonzague , mais dirigé et modéré 
par la prudence des supérieurs. 

Les ministères les plus humbles et les plus laborieux l'attiraient 
de préférence; sa parole, soutenue par l'exemple de sa vie péni- 
tente et crucifiée, avait une force irrésistible et opérait les conver- 

517 



518 MÉNOLOGE S. .1. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

sions les plus extraordinaires. Comnio il traversait une foret pen- 
dant lii nuil, il entendit une; voix qui appelait au secours: c'était 
un nudhenrcHix <[u'on venait de blesser à mort ; il vole auprès de 
lui, le dispose à paraître devant Dieu, et reçoit son dernier soupir. 
Au bruit de ses paroles, les assassins reviennent sur leurs pas pour 
achever leur victime. A sa vue, ils sont un moment interdits, mais 
ils se remettent bientôt, lèvent le bras pour frapper: « .\ttendez, leur 
dit le l\ Despréaux, et découvrant sou crucifix: «Voilà votre juge, 
ajouta-l-il ; vous ne pouvez lui échapper, il me veng-era ; je vous 
assigne à comparaître devant lui ». A cette apparition inattendue et 
à ces menaces terribles, ces hommes abaissent leurs poignards et 
tombent à genou.x en demandant grâce; mais l'un d'eux plus achar- 
né s'obstinait à consommer son crime et à faire disparaître ce té- 
moin importun, quand la maréchaussée, lancée à leur poursuite, fait 
main basse sur eux et les entraîne en prison. Condamnés au der- 
nier supplice, ils furent assistés par l'homme de Dieu, <[ui acheva 
leur conversion et les aida tous à mourir en prédestinés. 

Une autre fois, le P. Despréaux faisait le pèlerinage des Lieux 
Saints. Une horrible tempête s'élève pendant la traversée, et menace 
à chaque instant d'engloutir le navire. Comme saint François-Xavier 
sur la mer des Indes, il (huneure seul calme et serein au milieu 
(lu désespoir de l'équipage et des passagers. 11 se met en prière, 
et la liii'cur des flots s'apaise presque subitement. A cette vue, les 
matelots se jettent à ses pieds en proclamant sa sainteté, et trois 
Juifs (pii avaient [)ris passage sur le niènic bord, confessent hau- 
tement la divinité de .h'sus-Christ cl (Icniaiulcnl \c baptême. 

A la suppression de la (iOmpagnie en France, le F. Despréaux 
se retira à Nantes. 11 y connut volontairement les privations et 



XIX AVRIL. — P. JULIEN DESPRÉAUX. 519 

même les souffrances de la pauvreté; la maigre pension que les 
arrêts des Parlements accordaient aux profès, passait tout entière 
entre les mains des pauvres. Recueilli par de g-énéreuses chrétien- 
nes, les demoiselles de Ghàtillon, de la rue Beau-Soleil, il ne voulut 
rien relâcher de sa vie pénitente et mortifiée. Quand parut le Bref 
de Clément XIV, il fut rempli d'une douleur immense, et l'on a su 
par son confesseur, qu'à partir de cette année 1773 jusqu'à la fin 
de sa vie, il ne coucha plus que sur la terre nue, comme s'il avait 
voulu offrir à la justice de Dieu une hostie de réparation. 

Cependant sa fin approchait. Ce vrai disciple de Jésus-Christ pau- 
vre et humilié voulut mourir, comme son Maître, dans la pauvreté et 
l'humiliation. Averti sans doute par une lumière surnaturelle, il dé- 
clara sans hésiter qu'il expirerait dans trois jours, à six heures du 
matin. Laissant alors, malgré toutes les prières, la demeure com- 
mode où il avait été accueilli, il se rendit lui-même à l'hôpi- 
tal, demanda le lit le plus pauvre, dans la salle la plus misé- 
rable, en ajoutant qu'il ne serait pas longtemps un embarras ; et 
en effet, trois jours après, à l'heure dite, après avoir prié la Sœur 
qui l'assistait d'entr'ouvrir le rideau de son lit, afin qu'il pût con- 
templer le ciel, il remit paisiblement son àme entre les mains de 
Dieu. Le bruit se répandit bientôt qu'un saint venait de mourir 
à l'hôpital, et il se fit autour des humbles restes du pauvre vo- 
lontaire, un concours immense de peuple ; de nombreux miracles, 
assure-t-on, firent éclater la puissance de son intercession. Une 
émeute épouvantait Nantes ce jour-là même ; une troue de forcenés 
parcourait la ville en criant : Mort aux prêtres. Mais en arrivant 
à l'hôpital, ils sont saisis par la contagion commune, et ils tombent 
à genoux en louant et bénissant Dieu dans ses saints. 



520 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE \)K FRANCE. 

Louis Leroux, Vie du Bienheureux (sic) P. Despréaux, ex-Jésuite, mort 
à Nantes en odeur de sainteté, le 19 avril 1790. — L'Abok Tuksvalx, Les 
Vies des Saints de Bretagne, t. ."), p. 487. — Quelf/ues lettres contem- 
poraines {Archiv. dont.). — Témoignages de quelf/ues prêtres du diocèse 
de Nantes dont L'un avait fait office de diacre aux obsèques du P. Dea- 
préaux, recueillis par le P. Ang. Laurent, S. J. (Arc/i. dom.f. 



\je mênuî jour (1(^ l'an 1657, le P. Louis Magnet, de la Province 
(le Champagne, mourut à Pont-îVMousson, en grande réputation de 
sainteté, La pénitence et la prière furent les deux fondements de 
la haute perfection à laquelle il était parvenu. Dès les premières an- 
nées de sa vie religieuse et jusqu'à l'Age de quatre-vingts ans, à 
peine réveillé, il se flagellait cruellement pendant près d'une demi- 
heure, et courait ensuite se prosterner aux pieds du Sauveur dans 
l'oraison, se comparant à un petit chien affamé qui attend quelque 
miettes de pain, sans détourner les yeux de dessus son maître. 
Cette faim toute céleste le ramenait souvent <lans la journée en 
présence du saint Sacrement. Quelquefois, quand il se croyait seul, 
il se prosternait, une corde au cou et la face contre terre, pri- 
ant le Sauveur et lui témoignant son amour avec d'ineffables 
gémissements. Dans les charges les plus importantes de Recteur 
et de Provincial de Chanq)agne, son humilité lui faisait dire que 
toute sa confiance (Uait, après Dieu, dans les lumières de ses Con- 
sulteurs. Cette même vertu l'engageait à se mêler souvent ii nos 
Frères Coadjuteurs, surtout pendant les huit dernières années de 
sa vie, pour recevoir avec eux cluKjue soir les points de la 
niiMlitation du lendemain. Lorsque^ le P. Magnet riMulil le dernier 



XIX AVRIL. — P. FRANÇOIS BEUTH. 521 

soupir, sa chambre s'illumina tout à coup d'une lumière miracu- 
leuse; et la nuit suivante, il apparut tout brillant de gloire, avec 
un air doux et majestueux, à l'un de nos Pères qui lui avait té- 
moigné le plus de charité pendant sa dernière maladie. 



Elogia defunctor. Provinc. Campan. (Archiv. Rom. ). — Nadasi, Ann. 
dier. meniorab., 19* april. , p. 217. — Drews, Fasti Soc. 3 es., 19* apr. , 
p. 148. — Patrignani, Menologio, 19 april., p. 178. — Sotuellus, Bi- 
blioth. Script. Soc. Jes., p. 567. — de Bagker, Biblioth. des écriv. , 
1"" édit., t. i, p. 474. 



Le même jour encore de l'an 1747, mourut en exil à Macao, 
le P. François Beuth, victime, à l'âge de quarante ans, après 
moins de trois années d'apostolat, de la cruauté d'un mandarin, 
qui l'avait fait mettre à la torture, en haine de la foi. Contraint 
de fuir devant les flammes d'un incendie et de quitter sa reti^aite 
en emportant ses vases sacrés, le P. Beuth avait été reconnu et 
fait prisonnier par les idolâtres du Hou-Kouang. Traduit devant 
le tribunal, il ne fut condamné d'abord que comme étranger, grâ- 
ce à la bienveillance de son premier juge, et remis à la garde 
d'un simple valet du prétoire, qui devait le conduire à Macao. 
Comme ils traversaient tous deux la dernière ville de l'empire, 
un ennemi acharné des missionnaires, le gouverneur de Hiang- 
Tchan, arrêta l'exilé au passage, et commença par l'abandonner, 
durant plusieurs heures, aux jeux les plus barbares de la populace. 
A. F. — T. I. — 66. 



522 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Ce n'était là qu'un prélude ; quand il fut monté sur son tribunal, 
il demanda au prisonnier d'exposer la doctrine de l'Évangile sur 
le Dieu des chrétiens, Créateur du ciel et de la terre, et sur Jé- 
sus-Christ, Fils de Dieu, Rédempteur du monde. Chaque réponse du 
missionnaire avait aussitôt pour récompense dix soufflets, appliqués 
avec l'instrument de torture destiné en Chine à cet usage. Quand 
le P. Beuth, les joues lacérées par le cuir, toute la tête enflée et 
défigurée à faire horreur, sembla ne pouvoir souffrir sans danger 
de mort un plus long martyre, on lui permit, comme par grâce, 
de s'embarquer pour Macao, oii la charité de ses frères ne par- 
vint à lui prolonger la vie que de quelques jours. Dans cette ago- 
nie, l'humble religieux ne pouvait assez, disait-il, s'étonner de la 
paix et de la confiance dont son âme surabondait, si près de pa- 
raître au tribunal du souverain Juge ; et ne les attribuant, comme 
il le devait, qu'au sang et à la mort de Jésus en croix, il de- 
manda que, jusqu'à son dernier souffle, on ne cessât de le forti- 
fier par la lecture des quatre Évangiles de la Passion. 



Lettres édifiantes, édit. 1781, t. 23, p. 80-86. — P. Pfister, Notices, 
n. 356. 



XX AVRIL 



Le vingtième jour d'avril de l'an 1666, le P. Henri de la Borde 
mourut glorieusement aux Antilles, de la main des Anglais héré- 
tiques. Issu d'une famille illustre, il montra de bonne heure une 
âme grande et généreuse, pour laquelle les travaux, les obstacles 
et les périls n'étaient rien. Son intrépidité était si grande, qu'un 
de ses compagnons d'apostolat assurait ne l'avoir pas vu une 
seule fois inquiet ou ému, durant dix années entières, même dans 
les plus grandes adversités. Détaché de tout sur la terre, il avait 
si pleinement brisé tous les liens de la chair et du sang, que 
passant un jour près du château de son père, dans une de ses 
courses apostoliques, on ne put jamais le déterminer à y mettre le 
pied ; et comme saint François-Xavier, dans une circonstance sem- 
blable, il alla chercher un asile pour la nuit dans quelque cabane 
du village voisin. Tour à tour dans les camps et sur les champs de 
bataille, au milieu des hérétiques et des catholiques, auprès des 
marins, des esclaves, des sauvages, des pauvres, des malades, 
des enfants, prêchant et faisant le catéchisme jusqu'à trois et qua- 
tre fois par jour, donnant jusqu'aux heures de la nuit à tous las 
malheureux qui avaient besoin de consolation, de secours, d'asile 

523 



S24 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

contre la misère ou le péché, il suffisait à tout ; et ce qui 
peut être regardé comme un prodige, au milieu d'une vie si agitée, 
il s'était, dès les premières années de sa vie religieuse, tellement 
adonné à la prière, qu'il ne perdait pas un moment la présence de 
Dieu, et même pendant son sommeil, il semblait prier encore et 
jouir de cette divine union. 

Lorsque en 4666, les Anglais envahirent l'Ile de Saint-Christo- 
phe, le P. Henri de la Borde, après avoir animé la petite garnison 
française à la défense de la patrie et de la foi, et entendu jusqu'au 
moment même de la bataille les confessions de ces braves gens, 
marcha à leur tête, le crucifix à la main, contre un ennemi quatre 
fois plus nombreux, et les remplit d'une si vive ardeur, qu'ils rem- 
portèrent une éclatante victoire. Mais au milieu même du triom- 
phe, ce vaillant missionnaire fut surpris par quelques soldats hé- 
rétiques ; percé d'un coup de feu, et le visage affreusement mutilé 
à coups de sabres et de poignards, il fut retiré mourant, mais 
plein de joie, du champ de bataille, et rendit à Dieu son âme glo- 
rieuse, au milieu des embrassements de ses frères, et des larmes 
de tous ses enfants dans la foi. Les peuples de l'Amérique du 
Sud, dit l'historien de la Compagnie, n'ont jamais perdu le souve- 
nir du P. de la Borde; et son nom, vénéré dans les tribus, servit 
plus d'une fois de sauvegarde à ses successeurs dans l'apo- 
stolat. 



Elogia defunct. Prov. Franc. ^ Sunimar. vitw ( Arc/i. Rom.}. — CnÉTi- 
NE.vu-JoLY, Hist. (le la Compagn. , 3e c'dit., t. 5, ch. 2, p. 103. 



XX AVRIL. — P. JEAN CHAUVEAU. 525 

Le même jour, l'an 1735, le P. Jean Ghauveau mourut à l'âge de 
quatre-vingts ans, dont il avait passé près de soixante dans la Com- 
pagnie. Jusqu'à la plus extrême vieillesse, il ne cessa de traiter 
son corps avec une impitoyable cruauté. Les jeûnes, les veilles, l'u- 
sage continuel des plus affreux instruments de pénitence faisaient 
ses délices, sans qu'il cessât jamais de travailler au salut des 
âmes ; et son éloge nous assure que , pour l'union à Dieu par la 
prière, les œuvres de zèle et la pénitence, il était la vivante ima- 
ge des premiers Pères de la Compagnie. Il mérite aussi surtout 
d'être signalé par les services qu'il rendit à la Province de France 
dans la charge si difficile de Père spirituel, où sa charité et sa 
prudence lui donnaient un talent bien rare pour animer les âmes 
au service de Dieu. 



Elogia defunctor. Provinc. Franc. (Arch. Rom.}. 



Le même jour, l'an 1696, dans la nuit du vendredi saint, mou- 
rut au Canada, le F. Coadjuteur François Malherbe, engagé volon- 
taire des missions huronnes dès sa jeunesse. C'est lui qui en 1649, 
à l'âge de dix-huit ans tout au plus, avait eu « l'honneur et la 
charité», dit son supérieur, de rapporter sur ses épaules, au bourg 
le plus voisin j éloigné de deux lieues, les corps grillés et muti- 
lés des Pères Lallemant et de Brébeuf. On croit qu'il fut redeva- 



52G MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

ble h ces glorieux apôtres de sa vocation et de son amour des 
souffrances ; sa longue vie au milieu des sauvages ne fut, au té- 
moignage de ses compagnons, qu'un cruel martyre. En un seul voy- 
age, il pensa périr de faim, de froid et d'épuisement, au fond des 
bois, où, par providence divine, il fut retrouvé gisant îi terre. Mais 
il ne put être si bien traité, qu'il ne perdît deux doigts et deux or- 
teils, le froid lui ayant gelé les pieds et les mains, « ce qu'il souf- 
frit, comme toutes les autres croix de sa vie, avec force et même 
avec joie ». Il était homme « de bon conseil et de grand exemple, 
doux et d'une rare patience » , joignant constamment le travail à 
la dévotion, et de grandes austérités à la charité la plus aimable. 
Quand il sentit que la mort approchait et que déjà le souffle ex- 
pirait sur ses lèvres, il se fit réciter une fois encore trois belles 
oraisons très affectueuses, qu'il adressait chaque soir, depuis bien 
longtemps, au Sauveur, à sa sainte Mère et à saint Joseph, et 
rendit aussitôt son âme entre leurs mains. 



Lettre circulaire du P. Filvnçois de Chepieul sur la mort du F. Fran- 
çois Malherbe, décédé au Lac S.-Jean^ le 19 a{>ril 1696 {Arch. dont.). 



XXI AVRIL 



Le vingt-et-unième jour d'avril de l'an 1665, mourut dans la 
maison professe de Bordeaux, le P. Jean-Joseph Surin, « consommé 
dans la spiritualité, dit Bossuet, et incomparable dans les épreu- 
ves » ; « un des grands saints du paradis, et l'homme de ce siècle le 
plus éclairé )>, ose ajouter l'auteur de la vie du P. Lallemant. De si 
hauts témoignages, simple résumé d'un grand nombre d'autres, 
que la plus récente vie de cet homme de Dieu a mis en lumière, 
n'offrent pourtant, ce semble, rien d'exagéré, lorsqu'on entre dans 
le détail des épreuves et des vertus de cette sainte âme, toute ca- 
chée en Dieu avec Jésus-Christ. A peine avait-il entrevu les pre- 
miers rayons de la grâce, qu'à huit ans il consacrait à Dieu sa 
virginité ; à dix ans, les entretiens d'une fille de sainte Thérèse, 
l'une des fondatrices du Carmel en France, Isabelle des Anges, lui 
avaient appris à faire oraison, avec de grands attraits de Dieu. A 
seize ans, résolu d'entrer dans la Compagnie de Jésus, mais retenu 
quelque temps par son père, qui lui offrait de combler tous ses 
désirs, pourvu qu'il restât dans le monde, il triompha par ces éner- 
giques paroles : « Donnez-moi le paradis et préservez-moi de l'en- 
fer, ou souffrez que j'aille porter ma demande à celui qui seul pour- 

527 



528 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

ra l'exaucer » ! Religieux de la Compagnie, il ne respirait que Jésus 
crucifié, même avant que Notre-Seigneur lui fît la grâce d'avoir 
pour directeur dans sa troisième probation le P. Louis Lallemant. 
Son attrait pour la pénitence alla si loin, que l'on ne saurait, 
croyons-nous, pouvoir expliquer sans miracle que sa vie ait pu 
résister à de si étranges rigueurs, puisque de son propre aveu, 
durant une année , il n'avait pas consacré chaque jour moins 
de trois heures à se flageller. Mais ce n'était là toutefois qu'une 
ombre de ce qu'il devait soulfrir pour l'amour de Dieu. 

Envoyé à Loudun par l'obéissance, pour chasser les démons 
qui possédaient la Mère Jeanne des Anges, il apprit un jour que 
des mains infâmes avaient dérobé trois saintes hosties, les desti- 
nant à d'affreux sacrilèges. Aussitôt il s'offrit au Père Eternel, com- 
me rançon du corps de son Seigneur, avec un extrême désir d'ê- 
tre h. sa place et pour son amour esclave de la t3Tannique puis- 
sance des esprits d'enfer. Puis il leur commanda de lui rappor- 
ter le corps du Sauveur, et fut obéi. Mais dès lors il devint, et 
demeura plus de vingt ans, non pas simplement le mart3T, mais 
le possédé, corps et Time, de ces anges maudits. En cet état, tou- 
tes ses puissances naturelles furent enchaînées ; et le démon seul 
sembla mouvoir son esprit et ses sens, lui imprimant tout ce qu'il 
ressent en lui-même, et jusqu'à son désespoir éternel. Il était, di- 
sait-il, écrasé sous la main et sous la malédiction vengeresse de 
Dieu. Et dans le même temps, par un héroïsme d'amour dont il 
ne pouvait avoir conscience, il disait, tout en attendant cet enfer, 
« oà il n'y a plus d'aiiiour, où je ne n'ainierai point Dieu . Tous 
nos intérêts sont perdus ! Mais l'intérêt de Dieu subsiste ! Si nous 
ne le pouvons aimer, travaillons, parlons, écrivons, afin qu'il soit 



XXI AVRIL. — P. JEÀN-JOSEPH SURIN. 529 

loué, aimé et glorifié ! Mais alors les démons lui ôtaient l'usage 
des mains, des pieds, des yeux et de la parole, ou lui faisaient 
faire mille extravagances qui contraignaient même les plus chari- 
tables et les plus sages à le tenir pour fou et à le traiter en fou. 
Sur son lit de mort, ce fut un de ses plus doux sujets d'al- 
légresse, d'avoir si longtemps vécu le rebut du monde ; et il met- 
tait cette grâce, assurait-il, au dessus de tous les dons sensibles, 
de toutes les faveurs miraculeuses dont furent comblés ses der- 
niers jours. Les démons s'étaient vus contraints de lui annoncer 
qu'après ses épreuves, il aurait plus de joie, dès cette vie, qu'il 
n'en pourrait porter ; et en effet elle se répandit en lui comme 
une mer qui le submergeait de toute part. Jésus lui avait pro- 
mis ses plaies sacrées, et il les lui imprima, en y ajoutant une com- 
munication ineffable de sa vie divine. A l'autel il fut blessé du 
feu dont brûlent les séraphins. Enfin plusieurs fois sa trans- 
formation en Jésus-Christ alla jusqu'à lui faire perdre sa forme 
extérieure ; et des témoins dignes de foi virent son visage chan- 
gé en celui de Jésus. Mais en surabondant de cette divine béati- 
tude, « les bons jours de sa vie », comme il les appelait, furent 
toujours pour lui ceux qu'il avait passés dans les derniers abî- 
mes de l'ignominie, et ceux où il avait blessé d'autres cœurs des 
flammes du divin amour qui le consumait. 



Vie du P. Jean-Joseph Surin, publiée par le P. Marcel Bouix, Paris 
1876. — Patrignani, Menologio, 22 april., p. 215, — Sotuellus, Bibl. 
Script. Soc. Jes., p. 527. — de Backer, Bibliotk., i^^^ e'dit., t. 2, p. 604. 

A. F. — T. 1. — 67. 



830 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRAN'CE. 

— Champion, Cf. Bouix, préface, ouvrage cité, p. 14. — Bol don, L'hom- 
me de Dieu en la personne du H. P. Jean-Joseph Surin. Paris 1G89. 

— Histoire des Filles Notre-Dame. t. 1, p. h\l. — L'Ami de la Reli- 
ion, t. 44, p. 305-310; t. 45, p. 79-87. — Bosslet, Cf. Boui.x, ouvrage 
cité, p. 12, 



XXII AVRIL 



Dans la nuit du vingt-deux avril de l'an 1673, mourut sainte- 
ment à Paris, martyr de la charité, après vingt-deux ans de vie 
religieuse, le P. Ignace-Gaston Pardies, né à Pau, et reçu à l'âge 
de quinze ans au noviciat de Bordeaux. Il avait une sœur, à peu 
près du même âge, qui se consacra comme lui à Notre-Seigneur ; 
les annales de Notre-Dame racontent que tous deux, dès leur plus 
tendre enfance, s'animaient avec une ferveur et une émulation tout 
angéliques, aux saints exercices de la prière et de la pénitence. 
Ils choisissaient certains jours, auxquels ils jeûnaient au pain et 
à l'eau, ils se cachaient à l'heure des repas et faisaient oraison 
dans leur retraite, préparant ainsi leur cœur à suivre la voix du 
Saint-Esprit. A ce double attrait d'oraison et de pénitence, Ignace 
joignit dans la Compagnie une perfection d'obéissance à ses supé- 
rieurs, que l'un d'eux, le P. Pierre de Verthamon, ne craint pas 
d'appeler « tout à fait admirable». — « Il leur était merveilleuse- 
ment commode, ajoute-t-il, faisant toujours avec joie et plaisir tout 
ce qu'ils demandaient de lui». C'est avec cet élan et cette vigueur 
d'obéissance, qu'il s'appliquait constamment à l'étude. Il y fit de si 
rares progrès, que la Province de Paris crut devoir supplier celle 

b31 



532 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE, 

de Bordeaux de le lui céder, pour lui confier sa première chaire 
de mathématiques. Sa présence y fit en effet le plus grand hon- 
neur à la Compagnie. On a vu souvent, lisons-nous encore dans 
divers éloges consacrés à son souvenir, de hauts personnages, des 
ambassadeurs, et les plus savants mathématiciens de toute l'Euro- 
pe, même schismatiques ou hérétiques, venir en ce collège et le 
consulter sur les plus beaux secrets de la science. Sans se relâ- 
cher de ses travaux, Ignace Pardies n'en gardait pas moins, au 
fond de son cœur, un ardent désir d'aller sur les traces du grand 
apôtre des Indes et du Japon, évangéliser les infidèles au delà des 
mers. Mais Dieu lui demandait de mourir à son poste ; et il y res- 
ta de bon cœur. Son seul délassement était de consacrer parfois 
quelques heures à la visite des prisons et des hôpitaux, ou au 
pieux opuscule qu'il nous a laissé sur saint François-Xavier. Ce fut 
dans le premier de ces exercices , en exhortant, consolant et soi- 
gnant les pauvres prisonniers et les malades de Bicètre, qu'il con- 
tracta le germe de la maladie dont il mourut. Il allait atteindre sa 
trente-septième année. 



Ëlogia defunctor. Proi'inc. Franc. {Arcliiv. Rom.). — Lettre circulaire du 
P, DE Veiitiiamon SUT la mort du P. Ignace-Gaston Pardies, « à Paris, 
le 22 d'avril 1673 » {Arch. dom.). — Sotuellis, Bibl. Script. Soc. Jesu, 
p. 39i. — DE Backer, Diblioth. des écrivains de la Compagnie, {"^ édit., 
t. i, p. 541. — Histoire des Filles Notre-Dame, t. {.p. 603. — Mémoi- 
res de Trévoux, avril 1/26. — Felleh, Dictionn. /listor., t. 4, p. 704. — 
Biographie universelle., article Pardies. 



XXIII AVRIL 



Le vingt-troisième jour d'avril de l'an 1708, mourut le P. Jac- 
ques Gravier, premier missionnaire des Illinois, dont le salut de- 
vait lui coûter la vie, par deux ans d'un cruel martyre. Il avait 
choisi pour centre de ses travaux le principal village des Péo- 
rias, à cinq cents lieues environ de Québec : il y était resté seul 
près de dix-neuf ans, à cent vingt lieues des plus rapprochés de ses 
frères ; et c'est à peine, écrivait-il au Père Général de la Com- 
pagnie, si tous les ans ou tous les deux ans nous pouvons nous 
voir une fois. Là il se trouvait exposé à de continuels dangers 
de mort , au milieu d'un peuple brutal , adonné à d'étranges su- 
perstitions et aux vices les plus honteux. Rien de plus difficile que 
la conversion de ces sauvages, disait son successeur le P. Ga- 
briel Marest; c'est un miracle de la miséricorde du Seigneur. « Il 
faut d'abord en faire des hommes. Lâches, traîtres, inconstants, 
sans honneur, sans parole, sans reconnaissance», leur fait-on quel- 
que bien sans en demander un salaire, ils se figurent qu'on les 
craint, puisqu'on les recherche, et deviennent encore plus insolents. 
C'était là le troupeau que le P. Gravier avait entrepris de gagner 
à Dieu, à force de douceur et de patience. Mais si la ferveur de ses 

533 



534 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

néophytes le comblait de joie, les jongleurs et les charlatans lui 
faisaient une rude guerre. « Je ne vous dis pas, ajoute en parlant de 
lui-même le P. Marest, combien de fois j'aurais expiré sous leurs 
coups, si Dieu ne m'eût préservé de leur fureur ». Le P. Gravier 
eut l'honneur d'y perdre la vie. 

Un des principaux chefs, nommé la Tète d'Ours, ayant animé à 
sa mort deux cents Illinois infidèles, l'un d'eux, lisons-nous dans 
la relation de cet attentat, courut aussitôt chercher son arc ; et dès 
qu'il aperçut l'homme de Dieu, il lui tira cinq flèches, dont deux 
eflleurèrent sa poitrine, une fut amortie par le collet de sa soutane, 
une autre lui perça l'oreille, mais la dernière fut mortelle. La pointe 
de la pierre s'enfonça dans les nerfs du poignet, et les traversant 
jusqu'au coude, s'y brisa et y demeura. Feignant de vouloir guérir le 
blessé, un autre sauvage non moins perfide, cicatrisa bientôt la plaie 
et y renferma le mal, qui en peu de jours devint comme un feu dé- 
vorant, aussi douloureux que les flammes des bûchers iroquois, et dont 
le saint missionnaire fut consumé sans rehlche pendant près de 
deux ans. Il fît le voyage de France pour essayer d'y trouver un 
remède, mais on ne parvint pas à retirer la pierre restée dans le 
bras. Il voulut aller mourir dans sa mission; et bien que Dieu 
lui prolongeât la vie, la blessure qu'il avait reçue, fut la vraie 
cause de sa mort, juste prix de son zèle pour l'amour des âmes 
et l'honneur de Dieu. 



Elos^ifi (lefunrtor. Pnninr. Franc. (Arc/ii\\ Rom.). — Relation ou jour- 
nal (tu K'oya'^c du P. .Kcques Ghvvier, de la Compagnie de Jésus, en 1700, 
depuis le pays des Illinois Ju<iqu'à l'embouchure du Mississipi. Nouvelle- 



XXIII AVRIL. — P. CLÉMENT DE LA VILLE. SSS 

York, 1859. Cf. Cahayon, Bibliograph. histor.^ n. 1413. — Lettre du 
P. Gravier au P. Général, 6 Mars 1707 (trad. du latin, Arch. doni.}. — 
Lettre du P . Mermet sur la blessure du P. Gravier aux Cascaskias, 
2 mars 1706 {Arch. dont.). — Cassani, Ilustres Varones, t. 1, p. 674. — ■ 
Lettres édif., édit. 1781 , t. 6, p. 339. 354, 371. — Marest, Lettre au 
P. Germon. Cf. Lettres édif.., édit. 1781, t. 6, p. 320 et suiv. — Charle- 
voix, Hist. de la Nouvelle-France, t. ^, p- 393. 



Le même jour de l'an 1688, mourut au collège de Moulins le 
P. Clément de la Ville, illustre par sa tendre dévotion envers la 
personne adorable de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie. Tout son 
bonheur sur la terre était de faire connaître aux hommes l'amour 
ineffable du Sauveur, toujours présent dans nos tabernacles. Il 
eut la consolation d'établir et de voir fleurir dans un grand nom- 
bre d'églises l'adoration perpétuelle du saint Sacrement. 



Elogia defunctor. Provinc. Franc. (Arch. Rom.). 



>-o^^<s 



XXIV AVRIL 



Le vingt-quatrième jour d'avril de l'an 4628, mourut au collège 
de Billom le P. François de Ganillac, fondateur des missions fran- 
çaises de l'empire Turc, dans ses possessions d'Europe et d'Asie. 
Il appartenait à une ancienne et puissante famille de l'Auvergne et 
du Gévaudan. Aussi quand il se présenta pour entrer dans la Com- 
pagnie, à l'Age de seize ans, sa mère y mit un obstacle invincible. 
Dans l'état où se trouvait la France, vers la fin du règne de Hen- 
ri III, ce fut en vain que François de Ganillac alla deux fois à 
Rome demander la grâce d'être admis au noviciat de Saint-An- 
dré. Son entrée, après la mort de sa mère, fit un tel éclat, 
qu'Antoine Arnaud, plaidant pour l'Université contre les Jésuites, 
les accusa, devant le Parlement, d'avoir volé, disait-il, ce jeune 
homme, pour s'emparer un jour de sa fortune, de son marqui- 
sat, et se substituer a a l'une des plus grandes, plus riches, et 
plus illustres maisons de l'Aquitaine », attentat qui leur méritait 
bien les foudres de la justice. 11 fallut que le P. Richeômc répondît 
à cette brutale et absurde calomnie. 

Lorsque, à la prière du P. Coton, Henri IV fonda la mission 
française de Conslanlinople, le P. de Ganillac se trouvait à Rome; 
536 



XXIV AVRIL. — P. FRANÇOIS DE CANILLAC. 537 

Claude Aquaviva le donna pour chef à ceux qui allaient tenter 
les premiers cette difficile entreprise. Il y fallait une rare éner- 
gie, une prudence consommée, une connaissance approfondie, non 
seulement des dogmes de l'Eglise, mais des erreurs de tous les 
schismes et de toutes les sectes de l'Orient, des livres de leurs li- 
turgies et de leurs docteurs ; il y fallait surtout le zèle des apô- 
tres et l'amour des saints pour la croix. Parlant des avanies, des 
prisons, des liens, des ordres d'exil, des coups et des menaces 
qui les ont accueillis, dès les premiers mois, de la part des Turcs, 
des Grecs, des ambassadeurs de Venise, des envoyés de Hollande 
et d'Angleterre, des Moresques chassés d'Espagne et réfugiés à 
Constantinople : « Nous n'avons encore, écrivent-ils, presque point 
d'autre consolation que celle de souffrir pour Jésus-Christ ». Mais 
bientôt, par son merveilleux esprit d'organisation et sa charité, 
François de Canillac fonda des œuvres pleines d'avenir. 

Sa Congrégation de la sainte Vierge, dont le premier centre est 
l'ambassade française, et dont tous les membres se consacrent 
au salut des âmes ; sa première école, oii viennent s'instruire les 
clercs et les moines schismatiques ; son œuvre secrète de pieuses 
femmes, qui, au péril des plus affreux supplices, ouvrent le ciel 
par le saint baptême aux petits enfants moribonds des sectateurs 
même de Mahomet ; ses égards pour les patriarches des Grecs et 
des Arméniens, les honneurs qu'il leur rend, les éloges qu'il pro- 
digue en toute rencontre aux grands et saints docteurs de toutes 
les églises orientales, ses litanies des Saints de Constantinople, et 
jusqu'aux scènes de leurs vies, représentées publiquement par nos 
écoliers : enfin les soins prodigués aux pestiférés et aux pauvres es- 
claves des galères ; tout cela forme un ensemble qui attend encore 
A. F. — T. I. — 68. 



D 



38 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 



un historien, mais peut soutenir lo parallèle avec les origines des 
plus belles missions de la Compagnie. Ce fut en revenant, pour la 
quatrième ou cinquième fois, chercher à Rome et en France de nou- 
veaux secours, que ce grand ouvrier de Dieu fut arrêté par la mort 
à Billom, où il avait conçu ses premiers désirs de vie religieuse et 
apostolique. Nous lisons dans les vies des filles de saint François 
de Sales, que l'une d'entre elles, issue de la même race, vit dans 
la lumière divine ce glorieux fils de saint Ignace, l'invitant à gra- 
vir jusqu'au plus haut sommet de la sainteté, à laquelle il était 
lui-même parvenu. 



JuvENCius, Histor, Societ. Jesu, l. 17, n. 27. — Coudar.v, Hist. Soviet. 
Jes., t. 2, part. 6, lib. 15, p. 402 et suw. — Litterx Ann. Soc. Jes., Ann. 
1612, /;. 66^1 et suw. — C.vr.\yon, Relations ine'dites des missions de la 
Compagnie de Je'sus à Constantinople, Document K, p. l et suiv. — Fleu- 
RiAU, Etat des missions de Grèce. ...^ p. 33, 46-52. — Pn.vT, Recherches 
histor. sur la Compagn. . . en France, t. 3, p. 104-114, 680-697. — Vies 
de huit Vénérables Veuves de la Visitation, p. 246, 279. — Richeome, Mon- 
tanus, Apologia, p. 145 . — Crétine.vu-Joly, Histoire de la Compagnie, 3* 
édit., t. 3, ch. 4, /?. 219. 



Le même jour de l'an 1693, mourut à la Martinique le P. Jac- 
ques IIesdin, supérieur de cette mission. Pour se préparer de loin 
à la vie de missionnaire, et en même temps pour obtenir du ciel 
la grâce d'y consumer sa vie, il s'habitua de bonne heure à ne 



XXIV AVRIL. — P. JACQUES HESDIN. 539 

reculer devant aucune souffrance, quand il s'agirait de la gloire et 
de l'amour de Dieu. Bien avant de quitter l'Europe, il avait obtenu 
de ses supérieurs la permission de se livrer aux plus rudes macé- 
rations ; il ne couchait que sur la dure, ne s'approchait jamais du 
feu, même dans la rigueur des plus grands froids, se déchirait cha- 
que matin par de sanglantes disciplines, portait continuellement le 
cilice, s'exerçait à souffrir la faim et la soif, par l'usage d'une nour- 
riture grossière et par des jeûnes prolongés. L'esprit de Dieu qui 
l'embrasait était si visible, que les supérieurs n'osèrent s'opposer 
ni à cet amour de la croix, ni à cet ardent désir des missions, 
malgré les espérances que donnaient dès lors à toute la Province 
ses talents et ses vertus. Au bout de treize années de vie reli- 
gieuse, il obtint enfin de passer les mers; et pendant quinze ans , 
il unit à cette vie de pénitence un travail incessant que ne purent 
jamais interrompre, jusqu'à la mort, de nombreuses et cruelles in- 
firmités. Avec le glorieux nom d'apôtre, le P. Hesdin conquit bien- 
tôt celui de père des pauvres et des pécheurs. Dieu semblait lui 
avoir accordé un don particulier pour gagner les âmes les plus cou- 
pables et les plus désespérées, qui venaient à lui de toutes parts le 
prier de les réconcilier avec Dieu. Sa charité pour les malheu- 
reux était si industrieuse et si inépuisable, que dans des années de 
disette, il en nourrit parfois jusqu'à douze cents et au delà. Quand 
Dieu le rappela à lui, il n'était âgé que de quarante-sept ans et en 
avait passé vingt-huit dans la Compagnie. 



Elogia defunct. Prov. Franc. {Arch. Rom.}. — Lettre circulaire du 
P. Pierre Gombaud sur la mort du P. Jacques Hesdin, « à la Marti- 
nique, 25 avril» (Arch. dom.). 



540 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Le même jour encore, l'an 47iO, au collège d'Alençon, le P. Hyacin- 
the d'Avrigny, à peine Cigé de quarante-quatre ans, termina par une 
heureuse mort une vie d'infirmités et de vertus religieuses, digne 
d'un véritable enfant de la Compagnie. Cet éloge que lui donnent 
les archives du Gesù, est dû surtout à sa patience et à son humi- 
lité ; car la maladie le retint pendant la plus grande partie de sa 
carrière dans l'obscurité d'une procure, malgré les talents extraor- 
dinaires qu'il avait reçus de Dieu. Aucun écrivain de la Compagnie 
n'a poursuivi, avec plus de verve et de victorieuse ironie, les hon- 
teuses menées du Jansénisme sous le règne de Louis XIV, que le 
P. d'Avrigny dans ses Mémoires pour servir à l'histoire ecclésias- 
tique ; bon nombre de ces pages mériteraient de figurer parmi les 
meilleures de la langue française. Mais on se hâta d'étouffer un si 
redoutable ennemi. Profitant de quelques taches légères sur les é- 
vénements si délicats qui troublaient encore la paix de l'Eglise, et 
de quelques jugements inexacts sur les cérémonies chinoises, les 
ennemis des Jésuites le dénoncèrent avec indignation et, grâce aux 
malheurs des temps, vinrent à bout de le faire condamner. Mais il 
n'en est pas moins vrai que l'ouvrage du P. d'.\vrigny est un des 
plus curieux et des plus remarquables que nous possédions sur l'E- 
glise de France au XVII'' siècle, aussi bien que sur l'histoire du 
Jansénisme et de la Compagnie. 



Elogia dcfunvt. Prov. Franc. {Arch. Rom.). — pk Rvckeh, Bihlioth. 
des écrivains. . ., l"'" e'dif.. t. I. p. 30. — Fkllkh, Dictionn. /listor., t. l. 
p. 311. — Picot, Mémoires pour servir à l' histoire ecclésiastique du 
XVII h siècle, 3o édit., t. l p. 'il4. 



XXV AVRIL 



Le vingt-cinquième jour d'avril de l'an 1630, mourut au noviciat 
de Nancy, après cinquante ans de vie religieuse, le P. Jean Guéret, 
né à Laval, célèbre dans les annales de la Compagnie comme vic- 
time des haines parlementaires, qui l'avaient livré aux bourreaux et 
à la torture, ne pouvant trouver de faux témoignages pour le faire 
périr sur un gibet. Le seul délit dont on put jamais le trouver cou- 
pable, était d'avoir compté, parmi ses élèves de philosophie, le régi- 
cide Jean Châtel. Tel fut l'éclat de son. innocence, que les plus 
furieux ennemis de la Compagnie se virent enfin contraints de lui 
rendre hommage. Jeté dans un cachot de la Conciergerie où se 
trouvaient trois condamnés à mort, le pauvre captif, en attendant 
que Dieu disposât de lui selon son bon plaisir, avait employé près 
de dix jours, en digne fils de saint Ignace, à les préparer au 
dernier supplice. Puis quand on vint le chercher à son tour pour 
l'appliquer à la question, avant de se remettre aux mains des exé- 
cuteurs, il se jeta à genoux devant eux et devant ses juges ; et 
il adressa cette prière à Jésus, divin modèle des persécutés : 
« Jésus, qui avez souffert pour l'amour de moi, ayez pitié de moi. 

544 



542 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

et faites que je souffre avec patience le tourment qui m'est pré- 
paré. Je l'ai mérité, Seigneur, et bien plus encore. Vous le sa- 
vez cependant, je suis innocent de ce péché que l'on m'impute » ! 
Le souvenir de Jésus souffrant charma tellement toutes ses dou- 
leurs, qu'il n'en fit paraître aucun signe. 

Peu de jours avant cette tempête, à laquelle il était bien loin 
de s'attendre, le serviteur de Dieu s'était rendu au tombeau de 
sainte Geneviève ; et la sainte lui avait appris par révélation qu'il 
aurait bientôt à subir d'étranges épreuves. 11 en était digne par 
ses vertus, surtout par sa douceur et son filial abandon à la 
bonté divine, dont il sembla plus que jamais, depuis cette épo- 
que jusqu'à sa mort, ne pouvoir parler sans verser des larmes 
d'amour et d'actions de grâces. Reçu avec honneur h la cour des 
ducs de Lorraine, qui lui confièrent môme la direction de leur con- 
science et de leur famille ; Recteur du collège de Nanc}' ou Maître 
des novices durant vingt-quatre ans, bienfaiteur insigne des pau- 
vres, des églises, et en particulier de tous les ordres religieux, dont 
il regardait la concorde et la sainteté comme important souve- 
rainement à l'honneur de Dieu et au bien des âmes ; ange de 
paix auprès des princes, qu'il ne cherchait qu'à unir entre eux 
et avec Dieu ; enfin parmi tant d'œuvres de zèle et de charité, 
aussi recueilli d'esprit et de cœur que dans la solitude, ne ces- 
sant de recommander chaque jour à l'autel tous ceux dont il avait 
reçu quelque outrage : ce grand et saint religieux laissa en mou- 
rant le souvenir d'un parfait serviteur et ami de Dieu, favorisé 
de dons surnaturels et de communications angéliques, et néan- 
moins si humble que, dans les douleurs de son agonie, se croy- 
ant indigne, disait-il, d'en faire accepter à Notre-Seigneur sa re- 



XXV AVRIL. — P. JEAN GUÉRET. . 543 

connaissance, il pria la Reine des anges d'en rendre à sa place 
mille actions de' grâces à son divin Fils. 



Annuse Litter. Provinc. Campan., ann. 1630 {Arch. Rom.}. — Elogia 
defunct. Prov. Camp. {Arch. Rom.}. — Liber annal. Domus probadonis 
Nanceianse Soc. Jes., ann. 1630 {Arch. dom.}. — Juvencius. Histor. Soc. 
Jes., part. 5, lib. 12, n. 20-26, p. 48-51. — Ca-rayon, Documents inédits 
concernant la Compagnie de Jésus, Docum. 1 : « Commencements de la 
Compagnie de Jésus en l'Université de Paris y), p. 67, 80; Doc. 2: « Récit 
des choses arrivées en France., p. 10, 15, 21. — Pra.t, La Compagnie de 
Jésus en France, t. 1, p. 189. — Abram, L'Université de Pont-à-Mousson, 
éditée par le P. Carayon, p. 322, 479, 495. — Crétineau-Joly, Hist. de 
la Compagnie. . ., 3* édit.^ t. 2, ch. 7, p. 372. — Nadasi, Annus dier. 
memor. , 24* april., p. 225. — Drews, Fasti Societ. Jes., Ik^april., p. 155. 
— DE Backer, Biblioth. des écrivains. .\ , 1®"^® édit., t. 6, p. 196. — De 
V attentat ds Jean Châtel et du bannissement des Jésuites. Cf. Collée t. de 
Saint-Victor ; « Documents. . . concernant la Compagn. de Jésus », t. 1. — 
Feller, Dictionn. histor.., articl. Guéret et Jean Ghatel. 



XXVI AVRIL 



Le vingt-sixième jour d'avril de l'an 1635, mourut à Toulou- 
se le P. Alexandre Regouhd, no dans le diocèse de Saint-Pa- 
poul, l'un des missionnaires les plus éminents du Languedoc, de 
l'Armagnac et du Quercy . L'histoire nous a conservé le récit 
détaillé d'un de ses combats contre le plus fameux peut-être des 
athlètes du calvinisme dans toute la France méridionale, Daniel 
Ghamier, cfui se proclamait partout invincible. Ce fut à Lectou- 
re, sous la présidence du seigneur de Fontrailles, Sénéchal d'Ar- 
magnac, lieutenant du Roi, et à cette époque le plus ferme ap- 
pui de l'hérésie, qu'Alexandre Regourd, en 1G18, engagea une 
lutte publique de cinq jours entiers contre Ghamier suivi de 
neuf ministres. Mais au bout des cinq jours, Ghamier confondu 
déclara (jue pour sa défense il avait besoin de quelques livres ; 
et sous ce prétexte il repartit pour Montauban, avec une escorte 
d'archers calvinistes. Puis semant partout sur sa route le bruit 
qu'il revenait vainqueur, il entra dans la ville en triomphateur 
sur un cheval chargé de lauriers , aux cris do joie de tous ses 
partisans; mais son brillant auditoire de Leetoure l'attendit en vain. 
Seulement , beaucoup des nombreux témoins hérétiques de cette 
544 



XXVI AVRIL. — P. ALEXANDRE REGOURD. 545 

prétendue victoire, et en particulier le seigneur de Fontrailles et 
la sénéchale, abjuraient bientôt leurs erreurs entre les mains d'A- 
lexandre Regourd, et revenaient à la sainte Eglise leur mère. 

Ce vaillant défenseur de la vérité était aussi un grand et saint 
religieux, attirant avant tout la bénédiction de Dieu sur lui et sur 
les pécheurs, par la prière et par la pénitence. Comme les anciens 
anachorètes, il jeûnait presque tous les jours, sans rien prendre avant 
le repas du soir. La rigueur de ses flagellations semblait excessive. 
Quand on le priait de se modérer : « Il n'importe guère, répondait- 
il, que je perde ou gagne vingt ans de vie ; mais ce qui importe 
par dessus tout, c'est que ma vie ne soit pas une vie lâche et inutile». 
Toutefois animé du plus pur esprit de saint Ignace, il ajoutait avec 
son bienheureux Père : « Oui, très volontiers, pour le seul amour et 
honneur de Dieu, si j'avais le choix de monter au ciel dès aujour- 
d'hui, ou de demeurer ici-bas et de rendre ainsi plus de gloire à 
Notre-Seigneur, même avec l'incertitude de la récompense, je lui 
demanderais de me laisser vivre » ! Quand il sentit, après trente- 
deux ans de vie religieuse, que sa mort approchait, il tressaillit 
d'une sainte allégresse : « Le mur de ce corps mortel va s'écrouler 
disait-il, et je verrai mon Dieu». Puis un instant avant son dernier 
soupir : « Je meurs, ajouta-t-il, en adorant la Très Sainte Trinité, et 
en rendant à la Mère de mon Sauveur le culte d'amour et d'honneur 
qui lui est dû ». 



Litterse annusc Provinc. Tqlos., ann. 1635 (Arck. Rom.). — Sotuellus, 
Biblioth. Script. Soc. Jes., p. 23. — Nadasi, Pretiosœ occup. niorientium 
in Soc. Jesu, c. 6, p. 52. — Prat^ La Compagnie de Jésus en France, 
t. 4, p. 105-114. — DE Backer, Biblioth. des écrivains..., 1"® édit.., t. 4, p. 627. 

A. F. — T. I. — 69. 



b46 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

* Le même jour de l'an 1638, mourut clans la maison professe de 
Toulouse, le P. Jacques Déliot, l'homme de toutes les œuvres de mi- 
séricorde spirituelle et corporelle. A l'époque de sa régence, il avait, 
suivant l'usage, composé un drame, dans le but non seulement d'of- 
frir à ses élèves un exercice de déclamation, mais encore d'élever 
leurs âmes, de les détacher du mal et de les porter à Dieu. Et tel 
fut l'efTet, disent nos annales, produit par le dénouement de ce dra- 
me, que beaucoup d'acteurs et même de spectateurs, frappés d'une 
crainte salutaire, dirent adieu au monde et coururent mettre leurs 
intérêts éternels en sûreté dans la Compagnie et dans d'autres Or- 
dres religieux. 

Le P. Déliot était dévoré de zèle. Souvent dans ses oraisons, on 
l'entendait pousser des soupirs et se plaindre que les hommes fis- 
sent si peu de cas de Dieu. Aussi pour convertir les Ames ou les 
conduire à la plus haute perfection, nulle fatigue ne lui coûtait. Il fai- 
sait le catéchisme dans l'église métropolitaine de Toulouse, et le peu- 
ple entourait sa chaire à flots pressés; il allait dans les hôpitaux et 
les prisons instruire et consoler les malades et les captifs ; il accom- 
pagnait à l'échafaud les criminels condamnés au dernier supplice, et 
c'était une opinion reçue qu'aucun de ces malheureux ne résistait 
aux sollicitations de sa charité, et qu'on n'en voyait point qui ne 
mourussent en prédestinés; il avait au reste une grâce particulière 
pour préparer les malades à paraître devant Dieu, et on considérait 
comme une faveur insigne de l'avoir à son chevet dans ce moment 
redoutable, et de rendre le dernier soupir entre ses bras. 

Toutes les souffrances et les privations de la pauvreté, et celles qui 
s'étalent au grand jour, et colles surtout ({ue la honte s'efforce de 
cacher, étaient l'objet de sa sollicitude; il était l'appui, le conseil de 



XXVI AVRIL. — P. SIMÉON LE DANSAIS. S47 

tous les faibles et de tous les délaissés, et la reconnaissance publique 
lui avait donné le beau nom de père des veuves et des orphelins. 
C'est dans la prière et le commerce intime avec Dieu, que le P. 
Déliot puisait cette tendresse et cette libéralité de' cœur envers le 
prochain ; les sentiments dont il était rempli s'exhalaient alors en 
tendres colloques qu'il ne pouvait contenir, et les larmes jaillissaient 
de ses yeux. Atteint de la maladie dont il mourut, il en supporta 
les ennuis et les douleurs avec une résignation et une paix admi- 
rables ; son crucifix était son inséparable compagnon ; il ne se lassait 
point d'appliquer ses lèvres sur les plaies sacrées du Sauveur; il lui 
adressait les plus touchantes supplications ; et c'est ainsi sur le 
cœur même de Jésus que ce bon et fidèle serviteur rendit le dernier 
soupir ; il était dans la soixante-dixième année de son âge et la qua- 
rante-septième depuis son entrée dans la Compagnie. 



Histor. Soc. J es., part. 6, Ub. 1, n. 111, p. 44. — Litter. Ann. Proi>. 
Tolos. (copie). — Sotuellus, Bibliotheca Scriptor., p. 363. 



Le même jour encore nous rappelle la mémoire du saint martyr 
le P. SiMÉON Le Bansais, breton, tour à tour victime de la barbarie 
des sauvages et des bourreaux de la révolution. Il avait obtenu, 
jeune encore, la grâce de partager les travaux et les souffrances 
des apôtres du Canada, et les forêts des Algonquins étaient le thé- 
âtre de son zèle, lorsqu'il tomba entre les mains d'une troupe vie- 



548 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

torieuse d'Iroquois. Ces féroces ennemis du nom chrétien, entre 
autres mauvais traitements, inventèrent pour lui un nouveau et hor- 
rible supplice; ils l'enterrèrent jusqu'au menton, lui clouèrent la 
langue sur un pieu fixé en terre, et se préparaient à le faire expirer 
dans les plus affreuses tortures, lorsqu'il fut tout à coup délivré par 
les llurons. Peu de temps après, les Anglais s'étant rendus maîtres 
du Canada, et craignant l'influence du P. Le Dansais sur les tribus 
qui combattaient encore pour la France, n'eurent pas honte de met- 
tre sa tête II prix ; mais pour épargner de plus grands maux h ses 
chers sauvages, l'intrépide missionnaire se livra généreusement lui- 
môme aux fers de ses ennemis. Revenu en France, et nommé cha- 
noine et curé de Saint-Didier d'Avignon, ce glorieux vétéran de 
l'apostolat, toujours animé du môme zèle et plein de la même fer- 
meté, ne se laissa pas intimider par les menaces des schismatiques, 
et refusa sans hésiter le serment h la constitution civile du cler- 
gé. Jeté alors pour la troisième fois dans les fers, il fut con- 
duit dans les prisons d'Aiguesmortes, puis, sans égard pour sa 
vieillesse et ses infirmités, déposé nu sur les plages de Villefran- 
che, dans le comté de Nice. Recueilli et transporté dans l'hôpi- 
tal de celte dernière ville , il y expira bientôt de misère et d'é- 
puisement, pour l'amour et le nom de Jésus-Christ. 



UK BxckKR, Bibliuth. des écrà'. de la Comparu. , ["' e'dit., t. 4, p. 38. 



XXVII AVRIL 



Le vingt-septième jour d'avril de l'an 1641, mourut dans la mai- 
son du noviciat de Paris, le P. Jean Darde, né à Vendôme, l'un des 
enfants de prédilection de la Mère de Dieu. Ce fut à la suite d'un 
vœu fait à Notre-Dame de Chartres, que ses pieux parents l'obtin- 
rent de la Reine du cisl ; dès sa naissance, il fut consacré par 
eux au service de Marie , et l'on peut dire qu'il suça avec le lait 
de sa mère, cette dévotion à la très sainte Vierge, qui fut pour 
lui jusqu'à la mort la source d'une multitude de grâces, au milieu 
d'innombrables dangers pour la santé du corps et l'innocence du 
cœur. Il se montra digne de telles faveurs par sa générosité sans 
bornes et son amour pour la pureté. Plus d'une fois, pour con- 
server sans tache cette angélique vertu, il se roula au milieu de la 
neige, de la glace et des épines, à l'exemple de saint François 
d'Assise et de saint Benoît ; ou remplit ses chaussures de pointes 
aiguës pour émousser par les plus vives douleurs du corps l'ai- 
guillon de la volupté. En même temps, il conçut le désir de se 
consacrer tout entier au service de Notre-Seigneur et de sa Mère 
dans la Compagnie de Jésus. 

Un jour qu'il demandait avec larmes à la très sainte Vierge ces 
deux grâces de la vocation religieuse et de la pureté des anges, 

549 



550 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

il fut ravi au ciel, et vit la bienheureuse Mère du Sauveur, qui 
présentait à son divin Fils cette double requête, en le suppliant, 
par amour pour elle, de l'exaucer. Puis se tournant vers son jeu- 
ne et fervent serviteur : « Courage, mon fils, lui dit-elle, vous se- 
rez admis dans la Compagnie de Jésus ; et pour peu que vous 
ayez de courage à résister au démon, je vous promets que vous 
ne perdrez jamais la fleur de votre innocence )>. Les vingt-trois 
années de vie religieuse du P. Darde furent dignes de si beaux 
commencements. Entre autres œuvres de zèle, il consacra ses loi- 
sirs à enflammer l'ardeur de ses frères, par la traduction des let- 
très du Japon, du Malabar, du Brésil et de l'Ethiopie, et par l'a- 
brégé des méditations du Vén. P. Louis Dupont, coopérant ainsi 
jusqu'à la mort, selon la mesure de ses forces, aux travaux des 
apôtres et des saints, pour la plus grande gloire de Dieu. 



Rydeyrète, Scviplor. Proçinc. Franc, p. 156. ■< — Sotuellus, Biblioth. 
Scriptor. Soc. Jes., p. 435. 



Le même jour mourut à Paris, l'an 1099, le P. Mathias de la 
BouRDONNAYE, brctou, coufcsseur du duc d'Orléans, illustre par 
son intégrité et son humilité religieuse au milieu de la faveur des 
princes, par sa sainte haine pour les nouveautés anticatholiques, 
et sa modeste mais noble intrépidité à défendre l'Eglise et la foi 
en présence même de la cour, contre le libertinage et l'impiété. 



Elogia dcfunct. Provinc. Franc. (Archiv. Rom.). 



XXVIII AVRIL 



Le vingt-huitième jour d'avril de l'an 1631, mourut dans la mai- 
son professe de Toulouse, à l'âge de trente-huit ans, le P. Char- 
les DE Lorraine, un peu moins de neuf ans après s'être démis de la 
dignité épiscopale, et avoir refusé la pourpre romaine, pour entrer 
dans la Compagnie de Jésus. Neveu de la reine de France, Loui- 
se de Vaudémont, du grand duc de Mercœur, fameux par ses victoi- 
res sur les Ottomans, et du saint évêque de Verdun, le cardinal Er- 
ric de Lorraine, Charles se destina d'abord à marcher sur les tra- 
ces de son père et de son oncle, et à refouler loin des plaines 
de la Hongrie les terribles janissaires de Mahomet III. Après de 
vives résistances au second de ses oncles, qui le voulait comme 
successeur en son évêché de Verdun, il finit par céder, et porta 
sur le trône épiscopal, avec la même grandeur d'âme, la ferme ré- 
solution d'être un saint évêque, à l'imitation de Charles Borromée. 
Sacré, par dispense pontificale, dès le lendemain même de son é- 
lévation au sacerdoce, à l'âge de vingt-quatre ans, en présence de 
toute la cour de Lorraine, il appela près de lui, pour le guider 
dans les voies de la perfection, le saint et apostolique P. Pierre Le 
Brun, bien assuré qu'un pareil serviteur de Dieu n'hésiterait ja- 

S51 



552 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

mais à lui rappeler ses moindres devoirs ; et il fit sous sa direc- 
tion, comme le grand archevêque de Milan sous la direction du 
P. Ribera, les Exercices de saint Ignace. 

Ce fut alors qu'il entreprit la visite de son diocèse, désolé par le 
passage et le séjour des troupes luthériennes ou calvinistes. Con- 
stamment précédé ou accompagné de quatre religieux de la Com- 
pagnie, il en parcourut jusqu'aux paroisses les plus abandon- 
nées et les plus sauvages, ranimant partout la foi et la piété, ré- 
formant les abus, et faisant lui-même le catéchisme aux plus gros- 
siers habitants de la campagne, qui n'avaient jamais vu une telle 
image du bon Pasteur. 

Mais Dieu, qui lui parlait plus vivement au cœur à mesure qu'il 
le trouvait plus fidèle à sa grâce, prétendait donner au monde, en 
ce jeune prince, de bien autres exemples de sainteté. Instruit de 
son zèle et de ses vertus, le Souverain Pontife Grégoire XV l'avait 
fait prévenir qu'il lui destinait prochainement la succession des 
grands cardinaux de Lorraine dans le Sacré Collège ; mais Charles 
nourrissait d'autres desseins . Après avoir, contre toute espérance, 
triomphé d'abord de son directeur, puis du duc de Lorraine et 
du prince Erric, il parvint à triompher encore du Vicaire de Jé- 
sus-Christ, et Grégoire XV cédant à la seule force du Saint-Esprit, 
lui permit d'embrasser à vingt-neuf ans la vie des enfants de 
saint Ignace. Peu s'en fallut qu'à cette nouvelle le peuple de Verdun, 
dans un transport de fureur, ne mît le feu au collège de la Compa- 
gnie, pour se venger de ceux qu'il accusait de lui enlever son 
éveque. Tous, hommes, femmes, enfants, tombaient à genoux 
sur son passage, le suppliant de ne pas les abandonner. Ce fut 
la plus rude épreuve de sa vocation. Mais bientôt Dieu lui fit 



XXVIII AVRIL. — P. CHARLES DE LORRAINE. 553 

goûter tant de joies parmi les plus humbles exercices du noviciat 
de Saint-André, qu'il écrivait peu après à sa mère : « Je vous 
laisse à penser si un homme comme moi, qui a mérité mille en- 
fers, doit être content de se trouver dans un paradis » ; paroles 
et exemple qui la touchèrent si vivement, que peu de mois après 
elle embrassait elle-même la vie religieuse. Dans une autre lettre 
adressée à un religieux de la Compagnie: « Si je n'étais pas encore 
novice, lui dit-il, je passerais volontiers au Japon pour le deve- 
nir; si je ne le pouvais être qu'aux galères, je deviendrais forçat; 
si on ne voulait me recevoir qu'à condition de m'exposer aux 
pestiférés, j'accepterais de tout mon cœur ». 

Tout en lui rappelait l'esprit d'humilité, d'oraison, de pénitence 
des Louis de Gonzague et des François de Borgia. Pour se lier 
plus étroitement à son divin Maître, au jour de sa profession so- 
lennelle, il obtint du Père Général, Mutins Vitelleschi, d'ajouter à 
ses quatre vœux de religion celui de chercher toujours et en toute 
chose de quelque importance la plus grande gloire de la Très Sainte 
Trinité. Enfin l'on peut dire qu'à l'exemple du Bienheureux Pierre 
Le Fèvre, il mourut martyr de l'obéissance ; car dans sa dernière 
maladie, averti par les médecins que le changement de climat pou- 
vait seul lui rendre la santé : « Il importe peu que je vive, ré- 
pondit-il ; mais il importe infiniment que j'obéisse jusqu'à la mort 
avec Jésus-Christ » ! La ville de Verdun, que rien n'avait pu con- 
soler du départ de Charles, fit du moins valoir, après sa mort, 
les droits de la Lorraine à posséder son cœur, et crut ne pou- 
voir attribuer qu'à la puissance du saint évêque et du saint re- 
ligieux auprès de Dieu, d'être délivrée de la peste, le jour même 
A. F. — T. I. — 70. 



554 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

OH elle recevait en triomphe dans ses murailles ce saint et pré- 
cieux dépôt. 



DE LvunnussEL, Vie du P. Charles de Lorraine . — Rr'/7e.xions spirituelles 
et sentiments de piété du 11. P. Charles de Lorraine, publie's par le P. Bal- 
Tus. Cf. Vie du P. Charles, de Lorraine, revue par le P. Possoz, 1873. 

— Conipendiosa enarratio de vita P. Caroli a Lotharingia {Arc h. dom.j. 

— CoRDviiA, Hisior. Societ., part. G, lib. 16, n. 26'i, p. ôlS serjrj. — Cas- 
sANi, llustres Varones, t. 8, p. 562. — Patrignani, Menologio, 28 april., 
p. 257. — Nadasi, Ann. dicr. niemorab., 28^ april., p. 2.32. — 1d., Annales 
Mariani, p. 386. — Drews, Fasti Soc. Jes., 28*^ april., p. 161. — Abram, 
L'Université de Pont^à-Mousson, l. 1 , passini. 



XXIX AVRIL 



* Le vingt-neuvième jour d'avril de l'an 1773, quelques mois à 
peine avant la suppression de la Compagnie par le pape Clément 
XIV, mourut à Dax, avec la réputation d'un thaumaturge et d'un 
saint, le P. Charles-Auguste Nectoux, né à Saint-Laurent-sur-Sèvre, 
dernier Provincial de l'ancienne Province d'Aquitaine. Les annales 
manuscrites de sa Province font en quelques mots de lui un éloge 
magnifique : « Entre tous les autres, disent-elles en parlant de l'é- 
poque où il était Recteur du collège de Poitiers, se distingue le P. 
Charles-Auguste Nectoux, religieux d'une sainteté éminente, homme 
de Dieu, prêt à toute bonne œuvre ». C'est alors, au témoignage 
de ses confidents, qu'il parut avoir été éclairé de ces lumières 
prophétiques qui lui découvrirent, dans un même tableau, la ruine 
prochaine et totale de la Compagnie et sa résurrection glorieuse 
dans tout l'univers, et qu'il annonça à un jeune écolier de sept à 
huit ans, d'Aviau du Bois de Sanzai, assis en ce temps-là sur les 
bancs du collège, qu'il porterait un jour la crosse et la mitre, et 
le premier de tous rappellerait les Jésuites dans sa ville épiscopa- 
le. Telle était la vénération qui s'attachait à sa personne, qu'une 
mère désolée accourut un jour déposer devant lui, pour qu'il le res- 

855 







)56 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 



suscit.lt, 8on enfant qui venait de mourir; et l'homme de Dieu, tou- 
ché (lo sa douleur et de sa foi si vive, le lui rendit plein de vie. 

Quand la tempête se déchaîna contre la Compagnie de Jésus en 
France, le P. Nectoux gouvernait la Province d'Aquitaine avec autant 
de fermeté que de sagesse ; il fut un des adversaires les plus dé- 
clarés du malencontreux projet, imaginé par Louis XV, de placer 
les Jésuites de son royaume sous l'autorité d'un Vicaire général 
résidant en France, tentative odieuse et stérile, qui tomba bientôt 
devant leurs protestations unanimes et indignées. Chassé par les 
arrêts des Parlements, le P. Nectoux se retira d'abord à Avignon, 
puis en Espagne, oii les enfants de saint Ignace continuaient de va- 
quer en paix à toutes les œuvres de leur vocation. Il se fixa près 
de la frontière, h Saint-Sébastien. L'histoire de la Province de Gas- 
tille a conservé le souvenir des exemples d'humilité, d'abnégation, de 
fidélité à la règle et de zèle qu'il donna dès le premier jour. « En- 
tre tous ses compagnons, dit-elle, il doit être mis au premier rang». 

A peine eut-il appris l'espagnol, il s'offrit au P. Idiaquez, Pro- 
vincial de Castille, « pour tout travail auquel on le croirait apte, 
et notamment à faire une classe de grammaire )i. Sa demande n'a- 
yant pas été agréée, il se livra tout entier au ministère des Ames. 
« Les jours de fête , afin d'être, au premier moment, à la dispo- 
sition de tous, il se constituait, pour ainsi dire, le gardien de 
l'église du collège ». On assure que ses pénitents, comme ceux de 
plusieurs grands serviteurs de Dieu, se reconnaissaient entre les au- 
tres par leur constance et leur générosité, et un prêtre du pays 
aimait à répéter (ju'il avait peu à faire avec ceux que le P. Nec- 
toux avait entendus même une seule fois. Le saint exilé était prêt 
à passer loutc sa vie dans cet humble cl fécond apostolat ; il avait 



XXIX AVRIL. — P. CHARLES NECTODX. S57 

même sollicité la faveur d'être incorporé à la Province de Castille, 
quand l'orage éclata tout à coup avec une violence inouïe contre la 
Compagnie de Jésus en Espagne, et la ruina en un jour avec toutes 
ses œuvres. Obligé de fuir de nouveau, le P. Nectoux rentra en 
France, et fut accueilli avec un pieux empressement par l'évêque 
de Dax dans son grand séminaire. Il paya son hospitalité par des 
conseils de direction donnés aux jeunes gens qui suivaient les cours 
de théologie et se préparaient au sacerdoce, et plus encore par les 
admirables exemples d'une vie toute sainte et tout abîmée en Dieu, 
Chaque jour, il ne passait pas moins de douze à treize heures en 
oraison devant le saint Sacrement, presque constamment à genoux; 
sa conversation était véritablement au ciel. 

Averti par un mal soudain que sa fin ne pouvait être éloignée : 
« Ce qui me tranquillise, dit-il, c'est que depuis l'âge de quinze 
ans, je n'ai pensé qu'à Jésus-Christ et n'ai cherché que Dieu ». Le 
souvenir de sa dissolution prochaine ne le quittait plus : « Nous 
mourrons bientôt », répétait-il sans cesse ; et la veille de son bien- 
heureux trépas, il ajouta: « Ce sera demain ». Il se levait tous 
les jours à quatre heures ; mais ce jour-là, il interrompit son som- 
meil une heure plus tôt, fit son oraison et célébra le saint sacri- 
fice avec une ferveur extraordinaire ; puis sentant déjà les atteintes 
de la mort, il demanda et reçut l'extrême-onction ; et bientôt après, 
portant encore dans sa poitrine le corps et le sang divins, gage 
de l'immortelle vie, il s'endormit paisiblement et sans agonie dans 
le baiser du Seigneur. 



Histor. Prov. Aquit., ann. 1754 (Arck. Rom.). — Histor. Prov. Castil. 
(Arch. dom.). — Lettre du P. Nectoux au P. Général., Bordeaux, 1^ janv. 



^^8 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

1762 (Arc/i. Rom.). — Notice ms. sur le P. Nectoux {Arc/i. dom.j. — 
Lettre de M^"" GILLIS, Vicaire Apostol. d'Edimbourg, à Mgr Soyer, évêque 
de Luçon, Lyon, 30 dc'c. 1833 (copie, Arch. doni.). — Vie de M"' Geof- 
froy, Religieuse du Sacré-Cœur, Poitiers, 1854. — Vie de Mgr d'Aviau 
du Bois de Sanzai, par MS"" Lyonnet, t. 1, ch. 7, p. 110 et suiv. 



Le même jour de l'an 1618, mourut en odeur de sainteté, au 
collège de Dole, le P. Claude Barat, né à l'Isle-Adam, laborieux 
et humble relig-ieux, reçu selon toute apparence comme indifférent, 
par les premiers compagnons de saint Ignace. Il avait d'abord é- 
tudié quelque temps à Paris, parmi les boursiers du collège du 
Cardinal Le Moine, puis avait quitté la carrière des lettres pour 
celle des armes et à l'âge de vingt-trois ans, avait demandé avec 
une ferveur et une constance admirable, de se consacrer au ser- 
vice de ceux qui portaient le nom de Jésus. Ses premières années 
de vie religieuse rappellent ce que nous lisons dans la vie du P. 
Alvarez, sur le saint Frère Goadjuteur Jean Ximénès : il cumulait 
les offices de cuisinier, de boulanger, de charretier, au collège 
de la rue Saint-Jacques, et il les remplissait avec autant de joie, dit 
l'auteur de sa courte notice biographique, et avec la même dévotion, 
qu'il en montrait à chanter au chœur les jours de fête. Admirable 
en sa promptitude et son humilité à contenter ses supérieurs, et 
vrai fds de saint Ignace pour l'obéissance , avenant, d'une belle 
taille, hardi pour entreprendre, habile à inventer, constant et gé- 
néreux à exécuter, toujours au travail, jamais oisif, Claude Barat 



XXIX AVRIL. — P. CLAUDE BARAT. 559 

était le parfait modèle des Goadjuteurs de la Compagnie ; lorsque 
en 1569, le P. Éverard Mercurian, Visiteur des maisons de France, 
le vit et lui commanda au nom de Dieu de reprendre et de 
terminer ses études . Claude obéit ; mais durant tout le cours des 
quarante-huit ans qu'il vécut encore, le lieu et l'emploi de ses pré- 
férences furent constamment et uniquement ceux qui lui semblaient 
offrir le plus d'occasions d'unir, suivant le conseil de saint Igna- 
ce, et l'humilité et la charité. 

C'est ainsi qu'à Bordeaux, pendant qu'il se préparait au sacer- 
doce, il accepta volontiers l'emploi de ministre et de procureur, 
travaillant de ses mains avec les maçons, qu'il dirigeait, et s'expo- 
sant aux coups et aux injures pour aller parmi les hérétiques, 
« retirer comme à la pointe de l'épée, ce peu de revenu, dit encore 
son biographe, d'où dépendait la vie de tout le collège » . C'est 
ainsi que plus tard, travaillant au salut des Ames à Paris et à 
Chambéry, il prétendit avoir un droit particulier, comme celui dont 
la mort importait le moins, à affronter trois fois, au chevet des 
mourants, toutes les horreurs de la peste. La dernière fois qu'il 
en revint, lisons-nous dans nos relations, « il était tellement hâlé 
et défait, qu'il portait la face d'un Arabe ou Ethiopien , et toutefois, 
sous cet extérieur défiguré, ce vaillant personnage était plus joy- 
eux que jamais » . Le duc de Savoie lui fît rendre grâces des 
services qu'il avait prodigués à ses sujets. La cour souveraine de 
Chambéry approuva par arrêt solennel, sur la seule parole de 
l'homme de Dieu, tous les actes que lui avaient remis ou dictés 
ceux dont il avait [reçu le dernier soupir. Au grand jubilé de Tho- 
non, il prit part à l'apostolat de saint François de Sales, et con- 
vertit entre autres, « par quelques paroles gracieuses, le plus aca- 



560 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

riâlrc liugueiiot de toule la ville ». Arrêté dans ses courses apo- 
stoliques, vers VCigc de soixante-dix ans, par de violents accès de 
goutte, le P. Claude Barat passa dans un confessionnal les huit 
dernières années de sa sainte vie. Seulement les jours de récréa- 
tion , dit un des témoins de ces derniers temps, il sollicitait 
humblement la grâce de garder la porte, ou même s'il le pouvait, 
de faire la cuisine, afin de remplacer q*^clqu'un de ses plus jeunes 
frères, et de lui donner le loisir de la promenade. Enfin les ex- 
emples et les paroles que lui inspira sa très douce et très cordiale 
humilité, sur son lit de mort, embaumèrent longtemps le collège 
de Dôle. Contraint par l'obéissance de bénir tous ceux qui l'envi- 
ronnaient : « Dieu vous donne longue et heureuse vie, dit-il, et à 
moi pardon et part en son paradis » . Puis baisant les pieds de 
Jésus en croix, il ne fit plus que dire jusqu'au dernier souffle : 
a Mon Jésus, mon confort et mon espérance, quand est-ce que je 
jouirai de vous » ? 



Éloge du P. Claude Barat , mort en 1618 (Collect. Rybeyrète, Arch. dont.}. 



XXX AVRIL 



Le trentième jour d'avril de l'an 1657, mourut à Paris le P. Jean- 
Baptiste DE Saint-Jure, l'émule des Du Pont, des Rodriguez et des 
Lancicius, dans l'art divin de répandre par ses écrits la connais- 
sance, l'amour et l'imitation de Jésus-Christ. Cet apostolat de la 
plume lui fut confié à l'autel, par une inspiration soudaine, pen- 
dant qu'il tenait entre ses mains le corps du Sauveur. Quelque temps 
après, dans une de ses visions les plus merveilleuses, la Vénéra- 
ble Jeanne des Anges, que le P. Surin, durant ses épreuves, a- 
vait confiée au P. Saint-Jure, aperçut le Sauveur Jésus, la plaie de 
son divin Cœur tout ouverte, bouillonnant de sang et jetant des 
flammes. L'homme de Dieu était enchaîné à ce Cœur sacré par une 
triple chaîne d'or. Il recevait dans ses mains le sang adorable que 
son divin Maître y versait à flots, et dans sa bouche une flamme 
dévorante. Alors Jésus, s'adressant à sa servante : « Regarde, ma 
fille, lui dit-il, comme je donne à ton père mon sang précieux, et 
comme sa langue et son cœur sont embrasés des flammes de mon 
amour, pour qu'il les répande sur les âmes » ! Aussi, dit le P. Jac- 
ques Renault, ne se mettait-il jamais à composer, qu'après une 
humble et fervente prière, où il demandait chaque fois à Notre-Sei- 

A. F. — T. I. — 71. 561 



fjOâ MFNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FKANXE. 

gneur, de lui suggérer les scutiments et jusqu'aux paroles les plus 
capables d'éclairer et de toucher les cœurs. Mais il ne lui suffisait 
pas de communiquer aux âmes l'amour de Jésus, s'il ne faisait en- 
core de chacune d'elles un apôtre de cet amour. Il parvint à éta- 
blir une association dont chaque membre s'engageait à faire aimer 
Jésus-Christ par tous les moyens en son pouvoir; et tous les jeu- 
dis, il offrait à cette intention le saint sacrifice. Lui demandait-on 
par quelle industrie il était parvenu à ce degré d'amour, il croyait 
que Notre-Seigneur avait daigné le lui accorder comme la récom- 
pense d'une exactitude absolue à ses exercices spirituels, grand 
sujet de consolation pour ceux qui ne consentiraient sous aucun 
prétexte à les différer ou à les négliger. 

Dans les derniers temps de sa vie, après avoir gouverné les col- 
lèges d'Alençon, d'Amiens, d'Orléans, et le noviciat de Paris, ce 
grand homme, tout entier à la composition d'importants ouvrages 
et à la direction d'un grand nombre d'ames d'élite, donna encore 
à ses frères un bel exemple d'humilité. Sachant que le Père Provin- 
cial se trouvait dans un embarras extrême pour fournir de jeunes 
professeurs à quelques-uns de nos collèges, il s'offrit à lui, sans 
balancer, ainsi que le vénérable P. Julien Hayneufve, pour une des 
classes élémentaires. Nous ignorons si son offre fut acceptée, com- 
me celle du P. Hayneufve, qui enseigna l'année suivante la classe 
de cinquième au collège d'Amiens. Nous savons seulement que les 
deux demandes furent d'une grande édification, et dans les Provin- 
ces de France, et mèiiie en dehors de la Compagnie'. .Vrrèlé par la 
maladie' cin(i jours seulement avant sa mort, toute son ai)plicalion, 
dit un de ceux qui le soignalonl, fut de bien souffrir: ^^ Oh! si 
j'endurais comme il faut! redisait-il ou s'accusanl lui-même; je 



XXX AVRIL. — P. JEAN-BAPTISTE DE SAINT-JURE. 563 

suis sur la croix, je suis donc bien ; mais il ne suffît pas d'y être ; 
il faut y être comme Jésus et souffrir comme lui ! mon Sauveur, 
souffrez à présent en moi, de la même façon que j'ai souffert en 
vous dans votre Passion » ! Et quelqu'un cherchant à lui suggérer 
d'autres sentiments : « Ne troublez pas, reprit-il doucement, les pen- 
sées et les sentiments que Dieu met en moi. Suivons son attrait». 
Puis quand il vit près de lui tous ses frères : « Jésus crucifié, dit-il 
encore, a été, je l'avoue, mon unique attrait toute ma vie » ; et il 
ajouta : « Je vous en prie tous, aimez Jésus-Christ ». 

Dans plusieurs occasions, Jeanne des Anges avait appris de son 
ange gardien combien ce serviteur fidèle était grand devant Dieu. 
« Dieu se délecte en son âme, lui avait-il dit ; il fait vraiment con- 
naître l'esprit de Jésus ». Un des esprits célestes d'ordre supérieur, 
du chœur des Puissances, lui avait même été donné, ajoutait-il, 
pour l'éclairer et l'aider dans ses travaux, afin qu'il fît mieux con- 
naître le Sauveur. Enfin, après la mort de son cher directeur, Jean- 
ne ayant demandé à son saint ange de lui faire connaître, si tel 
était le bon plaisir de Dieu, l'état présent de ce digne fils de saint 
Ignace : « Il a traversé le purgatoire, mais comme un éclair, répon- 
dit-il ; et maintenant il jouit d'une grande gloire, pour s'être for- 
tement et assidûment attaché à faire connaître et aimer la sainte 
humanité de Jésus-Christ ». 



Elogia de furie tor. Proviiie. Frane. ( Arehiv. Rom. ). — Lettre circulaire sur 
le décès du R. P. J.-Bapt. de St-Jure, arrivé le 30 avril 1657, par le 
P. Jacques Renault ( Arch. dont. ). — Quelques particularités de la mala- 
die et du décès du P. de St-Jure, remarquées par son infirmier ( Arch. 



564 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

dom., coll. Rybeyrètej. — RYBEvnÈTE, Scriptor. Provinc. Franc, p. 13G. — 
SoTUELLUs, Bibl. script. Soc. Jcsu., p. ^iiH. — ue Backeu, Biùliot/i. des 
écriv. de la Conip., P" c'ilit., t. 1, p. 671. — Quelfjucs dc'lails merveilleux 
sur la vie de la Mère Jeanne des Anges, apud Slhin, La Guide spiri- 
tuelle pour la perfection, Paris, 1824. Cf. de backer. Dibliolh., l*" édit..^ 
t. 1, p. G08, n. 7. 



Le même jour, l'an 1763, le P. Jean-Sylvain de Neuvialle ex- 
pira d'épuisement et do soulîrances, entre les mains des satellites 
de Pombal, sur les côtes de la Cafrerie. II s'était consacré depuis 
plus de trente ans h la mission française de la Chine; et dans 
l'admirable chrétienté du Nord, il avait baptisé plus de six mille 
personnes en six ans, au milieu même des persécutions. « J'ai été ré- 
duit, écrivait-il h propos d'une de ses nombreuses alertes, à errer 
au milieu des bois, des rochers et des précipices, avec les ours, 
dont il y a un grand nombre dans cette sauvage contrée ; mal- 
heureusement il y a trois mois que ma santé était assez mau- 
vaise : mes jambes étaient extraordinairement enflées ; ot il s'y é- 
tait formé jusqu'à sept abcès, qui me causaient de vives dou- 
leurs » . Mais Dieu veillait sur son généreux serviteur ; après 
avoir marché durant une nuit par les plus rudes sentiers, tout 
pénétré de la pluie, qui n'avait pas cessé depuis son départ: « Je 
trouvai, ajoutait-il, mes jambes désenflées et mes plaies à demi-gué- 
ries ». 

La vertu de ses néophytes le dédommageait surabondamment de 
tant de peines. Leur innocence de mœurs, leur amour pour la 
prière et pour la pénitence avait (piclcjue chose do prodigieux. 



XXX AVRIL. — P. JEAN DE NEUVIALLE. 56S 

« La plupart, écrivait-il encore, jeûnent trois fois par semaine, le 
mercredi en l'honneur de saint Joseph, le vendredi en mémoire 
de la passion du Sauveur, et le samedi en l'honneur de la Mère 
de Dieu . Quant aux ceintures de fer et autres instruments de 
pénitence, ils sont d'un usage ordinaire parmi eux ». Le P. de 
Neuvialle avait choisi les plus fervents pour former une congré- 
gation, dont le but était de multiplier à l'infini, dans toute la 
province, les travaux et les fruits de son apostolat. Les uns prési- 
daient aux prières publiques, partout où il ne pouvait se trouver 
lui-même ; les autres étaient chargési de l'instruction des jeunes 
gens, des nouveaux fidèles, des catéchumènes ; quelques-uns é- 
taient désignés pour assister les malades et les mourants, et 
veiller à leurs intérêts spirituels et temporels ; plusieurs étaient 
choisis pour combattre les superstitions des infidèles et leur en- 
seigner les vérités de la foi. En un mot, cette église était deve- 
nue célèbre jusqu'aux extrémités de l'empire ; et les autres mis- 
sionnaires la citaient avec admiration, comme la plus fidèle ima- 
ge de la perfection des premiers chrétiens. 

Contraint par de douloureuses maladies de suspendre ses tra- 
vaux, et nommé supérieur général de toutes les missions de la 
Chine, le P. de Neuvialle avait dû se retirer à Macao pour y veil- 
ler plus facilement sur les besoins de ses frères, lorsqu'il se vit 
tout à coup chargé de fers, par l'ordre de Pombal, et jeté au fond 
d'un vaisseau pour être emmené captif à Lisbonne avec tous les 
Pères Portugais de nos missions d'Orient. Les privations excessives 
de cette longue et douloureuse navigation, jointes aux ravages de 
la maladie, achevèrent d'épuiser ses forces, sans néanmoins alté- 
rer sa constance et sa joie de souffrir pour Jésus-Christ. Tombé à 



566 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

terre, de faiblesse, sur les côtes d'Afrique , et ne pouvant plus se 
relever, il reçut en cet état les derniers sacrements et rendit son 
Ame à Dieu. 11 était Agé de soixante-neuf ans. 



Lettres édifiantes, édit. 1781, t. 22, p. 4:)7-475; /. 23, /;. 91, 02.— 
DU Gad, Relation abrégée de ce qui est arrivé aux Jésuites qui étaient 
à Macao . . . , apud Carayon: « Les prisons du marquis de Pombal, 
p. 126 et suiv. {note } ». — Pfisteh, Notices biograph. , n. 320 (Arc/i. dom.). 



Le même jour encore, l'an 1609, mourut au collège du Pu} , le V. 
Claude Ponceot, dont Notre-Seigneur récompensa merveilleusement, 
à l'heure de sa mort, Finnocence, le zèle et le dévouement. Il avait 
passé vingt-cinq ans dans la Compagnie, et il était regardé comme 
un des plus savants et des plus saints religieux de son temps. Au 
milieu des cruelles douleurs de l'agonie, il vit apparaître auprès 
de son lit de mort deux anges qui lui présentaient un calice rem- 
pli d'un amer breuvage, qu'il devait épuiser jusqu'à la lie ; mais 
tout à coup un troisième ange se présenta, au nom de la Reine du 
ciel, et lui annonça que cette tendre Mère venait de lui obtenir la 
fin prochaine de ses maux ; et peu d'instants après il la vit en- 
trer elle-même, avec son divin Fils, accompagné de saint Ignace, de 
saint Claude son patron et de quelques Pères de la Compagnie 
qui jouissaient déjà de la gloire ; et plein d'une ineffable joie, 
il rendit doucement le dernier soupir dans le baiser du Seigneur. 



Lillcr. ann. Soc. Jes., ann. 1(509, /;. 20.k — N\d\si. ann. dicr. mcmu- 
rab., 'SQ^ aprii, p. 235. — Drews, F asti Soc. Jes., 30^^ april.. p. 16i. 



MÉNOLOGE 



DE 



LA COMPAGNIE DE JÉSUS 



ASSISTANCE DE FRANGE. 



F' MAI 



Le premier mai 1700, mourut au collège d'Agen le P. Claude 
Chastain, de la Province d'Aquitaine, propagateur insigne du culte 
de la sainte Eucharistie, des bords de la Vienne et de la Loire 
jusqu'aux Pyrénées. Dans un document officiel, publié sept ans 
avant sa mort par autorité diocésaine, nous apprenons que le P. 
Chastain avait déjà fait établir l'adoration perpétuelle du saint Sa- 
crement dans les diocèses de Bordeaux, de la Rochelle, de Luçon, 
de Saintes, de Bazas, de Sarlat, et qu'il l'établissait, à ce moment 
même, dans le diocèse de Poitiers. Il en avait exposé la fin, les 
motifs, les avantages et le mode, dans un pieux opuscule tout ani- 
mé de l'esprit de Dieu, où l'on retrouve en grand nombre les 
saintes pratiques, les actes de vertus, et jusqu'aux vieilles litanies 
et aux vieux cantiques, alors en usage dans nos missions des pro- 

567 



568 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

viiices de France. La vie apostolique du P. Ghaslain fut consacrée 
presque tout entière à cet apostolat de l'amour de Jésus dans son ta- 
bernacle. C'est en le poursuivant que mourut épuisé de forces, di- 
sent les témoins de sa mort, ce grand ouvrier, digne d'un impéris- 
sable souvenir auprès de tous ceux qui aiment le Sauveur Jésus. 
Aussi après l'avoir visité à plusieurs reprises et béni sur son lit de 
mort, l'évêque d'Agen proclamait-il que, depuis les premiers apô- 
tres de son diocèse, bien peu d'hommes semblaient avoir mérité 
plus d'actions de grâces et travaillé avec plus de succès à faire re- 
fleurir la foi et la piété. 



Histor. Provinc. Aquit. ad ann. 1700 (Arc/iiv. Rom.). — La pratique de 
l adoralion perpétuelle de Jésus-Christ dans le saint Sacrement de l autel. 
Cf. SoMMEHVOGEL, Dïct. dcs unoni/mes ,' t. 1, p. 740. — Instruction de Jacques 
R.vDRELL, chanoine de l'église cathédrale de Poitiers Poitiers, 28 

mai 1693. 



Le même jour de l'an 1662, mourut aux Antilles le P. René de la 
ViGNi:, iigé de soixante-six ans. Malgré le poids de la vieillesse, que 
des travaux excessifs, souvent de jour et de nuit, rendaient encore plus 
accablant, il provoquait par son exemple la sainte émulation des plus 
jeunes el des plus vigoureux ; s'il n'eut pas le bonheur de verser 
son sang pour Jésus-Christ, il obtint du moins la glorieuse mort de 



1"' MAI. P. RENÉ DE LA VIGNE 569 

la fatigue et du travail. Son union à Dieu le soutenait seule dans 
cette rude carrière ; il en avait le cœur si plein, qu'il ne cessait pas 
d'en parler avec transport, au milieu même du délire de l'agonie. 



Lettre du P. Jean Gkilleï au P. André Castillon, Provincial de Fran- 
ce, sur la mort du P. René de la Vigne, « à St-Christophe, ce 12 de niay 
1662» {Arch-. dont,). 



H MAI 



Le second jour de mai de l'an 1837, mourut à Metz le P. Ni- 
COLAS-DiEUUONNÉ PoTOT, doul la vic miliUiiic, le ictour à Dieu, 
la pénitence et le zèle des âmes scmblciil avoir l'ail on notre 
siècle un des plus iidèles imilaleurs du saiiil l'oiidaleur de la Com- 
pagnie. Engagé à l'âge de dix-neui' ans dans le métier des armes, 
Nicolas Potot, après avoir oublié peu à peu les pieuses leçons de 
sa mère, ne conserva au milieu des <'am[)s, durant dix années, 
«pi'une horreur inslincîlivc du wec cl un sentimenl de llionneur 
(|ui, sous la Convention, mil plus diinc l'oi^ sa vie eu danger. Nul 
avantage liumaiu ne l'cult lail descendre à ce (|u il consich'rait com- 
me une bassesse; et dans uu temps où l inlrc-pidili- sur les champs 
de bataille élail si eommuni-, il ('lail signah' hautement parmi les 
])lus braves, lorsque sous les uiurs de .Mannheim, uuc balii' autri- 
chienne lui biisa la jandjc, cl il l'allul Tcmporter mourant au delà 
du Rhin, sui les l'usils de ses grenadiers. 

Celle cruelle blessure n'abattit ee[)en(laiil ni son t^c^urage ni ses 

vaines idc'cs d honneui militaire. Sans rien connailre de l'héroïsme 

mondain d Ig-nace, mais plein dune égale cuerg-ie, et voulant ('vi- 

ler, s'il était possible, juscpi à Tombi-e dune dillormilé, il exig-ea 

S70 



II MAI. 



P. NICOLAS POTOT. o7'l 



que le chirurgien lui brisât de nouveau sa jambe mal guérie; et 
pour tromper les longs ennuis de sa convalescence, il eut recours 
à la lecture, non de la vie des Saints et de Jésus-Christ, mais de 
Raynal et de Voltaire, comme pour s'affermir dans son aversion des 
prêtres et de l'Église. Une telle lecture finit cependant par révol- 
ter ses sentiments d'honnêteté naturelle : « Je ne pus me dissi- 
muler, répétait-il plus tard, que la vérité n'était certainement pas 
dans cette boue ». Il se croyait néanmoins de force à rendre muets 
tous les défenseurs de l'Évangile ; et ce fut dans cette espérance 
que, pour se débarrasser des importunités de sa sœur, il accepta, 
presque mourant, la visite d'un prêtre. Mais après une première 
discussion où il s'était cru triomphant, il se sentit tout à coup ter- 
rassé comme un autre Paul; il adora Jésus, qu'il blasphémait depuis 
dix ans, et il s'engagea à ne plus servir et aimer que Lui. 

A partir de ce jour et durant près de trente-sept ans, son cœur, 
sa fortune, sa vie furent en effet tout à Dieu. Les souffrances de 
sa blessure ne suffisant pas à son désir d'expiation, il embrassa si 
généreusement les saintes pratiques de la pénitence, qu'au témoi- 
gnage d'un de ses serviteurs, elles abrégèrent ses jours au moins 
de dix ans. Cet admirable changement n'était de la part de Dieu 
qu'une préparation à de nouvelles grâces. Frappé de la pensée que 
le meilleur moyen de réparer les outrages faits à la divine Majes- 
té, était de lui gagner des âmes en franchissant les degrés du san- 
ctuaire, Nicolas Potot hésita longtemps, retenu par le sentiment pro- 
fond de son indignité. Enfin, la voix intérieure du Saint-Esprit ne 
lui laissant plus aucun doute sur sa vocation au sacerdoce et à 
l'apostolat, on le vit à l'âge de quarante ans, revêtu de l'uniforme 
de chef de bataillon, se rendre deux fois chaque jour, pendant près 



rj72 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCK DK FRANCE. 

de neuf mois, au grand séminaire, pour y étudier les éléments des 
sciences sacrées, jusqu'au moment où il écliangea les livrées mili- 
taires contre la grossière soutane des plus pauvres prêtres de cam- 
pagne. 

Deux ans plus tard, il devenait I aj)ôlre de Metz. (Jri aurait pei- 
ne à citer une œuvre de piété, de zèle ou (h* bienfaisance, une 
communauté qui ait fleuri sous la Restauration dans cette grande 
ville, et dont il n'iiit été ou le créateui-, ou le directeur dans les 
voies de la perfection, ou le soutien par ses conseils et ses iné- 
puisables bienfaits. La bibliothèque populaire et chrétienne, qui s'est 
répandue depuis dans toute la France, l'œuvre d(îs orphelines, les 
associations de persévérance, l'exercice public «lu chemin de la 
croix, la neuvaine de l'Assomption, le Rosaire vivant, furent en 
particulier le fruit de cet amour <!(• Dieu et des âmes (\n\ le con- 
sumait. Mais il soupirait après le jour où serait exauce'' l un de 
ses désirs les plus ardents, celui de consommer sa pénitence et sou 
apostolat par le sacrilice de sa liberté sous la règle de saint Igna- 
ce. Il oflrit d'abord sa propre maison, et dès (jue la fondation d'une 
résidence lui eut assuré des héritiers tels (piil les désirait pour 
la gloire de Dieu, il alla frapper humblement à la porte du novi- 
ciat de la (Àimpagnie. Quatre années de vie religieuse devaient cou- 
ronner dignement les desseins de la Providence sur cette àme hé- 
roïque. 

Rendu par ses supérieurs à la ville <le Metz, il hii donna le spec- 
tacle de la mort des saints. Lui-même s'étomiail de trouver si doux 
ce redoutable |)assage : il e\j)ira |)lt'in de eonliance : (» Noire-Sei- 
gneur, disait-il, voudra bien souffrir mon cdiir piès du sien peiulanl 
toute l'éternité ». La j)ompe dc> ses funérailles égala tout ce qu on 



II MAI. P. ANTOINE DUFOUR. 573 

raconte de celles des plus grands serviteurs de Dieu. Sur le passa- 
ge du saint corps, écrit un témoin oculaire , les fenêtres étaient 
garnies comme au jour de la procession du Saint-Sacrement. La 
troupe nombreuse des orphelins et des vieillards qu'il avait nour- 
ris, le chapitre et le clergé de toute la ville, une imposante es- 
corte militaire et des officiers de tout grade, enfin près de trois 
mille personnes accompagnèrent, sous une pluie torrentielle, cet 
humble cercueil, que surmontaient en croix l'épée du soldat et l'é- 
tole du prêtre de Jésus-Christ. 



Vie du R. P. Potot, de la Compagnie de Jésus, Paris, 1847. — Éloge 
funèbre du P. Potot, prononcé à la cathédrale de Metz le 22 mai 1837. 
— Lettre sur les funérailles du P. Potot ( Arc/i. dom.j. 



Le même jour de l'an 1610, mourut au collège de Rouen le 
P. Antoine Dufour, en qui Dieu parut vouloir glorifier le sainl 
et pénible ministère do la confession. C'était vraiment l'homme 
de Dieu au tribunal de la miséricorde. 11 y demeurait comme en- 
chaîné du matin au soii' et d'un bout de l'année à l'autre, avec 
une patience, une charité, un zèle de la sanctification des âmes, 
et un oubli de lui-même, portés jusqu'à l'héroïsme. Nous ne savons 
pas autre chose de sa sainte vie. Mais environ douze ans après 
sa mort, son cercueil fut ouvert, et l'on retrouva l'humble con- 
fesseur sans la plus légère trace de coiTupHon, oxhnlanl un pa- 
fuin très doux. Plusieurs habiles médecins, dont on conserve en- 



574 MKNOLOGK S. I. — ASSISTANCE DE FRANCE, 

coK» loK lénioig-iiageK à Rome, aux archives <!(> Im ï'ompagnie, 
n'hésitèrenl pas à (h'clarer ([u'iin pareil étal ne pouvait avoir 
«l'autre cause que l'interveution de Dieu môme. VA le linceul où 
reposait depuis si longtemps le P. Duf'our, applirpié aussitôt à l'un 
rie nos Frères Coadjuteurs, qui se mourait victime de la peste, 
lui rendit soudain la santé. 



Nadasi, Afui. f/ier. memorab., i' maii, p. 241. — Drews. Fasfi ,Soc. Jes., 
2' niaii, p. 167. 



m MAI 



* Le troisième jour du mois de mai de l'année 1833, mourut à An- 
necy le P. Nicolas de Mac Garthy, un des plus saints religieux 
dont s'honore la nouvelle Compagnie. II appartenait à une an- 
cienne et illustre famille d'Irlande, qui, pour conserver intact le 
trésor de sa foi, était venue quelques années avant la Révolution 
se fixer à Toulouse. 

Ses inclinations portèrent de bonne heure le jeune de Mac Car- 
thy vers l'état ecclésiastique, et dès l'âge de quatorze ans, il re- 
çut la tonsure au séminaire de Saint-Magloire à Paris. Mais la Ré- 
volution et plus tard une infirmité contractée au service des pau- 
vres et qui l'empêchait de se tenir longtemps debout à la même 
place, retardèrent l'accomplissement de ses désirs. 11 consacra ce 
repos forcé à se préparer par l'étude à rendre un jour son minis- 
tère plus utile. 

Sa santé s'étant remise peu à peu, il entra au séminaire de 
Ghambéry en 4813, et l'année suivante il reçut la prêtrise. Mais 
déjà il se sentait attiré vers la Compagnie de Jésus. On assure 
que dans sa jeunesse il avait recueilli de la bouche du P. Nec- 
toux, le saint Provincial d'Aquitaine, l'assurance qu'il serait un 

S75 



ÎJ/() MENOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

jour au iionibro des enfants d'Ignace. Vainemenl ses amis essayè- 
rent d'ébranler sa résolution, vainement le roi Louis XVllI fit bril- 
ler à ses yeux l'éclat d'une mitre: Nicolas de Mac (larthy sollici- 
ta son admission au noviciat de Montrouge, à l'àgc de cjuarante- 
neuf ans. 

A cette école de la perfection, nul ne se montra plus petit à 
ses yeux, plus humble, plus obéissant. Les novices aimaient à se 
presser autour de lui, (^omnie autrefois ceux do 8aint-.\ndré autour 
de saint Stanislas et de saint Louis de Gonzague, et sa conver- 
sation les enflammait de l'amour de Dieu plus que les plus fer- 
ventes oraisons. Le Père Maître se déchargeait quelquefois sur lui 
du soin de leur adresser la parole : « Il est impossible, dit un té- 
moin , de rendre l'impression ([u'il faisait sur les cœurs » ; après 
l'avoir entendu dans une de ses exhortations familières, le P. Bar- 
ruel s'écriait ravi d'admiiation, « qu'il réunissait la Irijde ph'iiitu- 
de de science, de sagesse et d'esprit do Dieu (jui en faisait un 
orateur accompli ». 

Cependant le temps était arrivé où les supérieurs allaient lui 
ouvrir la carrière apostolique. Pendant près de quinze ans, le P. 
de Mac (kirthy parut successivement dans les chaires des princi- 
pales villes de l'iance, et partout son éloquence, non seulement 
provotjua des applaudissements, mais lit naître en abondance des 
fruits de conversion et de salut. 11 parlait en ap(Mre et ne vi- 
sait qu'au bien des âmes. « Pourquoi ne nous prèche-t-on pas 
toujours de cette manière -n } disait la duchesse dAngoulèmc, a- 
près son sermon sui' la confession prononcé aux Tuileries. C^ost à 
la méditation et à la prière que le P do Mac Carthy demandait 
ses inspirations. Mais ses plus beaux triomphes étiuent souvent 



m MAI. — p. NICOLAS DE MAC CARTHY. 577 

précédés d'une sorte d'agonie. La composition était pour lui comme 
un martyre ; parfois il s'épuisait des journées entières dans un 
travail stérile ; il s'étendait alors la face contre terre devant son 
crucifix ; puis au moment de partir, il se jetait à genoux aux 
pieds de son supérieur pour lui demander sa bénédiction ; « et 
jamais, disait-il à un de ses plus intimes amis, je ne me suis re- 
levé sans ressentir une force particulière ». 

En effet, ses vertus religieuses étaient plus admirables encore 
que son éloquence. Les témoignages contemporains exaltent à l'envi 
et d'un accord unanime son humilité, qui se plaçait sans peine au 
dernier rang, qui soumettait ses compositions les plus étudiées au 
jugement des autres et acceptait avec reconnaissance toutes leurs 
critiques; sa modestie, que le moindre éloge effarouchait, et sa 
charité qui s'étendait à tous ; sa dévotion envers le saint Sacre- 
ment, qui la nuit, pendant ses insomnies, le retenait au pied de 
l'autel ; son admirable esprit de foi, qui ne voyait que les intérêts 
de Dieu en toute chose ; son dévouement sans réserve à la sainte 
Eglise, et sa tendresse filiale pour la Compagnie, qui jusque dans 
les bras de la mort mettait sur ses lèvres la formule répétée de 
ses vœux et ces paroles de saint François-Xavier : Adlisereat lin- 
gua niea faucibus ineis, si non meminero tui, Societas Jesu ! 

Sa dernière station fut celle d'Annecy. Prévoyant que sa fin était 
prochaine, il s'y dépensa presque sans mesure. En effet, elle était 
à peine terminée, qu'il tomba d'épuisement, et bientôt il annonça 
lui-même qu'il mourrait le trois mai, fête de l'Invention de la 
Sainte Croix. L'évêque d'Annecy, Monseigneur Rey, ne voulut lais- 
ser à aucun autre la consolation de lui porter les derniers sa- 
crements de l'Eglise . L'humble religieux ne put se refuser à 
A. F. — ï. I. ~ 73. 



878 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

cet honneur, mais il lit prier le vénérable prélat de ne rien 
lui dire du bien qu'il pouvait avoir opéré dans les âmes, parce 
qu'à ce moment redoutable, il ne découvrait en lui que misères el 
sujets d'humiliation. Le peuple salua sa morl comme celle d'un 
s«int, et suivant l'expression d'un autre évéque de Savoie, les té- 
moignages d(î vénération donl il entoura sa dépouille, lurent « une 
sorte; de canonisation, comme celle des premiers siècles de l'Égli- 
se » Le P. de Mac Garthy fut inhumé dans le caveau des évoques, 
au lieu même où avait reposé pendant vingt ans le corps de saint 
François de Sales. L'année suivante, l'ordo du diocèse consa- 
crait cet éloge à sa mémoire : « Le Rc'vérend Père Nicolas de Mac 
Garthy, né en Irhuule, religieux de la Compagnie de Jésus, évù- 
que nommé de Montauban, illustre par sa naissance, son éloquence et 
sa piété, après avoir terminé, au milieu des témoignages de l'ad- 
miration générale, la station du carême à Annecy, a été atteint 
d'une maladie mortelle dans le palais épiscopal . Cet homme, si 
puissant dans la chaire sacrée par sa parole cl par sa science, 
a paru plus grand encore par sa loi sur son lit de mort : el 
j)l(;in de mérites plutôt (jue d'annc'cs, le troisième jour de mai. 
suivant son désir et sa prédiction, il a pris son essor vers la 
bienheureuse éternité ». 



Noficr historique sur le I*. de Mac Curtliy. en tète des sermons, édit. 
18:54, /. \, p. i-i.xxii. — Lettre du P. Pichon. Recteur du collège de 
Chambérri (Arch. dom.j. — IS'otes sur le P. de Mac Carthy par les Pkhe.s 
I)ki,v\u\. itK YiLLEFonT. LoniQUET, Gu\ON. IKrtiiks . (il m , Deschvmps, etc 



m MAI. p. CLAUDE DABLON. 579 

{Arch. dom.). — Mémoires sur le noviciat de Montrouge, p. 75, 90, 121, 122, 
126, 159, 262. — Lettre de Mgr. L'Évêque de Saint-Jean de Maurienne au 
P. Pichon, Recteur du collège de Chambe'ry, 4 Juin 1833 (Arch. dont.}. 



Le même jour de l'an 1697, mourut saintement à Québec le P. 
Claude Dablon, épuisé par plus de quarante années consacrées aux 
missions de la Nouvelle-France, qu'il g-ouverna près de dix-sept ans. 
Il faut lire les détails de ses premières courses apostoliques à 
travers les bois et les marais, « en la fâcheuse saison des neiges 
fondantes, par des chemins de glaçons et de rochers hauts com- 
me des tours, ou l'on avance autant des mains que des pieds » ; 
on comprend alors, suivant l'expression d'une relation contempo- 
raine, qu'il était de ceux qui avaient souffert plus que les martyrs. 
Aussi écrit-il, en parlant de quelques journées qu'il se contente d'ap- 
peler assez fâcheuses : « C'est dans les fatigues que Dieu est fort, 
et dans l'amertume qu'on le trouve doux ». — « En cet état, une 
nuit semblerait bien longue, si Dieu ne l'éclairait ». — Et parlant 
d'une de ces nuits, la plus rude peut-être de toutes, où il n'avait 
eu « pour réconfort ni pain, ni vin, ni lit » : « En vérité, dit-il, 
Dieu y est tout entier ». Plus tard, faisant appel à ses frères d'Eu- 
rope, il les invite à venir partager cette joie céleste de sauver des 
âmes qui s'achètent « par des famines qui réduisent le mission- 
naire au gland et à la mousse, par des épuisements et des périls 
presque continuels de jour et de nuit; car, ajoutait-il, voilà les at- 
traits que nous présentons à ceux que nous invitons à venir. Mais 
ils le reconnaîtront par expérience, jamais nulle part ils n'auront 



580 MHNOLOGK S. J. — ASSISTANCK DK FRANCE. 

goûté do si douces délices ; on trouve Dieu si pleinement dans ces 
chétives cabanes, quand on peut aboucher un pauvre sauvage, lui 
parler au cœur, et le mettre au chemin du ciel » ! Or il avait ain- 
si évangélisé plus de vingt nations barbares, depuis l'embouchure 
du Saint-Laurent jusqu'aux derniers rivages des grands lacs et aux 
régions voisines de la mer du Nord ; et longtemps avant sa sainte 
mort, il pouvait écrire : « Dès à présent, dans toutes nos forêts 
retentit le nom de Jésus » ! 



Elogia defunct. Prov. Franc. (Arc/t. Hom.). — Creuxius, Histor. Cana- 
dens.y l. 10, p. 748; l. \\, p. 793. — Lettres de la B. Marie de l'Incarna- 
tion, p. 519, 531, 639. — Relations de la Nouvelle-France, ëdit . Québec, 
1858, t. 1 et 3, ann. 1655, 1656, 1657, 1658, 1661, 1669, 1670, 1671 et 1672. 
— Etat présent de l'Eglise de la Nouvelle-France, par M. l'Evcque de 
Québec, Parût 1688,/^. 16 et 17. Cf. apud dk Montézon roni. (n Relations 
inédites de la Nouvelle-France, Paris, 1861, /. 2. appendice, p. 336. 



IV MAI 



* Le quatrième jour de mai de l'an 1660, mourut à Paris le P. Jac- 
ques Renault, vénéré comme un saint par les Nôtres et par les é- 
trangers. Nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire 
mot à mot la lettre circulaire du P. André Castillon sur « la mort 
heureuse du R. P. Jacques Renault, Provincial de la Compagnie de 
Jésus de la Province de France ». 

« Il y avait plusieurs années, dit le P. Castillon, que le P. Re- 
nault s'était blessé à cheval » ; il portait son mal « comme une croix 
continuelle, sans y avoir jamais cherché de remède, jusqu'à ce que 
le voyage qu'il fit ce carême trop diligemment, pour exécuter les or- 
dres de N. R. P. Général, à Bourges, le lui augmenta en sorte que, 
ne croyant pouvoir continuer ses visites s'il n'y recevait du soula- 
gement, après avoir pris l'avis des médecins, il résolut de s'expo- 
ser à une opération très rude et très dangereuse. Il y a souffert 
des douleurs très aiguës, pendant lesquelles on n'a jamais entendu 
sortir de sa bouche un soupir, quoique plusieurs fois on ait été 
obligé de mettre les ciseaux et autres instruments dans la chair vi- 
ve ; on avait toutes les plus belles espérances de le sauver, mais soit 
la violence des douleurs, soit l'application extraordinaire qu'il appor- 



;)8i2 MÉNOLOGE s. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

\i\ à écrire à N. 1^. P. Général un jour presque entier, pour ne pas 
manquer à sa (charge, lui causèrent une lièvre de la(juelle il a ét« 
emporté... Les médecins, voyant leurs remèdes sans eflet, ne lirent 
point difllculté, quatre jours avant sa mort, de lui eu donner la 
nouvelle, assurés qu'elle lui serait très agréable, ainsi qu'elle fut... 
Il fit une confession générale de toute sa vie; il demanda et reçut, 
trois jours avant que de mourir, le viatique et l'extrème-onction en 
même temps, mais avec tant de piété et des sentiments si tendres, 
qu'il tira les larmes à la plu[)art des Nôtres, lors nommément (ju'il 
fit la profession de foi et renouvela ses vœux, et qu'après nous 
avoii" recommandé les deux choses qu'il estimait être plus néces- 
saires à ceux de la Compagnie, savoir l'esprit intérieur et l'indiffé- 
rence aux lieux et aux emplois, se tenant indigne de bénir person- 
ne, tant il était humble, il prit son crucifix et pria Notre-Seigneur 
de bénir tous ceux (jui ('taient présents et toute la Province ... 

« Tout le temps de sa maladie, il fit paraître une paix et une 
tranquillité inaltérable, une constance et })atience invincible, une é- 
galité d'humeur et de visage en toute rencontre, une sagesse qui 
prévoyait tout et ordonnait tout sans se troubler ; un esprit réglé 
qui ne faisait rien que par mesure, et par dessus tout une habitu- 
de de traiter avec Dieu si familière, qu'étant sur la croix, il n'a pas 
été un moment diverti de ce doux entretien. 11 avait les ^eux et le 
cœur presque toujours attachés à son crucifix, et passait sans peine 
les heures entières dans des colloques amoureux à la vue de ce 
divin objet... Comme il parut, le jour qui précéda sa mort, un petit 
ravoii (lespérance, il u'agrc'a pas cju'on voulùl faire quelque vœu 
poni' le reconvri iiuMil de sa santé, et témoigna autant d'impatienco 
et de (h'sir d'aller à Dieu, ([ue l'on appréhende ordinairement de 



IV MAI. — P. JOSEPH DU BAUDORY. 583 

sortir de la vie. Il est mort le quatrième de ce mois, dans la soi- 
xante-troisième année de son âge et la quarante-sixième depuis son 
entrée dans la Compagnie, l'esprit sain jusqu'à la fin et si présent 
qu'il a pensé à tout et disposé des moindres choses avec sa circon- 
spection ordinaire. 

« Je ne m'étends point, continue le P. Castillon, sur les divers em- 
plois de sa vie. 11 a paru avec honneur dans les lettres humaines, 
dans la philosophie, dans la prédication. 11 a gouverné la Gongré- 
sration des Messieurs dans cette maison avec une satisfaction mer- 
veilleuse ; il a été Recteur du collège d'Orléans, Maître des novices 
à Paris durant dix ans. Supérieur de la maison professe, enfin Pro- 
vincial de cette Province ; et partout il a fait paraître une douceur, 
une fermeté et une prudence singulière... » 



Lettre du P. André' Castillon, « à Paris, le 8 de niay 1660 ( Archi\>. dont, , 
coll. Rybeyrète, «° 60. j. — Elogia defunct. Prov. Franc. ( Arch. Rom.) — 
Rybeyrète, Scriptor. Provinc. Franc, p. 121. 



Le même jour de l'année 1749 mourut au collège Louis-le-Grand, 
dans la pleine maturité de l'âge et du talent, le P. Joseph du Bau- 
DORY, digne successeur du P. Porée, dont la perte avait paru d'a- 
bord irréparable. Sa réputation ne fit que grandir dans cette chai- 
re, regardée comme la première du royaume, autour de laquelle se 
pressait une jeunesse d'élite accourue de toutes les provinces. Le 
P. du Baudory relevait l'éclat de son enseignement par toutes les 



584 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

vertus religieuses. « Depuis son entrée dans la Compagnie jusqu'à 
sa mort, dit un de ses supérieurs, le P. Le Oallic, on l'a toujours 
vu marcher d'un pas égal dans les voies de la perfection propre de 
son état, sans se démentir un seul jour » ; et, ajoute avec raison 
le P. Le Gallic, « c'est tout dire en peu de mots ». 

Quant à l'obéissance, poursuit-il, « ses supérieurs n'avaient aucune 
occasion de lui en [)arler, que quand il fallait ou modérer ses aus- 
térités secrètes, ou l'engager à prendre ([ucique soulagement dans 
ses maux, ou arrêter les excès d'une délicatesse de conscience qu'il 
portait ([uelquefois trop loin ». Ses derniers jours se passèrent dans 
une paix admirable. Dieu dissipant lui-même ses inquiétudes et ses 
frayeurs, en récompense de sa grande fidélité à le servir et à se 
garder des moindres fautes. Il n'était âgé que de quarante ans, et 
en avait passé vingt-deux dans la Compagnie. 



Lc/lr.e circulaire du P. Le Gallic sur lu mari du P. .loscp/i du Baudo- 
ri/, « à Paris ^ le 7 mai 1749 » ( Arc/iiv. dom. ). — de Backer, Biblioth. des 
écrivains^ l"" édil., t. \,p. 49. 



Le même jour encore rappelle l'heureuse (in de trois grands 
serviteurs de Dieu, les Pères Charles Dubrfuil, .Mathurix ni De- 
MAiNE et Antoine Dalmas. 

Lo P. Charles Dubreuil, né en Bretagne, mourut à Paris, à l'â- 
ge do (juatre-viugts ans, dont il avait passé soixante-quatre dans 
la Compagnie. L'histoire ne nous a conservé presque aucun détail 
sur la vie et les vertus héroïques de ce vrai fils de saint Ignace, 



IV MAI. — P. MATHURIN DU DEMAINE. 585 

SOUS prétexte que l'on n'aurait pu les renfermer en quelques pages; 
mais elle nous assure que sa sainteté et les lumières toutes divines 
qu'il avait reçues du ciel pour la direction des âmes, lui méritaient 
une place à part, entre tant de saints et savants religieux que pos- 
sédait alors la Province de France. C'est particulièrement au pied 
du saint Sacrement, dans une oraison qu'il prolongeait bien avant 
dans la nuit, et par beaucoup de larmes, de jeûnes et d'austérités, 
que le P. Dubreuil obtenait de Dieu une communication si riche 
des dons les plus précieux de l'Esprit-Saint, et cette plénitude d'a- 
mour de Dieu, qu'il répandait si abondamment autour de lui. Par- 
mi les plus beaux monuments de son zèle, nous ne devons pas ou- 
blier la fondation des Hospitalières de la Flèche, qui lui durent en 
grande partie leur origine et leur ferveur. 

Le P. Mathurin du Demaine mourut à Brest en 1691, épuisé 
par sept années de travail consacrées aux missions bretonnes, et 
par son ardeur à se dévouer dans les hôpitaux , en temps de 
maladie contagieuse. Il n'aspirait qu'à l'apostolat lointain des con- 
trées infidèles, quand il eut le bonheur d'assister le Vénérable 
Père Julien Maunoir à sa dernière heure. Après avoir reçu de 
ses mains le corps de Notre-Seigneur, le saint mourant le bé- 
nit, et au nom de Dieu lui transmit une part de son héritage, 
en l'invitant à étudier sans délai la langue bretonne. Le P. du 
Demaine obéit et fut bientôt en état de partager les travaux 
du dernier compagnon de Maunoir, le P. Vincent Martin, avec ce 
double esprit de zèle et de sainteté, joint souvent au don des 
miracles, qui, jusqu'à la destruction de la Compagnie, fut com- 
me un des traits distinctifs transmis à tous ses successeurs par 
le grand apôtre des Bretons. 

A. F. — T. I. — 74. 



îiSf) MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Le P. Antoine Dalmas péril cii 1093 sur les rives de la baie 
d'Iliidson , frappé d'un coup de hache par un misérable au- 
quel il avait témoigné la plus tendre affection, après vingt-deux 
années d'apostolat, fécondées par la prière, la pénitence, le dé- 
nuement de toute consolation humaine et des choses mêmes les 
plus nécessaires à la vie, uniquement soutenu par l'espoir de 
sauver quelques âmes errantes dans ces régions désolées. 



P. DuBREuiL. — Elogia defunct. Prov. Franc. (Arch. Rom.). — Annales 
des Religieuses Hospitalières de S. Joseph, p. 67, 182, 183. 

P. DU Dk.maine. — Elogia defunct. Pro\.>. Franc. {Arch. Roni.j. — Bos- 
oiET, Vie du R. P. Julien Mau/ioir, 1G97, p. 403. 

P. Antoine D.^lmas. — Elogia defunct. Prov. Franc. (Arch. Rom.). — 
Cassam, Varones ilustres, t. \, p. 669. 



V MAI 



Le cinquième jour de mai de l'an 1711, mourut à Fontenay- 
le-Gomte, en très haut renom de sainteté, le P. Jean Girard, an- 
cien missionnaire de Saint-Christophe de la Martinique, et premier 
supérieur de la mission de Saint-Domingue, confiée en 1704 à la 
Compagnie. 11 s'était consacré à Dieu dès l'âge de seize ans, et 
quand vint le jour de ses premiers vœux, il avait donné de tels 
gages d'une vertu à toute épreuve, qu'on put lui permettre sans 
imprudence de faire à dix-huit ans le vœu du Vénérable Claude 
de la Colombière, vœu signé de son sang et déposé après sa mort 
au trésor de reliques de la procure des Antilles. Il y promettait, 
disait-il, à la divine Majesté, en présence et sous la protection d© 
son glorieux Père saint Ignace, non seulement de ne violer jamais 
volontairement une de ses règles , mais d'accomplir toujours ce 
qu'il croirait être le plus parfait dans les devoirs de la vie reli- 
gieuse, à moins que devant Dieu il ne le crût au-dessus de ses 
forces. Puis s'adressant à saint François-Xavier, qu'il prenait dès 
lors pour patron de sa vie apostolique, il se vouait, sous le bon 
plaisir de l'obéissance, au salut des infidèles, s'engageant à souffrir 
pour eux de bon cœur les fatigues, la faim, la soif, les prisons, 

S87 







)88 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 



les tourments, la mort, si la bonté de Dieu daignait lui en ac- 
corder la grâce, objet de ses plus ardents désirs. 

Vingt ans plus tard, à trente-huit ans, il n'avait pas encore ob- 
tenu de franchir les mers. Mais appliqué tour à tour à l'étude 
et à l'enseignement, puis ministre dans un collège, et préludant 
aux travaux de l'apostolat dans la maison de retraites de Vannes, 
sous la direction du P. Iluby, bien loin de regretter, comme un 
joug trop pesant ce vœu qu'il avait constamment gardé avec un 
amour inaltérable, il le confirmait de nouveau, dans un transport 
d'allégresse, au moment de partir pour les Antilles. Il allait con- 
sacrer la seconde moitié de sa sainte vie au salut des nègres et 
des sauvages, des soldats et des matelots, des pauvres et des mo- 
ribonds de Saint-Christophe de la Martinique et de Saint-Domin- 
gue, où son vœu d'aller au-devant de toute souffrance aurait plus 
largement encore à s'exercer. Son apostolat des noirs de la Mar- 
tinique rappelle à la lettre celui de saint Pierre Glaver à Gartha- 
gène. Il n'y trouvait ni des corps moins fétides ni des âmes moins 
abruties, et il ne s'était pas moins obligé, devant son Seigneur, à 
vivre, autant qu'il dépendrait de lui, comme leur esclave. Ses pre- 
miers efforts en réunirent bientôt plus de six mille, dont il fit d'ad- 
mirables enfants de Dieu. II eût demeuré près d'eux jusqu'à la 
mort, si Notre-Seigneur ne lui eût destiné une mission encore plus 
pénible. Ce fut celle de Saint-Domingue, où le climat était si dé- 
vorant, que les héroïques fils de saint François furent contraints, 
par la mortalité, d'en laisser l'héritage à ([ui viendrait le prendre. 
Avec leur agrément, le P. Girard y dépensa, pendant près de six 
ans, ce reste de forces que l'âge, la fatigue et la douleur n'avaient 
pas encore épuisé. Ses jambes, couvertes de plaies et d'ulcères, 



V MAI. — P. ANNE DE MAUPEOU. 589 

ne l'empêchaient pas d'arriver constamment le premier de tous, 
là où pouvaient l'appeler le salut d'une âme et l'honneur de Dieu. 
Le retour de plusieurs religieux apostats qui avaient cru trouver 
dans l'île un refuge, lui coûta des peines infinies. Les premiers 
et les plus célèbres monuments de la charité chrétienne à Saint- 
Domingue furent son ouvrage ; et le recueil des Lettres édifiantes 
nous en a gardé le souvenir. 11 fallut encore la vertu d'obéissan- 
ce pour l'arracher à ce sol et à ce ciel de feu, où il pouvait 
dire avec saint Paul : ma vie n'est plus qu'une mort de chaque 
jour. Mais il ne revit un moment la France que pour s'y repo- 
ser du sommeil des prédestinés, n'ayant pas dit un mot pour 
éloigner de lui ce dernier sacrifice, d'expirer loin de ceux qu'il 
avait engendrés à Jésus-Christ. 



Elogia defunctor. Provinc. Franc. ( Archw. Rom. ). — Patrignani, Meno- 
log.,p. 20. — Lettres édifiantes, 1^'"® édit.., XXVll^ recueil. Lettre du P. 
Margat, p. Çn et suii>. 



Le même jour, mourut à Sens, l'an 1634, le P. Anne de Mau- 
PEGU, de la Province de Paris. Le souvenir de son nom, de ses ri- 
chesses et des honneurs dont il avait joui dans le monde, et la vue 
des contrées infidèles de l'Orient qu'il avait autrefois parcourues, 
lui faisaient sentir et goûter plus vivement le don de la foi et 
du renoncement à toutes les choses créées pour l'amour de .Jé- 
sus-Christ. On ne pouvait entendre sans admiration cet homme 



590 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

de Dieu, qui iivait joui de toutes ses aises, parler avec une 
onction vraiment divine des trésors de la pauvreté et du bon- 
heur de souflrir pour Dieu. Il avait reçu du Saint-Esprit, dans un 
degré très rare, le don de recueillement et de prière, et celui des 
larmes, qu'il répandait en abondance à la seule pensée de la bon- 
té de Dieu ; mais on regardait ces deux grâces comme la récom- 
pense de son détachement et de la rigueur dont il usait envers 
son corps, qu'il ne cessa de déchirer jusqu'à la mort avec une 
inexorable cruauté. 



Elogia de f une t. provinc. Campa n. ( Arc/i. Rom. ). — Histor. Provinc. 
Campan. { Arch. Rom.). — IS\d.\.si, Ann. Hier, memor., p. 248. 



Vï MAI 



Le sixième jour de mai de l'an 1650, mourut à Metz le saint 
Frère Goadjuteur Louis Mimeur, du diocèse d'Autun, homme de foi, 
de travail et d'obéissance, dans un degré véritablement héroïque. 
On peut dire qu'il fut le martyr de ces vertus, après trois années 
seulement de vie religieuse. Dieu le permettant ainsi, comme l'his- 
toire des saints en offre de fréquents exemples, l'épuisement pré- 
maturé de Louis Mimeur ne fut remarqué par ses supérieurs, que 
lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier ; et ceux-ci s'étonnèrent trop 
tard de lui avoir confié à la fois, dans sa dernière année, les em- 
plois d'acheteur, de cuisinier, de compagnon du prédicateur de ca- 
rême et du procureur, d'excitateur et de linger. Il allait toujours, 
sans rien refuser, sans jamais se plaindre, trouvant que Notre-Sei- 
gneur était bien en droit de disposer de lui à son bon plaisir. Le 
seul ménagement auquel il se crut obligé, en ce qui était de son 
choix, était d'avoir, pour chaque jour, quelque pratique différente 
de pénitence. A son dernier compte de conscience, il avoua que 
Dieu lui avait fait la grâce de n'enfreindre aucune de ses règles. 
Tous les jours de fêtes ou de dimanches, il priait un Père du col- 
lège de vouloir bien lui en expliquer quelques-unes, afin qu'il les 

591 



592 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

observât dans leur perfection. L'amour de ce saint Frère pour les 
exercices de la vie intérieure, lui avait fait ressentir dans les pre- 
miers temps quelque tristesse de n'avoir plus un seul moment li- 
bre du matin au soir, pour le consacrer à l'oraison en dehors des 
heures fixées par la règle. Mais dès qu'il eut appris que travailler 
pour Dieu, par sa volonté et en sa présence, était, d'après la doc- 
trine de saint Ignace, une vraie prière, il retrouva toute sa joie. 
Il put faire encore ce touchant aveu, bien peu de temps avant sa 
mort, que dans sa lingerie et dans sa cuisine, il ne se rappelait 
pas avoir préparé ni un vêtement, ni un aliment, sans voir en ce- 
lui de ses frères auquel il l'offrait, la personne adorable de Jésus- 
Christ. 



Elogia defunct. Provinc. Campan. { Archw. Rom.}. 



Le même jour de l'an 1636, mourut, à l'âge de soixante-dix-sept 
ans, dont il avait passé soixante dans la Compagnie, le P. Antoi- 
ne DE Rhodes, de la Province de Lyon. On l'appelait communément 
l'apôtre et le restaurateur de la croix, tant était grand le nom- 
bre des villes et des villages désolés par l'hérésie, où il avait fait 
relever avec honneur le signe adorable du salut, et le zèle dont il 
était embrasé et dont il embrasait les âmes des catholiques pour 
faire partout refleurir le culte et l'amour de Jésus crucifié. Ce zèle, 
joint à une science éminente, faisait du P. de Rhodes le fléau des 



YI MAI. P. ANTOINE DE RHODES. 593 

ennemis de la foi. On raconte que, dans une dispute célèbre dont 
l'histoire a gardé le souvenir, la véhémence de sa parole et la for- 
ce victorieuse qu'avait dans sa bouche la vérité, suffit pour renver- 
ser à terre, écumant de rag-e et comme écrasé par la foudre, un 
des plus fiers ministres de Calvin. 



Nàdasi, Ann. dieriim mentor., 6* Maii, p. 248. 



A. F. T. I. — 75. 



VII MAI 



Le septième jour de mai de l'an 1()27, mourut après cinquante 
ans révolus de vie religieuse, le P. Jean Suarez, Recteur du col- 
lège de Toulouse. Il était né dans le diocèse (TAn iguou , cl avait 
été reçu avant Vdgc de seize ans dans la Compagnie. Il \ était en- 
tré pur comme un ange, et nul souille de tentation ne ternit ja- 
mais en lui l'innocence de son baptême. Mais il n'en était (juc [)lus 
humble, et le souverain mépris de lui-même lut peut-être la plus 
surprenante de ses vertus. Ceux <pii pén(''li aient an fond de son 
àme admiraicMit d'autant plus son inaltérable douceur, cpielle n était 
en lui rien moins (pw le fruit de la nature. Il appartenait bien 
plutôt à celle lace des tianeois de Sales et des Ignace, au carac- 
tère ai'deul et im|)étueu\, doujpté et tiansfiguré par la grâce, .\ussi 
écrivait-il apiès de nond)reuses victoires : » \ Oiei plus de trente 
ans fpie, par la prière et par la lutte, je travadlc à devenir hum- 
ble ; mais j'en suis encore bien loin » ! Le I*. .\i inand \ Oisin, iMo- 
vincial, le liousant un jour à la cuisine, oi'i il avait obtenu de pas- 
ser le tcni[)s (h>s vacances, pendant (pi'il étudiait la philosophie, 
lui dit d'un air séritnix poui" l'éprouver : << \ l'aimenl, mon chci- 
frère, \\c seriez-vous pas mieu.x à \otri' place ici que dans une 



vil MAI. — P. JEAN SUAREZ. 595 

classe » ? C'en fut, assez pour inspirer au jeune Suarez les plus 
vifs désirs du degré de Goadjuteur. Au Collèg-e Romain, où il étudia 
la théologie. Dieu lui ménagea la faveur insigne d'avoir pour com- 
pagnon et pour ange gardien saint Louis de Gonzague ; et ce fut à 
Jean Suarez que Louis, peu d'heures avant sa mort, adressa ces pa- 
roles : « Mon Frère, Lœtantes imus, nous nous en allons avec joie « ! 

De retour en France, le P. Suarez y partagea le reste de sa vie 
entre l'enseignement des hautes sciences, la direction des âmes 
dans les voies de Dieu, le gouvernement de plusieurs collèges, par- 
mi lesquels celui de Tournon, et de la Province de Toulouse à deux 
reprises différentes, toujours en réputation croissante de sainte- 
té. Les plus grands religieux, tels que le P. Pierre Coton et le 
P. Balthasar, Assistant de France, ne savaient comment exprimer 
l'idée qu'ils avaient de ses vertus. Ce dernier même, après avoir 
reçu la visite du P. Suarez, allait jusqu'à se prosterner, pour bai- 
ser les traces de ses pas. On recueillit après sa mort quelques- 
unes de ses pratiques les plus familières, qui montrent vraiment 
une ame toute remplie de Dieu ne cherchant qu'à verser de sa 
plénitude. Il était entre tous ses frères celui qui faisait le mieux 
aimer Dieu; pour faire régner Dieu dans les âmes rebelles ou 
indifférentes, il luttait contre Dieu même. Un jour à l'autel, il 
était demeuré près de trois heures, priant pour un pécheur, et 
répétant au Sauveur présent dans la sainte hostie : « Non, Sei- 
gneur, non, je ne partirai point, avant que vous ne l'ayez béni ». 
Quand il acheva le saint Sacrifice, le pécheur était là, présent et 
converti. 

Sa cellule était un temple ; il y consacrait le premier tiers de 
chaque jour à la personne adorable du Père, le second à celle du 



l')9i) MÉNOI.OGli: s. J. — ASSISTANCH I)i: KIIANCE. 

Fils, et le Iroisièmc au Saint-Esprit. Il voyait Dieu dans l'àme de 
tous ses i'rèrcs, et ne passait jamais devant leurs chambres sans 
répéter dans un saint transport d'allégresse : « Vous tous cpii servez 
le Seigneur, bénissez-le, J^ccc /ii/nc heneflicltc Doniuiuni, onmes servi 
Doniiin » / Mais entre les paroles et les pieuses pi'ali(|U(!s du 1*. Su- 
arez, celles cpu; ses compagnons nous (jnl conservées en plus grand 
nombre et avec [)lus de complaisance, ont pour sujet son amour de 
l'humilité. 11 \\v, trouve en lui que le néant, sur le((uel Dieu seul 
se glorifie de [)ouvoir et de savoir faire éclater sîi gloire, sa puis- 
sance et sa bonté. Il est le néant, aucjuel rien nCsl dû par (jui (jue 
ce soit, ni honneur, ni vi(!, ni subsistance, et ((ui ne peu! être com- 
])aré, au milicui <le la grâce et de rimniensit('' dixinc, <[u au vide 
dans le creux d'un glol)e doi'. Si Dieu se sert de lui pour le bien 
des âmes, il se trouve heureux d'être le fumier jeté dans les champs 
et dans les jardins, sur les blés et sur les semences des fleurs, 
(îomme une âme très chère à Nolre-Seigncnn fondait en larmes, en 
apprenant la mort du 1*. Suarez, et qu'on lui demandai! si elle 
avait le bonheur d'être sous la direction d'un si admirable serviteur 
de Dieu : « Je ne l'ai vu ([u'une seule fois, répondit-elle, mais rien 
n'eiïacera de mon souvenir l'accent avec lequel il ma priée de lui 
obtenir la connaissance et l'amour de son néant » ! 



Elogia dcfuHcl. Prov. Tolos. (Arc//, lîoni.). — (Ioudmia, lILst. Societ.. pari. 
(*)», lib. {'1, n. 49, p. 111. — N.s.i).v.si. .1////. (/ù'r. mcmorab., 7" mniL p- 'l'yl. — 
DnEw.s, Fasti Soc. Jcsu. 7-^ nudi. p. 17.'). I\tiu(.>\m. Mvitoloi^., 7 Mag- 



gio, p. \1. 



VII MAI. P. GUILLAUME LE BRUN. 597 

X 

Le même jour de Tan 1758, mourut à la maison professe de Paris le 
.P Guillaume Le Brun, âgé de quatre-vingt-cinq ans, dont il avait 
passé soixante-neuf dans la Compagnie. Quatre de ses frères avaient 
embrassé comme lui l'Institut de saint Ignace, et tous se sont 
signalés par leurs vertus et l'amour des devoirs de leur vocation. 
Le P. Guillaume peut être proposé comme un modèle dans l'art si 
difficile et si nécessaire de bien employer son temps. Professeur 
de littérature, de philosophie et de théologie pendant les premières 
années de sa vie religieuse, et plus tard préfet des études, Rec- 
teur, ouvrier apostolique à la maison professe de Paris, il était at- 
tentif jusqu'au scrupule à n'en pas dissiper une parcelle. Il ne s'em- 
pressait jamais, remarque le P. Castillon; mais en mettant à pro- 
fit tous ses moments, « il venait à bout de faire tout et de bien 
faire tout ce qu'il faisait ». C'est dans les heures qu'on appelle per- 
dues, « qu'il entreprit et acheva son excellent dictionnaire, qui a re- 
çu du public un si favorable accueil, et qu'il corrigeait encore à l'â- 
ge de quatre-vingt-quatre ans ». Il était d'ailleurs « régulier, exact, 
doux, modeste, obéissant, respectueux pour les supérieurs, grand 
amateur de la pauvreté et de la vie commune, ennemi des distinc- 
tions». — « Mais, continue le P. Castillon, c'est surtout pendant sa 
longue maladie, que la vertu du P. Le Brun a brillé du plus vif é- 
clat. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu une patience plus admira- 
ble, une résignation plus parfaite aux volontés du Seigneur. Repré- 
sentez-vous un homme étendu sur un lit, n'ayant la liberté ni de 
remuer, ni de se tourner d'aucun côté, obligé de supporter ré- 
gulièrement tous les jours deux opérations très douloureuses, pen- 
dant près de cinq mois, non seulement sans qu'il lui soit jamais 



598 NFKNOLOGF, S. J. — ASSISTANCE DE l'RANCE. 

échaj)p('' lin mot de; plainte ou de murmure, mais encore avec un 
ail- loujours <''gal, paisible et tranquille. Un crucifix, qu'il tenait h 
la main et sur lequel il avait constamment les yeux, était la sour- 
ce de cette force et de cette douce sérénité qui no Ta jamais 
abandonné. (Consolant ceux qui s'attristaient de ses douleurs : « Eh ! 
pourquoi s'en afllig-cr, disait-il, c'est Dieu qui m'a envoyé cette croix; 
il est le maître ; il faut donc la recevoir avec soumission. Mais de 
plus, c'est un père plein de tendresse, il faut donc lembrasser 
avec actions de grâces ». 

« (^omme je lui témoignais un jour ma suprise de le voir soutenir 
si longtemps et avec tant de courage un état si fâcheux : « Je n'au- 
rais jamais cru le pouvoir, me répondit-il, mais ce <|u'on ne peut 
pas faire par soi-même , on en demande à Dieu la force et^ il la 
donne » Il n'y avait qu'un saint qui pût souffrir et mourir de la 
sorte; aussi tous ceux qui l'avaient connu l'invoquaient comme tel 
après sa mort. 



Lettre circulaire du P. Castillon sur la mort du P. Guillaume Le Brun 
« à la maison professe, 18 mai 1758 » {Arch dom.j. 



VIIÏ MAI 



Le huitième jour de mai de l'an 1764, mourut saintement à fond 
de cale d'un vaiseau portugais, après vingt-deux mois de captivité, 
le P. Gabriel Boussel, de la Province de Toulouse, ancien Pro- 
cureur des missions françaises de Chine, associé aux martyrs de 
Pombal, du collège de Macao. Il s'était consacré depuis trente ans 
au salut des Chinois, et ses infirmités l'avaient contraint de se 
retirer à Macao, lorsque dans la nuit du cinq juillet 1762, au 
mépris de la France et du droit des gens, l'exécuteur des hai- 
nes de Pombal dans l'extrême Orient, le fit arrêter, et avec lui les 
Pères du Gad et de Neuvialle, des deux Provinces de Lyon et 
d'Aquitaine. Le premier nous a conservé le récit de leur dépor- 
tation commune et de leurs souffrances. Pour le P. Boussel, é- 
crit-il, c'était véritablement un arrêt de mort. 11 l'accepta en par- 
fait religieux, qui ne refusait pas la croix de son Maître. Lente- 
ment consumé par l'infection, la vermine, la faim et la soif, l'en- 
tassement dans un cachot sans air , enfin par les intempéries 
d'une atmosphère brûlante et pestilentielle , qui faillit consumer 
tous ses compagnons, cet homme de Dieu termina en paix sa sain- 
te agonie, en face des rivages de l'Afrique Australe, s'estimanl 

599 



nOO MÉNOLOGP; S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

bicnh(;iMCux d'avoir pu du moins recevoir le corps du Sauveur 
avant d'expirer. 



CxHAYON, Documents inédits... « Les prisons du Marquis de Pombal -n, 
p. Vil cl suiv. {note). 



Le même jour nous rappelle le souvenir de deux Pères de la 
Province de Toulouse, dont l'histoire n'a pas conservé les noms, 
mais dont les annales du collège de Rodez racontent la mort 
précieuse devant Dieu. Peu de temps auparavant, ils jouissaient 
encore d'une parfaite santé, lorsque l'un d'eux, éclairé d'une lu- 
mière surnaturelle, s'adressant à son compagnon : « Mon Père, 
lui dit-il, bientôt nous serons assis l'un et l'autre au divin ban- 
quet du Père céleste ». Et peu de jours après, tous deux, à la 
môme heuie, allaient recevoir la récompense d'une vie toute 
consacrée à l'amour et à la gloire de Dieu. 



Nadasi, Ann. dier. mcmorah., 8'. maii, p. 254. 



IX MAI 



Le neuvième jour de niai de l'an 1631, mourut à l'âge de trente- 
sept ans, au collège d'Auxerre, le P. Adrien Chessoy, né en Picar- 
die, célèbre dans les annales de la Compagnie par sa dévotion aux 
saints Anges. Lorsqu'il fut admis au noviciat de Rouen, son ange 
gardien, qui le favorisait déjà de sa présence, lui avait révélé les 
desseins de Dieu sur sa vocation. Son angélique simplicité, sa pu- 
reté de cœur, son humilité relevaient dès lors comme sans effort 
au-dessus des choses de la terre ; rien ne lui était plus facile et 
plus doux que d'avoir sa conversation dans le ciel. Des dix-sept 
années de sa vie religieuse, Adrien Chessoy en consacra la plus 
grande partie à l'éducation de la jeunesse ; et l'on peut bien dire 
qu'il en donna la totalité à l'apostolat du culte des saints Anges. 
Dans la sainte Ecriture, l'histoire de l'Eglise, les œuvres des Saints 
Pères et la vie des Saints, il recueillait assidûment tout ce qui 
touchait à leur nature, à leur dignité, à leur puissance, à leur in- 
tervention auprès de Dieu et des hommes ; et il semblait, pour ainsi 
dire, ne pouvoir parler d'autre chose. On eroyait, lisons-nous dans les 
lettres d'Auxerre, que pas un de ses plus petits écoliers n'eût vou- 
lu passer un seul jour sans réciter le petit office de l'Ange gardien. 
A. F. — T. I. — 76. 601 



602 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Mais ce fut surtout à partir de son élévation au sacerdoce, que 
le P. Chessoy fut comblé des plus signalées laveurs des saints An- 
ges. D'après la déposition irrécusable de son Instructeur du troi- 
sième an, chaque jour ce bienheureux Père des Anges, comme on 
l'appelait vulgairement, se voyait conduit à l'autel et assisté du- 
rant tout le saint Sacrifice par deux de ces esprits célestes. Sou- 
vent même, le voile transparent des saintes espèces lui laissait voir 
le divin Roi des Anges , et son visage enflammé olîrait un spectacle 
ravissant. Plus d'une fois pourtant, ces délices du ciel et cette as- 
sistance merveilleuse ne garantirent pas le saint religieux contre 
la rage des démons; nous apprenons du même témoin, qu'ils le fla- 
gellèrent souvent et cruellement, mais sans ébranler jamais son 
courage. Huit jours avant de rendre son âme à Notre-Seigneur, a- 
vcrti par révélation du temps et du mode de sa mort : « Mon Père, 
dit-il à un de ses compagnons pour le consoler, par la divine vo- 
lonté, je vais passer mes huit derniers jours dans le délire, mais 
vous pouvez être sans inquiétude, Dieu en soit béni ! je suis prêt ». 



Nadasi, An/i. dier. memorab. , 9* niaii, p. 255. — Drews, Fasti Societ. 
Jesu, 9" mail, p. \11 . — Patrignani, Menolog., 9 Magg., p. 54. 



Le même jour, l'an 1655, mourut à Caen, épuisé par les fatigues 
du saint ministère, le P. Gabriel Potier vaillant ouvrier qui ne pou- 
vait consentir à se dépenser à demi pour le service de Dieu. .\ ce 



IX MAI. — P. GABRIEL POTIER. 603 

dévouement sans bornes, il joignait au plus haut degré l'indiffé- 
rence que saint Ignace demande de ses enfants. Malgré sa 
science théologique bien connue, une méprise, née de la ressem- 
blance de deux noms, lui ayant fait assigner le degré de Coadju- 
teur Spirituel, il se garda bien de laisser échapper une occasion 
aussi chère à son amour pour l'humilité, jusqu'à ce que le P. Gé- 
néral, ayant reconnu l'erreur, lui fît prononcer peu de temps après 
sa profession solennelle, en présence des mêmes témoins. 



Lettre circulaire du P. Leconte sur la mort du P. Gabriel Potier, « à 
Caen^ ce ^ mai 1655 (Arch. dom. , collect. Rybeyrète , n° 59. j — Na.dasï, 
Annus dier. memorab. , 9* maii, p. 255. — Drews. , Fasti Societ. Jesu, 
9^ maii, p. 177. 



►©« 



X MAI 



* Le dixième jour de mai de l'an 1833, mourut à Laval, où sa mé- 
moire, après plus d'un demi-siècle, est encore en vénération, le P. 
Nicolas-Joseph Coince, le plus illustre peut-être de cette troupe d'ou- 
vriers apostoliques qui, après le rétablissement de la Compagnie de 
Jésus en France, furent envoyés à Laval, et dont plusieurs sont di- 
gnes d'être proposés comme modèles, à côté des enfants de saint 
Ignace les plus saints et les plus favorisés de Dieu. Né à Metz, le 11 
septembre 1764, Nicolas Coince, après avoir étudié quelque temps la 
médecine, s'était engagé dans l'état ecclésiastique et avait exercé le 
saint ministère dans plusieurs diocèses de France et d'Allemagne. 
Mais à l'âge de plus de quarante ans, épris du désir d'une perfection 
plus haute, il alla frapper à la porte du noviciat de la Compagnie, 
à Dunabourg, et son temps d'épreuves terminé, il fut envoyé à Saint- 
Pétersbourg. Il ne resta que peu de mois dans cette ville, la Provi- 
dence lui destinait un autre théâtre. Les calholiqucs de Riga, capi- 
tale de la Livonie, étaient réduits à l'état le plus lamentable ; 
privés de tous les droits civils, exclus de toutes les charges pu- 
bliques par l'intolérance des luthériens, ils pouvaient à peine se 
réunir pour prier dans une église trop étroite et dénuée de tout 
004 



X MAI. — P. NICOLAS-JOSEPH COINCE. 605 

Sur leurs instances réitérées, que le mauvais vouloir de leurs en- 
nemis réussit longtemps à intercepter, le gouvernement impérial, 
enfin éclairé, leur accorda quelques prêtres de la Compagnie, qui 
vinrent s'établir au milieu d'eux en 1804. Les progrès de restau- 
ration furent lents; l'arrivée du P. Coince leur imprima un nouvel 
essor. 

Il est difficile de dire tout ce que cet homme de Dieu sut ac- 
complir dans l'espace de quelques années, en faveur non seulement 
des catholiques, mais de tous les malheureux de Riga. En peu de 
temps , il retira du désordre plusieurs centaines de pécheresses , 
dont beaucoup revinrent sincèrement à Dieu ; il remit en honneur la 
fréquentation des sacrements de pénitence et d'eucharistie ; en une 
seule année, par le moyen des Exercices spirituels, il convertit 
plus de mille pécheurs et ramena au sein de l'Eglise une multitu- 
de d'hérétiques. Les écoles faisaient défaut: le P. Coince en établit 
sans autre ressource que son invincible confiance en Dieu, et il se 
fit aider dans cette œuvre, par des âmes généreuses du plus haut 
rang , comme la comtesse de Cossé-Brissac et d'autres, que la 
tempête révolutionnaire avait jetées sur ces terres lointaines. 

Les malades n'excitèrent pas moins son zèle et sa sollicitude. Il 
institua en leur faveur une société de dames dites de la Miséri- 
corde ; malgré des difficultés de toute nature, il fonda un hôpital, 
qu'il pourvut de tous les secours alors en usage, et enrichit même 
de perfectionnements nouveaux pour lesquels, après l'examen offi- 
ciel de la faculté de médecine, il reçut un brevet d'invention du 
gouvernement de Saint-Pétersbourg. 11 couronna tant de marques de 
son dévouement envers les pauvres catholiques de Riga, en les tirant 
de l'espèce de servitude dans laquelle ils gémissaient depuis plu- 



OOI) MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

sieurs siècles. Grâce à ses démarches infatigables et à la faveur 
dont il jouissait à la cour impériale , l'ostracisme qui pesait sur 
eux fut levé ; ils rentrèrent en possession de tous les droits de 
citoyens ; il leur fut permis d'acheter des propriétés, de posséder 
des charges. Aussi leur reconnaissance et leur vénération pour ce- 
lui qu'ils appelaient justement leur bienfaiteur et leur père, étaient- 
elles sans bornes. On le vit bien quand parut l'ukase de 1820 qui 
chassait les Jésuites de toute l'étendue des terres de la Russie. « On 
ne peut se figurer, dit un témoin oculaire, la foule extraordinaire de 
peuple qui assaillit alors notre résidence. Les pauvres se proster- 
naient, se collaient au seuil de la porte du P. Coince, jetant les 
hauts cris ». Les exilés durent s'esquiver pendant les ténèbres de 
la nuit, pour éviter peut-être une émeute, et allèrent prendre la mer 
à un petit port éloigné de plusieurs milles ; mais près de deux 
cents personnes les y rejoignirent, et plusieurs les accompagnèrent 
en larmes jusqu'au vaisseau qui les emportait loin d'eux. 

Le P. Coince, rentré en France, fut envoyé à Laval, où il porta 
la même ardeur de zèle apostolique. Dans la courte notice consa- 
crée à sa mémoire, le P. Varin, son supérieur, le caractérise d'un 
mot en l'appelant « un ouvrier inconfusible ». Sa parole était sim- 
ple et sans apprêt, mais vive, ardente, échauffée au vrai foyer 
de l'éloquence chrétienne, l'amour des âmes et l'amour de Jésus- 
Christ. Un témoin assure qu'il ne s'adressait jamais au peuple sans 
opérer quelque grande conversion. C'est au tribunal de la pénitence 
qu'il recueillait les fruits préparés dans la chaire. Plus d'une fois, 
Dieu lui accorda la faveur de lire dans les consciences : tel pécheur 
qui était venu se jeter i\ ses pieds avec l'intention de cacher des 
fautes plus graves ou plus humiliantes, demeurait tout confus 



X MAI. — P. NICOLAS-JOSEPH COINCE. 607 

d'entendre le serviteur de Dieu lui dévoiler ses misères et ses fai- 
blesses. Au reste, la grâce des miracles lui était presque familière, 
et des témoignages contemporains dignes de foi en citent plu- 
sieurs très extraordinaires, sans en excepter même la résurrection 
des morts. Le P. Coince était surtout un saint, homme de prière 
et d'abnégation. Un court sommeil, qu'il prenait tout habillé sur 
une planche, un seul repas par jour, suffisaient à réparer ses for- 
ces ; et jusque dans la vieillesse, il ne consentit jamais à rien di- 
minuer de la rigueur de ses austérités. A la première nouvelle 
qu'il était en danger de mort, toute la ville, pour ainsi dire, se 
mit en prière afin d'obtenir la guérison de l'homme de Dieu ; les 
membres de la Congrégation se disputèrent l'honneur de le veiller 
jour et nuit ; mais l'heure du repos était venue pour l'infatigable 
ouvrier ; il s'endormit doucement et presque sans agonie dans le 
baiser du Seigneur, laissant une mémoire en bénédiction. 



Letre du P. Varin pour annoncer la mort du P. Coince, Laval, 11 mai 
1833 (Arch. dont.). — Summarium vitee P. Josephi Coince (Arch. domj. 
Notes recueillies par le P. Jacques Perron en 1858. — P. Zacharie Leder- 
GEw, Notes historiques sur l'établissement des Jésuites à Riga et leur expul- 
sion de cette ville. . . Cf. Carayon, Documents inédits . . , Document T, 
Missions des Jésuites en Russie, p. 185 et suiv. — Don Louis Paquelin, Vie et 
souvenirs de Madame de Cossé-Brissac, Paris, 1876, i^^^ part., c/i. 4^ n, 33; 
ch. 5,/7. 43/ ch. 12, p. i^d ; ch. 20, 21 et 22, p. 232 et suiv. — Crétineau- 
JoLY, Ilist. de la Compagnie , t. 6, ch. 1, p. 34 et suiv. 



608 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

Le même jour de l'an 1652, mourut sous la hache des Iroquois, 
près des rives du Saint-Maurice, après dix-huit ans d'apostolat 
parmi les Algonquins et les Montagnais, le P. Jacques Buteux, « d'u- 
ne complexion fort délicate, mais ne pouvant jamais rassasier les 
grands désirs qu'il avait de souffrir », dit la relation de son mar- 
tyre par le P. Paul Ragueneau. L'amour de la croix était en effet 
l'un des traits distinctifs du P. Buteux, parmi tant d'hommes hé- 
roïques. Loin de ressentir la plus légère émotion de trouble ou 
d'effroi, lorsqu'on parlait des plus affreux tourments infligés par 
les Iroquois à leurs victimes : « Ces cruautés sont grandes, répon- 
dait-il ; mais les actes d'amour de Dieu ne sont-ils pas plus purs, 
au milieu des flammes » ? Jamais la vue d'aucun danger ne le fit pâ- 
lir ou ne l'arrêta, quand il était question de Dieu ou d'une àme. 
Lui-même nous a tracé le tableau de ses courses apostoliques, par- 
fois au milieu des neiges et glaces fondantes, où il enfonçait à 
chaque pas, « sans dételer, dit-il, sinon peut-être un petit quart 
d'heure » en douze heures, et où « la chair succomberait », si 
l'esprit ne goûtait la force de Dieu. Mais rappelant une de ces 
journées, au terme de laquelle il avait baptisé la petite fille mou- 
rante d'un pauvre sauvage: « Ce sont là, dit-il (chose étrange), non 
des jours de peine, mais de douceur, où le corps semble mettre en 
oubli toutes ses faiblesses ». Et à propos d'un autre petit ange, 
il exprima sa sainte allégresse par cette parole : C'est là « un bien 
dont on jouira dans l'étendue de tous les siècles. Pouvait-on payer 
trop cher un pareil bonheur » ? En dernier lieu, il venait d'é- 
vangéliser les Poissons-Blancs, « les enfants de son cœur », com- 
me les appelle le P. Ragueneau, et w dans l'àme desquels il avait 



X MAI. — P. JACQUES BUTEUX, 609 

imprimé des sentiments de dévotion si puissants et si efficaces, 
qu'il semblait que ces bonnes gens ne fussent nés que pour le 
ciel, que l'innocence fût leur partage, et que le péché fût banni 
de tout leur pays, depuis que la croix du Sauveur du monde y 
était plantée ». 

Du reste, sa vie de prière, toute plongée en Dieu et ne respi- 
rant que la croix, lui avait obtenu un don fort extraordinaire d'in- 
spirer toute sa tendresse de dévotion à ses néophytes. Il en était 
surpris et ravi lui-même, et ne se lassait pas de répéter dans les 
relations de ses travaux : « Oh ! que le Saint-Esprit est donc un 
grand maître » ! Quand il partit pour ne plus revenir, en adressant 
par lettre ses derniers adieux à son supérieur : « Mon Père, lui 
dit- il, que le ciel soit le terme de notre voyage ! Reposita est haic 
spes in siiiu mco. Notre équipage est faible. Les provisions de cette 
petite troupe sont entre les mains de celui qui nourrit les oiseaux 
du ciel. Je pars accompagné de mes misères. Mais le cœur me 
dit que le temps de mon Jionheur approche. Dominus est » ! Ce 
bonheur, c'était le martyre. Le lendemain de l'Ascension, quelques 
Iroquois en embuscade le perçaient de deux balles, au bras droit 
et à la poitrine, et l'achevaient à coups de hache, tandis qu'il in- 
voquait le nom de Jésus. Il était né à Abbeville ; il avait cinquan- 
te-deux ans, et en avait passé trente-deux dans la Compagnie. 



Elogia def'unct. Provinc. Franc. (Arc/i. Rom.}. — Relations de la Nou- 
velle-France, édit. Québec, 1858, ann. 1634 à \^ii1\ récit de sa mort, ann. 
1652, p. l et 2. Le P. Martin a inséré ce récit dans « Les Jésuites martyrs 
du Canada y)., p. 233 à 236. — Creuxius, Hist. Canadensis, lib. 5, />. 364, 365; 

A. T. — I. F. — 77. 



GJd MKNOLOGF S. J. ASSISTANCIi: DF. IRANCI-. 

LU). <S. p. (Mî), scfitj. — Patkignani, Merujlofrio, 10 mng^.. p. .")7. — N\d\si. 
Ann. (lier, mcmor.. 10' nuiii , p. -l'^l. — Diikws. lùisli Soc .Ic.su, 10" mnii. 
p. I7î). — Lctfrcs (le la lî. ]M\iiii: m: f,'l.\(:\it\\Tfo.\. p. 'i()2. — I-'kiu.wi». Ifist. 
(lu Canada, t. I . /. :j. eh. 0, /a 'iO:}. 



XI MAI 



Le onzième jour de mai, mourut saintement à Paris, l'an 1718, 
après soixante-quatre ans de vie religieuse, le P. Jacques Le Pi- 
CART, deux l'ois Recteur du collège Louis-le-Grand, et Provincial 
de Paris, que l'on appelait encore à quatre-vingt-quatre ans « la 
règle vivante ». Il s'était trouvé, dit un de ses successeurs, le 
P. Labbe, dans des conjonctures très délicates, où il avait tout sa- 
crifié au bien et à l'honneur de la Compagnie : toujours droit, sin- 
cère, ayant en horreur les intrigues et les artifices du monde, ne 
se préoccupant que de plaire à Dieu, persuadé qu'on ne va jamais 
mieux à ses fins que quand on prend pour guide la vérité, et 
qu'on ne trouve Dieu que quand on le cherche avec simplicité. 
Cette droiture toute surnaturelle inspirait à ses inférieurs et même 
aux étrangers autant d'affection que de respect. Aussi donnait -il 
de nouveau à la Compagnie les plus brillantes espérances, lors- 
que, près de vingt ans avant sa sainte mort, il devint à peu près 
complètement aveugle ; et le P. Thyrse Gonzalez dut lui accorder, 
bien à regret, de déposer sa charge de Provincial. 

Redevenu simple religieux, Jacques Le Picart n'en parut que 
plus grand et plus vénérable, tant i! témoigna d'humble et douce 

611 



()12 MK.VOI.OGK S. J. — ASSISTA.VCr; I)K IHANCK. 

joie (1(! revivre sous le joug béni de l'obéissauce. Il uc Iravailla pas 
avec uioins de zèle (jii 'aii[)aiavanl à soutciiii'. autant (ju il eu eul 
la l'oree, les inlérèls de Dieu en toute reucoiilre. .lauuiis les solli- 
citudes du gouvernement n'avaient altère'' eu lui l'esprit intérieur. 
Mais quaiul il se trouva privé de la ^u(^ il ne s'oecupa ])liis pour 
ainsi dire que de la prière. I3ien loin de se plaindre ou de s at- 
trister de l'état afllig-eant où il était réduit, il bénissait Dieu de 
lui ('clairer de plus en plus, disait-il, les yeux d<' r('s|)rit. pour la 
(contemplation des choses divines, à |)ro|)ortiou cpic les yeux de 
son corps s'obscurcissaient pour tous les objets teiresti'es. L'on 
était profondément touché tle lentendre souvent, lorstpiil se croy- 
ait seul, exhaler son cœur en actes d'amoui- <'t de liliale recon- 
naissance, ou de l(; voii" [)resque tout le jour, dans la posture la 
plus humble, devant le tabernacle. .luscpTà sa deruièie nudadie, 
non content de ne vouloir aucune dispense à un seul exercice de 
lii vie commune, il pratic[uait enc;ore « les plus grandes austéri- 
tés » , lisons-nous dans la relation de sa mort ; voulant « mourir 
comme il avait vécu, attaclu' à la croix de ,l(''sus-(!hrist ». 

De si saints désirs furent couronnés [par un lent martyre de 
trois mois. Ce fut d'abord une plaie à la jambe, où se mit bientôt 
la gangrène, cpii envahit peu à peu le reste du corps, (^l dont il 
était brûlé comme à petit feu ; tourment bien capable de décon- 
certer une Tune moins ferme. Mais son amour pour Dieu a le lui 
rendait aimable. Il savait pour cpii il souffrait. Il clail content et 
nous consolait )'. Le corps de Jésus ci'ucilic-, (pi il recevait clKupu' 
matin, était jour et uuil sa joie aussi bien cpu' ^a force. Qiu'l- 
qucs accès de délire, (piil cul par intervalles avant d'expirer, 
montrèrent mieux encore (pi il ne lui icstait point d'autre pensée. 



XI MAI. P. JACQUES LK PICART. 643 

ni d'autre désir ; car oubliant alors que depuis à peine quelques 
heures on lui avait a})porté le pain de vie, il suppliait ses frères 
d'aller le lui chercher encore, pour apaiser les ardeurs de la faim 
divine qui le consumait. 



Elogia defunct. P/oi'. Franc. (Arc/i. Rom.). — Lettre circulaire du P. Lab- 
lîE sur la mort du P. Jacques Le Picart, « au collège de Paris, onzième 
mai 1718 » [Arch. dont.]. 



XII MAI 



Le douzième jour de mai de Tau 1G4G, mourut saiutcuienl près 
de Quél)ec, daus la résidence de Siilery, le P. Ennemond Masse, un 
des fondateurs de la mission du Canada. A peine élevé au sacer- 
doce, sa vertu l'avait l'ait choisir pour accompagner à la cour le 
W Pierre Colon, confesseur et prédicateur de Henri IV. Mais bien- 
tôt, suivant la remarque du P. Jérôme Lallemant, son zèle lui lit 
préférer à l'air des palais les grandes forets des sauvages, où il 
espérait liouver à souffrir et à travailler selon l'étendue de ses dé- 
sirs; car même avant ses premiers vœux, il avait recouru à l'in- 
tervention miraculeuse de Notre-Dame, pour obtenir des humiliations 
et des croix, comme un gag-c de sa tendresse; son espoir ne 
l'ut point li'ompé. il partit pour la Nouvelle-France dès Hill, avt'c le 
P. Pi(M're Biard. « Il n est pas croyable, lisons-nous tlans la rela- 
tion (le sa mort, combien ces deux pauvres Pères souffrirent. \.e 
gland lui (pudques mois leur nourriture. Ceux cpii les devaiiMit j)r()- 
tég(M' les couvraient d'oulrag-es ». Puis au bout de dcnix ans, de- 
venus la j)roie d'un pirate anglais héréti([ue, ils se voyaient c(ui- 
tiaints de repasser en France, « en l'équipage de deux jiauvri-s 
614 



XII MAI. — P. ENNEMOND MASSE. 6U) 

gueux tout délabrés ». C'en était toutefois assez pour le P. Masse 
d'avoir vu et goûté « le pays de la croix ». 

Aussi dès lors et durant près de onze années, selon l'expression 
de son supérieur, confident intime de tous ses secrets, tandis que 
son corps était dans l'ancienne France, son cœur était er> la nou- 
velle; et « pour la revoir», voici le plan de vie qu'il se traça . 
« Si Jacob, disait-il, a servi quatorze ans pour Racliel, à combien 
plus forte raison dois-je servir pour mon cher Canada, embelli 
d'une si grande variété de croix très aimables » ! Et comme les 
délices d'un si grand bien ne peuvent s'obtenir que pai* des dis- 
positions conformes à la croix, il s'engagea à ne plus jamais don- 
ner à son goût les délices de la nature ; à ne jamais coucher que 
sur la dure, ayant toutefois un lit dans sa chambre, poui' n'être 
connu « que des ^^eux auxquels on ne se peut cacher »; à ne ja- 
mais offrir le saint sacrifice que revêtu de la haire, en souvenir 
des douleurs de son Maître ; à se flagellej- chaque jour et à jeû- 
ner au moins trois fois par semaine. « Voilà, dit encore le P. Lal- 
lemant, la monnaie dont il rachetait les croix du Canada». Reparti 
en 1625, il les y retrouva en abondance. Dieu permit néanmoins 
qu'il en fût chassé de nouveau ; et c'est alors que « se tenant com- 
me un banni dans son pays natal », il fit à Dieu « un vœu tout 
solennel » de n'épargner aucun effort, 'pour mourir en la croix de 
la Nouvelle-France » . Il rentra en 1633, pour n'en plus sortir, 
« dans son pays de bénédiction » , et durant encore plus de dou- 
ze années, il y fit éclater sa sainte joie de s'immoler pour son bon 
Maître et ses chers sauvages. 11 est à regretter qu'on ait laissé 
perdre après sa nr^rt le recueil des grâces signalées qu'il avait 
reçues du Sauveur et de sa divine Mère, snrtout au saint sacrifice 



♦il() MKNOI.OGE S. J. ASSISTANCR DK FRANCE. 

«le la incsso, (|iril (('li'hrait avec tant <le ferveur, et dont lail inen- 
lioii ('xj)rossc l'iiii <l(' ses biog-raj)hes, le I*. l'irmeois - .losepli 
Bressan i. 



Relations de la Nouvelle-France, e'dit. Québec, 18.58, anu. Kill. 1G33, 
\(\'M^-{i})'M , IG^2, IG43, J64G. — Carayon, Documents inédits. Première 
mission des Jésuites au Canada, p. 39. Lettre du P. Knnemond Masse au 
P. A(/uaviva, (iénéral de la Compagnie. — (^helxils, Hist. Canadensis. 
il). (), p. 'l'i."). — Pathi(;nam, Menol., 12 magg., p. 8G. — Cassam, Varo- 
nés ilustres, t. I, /;. .")52 et suiiK, G 18 et suiv. — I*rat, La Compagnie de 
Jésus en France du temps du P. Coton, t. 3, /;. 502-510, 512: /. 'i, p. 5'i8 
et suiv. — Lettres de la Vénér. Mère Mahik i»k l'Incarnation, /;. 'ill, W'S. 
— Ferla M), Histoire du Canada, t. I, /. 3, ch. 'i, p. 3'i(). 



Le même jour, l'an 163 1, mourut eu Lorraine, à làge de plus 
<le qualie-vingts ans, le K. Goadjuteur Matmias Lu: (îoissy, pauvre 
lisseur de laine dans sa jeunesse, et dont la vocation à la vie 
religieuse semble rappeler celle de son saint patron à laposto- 
lat. .\ussi nos annales lui appliquent-elles ces mots de saint Luc 
au Livre d(;s Actes : Ceci dit sors super Matliiain , te sort tomba 
sur Mat/lias. Il s'était mis en route pour N'erdun avec un jeune 
candidat de la Compagnie qui se rendait au noviciat. Mais celui- 
ci, p<'u lernu; dans ses desseins de renoncer à tout pour suivre 
Jésus-Christ, rej^arda bientôt en arrière, et, sous un prétexte fri- 
vole, laissa Mathias franchir seul les portes de la ville, en le pri- 
ant de vouloir bien rcMuettre à sa destination uni' lettre adressée 
au Maître des novices de Verdun. Or cette lctti(> ni' contenait autre 



XII MAI. — F. MATHIAS LE COUSSY. 617 

chose que l'éloge et la recommandation de celui (jui la présen- 
terait, comme très digne d'être reçu en qualité de Frère Goadju- 
teur. Ravi au premier abord de la charité avec laquelle il était 
accueilli, puis interrogé selon l'usage s'il voulait vivre et tra- 
vailler au service de Dieu et de la Compagnie dans les emplois do- 
mestiques les plus humbles : « Oui, bien volontiers », répondit-il, 
sans même soupçonner encore la grâce qui lui était faite. Ce ne 
fut qu'au bout de plusieurs mois qu'il s'aperçut avec ravissement 
de son bonheur d'être, sans le savoir, non pas un serviteur, mais 
un vrai novice de la Compagnie. Dieu, qui se complaisait dans une 
âme si simple, ne tarda pas à l'élever à un degré très rare d'o- 
raison, et lui communiqua un don fort extraordinaire de parler 
des choses divines à ceux qui ne connaissaient pas plus que lui 
les lettres humaines ; et de savants docteurs avouaient n'avoir pas 
tiré moins de fruit des conversations de cet humble Frère. On en 
peut voir de curieux exemples dans l'hisloire de l'université de 
Pont-à-Mousson par le P. Abram. 

Quand le P. Jean Fourier, Recteur de l'université, eut résolu, 
selon la règle, d'aller faire le catéchisme aux petits enfants des 
campagnes environnantes, il prit pour compagnon le F. Mathias Le 
Goussy, et l'avertit de tenir prêt ce qui leur serait nécessaire pour 
déjeûner de bonne heure avant de partir. « Mon Père, lui dit hum- 
blement et ingénument le F. Mathias, dont la pensée était si étran- 
gère aux choses terrestres, est-ce que les Apôtres déjeûnaient aus- 
si le matin avant d'aller annoncer l'Évangile »? — « Vous avez rai- 
son », reprit Jean Fourier, sachant bien discerner l'esprit qui inspi- 
rait la parole du saint Frère ; et durant une année, ils parcoururent 
ainsi à jeun et à pied, chaque dimanche, trois ou quatre bourga- 

A. F. T. I. 78. 



618 MÉNOLOGE S. J. ASSISTANCE DE FRANCE. 

«lus, OÙ Jean Fourior faisait !<■ catôchisinc : et non roiilents dfi 
rentrer le soir au eollèg-e sans avoii- rien aceept(; nulle part, sou- 
vent, quîuid ils rencontraient sni- leur route cjueKjue taillis épais 
et peu fréquenté, ils y prenaient tous deux une rude et longue 
discipline, pour le salul d(; ceux vers (|ui Xotre-Seigiieur les en- 
voyait. Le saint Frère eût été au comble de ses vœux s'il avait 
pu oblonir de ses supérieurs la grâce de pai lir pour le .lapon. Car 
là du moins, on pourrait mouiir ln-nK- ou eiii(ifi(' pour l'amour 
d(! Dieu, connue les lettics <le l'Orienl NiMiaieul dCn apporter l'heu- 
reuse nouvelle. Mais il avait alors ({ualre-vingls ans, et il dut se 
contenter dT'tre nuirtN r de désir ci de |)énitence . Dieu voulut 
qu'après sa morl on sut cond)i(M) ITinie de Mathias avait ('lé pré- 
cieuse; devant lui. Le 1*. Thouvenin (iaraudel , relig-ieux de haute 
vertu, crut <levoir <léclarer, pour Ihoniu'ui' de llnnnhle et fer- 
vent Coadjuteur, (ju il lui ('tail a|»paiti ia\onnanl de gloire, en 
possession de la joie des Saints. 



FAo^ia dcfiuict. Prcmnc. Cnnipan. {Arc/i. lUmi.K - llistoi. /'/(h\ (am/ian., 
A/i/i. KkU ( Arc/là'. Rom. }. — Abh.vm, l ( niwrsitr <lr Ponl-à-Mousson. 
cdit. (la 1'. (]\UAYON, /. .'{. p. 203 et sui\\ - Xvdasi. ann. (lier, me/fior., 
12' /nnii. p. 2(53. — Djjkws. Fasti Socict. Jc'^k, 12" inaii. p. IH 1-182. 



XIII MAI 



Le treizième jour de mai de l'an 1704, mourut dans la maison 
professe de Paris le P. Louis Bourdaloue, âg-é de soixante-douze 
ans, dont il avait passé cinquante-six dans la Compagnie. Ce grand 
homme, une des gloires les plus éclatantes et les plus pures de 
la Compagnie, a porté devant les princes et les peuples la pa- 
role de Dieu, avec tant de noblesse, de lumière et de force, que 
les plus grands ennemis de la religion n'ont jamais osé l'atta- 
quer, ni même pu contenir et cacher l'admiration qu'il leur in- 
spirait. 11 serait superflu de reproduire ici le magnifique ensem- 
ble des témoignages que lui ont rendus ses contemporains et la 
postérité depuis près de deux cents ans. Notre génération a en- 
tendu les juges littéraires les plus estimés lui reconnaître sur son 
siècle une autorité de parole que « nul n'a surpassée, dit l'un 
d'eux, pas même Bossuet ». 

Digne fils de saint Ignace, cet admirable orateur était en même 
temps un saint religieux, et la prière était, avec l'étude, la plus fé- 
conde source de son éloquence. Son apostolat dans les prisons, 
dans les hôpitaux, dans les villages, surtout au lit des mourants, 
qui le demandaient en foule, et près d'un pauvre paysan aussi vo- 

619 



020 MÉNOLOGE S. J. — ASSISTANCE DE FRANCE. 

lonticrs (juc près d'un Luxembourg ou d'un (Jondé, montrait assez 
(ju'il ne clierchait que des Ames à gagner à Dieu. Dès l'âge de 
quinze ans, il s'était enfui pour suivre sa vocation. Ramené dans 
la maison j)aterncl!c, il avait montré durant trois mois entiers 
tant d'énergie et de foi, que son père consentit enfin à le laisser 
s'éloigner, ajoutant que son plus vif regret était de ne pouvoir 
l'accompagner au noviciat. C'est dans les notices consacrées ù sa 
mémoire, qu'il faut lire les détails de ses études, de son union à 
Dieu, de son zèle et de sa ])énitcnce ; et toutefois, après une car- 
rière si belle et si renqjlie, le P. lîourdaioue demandait humble- 
ment à se préparer dans la retraite, par une vie plus régulière 
et plus sainte, à mourir en religieux. « Je sens, écrivait-il au Gé- 
néral de la Compagnie, en sollicitant cette grâce, je sens que 
mon corps s'affaiblit et tend vers sa lin ; j'ai achevé ma course; 
et j)lût à Dieu que je pusse ajouter : .lai été fidèle » ! Mais la 
volonté du Seigneur (Hail qu'il mourût pour ainsi dire les armes 
à la main. Peu de jours avant de rendre le dernier soupir, il 
annonçait encore la parole de Dieu, et quoi([ue ressentant déjà 
les premières atteintes de la mort, il passait de longues heures 
au saint tribunal de la pénitence. Enfin le jour de la Pentecôte, 
après être monté une dernière fois à l'autel, ne pouvant plus ré- 
sister à la violence du mal : « Il faut maintenant, dit-il, que je 
fasse ce que j'ai tant de fois prêché et conseillé aux autres ». Et 
après avoir ollcrl sa vie en sacrifice à la Majesté divine, unissant 
sa mort à la niorl de Jésus-Chrisl sur la croix, il alla recevoir 
la récompense du bon el fidèle serviteur qui n'a rien laissé per- 
dre des talents tjue Dieu lui avait confiés. 



XIII MAI. P. LOUIS BOURDALOUE. 621 

Elogia defimct. Provinc. Franc. ( Archiv. Rom.}. — Martineau, Lettre sur 
la vie du P. Bourdaloue, Cf. Mémoires de Trévoux, Août 1704. — Breton- 
NKAU, Œuvres de Bourdaloue, {"* édit., 1707. — Laura.s, Bourdaloue, sa 
vie et ses œuvres, Paris 1881. — Notices sur Bourdaloue. Cf. Garayon, 
Bibliograph. histor., n" 1650. — M™" de Pringy, Vie du P. Bourdaloue. — 
Biographie univers., t. 5, p. 357. — Nouvelle Biog. génér., t. 1 , p. 518. — 
Feller, Dict, historiq., t. 1 , p. 585. — de Backer, Biblioth. des écriv.., 
l*"^^ édit. , t. 2, p. 78 et suiv. — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. 9, p. 219. 
— Crétineau-JolYj/Tw^. de la Compagnie, t. 4, c/i. 1, p. 6^ ; ch. 4,/?. 257/ 
ck. 5, p. 310 et suiv. — Louis Veuillot, Molière et Bourdaloue. 



XIV MAI 



Le quatorzième jour de mai de l'an 1636, mourut à Toulouse, à 
l'âge de soixante-et-un ans, le P. Jean Arnoux, no en Auvergne, in- 
signe défenseur de la loi catholique contre l'hérésie dès le règne 
de Henri IV, digne successeur du Père Coton dans le double em- 
ploi de confesseur et de prédicateur de Louis Xill, religieux d'une 
ferme et sainte liberté avec son royal pénitent, pour tout ce qui 
touchait à Ihonneur et à la loi de Dieu. Le cardinal Lbaldini, de 
retour à Rome après sa nonciature de France, affirmait que nul 
homme, dans tout le royaume, n'avait plus de droits que le P. 
Arnoux à hi reconnaissance de l'Eglise, tant il lui avait rendu de 
services, surtout dans le Dauphiné, dans le Languedoc, et à Paris. 
L'histoire a gardé (mi particulier le souvenir de son triomphe sur 
les quatre ministres de Gharenton, de sa généreuse intervention 
pour réconcilier le roi et sa mère, de sa fermeté dans sa disgrâce, 
de son zèle à préparer au dernier su[)plico le jeune Henri de Mont- 
morency, dont la mort fut celle d'un saint, cl à sanctifier les dou- 
leurs et le démiement de sa veuve, en butte à la redoutable colère 
de Richelieu. La condition (|iril avait mise en entrant au Louvre, 
que si jamais il ('tait ([uestion de l'élever à une dignité occlésiasti- 
622 



XIV MAI. — P. JEAN ARNOUX. 623 

que, il partirait sans prendre congé du roi, montrait assez la trem- 
pe de son caractère ; aussi la cour de France tout entière profes- 
sait la plus haute estime pour sa vertu. Cette estime ne fit que 
s'accroître, quand le connétable de Luynes, sentant qu'il ne pou- 
vait compter sur la complicité de sa parole ou de son silence, 
l'éloigna brusquement au bout de cinq ans, sans parvenir toutefois 
à lui enlever le respect et la confiance du roi. 

Le P. Arnoux profita de sa liberté pour reprendre, avec une ar- 
deur nouvelle, ses luttes contre l'hérésie. Les évêques de France 
le demandaient à l'envi au P. Général, qui s'était réservé de dis- 
poser lui-même d'un si grand homme ; il ne lui donna enfin un 
peu de repos, qu'en lui confiant le gouvernement, d'abord de la 
maison professe, puis de la Province entière de Toulouse. Ce fut 
en rendant ce dernier service à la Compagnie, que cet homme de 
Dieu vit approcher la fin et le couronnement de ses travaux. Mais 
en dépit des fables semées sur son compte après sa mort, pour 
livrer sa prétendue folie à la dérision, il parut alors plus grand 
que jamais, à tel point que les scènes de sa dernière maladie fu- 
rent envoyées à Rome, sous ce titre : « Llieureux trépas du R. P. 
Jean Arnoux ». Dès les premiers symptômes de sa mort prochaine, 
voulant poursuivre jusqu'au bout l'œuvre que Dieu lui avait confiée, 
il convoqua près de son lit, durant les jours de la semaine sainte, 
les jeunes religieux qui étudiaient les belles-lettres, puis ceux qui 
suivaient les cours de philosophie, pour leur adresser, sur l'amour 
et l'imitation de Jésus souffrant et mourant, deux exhortations 
en latin, « qui furent, dit le narrateur, les dernières harangues 
de cette bouche d'or ». Puis quand on lui apporta le saint viati- 
que, après avoir témoigné à Dieu sa reconnaissance de l'inestima- 



624 MÉNOLOGE S. î. — ASSISTANCE DR TRANCF. 

ble faveur de sa vocation, s'adrcssant à tous ceux (jui l'environ- 
naient : « Mes Pères et mes Frères, leur dit-il, voilà plus d(; qua- 
rante années (ju'il plut à Notre-Seigneur de m'appeler à son service 
en uette sainte Compa^j^nie de Jésus ; c'est la grâce des grâces. 
Nous ne saurions assez priser ce bienfait ; car une des plus 
grandes choses que j'ai reconnues en l'Kglise <le Dieu, c'est l'es- 
prit de la Compagnie ». Et (juand il renouvela pour la dernière fois 
sa profession, en présence de son Sauveur: « Oh! si j'eusse vécu, 
ajouta-t-il, selon l'esprit de cette Compagnie, combien n"eussè-je 
pas accumulé de saintes œuvres et rendu de grands services à 
Dieu » ! 

Sentant que sa fin était proche, il remit ses pouvoirs au F. de 
Mauléon, et ne fit plus dès lors que s'entretenir tour à tour avec 
les Personnes divines, la R(Miie du ciel, les anges et les saints, et 
particulièrement avec saint Ignace et saint François-Xavier ; pro- 
testant de sa foi à tous les mystères, de son espérance, de sa sou- 
mission, dans des colloques où l'humilité, l'adoration, la prière et 
l'action de grâces, offraient un ensemble vraiment incomparable. Vi- 
sité alors par deux Pères, qui revenaient des missions du Bas-Lan- 
guedoc, il se contenta de leur dire: « Qiia'rite Dorninuin et confir- 
niarnini ; (jiucritc faciein cjus semper, seniper , scrnper ». Enfin le 
lundi de la Pentecôte, pendant ([u'on récitait près de lui la prose 
du Saint-Esprit, il fit trois fois le signe de la croix à ces mots : 
Da salutis exitum, da pcrenne gaudiiini, et répéta encore fort 
distinctement : /// noniine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti ; ce 
furent ses dernières paroles et son dernier signe de connaissance, 
avant d'entrer en agonie et de remettre paisiblement sa sainte 
âme à Dieu. 



XIV MAI. — P. CLAUDE DONGUY. 625 

Litterœ annuœ Provint'. Tolos., ann. 1G36 { Arch. Rom. }. — a De l'heureux 
trespas du R. P. Jean Arnoux, Provincial de la Compagnie de Jésus en 
la Province de Tolosc » ( Archiv. Rom. ). — Gordaha, Histor. Societ., part. 6, 
lib. G, n. 93 seqq., p. 305; lib. 11, n. 122, p. 41; lib. 16, n. 253 scqq. , p. 
515. — SoTUELLUs, Biblioth. Script. Soc. Jes., p. 405. — de Backeh, Biblioth. 
des e'criv. . , 1"*^ c'dit., t. \, p. 25. — Nadasi, Ann. dier. m-emorab.., 14a 
maii, p. 266. — Drews, Fasti Societ. Jes., 14a maii, p. 184. — Biner, 
Apparatus cruditionis . . , t. S, p. 556. — Bonnefoy, Histor. hœresis in Gallia 
ortse. . , /. 2, p. 113. — Prat, La Compagnie de Jésus en France du temps 
du P. Coton, t. 3, p. 749 et suiv.; t. 4, p. 41 et suiv. ; p. 79, 148 et suiv. ; p. 208 
et suiv.; p. 276 et suiv.; p. 302 et suiv.; p. 437 et suiv. — Grétineau-Joly, Hist. 
de la Compagnie de Jésus, t. 3, ch. 6, p. 335 et suiv.; ch. 7, p. 351. — 
Grégoire, Histoire des confesseurs des rois, p. 331-336. — Gramond, His- 
tor. prostratœ a Ludov. XIII Sectarior. in Gallia rebellionis, Tolos. 1623, 
p. 136, 471, 476. 



Le inême jour, moururent les Pères Claude Donguy à Toulouse en 
1697, et Nicolas Nau en 1670 à Rouen. Ils donnèrent l'un et l'autre 
(les exemples insignes de l'amour des souffrances et de la croix : le 
P. Nau, dans les longues et cruelles maladies qui l'éprouvèrent com- 
me l'or dans la fournaise durant une grande partie de sa vie, et 
lui ouvrirent enfin les portes du ciel la veille même de l'Ascension, 
comme il l'avait instamment demandé pour célébrer avec les anges 
et les saints le triomphe du Sauveur; le P. Donguy, en portant assi- 
dûment sur sa chair la mortification et les douleurs de Jésus cru- 
cifié, dont on ne put voir sans étonnement et sans larmes les tra- 
ces profondes et sanglantes sur son corps, lorsqu'il eut rendu le 
dernier soupir. 

A. F. — T. I. — 79. 



^)2() MHNOLOGE S. .1. — ASSISTANCH DE FRANCE. 

P. N\r. — Elogia de/'uiulor. Provinr. hKinc. iArihU' l{(nn.). — IIyiieybète, 
Scriptor. Prov. Franc., />. 210. — 

P. Do.NCiY. — Elogia (h'/aiK t. Provinr. Talos. l Arr/i(\. /lo/ii. i. 



Le mèiiic joui' encore, Tan KièjO, mouiiil le I'. Josi:i'ii i)i: Rlffec, 
Scholasti((iio, à^'; seulement de viiigl-lrois ans. .\\aiil iiirine deiilrer 
dans la (lompagMiie, il prenait à lâche d'iiniler loul à la l'ois l'inno- 
cence ol la pénitence de saint Lonis de Gonza<>iie. Les disciplines 
et les chaînes de ler avaienl (''l('' connue les jeux de son enfance ; et 
dans la (^lonipa^Miie, il se sérail li\rc à de pieuses mais excessives 
ri^Mieurs, s'il n'enl ('U' retenu par I obcMssance, comme son ang-éli- 
((ue patron, lu amoui' filial pour Notre-Seio-nciir, la très sainte 
Vierg-e el saint Ignace, élail comme làuu' de toute sa vie religieuse; 
et il mérita pai" sa ferveur de connaît ic et d'annoncer d'avance le 
jour de son hieiduMireux trc'pas. 



Elogia dcjuncl. Proviiu . Frauc. \ Arc/iiv. Rom. I. — Littcnr annuH' So- 
cie